Bien que la rĂ©gion du Congo-Ubangi soit habitĂ©e par diverses peuplades, appartenant Ă deux grandes familles linguistiques, il serait erronĂ© de croire que nous avons affaire Ă des cultures totalement diffĂ©rentes lâune de lâautre. La distinction faite gĂ©nĂ©ralement entre «Bantous» et «Soudanais» (mieux: non-Bantous) ne se reflĂšte pas aussi clairement dans la vie matĂ©rielle et spirituelle que dans les langues. Lâopinion que les deux groupes linguistiques se distinguent dans notre territoire, par exemple par lâusage ou le non-usage du tambour zoomorphe1, nâa pu se maintenir devant les faits.
Il y a pourtant assez bien de divergences dans la vie de ces diffĂ©rentes peuplades. On distingue au moins quatre grands groupes culturels: celui des NGBANDI, celui des NGBAKA, celui des BANDA (MBANDJA) et celui des NGOMBE. MORTIER voudrait en ajouter un cinquiĂšme, celui des NZOMBO ou NGBAKA-MABO, tout en admettant quâils ne possĂšdent plus que quelques Ă©lĂ©ments culturels qui leurs soient propres, les autres ayant Ă©tĂ© empruntĂ©s aux NGBAKA, aux MBANDJA et aux NGBANDI. Beaucoup de NZOMBO sont des riverains; leurs pirogues au fond plat sont finement travaillĂ©es; les hommes et les femmes se tiennent debout en ramant; ils emploient des rames longues. Leurs huttes sont basses, rectangulaires et bĂąties lâune contre lâautre en rangĂ©es. Les femmes portent des jupes en raphia, peintes en noir et qui leur tombent jusquâaux genoux. Ils possĂšdent des «cuirasses» faites de peau dâĂ©lĂ©phant.
Plusieurs de ces Ă©lĂ©ments (citĂ©s par MORTIER) se retrouvent chez les GENS DâEAU. Est-ce que ceux-ci sont en possession dâune culture qui se distingue nettement de celle des autres peuplades mentionnĂ©es plus haut? Il est difficile dây rĂ©pondre catĂ©goriquement dans lâun ou dans lâautre sens. Notons toutefois que leur mode de vie, dĂ» avant tout au milieu physique exceptionnel et Ă leur composition ethnique, a certainement contribuĂ© Ă lâĂ©closion dâune culture plus ou moins distincte de celle des «terriens», surtout du point de vue de la vie matĂ©rielle. Dâautre part, il est non moins certain que cette population riveraine et ses voisins NGOMBE se sont influencĂ©s mutuellement. Le mĂȘme fait a dâailleurs Ă©tĂ© constatĂ© pour les NGBAKA et les MBANDJA, les NGBANDI et certains groupements NGOMBE et, dâune maniĂšre moins profonde, pour certains groupements NGBANDI et MBANDJA. Lâexistence de plusieurs enclaves a sans doute contribuĂ© Ă tout ceci.
Selon MORTIER, la culture NGBANDI serait constituĂ©e dâĂ©lĂ©ments provenant de sources diffĂ©rentes. A cĂŽtĂ© dâĂ©lĂ©ments trĂšs primitifs (comme lâarc et les flĂšches de PygmĂ©es, la maniĂšre de faire du feu et lâabsence de la circoncision), il y en a dâautres qui tĂ©moignent dâune Ă©volution plus poussĂ©e, par exemple leur systĂšme patriarcal, incorporĂ© dans une organisation sociale solide et bien dĂ©veloppĂ©e.
Les cultures NGBAKA et BANDA sont trĂšs apparentĂ©es. La diffĂ©rence culturelle entre ces deux groupes est moins grande que celle qui existe entre les cultures NGBAKA-BANDA et NGBANDI. Sans avoir atteint une Ă©volution aussi grande que celle des NGBANDI, ces deux cultures apparentĂ©es montrent cependant plus dâunitĂ© interne: elles ne sont pas constituĂ©es dâĂ©lĂ©ments aussi contradictoires, elles dĂ©notent un sens artistique plus dĂ©veloppĂ©, et leur vie familiale est plus raffinĂ©e.
