DES SALAIRES POUR LES ĂTUDIANTS
Introduction à la présente édition
George Caffentzis, Monty Neill
et John Willshire-Carrera
Des salaires pour les Ă©tudiants fut publiĂ© anonymement par trois militants Ă lâautomne 1975.
Lâun Ă©tait professeur assistant au Brooklyn College (qui fait partie du systĂšme universitaire new-yorkais) et les deux autres Ă©taient Ă©tudiants en troisiĂšme cycle Ă lâuniversitĂ© du Massachusetts, Ă Amherst.
Il nâest pas surprenant que la mĂ©tropole new-yorkaise et lâĂtat du Massachusetts soit les lieux dâorigine dâune brochure sur la condition et les revendications des Ă©tudiants, puisque lâune et lâautre prĂ©sentaient lâune des concentrations les plus Ă©levĂ©es dâĂ©tudiants de troisiĂšme cycle aux Ătats-Unis. New York et le Massachusetts furent pour les Ă©tudiants ce que DĂ©troit fut pour les travailleurs de lâautomobile.
La date de publication nâest pas surprenante si on regarde la conjoncture historique et thĂ©orique. Les auteurs participaient tous Ă un journal intitulĂ© Zerowork. Lâapproche thĂ©orique de cette publication Ă©tait une synthĂšse de la perspective opĂ©raĂŻste (venue dâItalie) et de la campagne pour le salaire au travail mĂ©nager initiĂ©e en 1972 par le Collectif fĂ©ministe international. La perspective opĂ©raĂŻste prenait sa source dans les luttes des ouvriers de la ceinture industrielle sâĂ©tirant de Los Angeles Ă Turin, via DĂ©troit, tandis que la campagne pour le salaire au travail mĂ©nager Ă©tait issue des luttes des femmes demandant un salaire pour leurs activitĂ©s domestiques, incluant ainsi la lutte pour les droits sociaux aux Ătats-Unis.
Ă lâĂ©poque oĂč Des salaires pour les Ă©tudiants fut Ă©crit, la conscience thĂ©orique du fait que le « social » est un type particulier de lieu de production avait dĂ©jĂ Ă©mergĂ©. Par le biais de ces convergences thĂ©oriques, le terrain Ă©tait prĂȘt Ă accueillir les germes dâune pensĂ©e nouvelle au sujet du travail Ă©tudiant. Le changement du rĂŽle des universitĂ©s impulsĂ© par lâĂtat avait un impact au-delĂ de ces influences thĂ©oriques et politiques.
CâĂ©tait un axiome de la politique Ă©tatique des annĂ©es 1950 et 1960 que les universitĂ©s servaient Ă augmenter la productivitĂ© de la force de travail et la discipline sociale. Elles Ă©taient des vecteurs dâascension sociale et un moyen de subventionner des recherches qui gĂ©nĂ©reraient de nouvelles marchandises et mĂ©thodes de production. De fait, jusquâĂ la fin des annĂ©es 1960, capitalistes et travailleurs considĂ©raient lâĂ©ducation comme un « bien commun ». Mais, Ă la suite de lâintense vague de luttes Ă©tudiantes des annĂ©es 1960 â pour la libertĂ© dâexpression, les droits civiques, les droits des femmes et contre la conscription, la guerre du Vietnam et lâutilisation de la recherche universitaire Ă des fins militaires â il y eut un changement crucial dans lâattitude de la classe capitaliste vis-Ă -vis de lâĂ©ducation universitaire.
Sur ce point, la grĂšve nationale des Ă©tudiants contre lâinvasion du Cambodge et lâassassinat dâĂ©tudiants par des soldats Ă Kent et Jackson State marquĂšrent un tournant dĂ©cisif. Le nouveau consensus capitaliste affirmait dĂ©sormais que, au lieu de produire une force de travail qualifiĂ©e et fiable pour les usines, les bureaux et lâarmĂ©e, les universitĂ©s amĂ©ricaines (pourtant encore fraĂźchement purgĂ©es de leurs professeurs gauchistes par le maccarthysme des annĂ©es 1950) engendraient des masses de diplĂŽmĂ©s anticapitalistes et anti-impĂ©rialistes. Et, comble de lâabsurde, ces rebelles Ă©taient subventionnĂ©s par des taxes locales et fĂ©dĂ©rales sur les entreprises. Il fallait que cela cesse. DĂšs les annĂ©es 1970, les Ătats et les entreprises demandĂšrent que les campus trop combatifs ne soient plus subventionnĂ©s et que les Ă©tudiants soient forcĂ©s de payer pour leur propre Ă©ducation â qui nâĂ©tait plus vantĂ©e comme un bien commun.
