ARGUMENT. â Griffon recouvre lâhonneur que lui avait enlevĂ© Martan, et ce dernier est puni par Norandin. â Sansonnet et Astolphe rencontrent Marphise, et tous les trois vont Ă Damas pour assister Ă un tournoi donnĂ© en lâhonneur de Griffon. Marphise reconnaĂźt comme Ă©tant la sienne lâarmure destinĂ©e Ă ĂȘtre donnĂ©e en prix au vainqueur, et la rĂ©clame. Cette rĂ©clamation trouble la fĂȘte, mais le calme ne tarde pas Ă renaĂźtre. Lâarmure est donnĂ©e dâun commun accord Ă Marphise, et les trois guerriers partent pour la France. â Rodomont, ayant Ă©tĂ© avisĂ© que Doralice lui a Ă©tĂ© enlevĂ©e par Mandricard, sort de Paris pour se venger sur le ravisseur. â Les Maures cĂšdent Ă la valeur de Renaud, qui tue Dardinel. Cloridan et MĂ©dor transportent le cadavre de leur maĂźtre.
Magnanime seigneur, câest avec raison que jâai toujours applaudi et que jâapplaudis encore Ă vos belles actions, bien que, par mon style grossier, dur et mal venu, je doive dĂ©florer une grande partie de votre gloire. Mais une vertu me sĂ©duit en vous plus que toutes les autres, et câest Ă celle-lĂ surtout que jâapplaudis du cĆur et de la langue : câest que si chacun trouve auprĂšs de vous un accĂšs facile, il nây trouve pas cependant une trop facile crĂ©ance.
Souvent je vous ai vu, prenant la dĂ©fense dâun accusĂ© absent, allĂ©guer en sa faveur mainte excuse, ou du moins rĂ©server votre jugement, afin quâune fois prĂ©sent il pĂ»t expliquer lui-mĂȘme ses raisons, pendant que votre autre oreille Ă©tait fermĂ©e Ă ses accusateurs. Et toujours, avant de condamner les gens, vous avez voulu les voir en face et entendre leur dĂ©fense, aimant mieux diffĂ©rer pendant des jours, des mois, des annĂ©es, que de juger dâaprĂšs les accusations dâautrui.
Si Norandin avait pensĂ© de mĂȘme, il nâaurait pas agi envers Griffon comme il le fit. Câest pourquoi un Ă©ternel honneur vous attend, tandis que sa renommĂ©e est plus noire que la poix. Ă cause de lui, ses sujets reçurent la mort, car Griffon en dix coups de taille, et en dix coups de pointe quâil porta dans sa fureur et sa rage de vengeance, en coucha trente auprĂšs du char.
Les autres sâenfuient, oĂč la terreur les chasse, de çà , de lĂ , dans les champs et dans les chemins. Un grand nombre courent vers la ville oĂč ils essaient dâentrer, et tombent les uns sur les autres devant la porte trop Ă©troite. Griffon ne leur adresse ni paroles ni menaces, mais, dĂ©pouillant toute pitiĂ©, il promĂšne son glaive dans la foule dĂ©sarmĂ©e, et tire de lâinsulte quâon lui a faite une grande vengeance.
Ceux qui arrivĂšrent les premiers Ă la porte, grĂące Ă leur promptitude Ă prendre la fuite, plus prĂ©occupĂ©s de leur salut que de leurs amis, levĂšrent en toute hĂąte le pont. Le reste de la foule, la pĂąleur au front et les larmes aux yeux, fuyait sans tourner la tĂȘte. Dans toute la ville, ce ne fut quâun cri, quâun tumulte, quâune rumeur immense.
Griffon en saisit deux des plus robustes parmi ceux qui, pour leur malheur, ont vu le pont se lever devant eux ; il fait jaillir la cervelle de lâun dâeux dans les champs, en lui brisant la tĂȘte contre une pierre ; il prend lâautre par la poitrine, et le lance au milieu de la ville, par-dessus les murs. Un frisson glacial parcourt les os des paisibles bourgeois, quand ils voient cet homme leur tomber du ciel.
