Chapitre III
La sociologie de la famille
Marie-Blanche Tahon
Département de sociologie et d’anthropologie, Université d’Ottawa
Depuis une trentaine d’années, la famille, dans les démocraties occidentales, connaît des transformations qui ont relancé l’intérêt pour la sociologie de la famille. Cette sociologie avait reçu sa forme canonique, voulait-on croire, avec les analyses de la famille américaine, effectuées par Parsons, dont les fonctions se réduisaient à la socialisation des enfants et à la stabilisation de la personnalité adulte. Ses éléments structurels renvoyaient à son caractère nucléaire ou conjugal marqué par l’indépendance affective et financière à l’égard des familles d’origine ; à sa résidence néolocale ; à son système bilatéral de la parenté ; à son fondement sur le mariage ; à ses valeurs basées sur la rationalité et, enfin, à la différenciation nette entre les rôles de générations et de sexes (rôle instrumental du père pourvoyeur ; rôle expressif de la mère ménagère). Il s’agissait là, pour Parsons, du type de famille le mieux adapté à la société industrielle, destinée à devenir universelle au fur et à mesure de l’industrialisation de toutes les régions du monde.
Dans un premier temps, nous illustrerons les transformations empiriques qui se sont produites dans les familles occidentales dont le couple conjugal est composé d’un homme et d’une femme (« famille hétéroparentale »). Ces transformations constituent des conditions qui ont rendu possible la revendication du mariage des couples de même sexe et de la reconnaissance des familles dont le couple conjugal est composé de deux hommes ou de deux femmes. Dans une troisième partie, nous reviendrons sur les distances à prendre aujourd’hui à l’égard de l’analyse de Parsons. Au fil de ce chapitre, nous réfléchirons sur des redéfinitions conceptuelles à creuser. Les transformations empiriques à l’œuvre depuis 30 ans donnent en effet à voir combien les mots sociologiques pour rendre compte de la famille contemporaine manquent singulièrement de précision. Sans prétendre y apporter des solutions, qui requièrent une œuvre collective. Il faut encore souligner une autre limite de ce chapitre : il ne prend en considération que l’aire géographico-politique composée de l’Amérique du Nord et de l’Europe occidentale. Cela tient notamment à ce que la sociologie universitaire reste marquée par les sociologies nationales d’origine (française, allemande, britannique, étatsunienne).
1. Les transformations de la famille hétéroparentale
Les transformations à l’œuvre dans la famille depuis les années 1970 ne sont pas seulement imputables au passage à une société postindustrielle. Il faut toutefois enregistrer que ce passage a eu pour conséquence, en développant les « services », d’ouvrir largement le marché de l’emploi aux femmes, ce qui a bouleversé l’agencement du couple père pourvoyeur / mère ménagère et l’a réduit à n’être qu’une parenthèse dans l’histoire de la famille occidentale (fin XIXe siècle — 60 premières années du XXe). Ce qui ne signifie pourtant pas que soit réalisée une répartition égalitaire des tâches entre hommes et femmes. Celles-ci continuent à assumer la charge mentale du domestique et d’en assurer de nombreuses tâches en plus de leur travail salarié, tandis que les hommes restent contraints à un temps de travail salarié plus long. Il faut encore noter que le passage à la société postindustrielle est concomitant à la réalisation de l’État-providence. Cet État ne se réduit pas à pallier les risques liés à la vie de travail (chômage, retraite, accident, etc.) ; il développe aussi le système de santé et le système d’éducation, ce qui a pour conséquences un accroissement important du taux de scolarité et un allongement sans précédent de l’espérance de vie.
1.1. Un changement politique
Parallèlement à ces changements socioéconomiques, prend place un changement politique majeur : l’égalité des femmes et des hommes. À la fin des années 1970 et durant les années 1980, des lois font disparaître toute inégalité formelle entre les sexes. Ces lois font suite à la reconnaissance légale du droit des femmes de contrôler elles-mêmes leur fécondité (contraception et liberté de l’avortement), ce qui va accentuer la chute de la natalité enregistrée avant et après le baby-boom (de 1942, pour l’Amérique du Nord, et 1945, pour l’Europe, à 1955). Il est important de noter que ce n’est pas un moyen technique — la « pilule » — qui a entraîné la chute de la natalité. Cette diminution relevait de la décision des couples qui souhaitaient une mobilité sociale ascendante pour leurs enfants, ce qui supposait pour ceux-ci une plus longue scolarisation, avec le manque à gagner que cela suppose même si l’enseignement secondaire est gratuit.
