Le Comte de Monte-Cristo - Tome III
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Le Comte de Monte-Cristo - Tome III

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Le Comte de Monte-Cristo - Tome III

About this book

Un des romans les plus connus de Dumas: Edmond DantÚs, envoyé en prison suite à une machination, va revenir aprÚs de longues années d'incarcération au chùteau d'If, pour se venger de ceux qui ont monté ce complot contre lui...

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Information

LXXIII. – La promesse.

C’était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet instinct particulier aux amants et aux mĂšres, il avait devinĂ© qu’il allait, Ă  la suite de ce retour de Mme de Saint-MĂ©ran et de la mort du marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intĂ©resserait son amour pour Valentine.
Comme on va le voir, ses pressentiments s’étaient rĂ©alisĂ©s, et ce n’était plus une simple inquiĂ©tude qui le conduisait si effarĂ© et si tremblant Ă  la grille des marronniers.
Mais Valentine n’était pas prĂ©venue de l’attente de Morrel, ce n’était pas l’heure oĂč il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si l’on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand elle parut, Morrel l’appela ; elle courut Ă  la grille.
« Vous, à cette heure ! dit-elle.
– Oui, pauvre amie, rĂ©pondit Morrel, je viens chercher et apporter de mauvaises nouvelles.
– C’est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. Mais, en vĂ©ritĂ©, la somme de douleurs est dĂ©jĂ  bien suffisante.
– ChĂšre Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre Ă©motion pour parler convenablement, Ă©coutez-moi bien, je vous prie ; car tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle Ă©poque compte-t-on vous marier ?
– Écoutez, dit Ă  son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, Maximilien. Ce matin on a parlĂ© de mon mariage, et ma grand-mĂšre, sur laquelle j’avais comptĂ© comme sur un appui qui ne manquerait pas, non seulement s’est dĂ©clarĂ©e pour ce mariage, mais encore le dĂ©sire Ă  tel point que le retour seul de M. d’Épinay le retarde et que le lendemain de son arrivĂ©e le contrat sera signĂ©. »
Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda longuement et tristement la jeune fille.
« HĂ©las ! reprit-il Ă  voix basse, il est affreux d’entendre dire tranquillement par la femme qu’on aime : « Le moment de votre supplice est fixĂ© : c’est dans quelques heures qu’il aura lieu ; mais n’importe, il faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n’y apporterai aucune opposition. » Eh bien, puisque, dites-vous, on n’attend plus que M. d’Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez Ă  lui le lendemain de son arrivĂ©e, c’est demain que vous serez engagĂ©e Ă  M. d’Épinay, car il est arrivĂ© Ă  Paris ce matin. »
Valentine poussa un cri.
« J’étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel ; nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre douleur, quand tout Ă  coup une voiture roule dans la cour. Écoutez. Jusque-lĂ  je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine ; mais maintenant il faut bien que j’y croie. Au bruit de cette voiture, un frisson m’a pris ; bientĂŽt j’ai entendu des pas sur l’escalier. Les pas retentissants du commandeur n’ont pas plus Ă©pouvantĂ© don Juan que ces pas ne m’ont Ă©pouvantĂ©. Enfin la porte s’ouvre ; Albert de Morcerf entre le premier, et j’allais douter de moi-mĂȘme, j’allais croire que je m’étais trompĂ©, quand derriĂšre lui s’avance un autre jeune homme et que le comte s’est Ă©criĂ© : « Ah ! M. le baron Franz d’Épinay ! » Tout ce que j’ai de force et de courage dans le cƓur, je l’ai appelĂ© pour me contenir. Peut-ĂȘtre ai-je pĂąli, peut-ĂȘtre ai-je tremblĂ© : mais Ă  coup sĂ»r je suis restĂ© le sourire sur les lĂšvres. Mais cinq minutes aprĂšs, je suis sorti sans avoir entendu un mot de ce qui s’est dit pendant ces cinq minutes ; j’étais anĂ©anti.
– Pauvre Maximilien ! murmura Valentine.
– Me voilĂ , Valentine. Voyons, maintenant rĂ©pondez-moi comme Ă  un homme Ă  qui votre rĂ©ponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous faire ? »
Valentine baissa la tĂȘte ; elle Ă©tait accablĂ©e.
« Écoutez, dit Morrel, ce n’est pas la premiĂšre fois que vous pensez Ă  la situation oĂč nous sommes arrivĂ©s : elle est grave, elle est pesante, suprĂȘme. Je ne pense pas que ce soit le moment de s’abandonner Ă  une douleur stĂ©rile : cela est bon pour ceux qui veulent souffrir Ă  l’aise et boire leurs larmes Ă  loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans doute leur tiendra compte au ciel de leur rĂ©signation sur la terre ; mais quiconque se sent la volontĂ© de lutter ne perd pas un temps prĂ©cieux et rend immĂ©diatement Ă  la fortune le coup qu’il en a reçu. Est-ce votre volontĂ© de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine ? Dites, car c’est cela que je viens vous demander. »
Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarĂ©s. Cette idĂ©e de rĂ©sister Ă  son pĂšre, Ă  sa grand-mĂšre, Ă  toute sa famille enfin, ne lui Ă©tait pas mĂȘme venue.
« Que me dites-vous, Maximilien ? demanda Valentine, et qu’appelez-vous une lutte ? Oh ! dites un sacrilĂšge. Quoi ! moi, je lutterais contre l’ordre de mon pĂšre, contre le vƓu de mon aĂŻeule mourante ! C’est impossible ! »
Morrel fit un mouvement.
« Vous ĂȘtes un trop noble cƓur pour ne pas me comprendre, et vous me comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois rĂ©duit au silence. Lutter, moi ! Dieu m’en prĂ©serve ! Non, non ; je garde toute ma force pour lutter contre moi-mĂȘme et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant Ă  affliger mon pĂšre, quant Ă  troubler les derniers moments de mon aĂŻeule, jamais !
– Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.
– Comme vous me dites cela, mon Dieu ! s’écria Valentine blessĂ©e.
– Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit Maximilien.
– Mademoiselle ! s’écria Valentine, mademoiselle ! Oh ! l’égoĂŻste ! il me voit au dĂ©sespoir et feint de ne pas me comprendre.
– Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas dĂ©sobĂ©ir Ă  la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous lier Ă  votre mari.
– Mais, mon Dieu ! Puis-je donc faire autrement ?
– Il ne faut pas en appeler Ă  moi, mademoiselle, car je suis un mauvais juge dans cette cause, et mon Ă©goĂŻsme m’aveuglera, rĂ©pondit Morrel, dont la voix sourde et les poings fermĂ©s annonçaient l’exaspĂ©ration croissante.
– Que m’eussiez-vous donc proposĂ©, Morrel, si vous m’aviez trouvĂ©e disposĂ©e Ă  accepter votre proposition ? Voyons, rĂ©pondez. Il ne s’agit pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.
– Est-ce sĂ©rieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le donner, ce conseil ? dites.
– Certainement, cher Maximilien, car s’il est bon, je le suivrai ; vous savez bien que je suis dĂ©vouĂ©e Ă  vos affections.
– Valentine, dit Morrel en achevant d’écarter une planche dĂ©jĂ  disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma colĂšre ; c’est que j’ai la tĂȘte bouleversĂ©e, voyez-vous, et que depuis une heure les idĂ©es les plus insensĂ©es ont tour Ă  tour traversĂ© mon esprit. Oh ! dans le cas oĂč vous refuseriez mon conseil !