Beaucoup craignent que le terrible Griffon ne saute lui-mĂȘme par-dessus les remparts. Il nây aurait pas eu plus de confusion, si le soudan eĂ»t livrĂ© lâassaut Ă Damas. Le bruit des armes, les gens qui courent affolĂ©s, le cri des muezzins poussĂ© du haut des minarets, le son des tambours et des trompettes, produit un vacarme assourdissant et dont le ciel paraĂźt retentir.
Mais je veux remettre Ă une autre fois le rĂ©cit de ce qui advint ensuite. Il me convient, pour le moment, de suivre le bon roi Charles allant en toute hĂąte au-devant de Rodomont qui massacre ses sujets. Je vous ai dit que le roi Ă©tait accompagnĂ© du grand Danois, de Naymes, dâOlivier, dâAvin, dâAvolio, dâOthon et de BĂ©renger.
La cuirasse dâĂ©cailles dont le Maure cruel avait la poitrine couverte, eut Ă soutenir Ă la fois le choc de huit lances, choc que la force de huit guerriers semblables rendait terrible. De mĂȘme que le navire se redresse, lorsque le pilote fait dĂ©ployer les voiles au souffle naissant du vent dâouest, ainsi Rodomont se relĂšve sous des coups qui auraient terrassĂ© une montagne.
Guy, RĂ©gnier, Richard, Salamon, le traĂźtre Ganelon, le fidĂšle Turpin, Angiolier, Angelin, Huguet, Ivon, Marc et Mathieu de la plaine Saint-Michel, et les huit autres dont jâai fait mention plus haut, entourent le cruel Sarrasin. Ă eux se sont joints Ariman et Odoard dâAngleterre, entrĂ©s auparavant dans la ville.
Les hautes murailles dâune forteresse solidement assise sur un rocher des Alpes ne sont pas plus Ă©branlĂ©es, quand le vent du Nord ou du Sud entraĂźne du haut de la montagne les frĂȘnes et les sapins dĂ©racinĂ©s, que ne le fut lâorgueilleux Sarrasin, au cĆur plein de dĂ©dain et altĂ©rĂ© de sang. De mĂȘme que le tonnerre suit de prĂšs la foudre, sa vengeance impitoyable suit de prĂšs sa colĂšre.
Il frappe Ă la tĂȘte celui qui est le plus prĂšs de lui : câest le malheureux Huguet de Dordogne. Il le jette Ă terre, la tĂȘte fendue jusquâaux dents, bien que le casque soit de bonne trempe. Au mĂȘme moment il reçoit sur tout le corps une multitude de coups ; mais ils ne lui font pas plus dâeffet quâune aiguille sur une enclume, tellement sont dures les Ă©cailles de dragon qui forment sa cuirasse.
Les remparts et la ville sont tout Ă fait abandonnĂ©s, car Charles a fait prĂ©venir tous ses gens de se rendre sur la place oĂč lâon a plus besoin dâeux. La foule, qui reconnaĂźt que la fuite lui servirait Ă peu de chose, accourt, par toutes les rues, sur la place. La prĂ©sence du roi ranime tellement les cĆurs, que chacun reprend courage et saisit une arme.
Lorsque, pour servir aux jeux de la populace, on a renfermĂ© un taureau indomptĂ© dans la cage dâune vieille lionne habituĂ©e Ă ce genre de combat, les lionceaux, effrayĂ©s par les mugissements de lâanimal hautain, et par ses grandes cornes quâils nâont jamais vues, se tiennent tout tremblants dans un coin.