Nous ne savions pas Ă lâĂ©poque comment nommer ce changement, mais nous Ă©tions conscients du tournant de ce quâon allait bientĂŽt appeler lâuniversitĂ© « nĂ©olibĂ©rale », oĂč lâĂ©ducation devient une marchandise que lâĂ©tudiant achĂšte, un investissement quâil/elle fait pour son avenir dans une institution elle-mĂȘme modelĂ©e sur le schĂ©ma de lâentreprise.
La nĂ©olibĂ©ralisation de lâuniversitĂ© commençait tout juste en 1975. Des salaires pour les Ă©tudiants dĂ©crivait ce tournant tout en en faisant la satire.
Ă lâĂ©poque oĂč ce pamphlet Ă©tait Ă©crit, les auteurs participaient Ă©galement aux Ă©volutions qui se dĂ©roulaient au sein du mouvement Ă©tudiant. AprĂšs sâĂȘtre engagĂ©s sur de nombreux problĂšmes « politiques », comme le racisme qui prĂ©sidait aux admissions Ă lâuniversitĂ© ou le recrutement militaire sur les campus, les Ă©tudiants commençaient Ă se sentir aussi concernĂ©s par les enjeux « Ă©conomiques ».
Les manifestations contre la suspension des subventions aux universitĂ©s, lâaugmentation des frais de scolaritĂ© et la rĂ©duction des aides aux Ă©tudiants devinrent monnaie courante sur les campus. RĂ©trospectivement, on voit que cette nouvelle mobilisation Ă©tudiante essayait de contrer la nĂ©olibĂ©ralisation du systĂšme universitaire amĂ©ricain. Des salaires pour les Ă©tudiants proposait un langage, un vocabulaire Ă ce nouveau mouvement Ă©tudiant. Au lieu de dĂ©crire les Ă©tudiants comme des consommateurs ou des micro-entrepreneurs investissant dans leur avenir, la brochure les considĂ©rait comme des travailleurs. Et, contre la montĂ©e en flĂšche des frais de scolaritĂ©, elle appelait Ă un « salaire pour le travail scolaire ».
Des salaires pour les Ă©tudiants nâĂ©tait pas seulement un ouvrage de rĂ©flexion ou un acte de provocation intellectuelle â mĂȘme sâil Ă©tait sĂ»rement un peu des deux. Avec les camarades du cercle Zerowork, entre autres, les militants pour le salaire des Ă©tudiants faisaient du prosĂ©lytisme a travers tout le nord-est amĂ©ricain.
La premiĂšre Ă©tape de ce travail politique fut dâattirer lâattention des Ă©tudiants sur cette perspective du salaire scolaire. Nous avons lancĂ© lâidĂ©e dans les meetings de gauche. Nous avons Ă©crit des tracts, distribuĂ© des autocollants, participĂ© Ă des manifestations sur les campus et prĂ©sentĂ© nos thĂšses dans les cours de professeurs sympathisants. Nous rejetions les considĂ©rations propices aux divisions qui cherchaient Ă savoir « combien » ou « Ă qui » ces salaires devaient ĂȘtre payĂ©s. Le but Ă©tait de crĂ©er des branches de la campagne pour le salaire Ă©tudiant dans les universitĂ©s et construire un rĂ©seau, qui pourrait, pour commencer, changer le discours de la gauche (qui Ă©tait dans certains endroits hostile Ă cette revendication) et de ce qui restait du mouvement Ă©tudiant.
La campagne pour le salaire Ă©tudiant prit comme modĂšle la campagne pour le salaire au travail mĂ©nager, qui atteignait dans le milieu des annĂ©es 1970 son zĂ©nith organisationnel. Une grande partie de son travail dâorganisation politique se construisait autour des attaques contre les femmes par le biais des aides sociales, justifiĂ©es Ă lâĂ©poque au nom de la crise budgĂ©taire. La campagne nommait « aides sociales » le premier salaire au travail mĂ©nager.
La campagne pour le salaire Ă©tudiant sâinspira de cette idĂ©e dâexpansion du salaire et chercha Ă lâappliquer Ă lâuniversitĂ©. Tout comme la campagne pour le salaire au travail mĂ©nager analysait les « aides sociales » comme une premiĂšre forme de salaire domestique, les activistes du salaire Ă©tudiant voyaient les diffĂ©rentes formes dâaides aux Ă©tudiants comme les prĂ©mices dâun salaire.