– Eh bien, ce conseil ?
– Le voici, Valentine. »
La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
« Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux ; je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lÚvres se soient posées sur votre front.
– Vous me faites trembler, dit la jeune fille.
– Suivez-moi, continua Morrel ; je vous conduis chez ma sƓur, qui est digne d’ĂȘtre votre sƓur ; nous nous embarquerons pour Alger, pour l’Angleterre ou pour l’AmĂ©rique, si vous n’aimez pas mieux nous retirer ensemble dans quelque province, oĂč nous attendrons, pour revenir Ă  Paris, que nos amis aient vaincu la rĂ©sistance de votre famille. »
Valentine secoua la tĂȘte.
« Je m’y attendais, Maximilien, dit-elle : c’est un conseil d’insensĂ©, et je serais encore plus insensĂ©e que vous si je ne vous arrĂȘtais pas Ă  l’instant avec ce seul mot : impossible, Morrel, impossible.
– Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et sans mĂȘme essayer de la combattre ? dit Morrel rembruni.
– Oui, dussĂ©-je en mourir !
– Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous rĂ©pĂ©terai encore que vous avez raison. En effet, c’est moi qui suis un fou, et vous me prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, Ă  vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c’est une chose entendue ; demain vous serez irrĂ©vocablement promise Ă  M. Franz d’Épinay, non point par cette formalitĂ© de théùtre inventĂ©e pour dĂ©nouer les piĂšces de comĂ©die, et qu’on appelle la signature du contrat, mais par votre propre volontĂ©.
– Encore une fois, vous me dĂ©sespĂ©rez, Maximilien ! dit Valentine ; encore une fois, vous retournez le poignard dans la plaie ! Que feriez-vous, si votre sƓur Ă©coutait un conseil comme celui que vous me donnez ?
– Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un Ă©goĂŻste, vous l’avez dit, et dans ma qualitĂ© d’égoĂŻste, je ne pense pas Ă  ce que feraient les autres dans ma position, mais Ă  ce que je compte faire, moi. Je pense que je vous connais depuis un an que j’ai mis, du jour oĂč je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu’un jour est venu oĂč vous m’avez dit que vous m’aimiez ; que de ce jour j’ai mis toutes mes chances d’avenir sur votre possession : c’était ma vie. Je ne pense plus rien maintenant ; je me dis seulement que les chances ont tournĂ©, que j’avais cru gagner le ciel et que je l’ai perdu. Cela arrive tous les jours qu’un joueur perd non seulement ce qu’il a, mais encore ce qu’il n’a pas. »
Morrel prononça ces mots avec un calme parfait ; Valentine le regarda un instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser pĂ©nĂ©trer ceux de Morrel jusqu’au trouble qui tourbillonnait dĂ©jĂ  au fond de son cƓur.
« Mais enfin, qu’allez-vous faire ? demanda Valentine.
– Je vais avoir l’honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon cƓur, que je vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour qu’il n’y ait pas place pour mon souvenir.
– Oh ! murmura Valentine.
– Adieu, Valentine, adieu ! dit Morrel en s’inclinant.
– OĂč allez-vous ? cria en allongeant sa main Ă  travers la grille et en saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, Ă  son agitation intĂ©rieure, que le calme de son amant ne pouvait ĂȘtre rĂ©el ; oĂč allez-vous ?
– Je vais m’occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes honnĂȘtes et dĂ©vouĂ©s qui se trouveront dans ma position.
– Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien ? »
Le jeune homme sourit tristement.
« Oh ! parlez, parlez ! dit Valentine, je vous en prie !
– Votre rĂ©solution a-t-elle changĂ©, Valentine ?
– Elle ne peut changer, malheureux ! Vous le savez bien ! s’écria la jeune fille.
– Alors, adieu, Valentine ! »
Valentine secoua la grille avec une force dont on l’aurait crue incapable ; et comme Morrel s’éloignait, elle passa ses deux mains Ă  travers la grille, et les joignant en se tordant les bras :
« Qu’allez-vous faire ? je veux le savoir ! s’écria-t-elle ; oĂč allez-vous ?
– Oh ! soyez tranquille, dit Maximilien en s’arrĂȘtant Ă  trois pas de la porte, mon intention n’est pas de rendre un autre homme responsable des rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d’aller trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela serait insensĂ©. Qu’a Ă  faire M. Franz dans tout cela ? Il m’a vu ce matin pour la premiĂšre fois, il a dĂ©jĂ  oubliĂ© qu’il m’a vu ; il ne savait mĂȘme pas que j’existais lorsque des conventions faites par vos deux familles ont dĂ©cidĂ© que vous seriez l’un Ă  l’autre. Je n’ai donc point affaire Ă  M. Franz, et, je vous le jure, je ne m’en prendrai point Ă  lui.
– Mais à qui vous en prendrez-vous ? à moi ?
– À vous, Valentine ! Oh ! Dieu m’en garde ! La femme est sacrĂ©e ; la femme qu’on aime est sainte.
– À vous-mĂȘme alors, malheureux, Ă  vous-mĂȘme ?
– C’est moi le coupable, n’est-ce pas ? dit Morrel.
– Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux ! »
Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n’était sa pĂąleur, on eĂ»t pu le croire dans son Ă©tat ordinaire.
« Écoutez-moi, ma chĂšre, mon adorĂ©e Valentine, dit-il de sa voix mĂ©lodieuse et grave, les gens comme nous, qui n’ont jamais formĂ© une pensĂ©e dont ils aient eu Ă  rougir devant le monde, devant leurs parents et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le cƓur l’un de l’autre Ă  livre ouvert. Je n’ai jamais fait de roman, je ne suis pas un hĂ©ros mĂ©lancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony : mais sans paroles, sans protestations, sans serments, j’ai mis ma vie en vous ; vous me manquez et vous avez raison d’agir ainsi, je vous l’ai dit et je vous le rĂ©pĂšte ; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du moment oĂč vous vous Ă©loignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. Ma sƓur est heureuse prĂšs de son mari ; son mari n’est que mon beau-frĂšre, c’est-Ă -dire un homme que les conventions sociales attachent seules Ă  moi ; personne n’a donc besoin sur la terre de mon existence devenue...