Mais aussitĂŽt que leur mĂšre sâest lancĂ©e furieuse sur la bĂȘte, et lui a plantĂ© ses dents fĂ©roces dans lâoreille, avides, eux aussi, de plonger leurs mĂąchoires dans le sang, ils lui viennent ardemment en aide. Lâun mord le taureau Ă lâĂ©chine, lâautre au flanc. Ainsi font tous ces gens contre le paĂŻen. Des toits et des fenĂȘtres, pleut sur lui une nuĂ©e de flĂšches et de traits.
La presse des cavaliers et des gens Ă pied est si grande, quâĂ peine la place peut les contenir. La foule qui dĂ©bouche par chaque rue, croĂźt de minute en minute, aussi Ă©paisse quâun essaim dâabeilles. Quand bien mĂȘme elle aurait Ă©tĂ© rĂ©unie en un seul groupe, nue et dĂ©sarmĂ©e, et plus facile Ă tailler que des raves et des choux, Rodomont nâaurait pu la dĂ©truire en vingt jours.
Le paĂŻen ne sait comment en venir Ă bout. Câest Ă peine si dix mille morts et plus, dont le sang rougit la terre, ont diminuĂ© la foule dont le flot grossit sans cesse. Il comprend enfin que, sâil ne sâen va pas pendant quâil est encore plein de vigueur et sans blessure, un moment viendra oĂč il voudra en vain sâen aller.
Il roule des regards terribles, et voit que de tous cĂŽtĂ©s le passage lui est fermĂ©. Mais il saura vite sâen ouvrir un sur les cadavres dâune infinitĂ© de gens. Il fait vibrer son Ă©pĂ©e tranchante, et se prĂ©cipite, impitoyable et furieux, sur la troupe des Anglais quâentraĂźnent Odoard et Ariman.
Celui qui a vu le taureau harcelĂ© tout un jour par les chiens, et agacĂ© par la foule qui se presse autour de lui, rompre ses liens et sâĂ©lancer sur la place au milieu de la population qui fuit, enlevant avec ses cornes tantĂŽt lâun, tantĂŽt lâautre, pourra sâimaginer combien terrible devait ĂȘtre le cruel Africain, quand il se prĂ©cipita en avant.
Il perce de part en part quinze ou vingt des assaillants ; il abat autant de tĂȘtes ; Ă chaque coup il renverse un homme : on dirait quâil taille ou quâil Ă©lague des ceps de vigne ou des branches de saule. Le fĂ©roce paĂŻen, tout couvert de sang, laissant sur son passage des montagnes de tĂȘtes, de bras, dâĂ©paules, de jambes coupĂ©s, opĂšre enfin sa retraite.
Il parcourt dâun coup dâĆil toute la place, sans quâon puisse voir la moindre peur sur son visage. Cependant, il cherche par oĂč il pourra sâouvrir un chemin plus sĂ»r. Il prend enfin le parti de gagner la Seine, Ă lâendroit oĂč elle sort des murs de la ville. Les hommes dâarmes et la populace rendue audacieuse, le serrent, lâĂ©treignent, et ne le laissent point se retirer en paix.
Comme le lion gĂ©nĂ©reux, chassĂ© Ă travers les forĂȘts de la Numidie ou de la Libye, donne encore en fuyant des preuves de son courage, et rentre lentement sous bois lâĆil plein de menaces, ainsi Rodomont, sans donner aucun signe de peur, au milieu dâune forĂȘt de lances, dâĂ©pĂ©es et de flĂšches, se retire vers le fleuve, Ă pas lents et comptĂ©s.
Ă trois ou quatre reprises, la colĂšre le saisit tellement, que, dĂ©jĂ hors des atteintes de la foule, il revient dâun bond au milieu dâelle, y teint de nouveau son Ă©pĂ©e dans le sang, et extermine encore une centaine et plus de ses ennemis. Mais enfin la raison lâemporte sur la colĂšre. Il craint de lasser Dieu lui-mĂȘme. Du haut de la rive, il se jette Ă lâeau et Ă©chappe Ă lâimmense pĂ©ril.
