Le 27 mars 2030, soit cinquante ans jour pour jour après le départ de Milton Erickson, s’éteignait il Professore, enseignant d’exception à l’institut Bobby-Lapointe.
Maître systémicien, thérapeute, roi du paradoxe et de la légèreté relationnelle, conteur merveilleux, artiste, joueur, expert dans l’art de modeler les représentations du monde avec finesse, humour et sagesse, il Professore a toujours considéré qu’il fallait rester discret pour pouvoir garder sa liberté de pensée et d’action. Ayant eu l’honneur de suivre ses enseignements et de l’accompagner dans ses réflexions, je souhaite ici lui rendre un hommage vibrant en retraçant par écrit ce qu’il m’a transmis ainsi qu’à tous mes condisciples.
Écrire cet ouvrage fut un voyage vers des contrées incertaines. N’ayant eu accès qu’à des bribes de notes griffonnées par cet enseignant pudique et glanées au cours de mes études dans des conditions rocambolesques qu’il est inutile de préciser dans ces pages, j’ai dû puiser dans ma propre expérience pour obtenir un texte suffisamment accompli. C’est pourquoi je tiens à préciser que le présent traité peut apparaître comme un patchwork baroque de la pensée systémique ou plus exactement comme un kaléidoscope dynamique réfléchissant en couleur cette pensée lumineuse qu’il Professore a cherché à approfondir avec patience tout au long de sa vie. Il convient donc de ne pas rechercher une logique linéaire à mon propos mais bien plutôt de se laisser saisir par la beauté de ces fragments imbriqués les uns dans les autres, permettant un nombre infini de combinaisons au service des professionnels de la relation d’aide et de toute personne qui souhaite s’offrir le luxe d’une compréhension plus affûtée de la complexité du monde de la relation.
La révolution des maîtres du soupçon, le suicide de l’Europe lors de la Première Guerre mondiale et la fin de la Seconde Guerre mondiale, signent, dans toutes les disciplines de l’esprit humain, l’ouverture d’un temps de profondes remises en cause des certitudes issues du positivisme et de l’anthropologie occidentale. Si Hiroshima et Nagasaki provoquent l’effondrement de l’idéologie du progrès de l’humanité par la science et la technique, la Shoah met à bas celle de la possibilité d’un quelconque progrès moral et spirituel. Le meurtre industriel et l’assassinat de masse imposent de refonder chaque discipline de la pensée humaine et du savoir. Chaque domaine de la connaissance se voit ainsi désormais sommé de rendre compte de son anthropologie et son épistémologie.
Dans cette crise majeure de la pensée humaine, les années cinquante et soixante constituent donc un terreau pour l’émergence de nouveaux paradigmes.
Aux États-Unis, c’est sur la côte ouest que se concentreront l’ébullition et le brassage intellectuels, tandis qu’en Europe les tentatives de refondation apparaîtront plus dispersées et revendiqueront plus tardivement un métissage interdisciplinaire. De plus, si en Europe, les nouveaux paradigmes émergent sur les ruines encore fumantes de la pensée académique et spéculative, c’est plutôt d’abord sur le pragmatisme que se fonde l’approche anglo-saxonne, autorisant dès l’origine des fertilisations croisées entre différents domaines de la connaissance.
Ainsi, en Europe, Claude Levis-Strauss et ses successeurs, ou Serge Moscovici, Jacques Monod, Michel Crozier, Michel Foucault ou encore Jean-Louis Le Moigne proposent, chacun dans leur discipline respective, un nouveau cadre conceptuel pour penser la relation de l’être humain au monde et aux autres.
Pourtant, des passerelles seront lancées entre les deux rives de l’Atlantique grâce à des géants de cette première et seconde génération qui porteront la révolution épistémologique. Du côté européen, c’est à l’occasion de travaux de recherche et d’enseignement assurés aux États-Unis que des gens comme René Girard, ou surtout Edgar Morin1 pourront ramener sur le vieux continent des regards croisés sur d’autres disciplines susceptibles d’enrichir les nouveaux paradigmes. De la même façon, Jacques Derrida aura une influence considérable aux États-Unis avec ce que l’on appellera outre-Atlantique la « French Theory » et, dans le domaine qui nous intéresse, Paul Watzlawick apportera à l’école de Palo Alto et à la systémie un socle théorique et une coloration européenne qui lui faisait défaut.
Notre propos sera d’évoquer ces traditions de pensée en soulignant leurs assonances et leur articulation, sans pour autant les confondre ou prétendre les unifier, mais en relevant les motifs d’un tissage complexe de fils très divers, laissant apparaître peu à peu les contours de nouvelles théories de la connaissance.