Table of contents

  1. Titre
  2. LVI. – Andrea Cavalcanti.
  3. LVII. – L’enclos à la luzerne.
  4. LVIII. – M. Noirtier de Villefort.
  5. LIX. – Le testament.
  6. LX. – Le tĂ©lĂ©graphe.
  7. LXI. – Le moyen de dĂ©livrer un jardinier des loirs qui mangent ses pĂȘches.
  8. LXII. – Les fantîmes.
  9. LXIII. – Le düner.
  10. LXIV. – Le mendiant.
  11. LXV. – Scùne conjugale.
  12. LXVI. – Projets de mariage.
  13. LXVII. – Le cabinet du procureur du roi.
  14. LXVIII. – Un bal d’étĂ©.
  15. LXIX. – Les informations.
  16. LXX. – Le bal.
  17. LXXI. – Le pain et le sel.
  18. LXXII. – Madame de Saint-MĂ©ran.
  19. LXXIII. – La promesse.
  20. LXXIV. – Le caveau de la famille Villefort.
  21. LXXV. – Le procùs-verbal.
  22. LXXVI. – Le progrùs de Cavalcanti fils.
  23. LXXVII. – HaydĂ©e.
  24. LXXVIII. – On nous Ă©crit de Janina.
  25. LXXIX. – La limonade.
  26. LXXX. – L’accusation.
  27. LXXXI. – La chambre du boulanger retirĂ©.
  28. LXXXII. – L’effraction.
  29. LXXXIII. – La main de Dieu.
  30. LXXXIV. – Beauchamp.
  31. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  32. Notes de bas de page