Il fendait lâeau, tout armĂ©, comme sâil avait Ă©tĂ© revĂȘtu de liĂšge. Afrique, tu nâas point produit son pareil, bien que tu te vantes dâavoir donnĂ© le jour Ă AntĂ©e et Ă Annibal. ArrivĂ© sur lâautre bord, il Ă©prouve un vif dĂ©plaisir de voir sâĂ©lever encore derriĂšre lui cette citĂ© quâil a traversĂ©e dâun bout Ă lâautre, sans pouvoir la brĂ»ler et la dĂ©truire tout entiĂšre.
Lâorgueil et la haine le rongent si fort, quâil est sur le point de retourner sur ses pas ; il gĂ©mit et soupire du plus profond de son cĆur ; il ne voudrait pas sâĂ©loigner avant de lâavoir rasĂ©e et brĂ»lĂ©e. Mais, pendant quâil donne un libre cours Ă sa fureur, il voit venir le long du fleuve quelquâun qui apaise sa haine et calme sa colĂšre. Je vous dirai dans un moment qui câĂ©tait. Mais, auparavant, jâai Ă vous parler dâautre chose.
Jâai Ă vous parler de lâaltiĂšre Discorde, Ă qui lâange Michel avait ordonnĂ© dâexciter de fiers conflits et dâardentes luttes entre les plus redoutables guerriers dâAgramant. Le mĂȘme soir, elle avait quittĂ© les moines, laissant la Fraude chargĂ©e dâentretenir parmi eux le feu de la guerre jusquâĂ son retour.
Elle pensa quâelle acquerrait encore plus de force, si elle emmenait lâOrgueil avec elle. Comme elle habitait la mĂȘme demeure que lui, elle nâeut pas Ă le chercher longtemps. LâOrgueil la suivit, mais aprĂšs avoir laissĂ© son vicaire dans le cloĂźtre. Pensant nâĂȘtre absent que quelques jours, il laissa lâHypocrisie pour tenir sa place.
Lâimplacable Discorde se mit en chemin accompagnĂ©e de lâOrgueil. Elle rencontra la Jalousie sombre et prĂ©occupĂ©e, qui suivait la mĂȘme route pour se rendre au camp des Sarrasins. Avec elle, allait un petit nain que la belle Doralice envoyait vers le roi de Sarze pour lui donner de ses nouvelles.
Au moment oĂč elle Ă©tait tombĂ©e entre les mains de Mandricard, â je vous ai racontĂ© oĂč et comment, â elle avait envoyĂ© secrĂštement le nain en porter la nouvelle au roi. Elle espĂ©rait quâil ne lâapprendrait pas en vain, et quâon le verrait accomplir mille prouesses pour lâarracher des mains de son brutal ravisseur, et en tirer une cruelle vengeance.
La Jalousie avait rencontrĂ© ce nain, et aprĂšs avoir appris le motif de son voyage, elle sâĂ©tait mise Ă le suivre, estimant quâelle aurait son profit dans lâaffaire. La Discorde fut charmĂ©e de sa rencontre avec la Jalousie, mais elle le fut encore davantage, quand elle sut dans quelle intention elle venait. Elle comprit quâelle pourrait lâaider beaucoup dans ce quâelle voulait faire.
Elle se dit que lâoccasion est belle pour faire de Rodomont et du fils dâAgrican deux ennemis mortels. Elle trouvera dâautres motifs pour brouiller les autres chefs sarrasins ; celui-ci est excellent pour diviser les deux guerriers en question. Elle sâen vient avec le nain Ă lâendroit oĂč le bras du fier paĂŻen avait failli dĂ©truire Paris, et tous ensemble ils arrivent sur le bord, juste au moment oĂč le cruel sort du fleuve.