La mise sur le marché de la pilule contraceptive et, surtout, la reconnaissance par la loi du droit des femmes à l’utiliser, marquent une rupture dans l’organisation des rapports entre les sexes au sein de la famille. Jusqu’alors, la contraception était masculine (coït interrompu et préservatif) et, en cas d’« accident », les femmes devaient recourir clandestinement à l’avortement dans des conditions souvent attentatoires à leur santé. À la contraception sûre, puisque féminine, s’est greffée la liberté de l’avortement dans des conditions sanitaires adéquates (milieu des années 1970 - fin des années 1980, selon les pays). Rupture dans l’organisation des rapports entre les sexes au sein de la famille puisque la maîtrise de la procréation passait des hommes aux femmes. Or, le contrôle de la fécondité des femmes par les hommes peut être tenu pour le fondement de la domination masculine à travers les âges et les ethnies. La contraception féminine et la liberté de l’avortement provoquent donc un renversement dans les rapports entre les sexes, dont nous mesurons encore mal toutes les conséquences. La suite de ce chapitre en fera apparaître des éléments.
1.2. Divorce et amour
Pour l’instant, insistons sur le fait que la satisfaction accordée à la revendication promue par le mouvement de libération des femmes des années 1970 : « Un enfant, si je veux, quand je veux » — qui alors signifiait : « Pas d’enfant, si je ne veux pas, quand je ne veux pas », puisque ce mouvement revendiquait le droit à la contraception et à la liberté de l’avortement — a entraîné des transformations juridiques et sociologiques majeures. Une transformation juridique : le divorce « sans faute » ou par consentement mutuel. Tant que le contrôle de la fécondité du couple relevait de l’homme, l’adultère de la femme devait être étroitement surveillé et réprimé puisqu’il risquait d’introduire un « bâtard » dans la famille. À partir du moment où une femme ne devient enceinte que si elle le décide, l’adultère féminin ne prête pas plus à conséquence que l’adultère masculin, jusqu’alors largement toléré. Aussi l’adultère ne devient-il qu’une des raisons parmi d’autres d’un divorce, qui ne nécessite pas une publicité intempestive. Là se situe le fondement qui permet la promulgation du divorce sans faute ou par consentement mutuel. La banalisation juridique du divorce va entraîner une instabilité de la « cellule familiale » d’un nouveau type. Cette instabilité n’est, en effet, pas nouvelle. Durant des siècles, la mortalité des femmes « en couches » était telle que les familles reconstituées étaient nombreuses : le veuf chargé d’enfants se remariait vite afin de leur donner une belle-mère. La nouveauté tient à ce que, dorénavant, la recomposition familiale ne relève pas, le plus souvent, du destin malheureux, mais de la volonté des partenaires.
Volonté des partenaires associée à une « démocratisation de l’amour ». L’amour a sans doute toujours existé. Toutefois, très longtemps, il était dissocié du mariage. Souvent, il lui était même opposé. Que l’on pense à l’amour courtois des troubadours, ou aux pièces de Racine, Corneille et Molière durant le Grand Siècle, ou encore aux romanciers du XIXe siècle (par exemple, Flaubert et Balzac). En chrétienté, cette dissociation, voire cette opposition, était liée au caractère maléfique attribué à l’œuvre de chair depuis Adam et Ève. Elle était utilisée par les nobles pour s’opposer à l’union d’un prince et d’une bergère — pour reprendre un lieu commun que les contes de fées mettaient en scène. Elle fut maintenue par les bourgeois capitalistes, qui veillaient à la transmission élargie de leur avoir, ou par les paysans, soucieux de donner une extension à leurs terres patrimoniales. L’amour ne pouvait être associé au mariage que pour ceux qui, puisqu’ils n’avaient rien à transmettre, n’étaient pas tenus à d’autres considérations pour s’unir. Ce qui, par ailleurs, ne les incitait pas à se marier, mais à « vivre ensemble » : le concubinage ouvrier eut ainsi la vie longue.
Cette « démocratisation de l’amour » a également une incidence sur le taux de divorce. Si l’on se marie parce qu’on s’aime, on se sépare dès que l’on ne s’aime plus. Elle a aussi une incidence sur le mariage lui-même. Quand le mariage n’est plus perçu comme un engagement pour la vie, quand il engage pour le meilleur mais pas pour le pire, il peut être aisément remplacé par l’« union libre », qui, en se diffusant à grande échelle, devient « union de fait ». Elle ne concerne plus seulement les ouvriers ou les couples mythiques (Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir). Dans les années 1970 et 1980, l’union libre constitue le plus souvent un prélude au mariage. Par la suite, l’union de fait le remplace. Ce qui se donne à lire dans le taux d’enfants nés hors mariage, qui, le plus souvent, sont reconnus par leurs mère et père. D’ailleurs, dans la plupart des démocraties occidentales, est abolie la distinction entre « enfants légitimes » et « enfants naturels ». Au Québec, le taux d’enfants nés hors mariage ne cesse de croître, quel que soit le rang de naissance des enfants (voir le tableau 1).
1.3. Monoparentalité et familles recomposées
Qu’il s’agisse du mariage ou de l’union de fait, le taux de séparation des couples est élevé et l’événement tend à se produire de plus en plus tôt après la mise en couple, ce qui entraîne la monoparentalité et la recomposition familiale. La monoparentalité reste encore largement féminine puisque, à l’occasion d’un divorce — les chiffres sont forcément indisponibles pour la rupture des unions de fait alors que, on vient de le voir, la majorité des enfants québécois nais...