Nous rejoignions les manifestations et organisions des protestations contre les coupes de cette aide quâils dĂ©crivaient comme un salaire. Cette campagne, dans certains endroits, rassembla divers secteurs de la classe ouvriĂšre, des « welfare mothers » et activistes communautaires jusquâau Ă©tudiants de troisiĂšme cycle, dont beaucoup avaient pu accĂ©der Ă lâuniversitĂ© grĂące aux luttes pour les droits civiques. Nous comprenions que mĂȘme si la revendication dâun salaire Ă©tudiant, comme beaucoup de luttes pour lâaugmentation des salaires, nâĂ©tait pas en soi rĂ©volutionnaire, mettre fin au travail « non salariĂ© » sous toutes ses formes dĂ©stabiliserait, voire renverserait, le systĂšme capitaliste puisque ce secteur gĂ©nĂ©rait Ă©normĂ©ment de plus-value.
En tant que militants, nous comprenions aussi quâĂȘtre payĂ©s pour nos Ă©tudes nous fournirait de nouvelles armes pour refuser le travail quotidien imposĂ© par le capital, notamment celui nĂ©cessaire au travail scolaire. Ce travail nous privait du temps pour penser, crĂ©er et prendre soin les uns des autres. Comme ceux qui militaient pour le salaire au travail mĂ©nager, nous comprenions quâĂȘtre payĂ©s pour Ă©tudier nous donnerait au bout du compte un plus grand pouvoir pour refuser le travail imposĂ© par le capital.
Il est clair, rĂ©trospectivement, que le capital Ă©tasunien et son Ătat comprenaient que lâexpansion du salaire, prĂŽnĂ©e par les campagnes autour du travail mĂ©nager et des Ă©tudiants, Ă©tait une menace politique pour le systĂšme. Ce nâest pas un hasard si nombre de rĂ©formes nĂ©olibĂ©rales de ces trente derniĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© des attaques contre les droits sociaux et le libre accĂšs Ă lâĂ©ducation universitaire ; et que ces attaques ont Ă©tĂ© menĂ©es tout autant par les rĂ©publicains que par les dĂ©mocrates, en parallĂšle des coupes dans les salaires et les avantages des salariĂ©s.
Le salaire Ă©tudiant, comme revendication, a malheureusement surgi au moment oĂč les stratĂšges aux Ătats-Unis Ă©taient en train dâabandonner la politique keynĂ©sienne de subsomption des luttes salariales dans le plan de dĂ©veloppement du capital. Et, au lieu dâun salaire Ă©tudiant, il y eut une Ă©norme augmentation des frais de scolaritĂ© (+ 500% entre 1985 et aujourdâhui). Au final, lâĂ©tudiant endettĂ© moyen a dĂ©sormais une dette de prĂšs de 30 000 dollars et la totalitĂ© de la dette Ă©tudiante dĂ©passe 1,1 trillion de dollars. Au lieu dâobtenir le salaire scolaire, les Ă©tudiants aux Ătats-Unis ont payĂ© pour travailler dans les universitĂ©s et se prĂ©parer pour leur future exploitation.
Il est bien sĂ»r gratifiant de voir, quarante ans aprĂšs sa publication, un intĂ©rĂȘt renouvelĂ© pour ce qui peut apparaĂźtre comme une note de bas de page Ă contre-courant dans la rĂ©forme nĂ©olibĂ©rale de lâuniversitĂ©. De quel usage peut ĂȘtre cette brochure aujourdâhui pour un mouvement Ă©tudiant de nouveau mobilisĂ©, du Chili au QuĂ©bec en passant par de nombreuses villes amĂ©ricaines ? Les mouvements eux-mĂȘmes doivent le dĂ©cider. La façon dont la nouvelle gĂ©nĂ©ration rĂ©agira Ă ce texte nous fournira une intĂ©ressante leçon politique.
Dâores et dĂ©jĂ , nous pouvons voir que Des salaires pour les Ă©tudiants peut servir un objectif. En montrant que les Ă©tudiants sont des travailleurs et que ce quâils font dans les universitĂ©s nâest pas consommer une marchandise nommĂ© « Ă©ducation », le texte renforce la lutte contre la dette Ă©tudiante. Il Ă©tablit que ce ne sont pas les Ă©tudiants qui doivent aux universitĂ©s, au gouvernement et aux banques une large somme dâargent. Ce sont ces institutions qui devraient payer les Ă©tudiants alors quâils prospĂšrent sur leur travail non payĂ©. Dans la pĂ©riode actuelle, alors quâObama propose des solutions nĂ©olibĂ©rales Ă la crise créée par la dette Ă©tudiante, comme classer les universitĂ©s pour que les Ă©tudiants deviennent des « consommateurs Ă©clairĂ©s sur le marchĂ© de lâĂ©ducation », Des salaires pour les Ă©tudiants rĂ©pond que les Ă©tudiants sont des travailleurs dont lâexploitation non salariĂ©e doit ĂȘtre payĂ©e.