Quant aux NGOMBE, on pourrait difficilement prĂ©tendre que leur culture est uniforme partout oĂč ils se trouvent; câest dâailleurs aussi le cas (bien que pas toujours Ă un mĂȘme degrĂ©) pour les autres groupes ethniques, Ă lâexception des NGBAKA peut-ĂȘtre, qui vivent groupĂ©s. MORTIER signale deux formes culturelles diffĂ©rentes rien que pour les NGOMBE de lâUbangi: celle de lâenclave de Bosobolo Ă proximitĂ© des NGBAKA (ces NGOMBE Ă©taient jadis Ă©galement en contact avec les NGBANDI et ils auraient Ă©tĂ© fortement influencĂ©s par ceux-ci) et celle de lâembouchure de la Lua, au sud de Libenge (MBATI-NGOMBE; ils vivent surtout en contact avec les NZOMBO). Les premiers ont des huttes rondes comme celles des NGBANDI, les seconds ont des cases rectangulaires; les uns sont des «terriens» et font us.age de filets de chasse, les autres sont des riverains; les premiers connaissent la circoncision, les MBATI-NGOMBE pas; chez les uns les vĂȘtements des femmes sont semblables Ă ceux des femmes NGBAKA, cheiz les seconds Ă ceux des NZOMBO, etc.1.
NĂ©anmoins, toutes ces divergences (aussi bien celles entre les groupes divers appartenant Ă une mĂȘme entitĂ© ethnique mais vivant sĂ©parĂ©s lâun de lâautre, que celles quâon peut remarquer au milieu dâun mĂȘme groupe homogĂšne) nâempĂȘchent pas quâil y ait des Ă©lĂ©ments communs, valables en grande partie pour tous les peuples de la rĂ©gion du Congo-Ubangi, comme il ressortira des pages suivantes2.
Avant de passer Ă un aperçu plus dĂ©taillĂ© de la vie culturelle, il ne sera donc pas superflu dâavertir le lecteur que tout ce qui se trouve cataloguĂ© dans les pages suivantes sous le nom de NGBANDI se rapporte en premier lieu au gros des Ngbandi du nord-est de notre territoire; de mĂȘme, quand nous parlons de la culture des NGOMBE, il sâagit gĂ©nĂ©ralement de faits signalĂ©s chez ceux qui habitent les rĂ©gions du sud. Les renseignements empruntĂ©s Ă WEEKS concernant les GENS DâEAU se rapportent en premier lieu plutĂŽt aux GENS DâEAU des environs de Monsembe (BOLOKI au sens large), tandis que ceux de VAN OVERBERH & DE JONGHE valent en gĂ©nĂ©ral pour le territoire de Nouvelle-Anvers et pour la moitiĂ© de Busu-Djanoa1.
Dâautre part, il arrive que certains faits cataloguĂ©s sous le nom de NGBAKA par exemple puissent valoir Ă©galement pour dâautres peuplades non mentionnĂ©es; par le nom ethnique mis entre parenthĂšses, nous voulons dire que le fait ou lâobjet a Ă©tĂ© signalĂ© dans la littĂ©rature pour le peuple en question.
I. - LA VIE MATĂRIELLE
1. - LE VILLAGE
La population peut varier de 20 Ă 150 familles, totalisant de 50 Ă 3.000 personnes (GENS DâEAU).
On distingue principalement deux types:
âLe village formĂ© par une longue rue droite, flanquĂ©e des deux cĂŽtĂ©s par des huttes (NGBANDI, MBANDJA, NGOMBE)2 ou bien par plusieurs rues parallĂšles (GENS DâEAU)3;
âLe village formĂ© par de petits groupes dispersĂ©s de huttes se prĂ©sentait jadis chez les NGBAKA. Actuellement, ils habitent gĂ©nĂ©ralement des villages du premier type4.
Autrefois, les villages Ă©taient fortifiĂ©s au moyen dâune palissade ou dâune enceinte. Parfois ces palissades, qui Ă©taient faites dâune double rangĂ©e de bois, sâentouraient dâun fossĂ© et avaient deux sorties dont le «pont» Ă©tait enlevĂ© chaque soir (NGBANDI); ou bien lâenceinte circulaire Ă©tait constituĂ©e dâun enchevĂȘtrement dâarbrisseaux et de haies vives. Elle Ă©tait pourvue de deux rangĂ©es de petits arbres dĂ©coupĂ©s, laissant un Ă©troit passage bordĂ© de pieux et quâon pouvait fermer au moyen dâun tronc dâarbre creusĂ© (NGBAKA). Jusque en 1910â20, certains emplacements NGOMBE Ă©taient entourĂ©s dâĂ©normes tranchĂ©es circulaires, fortifiĂ©es par des palissades et gardĂ©es par des guerriers dâĂ©lite1. Chez les GENS DâEAU, les villages Ă©taient Ă©galement retr...