La question que nous souhaitons nous poser dans ce traité porte sur notre façon de penser le monde, le regard que nous portons sur le réel et l’incidence que ces représentations du monde ont sur nos comportements et les processus d’accompagnement des personnes en souffrance. Face à la complexité du monde, nous affichons haut et fort notre incompétence à tout embrasser, et par conséquent la nécessité que nous avons d’être dans une étude moins parcellaire du réel que relationnelle, c’est-à-dire, une étude non pas statique où la réponse serait de l’ordre du « cela est » mais bien plutôt dynamique où la non-réponse serait de l’ordre du « cela interagit ». Car l’interaction marque l’incertitude dans laquelle nous naviguons de façon permanente quand l’essence marque la certitude de l’identité des choses. Or, tenir pour certain un phénomène, tend à restreindre notre regard sur le monde dans l’unique but de garantir notre sécurité et non pas dans celui de révéler la complexité du monde des vivants.
Pour commencer cette étude dynamique du réel focalisé sur les relations, nous sommes contraints d’aborder le monde des systèmes.
1.1 Un monde de relations
Ce que l’on appelle « système » appartient au monde du récit, du discours sur le réel, c’est un objet épistémologique1 : « La démarche systémique consiste toujours […] à isoler un certain nombre d’éléments, en privilégiant certains types de relations qui vont conférer à ce système une relative autonomie par rapport à un ensemble d’éléments plus vaste2. ». Les éléments ou les acteurs d’un système sont en relation les uns avec les autres et interagissent en échangeant de l’information ou des messages. Lorsqu’un élément reçoit une information ou un message, il réagit par l’émission d’une nouvelle information à destination de l’émetteur initial ou d’autres acteurs du système. Il se crée ainsi des boucles relationnelles rétroactives. Dans la mesure où l’information circule dans ces boucles de rétroactions, on peut véritablement parler de système formé par l’ensemble de ces éléments en interaction.
En appliquant la notion de système aux sciences humaines, on parlera d’un système relationnel lorsque des individus sont en interaction et échangent des informations dans un contexte donné. Ces échanges structurent le système et lui donnent sa cohérence contre la tendance naturelle entropique de tout système : « L’information, c’est de l’ordre arraché au désordre3. »
Un système est également téléologique, c’est-à-dire organisé en vue d’une finalité. L’exemple classique est celui d’un groupe de personnes dans un autobus ; en soi, ce groupe ne constitue pas un système. Si le bus tombe en panne, il peut cependant le devenir4.
En entreprise, il est fréquent de rencontrer des organisations qui n’ont pas de récit très clair sur leur propre finalité (« comités Théodule » divers), soit que la finalité qui a présidé à leur création ait disparu, soit que cette finalité n’ait jamais été précisément définie, ce qui n’est pas sans poser des problèmes insondables lorsque le contexte dans lequel elles évoluent a suffisamment changé pour justifier la mise en cause de leur existence même ; ces mécanismes sociaux ont été très bien décrits par Michel Crozier dans Le phénomène bureaucratique5. C’est le cas de l’équipe de direction du bloc opératoire d’un grand hôpital qui demande une intervention visant à l’amener à travailler de façon plus transversale et dans une meilleure coopération, avant que nous constations dès le premier rendez-vous qu’il n’y a pas d’équipe mais une réunion d’acteurs utilisant des ressources communes, sans communauté d’intérêt ni même de hiérarchie commune. Dans l’écosystème global, personne n’a intérêt à ce que ces gens coopèrent davantage. Impossible de commencer à travailler avant d’avoir préalablement donné à cet agrégat d’individus un semblant d’histoire commune et une intention partagée (autour d’un danger commun par exemple).
On dit d’un système qu’il est « ouvert » lorsqu’il interagit avec son environnement, c’est-à-dire qu’il échange des messages (de l’information) avec le monde extérieur : ainsi perméable au contexte qui est le sien, son comportement et son équilibre en seront largement dépendants. Il reçoit de l’information nouvelle en permanence du monde extérieur qui le contraint à réguler le désordre ainsi provoqué par un surcroît d’échanges en son sein. A contrario, on parlera d’un système « clos » ou « fermé » lorsqu’il n’y a pas d’interactions ou d’échanges d’informations entre le système et le monde qui lui est extérieur. Pour parler en termes d’énergie, si l’on considère que l’échange d’informations favorise l’ordre (néguentropie), c’est-à-dire l’équilibrage des ...