DĂšs que Rodomont a reconnu le messager ordinaire de sa dame, il sent sa colĂšre sâĂ©teindre ; son front se rassĂ©rĂšne, et le courage seul brĂ»le dans son Ăąme. Il sâattend Ă tout autre chose quâĂ apprendre quâon a fait outrage Ă Doralice. Il va Ă la rencontre du nain, et, joyeux, lui dit : « Que devient notre dame ? OĂč tâenvoie-t-elle ? »
Le nain rĂ©pond : « La dame nâest plus tienne ni mienne, car elle est lâesclave dâun autre. Hier, nous avons rencontrĂ© sur notre route un chevalier qui nous lâa enlevĂ©e de force, et lâa emmenĂ©e avec lui. » Ă cette nouvelle, la Jalousie se glisse dans le cĆur de Rodomont, froide comme un aspic, et lâenlace tout entier. Le nain continue, et lui raconte comment un seul chevalier lui a pris sa dame, aprĂšs avoir occis ses serviteurs.
La Discorde prend alors un morceau dâacier et un caillou ; elle les frappe lĂ©gĂšrement lâun contre lâautre, lâOrgueil place au-dessus une amorce, et en un instant, le feu sây attache. LâĂąme du Sarrasin en est tellement embrasĂ©e quâelle en est envahie. Il soupire, il frĂ©mit ; sa face horrible menace le ciel et les Ă©lĂ©ments.
Lorsque la tigresse, aprĂšs ĂȘtre redescendue dans son antre, et avoir en vain cherchĂ© partout, comprend enfin quâon lui a enlevĂ© ses chers petits, elle sâenflamme dâune telle colĂšre, dâune telle rage, elle Ă©clate dâune fureur telle, quâelle franchit sans y prendre garde les monts et les fleuves. La nuit, la tempĂȘte, la longueur du chemin parcouru, rien ne peut apaiser la haine qui la pousse sur les traces du ravisseur.
Tel, dans sa fureur, est le Sarrasin ; il se tourne vers le nain et dit : « Maintenant, suis-moi. » Et sans sâinquiĂ©ter dâun destrier ou dâun char, sans plus rien dire Ă son compagnon, il part. Il va, plus prompt que le lĂ©zard qui traverse la route sous un ciel ardent. Il nâa point de destrier, mais il prendra de force le premier quâil rencontrera, nâimporte Ă qui il appartienne.
La Discorde, qui devine cette pensĂ©e, regarde en riant lâOrgueil, et lui dit quâelle lui destine un destrier qui amĂšnera dâautres contestations, dâautres rixes. En attendant, elle Ă©loigne tous les coursiers, exceptĂ© celui quâelle veut lui faire tomber sous la main et quâelle croit dĂ©jĂ avoir trouvĂ©. Mais laissons-la, et retournons vers Charles.
AprĂšs la retraite du Sarrasin, Charles fait Ă©teindre partout le dangereux incendie, et remet tous ses gens en ordre. Il en laisse une portion dans chaque endroit faible. Il lance le reste Ă la poursuite des Sarrasins, pour activer leur dĂ©route et gagner la bataille. Il fait opĂ©rer une sortie gĂ©nĂ©rale par toutes les portes, depuis Saint-Germain jusquâĂ Saint-Victor.
Il recommande aux diverses sections de sâattendre les unes les autres Ă la porte Saint-Marcel, devant laquelle sâĂ©tendait une vaste plaine, et de sây rassembler en un seul corps dâarmĂ©e. LĂ , excitant chacun Ă faire des Sarrasins une boucherie telle quâon sâen souvienne toujours, il fait placer les Ă©tendards Ă leur rang, et donne aux troupes le signal du combat.
Cependant le roi Agramant, qui sâest remis en selle malgrĂ© la foule des chrĂ©tiens qui lâentourent, livre Ă lâamant dâIsabelle une pĂ©rilleuse et fiĂšre bataille. Lurcanio Ă©change force coups avec le roi Sobrin ; Renaud a devant lui tout un escadron ; avec un courage extraordinaire et un bonheur non moindre, il lâaborde, lâouvre, le culbute et le dĂ©truit.
La bataille en est arrivĂ©e Ă ce point, lorsque lâempereur vient assaillir lâarriĂšre-garde oĂč Marsile avait rĂ©uni autour de sa banniĂšre la fleur des guerriers dâEspagne. Son infanterie au centre et sa cavalerie aux deux ailes, le roi Charles pousse au combat son vaillant peuple, avec un tel fracas de tambours et de trompettes, quâil semble que tout lâunivers en retentisse.
Les escadrons sarrasins commençaient Ă flĂ©chir, et ils Ă©taient sur le point de faire volte-face, au risque dâĂȘtre tous massacrĂ©s, rompus et dispersĂ©s sans espoir de pouvoir jamais se rallier, lorsque parurent le roi Grandonio et Falsiron, qui sâĂ©taient dĂ©jĂ trouvĂ©s en de plus grands pĂ©rils, et suivis de Balugant, du fĂ©roce Serpentin, et de Ferragus qui les encourageait de sa grande voix :
« Ah ! â disait-il, â vaillants hommes, compagnons, frĂšres, tenez ferme dans vos positions. Les ennemis sâĂ©puiseront en efforts inutiles si nous ne manquons pas Ă notre devoir. Songez Ă la gloire Ă©clatante, Ă lâimmense butin que la fortune vous rĂ©serve aujourdâhui si vous ĂȘtes vainqueurs. Songez, en revanche, Ă la honte, aux dangers suprĂȘmes qui nous attendent si nous sommes vaincus. »
Tout en parlant, il avait saisi une Ă©norme lance ; il fond avec elle sur BĂ©renger qui combat contre Largalife, et lui rompt le casque sur la tĂȘte. Il le jette Ă terre, et de son Ă©pĂ©e terrible, renverse encore huit autres chevaliers. Ă chaque coup quâil porte, il fait choir un cavalier au moins.
Dâun autre cĂŽtĂ©, Renaud avait occis tant de paĂŻens que je ne saurais les compter. Devant lui, rien ne pouvait rĂ©sister et vous auriez vu chacun lui cĂ©der la place. Zerbin et Lurcain ne montrent pas moins dâardeur ; ils se conduisent de façon quâon parle dâeux Ă jamais. Le premier, dâun coup de pointe, tue Balastro, le second fend le casque de Finadur.
Balastro avait sous ses ordres les guerriers dâAlzerbe que peu de temps auparavant conduisait Tardoque ; lâautre commandait les escadrons de Zamore, de Saffi et de Maroc. Nây a-t-il donc parmi les Africains aucun chevalier qui sache frapper de la lance ou de lâestoc, pourra-t-on me dire ? Les uns aprĂšs les autres, je nâoublierai aucun de ceux qui sont dignes de gloire.
Il ne faut pas quâon oublie le roi de Zumara, le noble Dardinel, fils dâAlmonte. De sa lance, il jette Ă terre Hubert de Mirford, Claude du Bois, Ălie et Dauphin du Mont. Avec son Ă©pĂ©e, il renverse Anselme de Stafford, Raimond de Londres et Pinamont, et ils Ă©taient cependant redoutables. Les deux premiers sont Ă©tourdis, le troisiĂšme est blessĂ©, les quatre autres tombent morts.
Mais, malgrĂ© toute la valeur quâil dĂ©ploie, il ne peut faire tenir ses gens assez longtemps pour arrĂȘter lâĂ©lan des nĂŽtres, infĂ©rieurs en nombre, mais plus vaillants, mieux armĂ©s et plus aguerris. Les Maures de Zumara, de Setta, de Maroc et de Canara prennent la fuite.
Ceux dâAlzerbe fuient encore plus vite, et le noble jeune homme sâefforce de les arrĂȘter. Par ses priĂšres, par ses reproches, il cherche Ă leur remettre le courage au ...