New York, 2015
Des salaires pour les étudiants
(Un pamphlet sous la forme dâun livre bleu, 1975)
Les étudiants « Des salaires pour les étudiants »
Lâusine de discipline mentale en 1965
« Câest le matin. Le prĂ©sentateur mĂ©tĂ©o annonce que le jour sâest levĂ© (ou la pluie, la neige, les nuages ⊠câest selon) dans le ciel. Et comme une horloge mĂ©canique, la Terre refait le tour du Soleil en tic-tac rĂ©guliers. »
Untel appartient Ă lâunitĂ© 12 de lâusine de discipline mentale dâElm City. Il est Notre Exemple du jour. Untel est ordinaire, ou lâĂ©tait, jusquâĂ ce quâil DĂ©rape. Il Ă©tait assis dans Notre salle des besoins corporels avec dâautres produits en sĂ©rie, ses collĂšgues, un crayon dans la main droite, un papier sur la table, lâesprit au travail, occupĂ©.
Quelques prĂ©cisions sur le contexte, dâailleurs. Le prĂ©texte Ă lâorigine de Notre salle des besoins corporels Ă©tait de produire et distribuer une nourriture qui bonifierait Nos enseignements disciplinaires par une rĂ©compense physique et une satisfaction partielle. Mais elle sert maintenant de lieu de rassemblement aux Untels, qui nâont rien de plus important Ă lâagenda. Ici on leur apprend lâobĂ©issance, une part trĂšs, trĂšs importante de la discipline mentale gĂ©nĂ©rale.
Mais revenons Ă lâUntel. Il allait Bien jusquâĂ ce quâil ait lâaudace de se lever, dâaller directement Ă Notre fontaine dâeau et dâavaler deux Ă©normes gorgĂ©es, emplissant complĂštement sa bouche et tarissant ainsi sa soif Ă nos dĂ©pens.
Voyons, Vous avez tous Ă©tĂ© Ă©duquĂ©s pour vous rendre compte que ce nâest pas la raison dâĂȘtre de Nos fontaines dâeau. Vous avez Ă©tĂ© programmĂ©s pour comprendre quâelles servent de tentation disciplinaire et participent en cela, et en cela uniquement, Ă Notre Plan. Il vous faut maĂźtriser votre soif, contrairement Ă Untel. Il est mauvais, mauvais, mauvais. Un de Nos superviseurs a dĂ» le faire escorter jusquâau chirurgien, qui lui a immĂ©diatement cousu les lĂšvres.
Certains dâentre Nous pensons que la punition dâUntel a Ă©tĂ© trop peu sĂ©vĂšre pour un acte de dĂ©sobĂ©issance aussi honteux. Mais nous croyons encore Ă la clĂ©mence. Un Principe est un Principe, mais que vaut un principe si nous ignorons lâhumain ?
Ătudiez le sens de ceci pour le cours de demain.
(Ăcrit dans un lycĂ©e par un Ă©tudiant du secondaire.)
Quâest-ce que le travail scolaire ?
Aller Ă lâĂ©cole, ĂȘtre un Ă©tudiant, câest un travail. On le nomme travail scolaire, bien quâil ne soit pas considĂ©rĂ© usuellement comme un vrai travail puisque lâon ne reçoit aucun salaire pour lâaccomplir. Cela ne veut pas dire que le travail scolaire nâest pas un travail, mais plutĂŽt quâils nous ont appris Ă croire que lâon ne travaille vraiment que lorsquâon perçoit un salaire.
Le travail scolaire se compose dâune grande diversitĂ© de tĂąches dâintensitĂ©s variĂ©es, combinant travail qualifiĂ© et non qualifiĂ©. Par exemple : il nous faut apprendre Ă rester en classe, calmement assis pour de longs moments sans dĂ©ranger. Il nous faut Ă©couter attentivement et tenter de mĂ©moriser ce qui nous est prĂ©sentĂ©. Il nous faut obĂ©ir aux professeurs. Ă lâoccasion, nous acquĂ©rons quelques compĂ©tences techniques qui nous rendent plus productifs lorsque nous travaillons hors de lâĂ©cole Ă des boulots qui les exigent. La majeure partie de notre temps, toutefois, nous le passons Ă exercer quantitĂ©s de travaux non qualifiĂ©s.
La caractĂ©ristique partagĂ©e par lâensemble des tĂąches spĂ©cifiques requises par le travail scolaire est la Discipline â câest-Ă -dire, le travail forcĂ©. Parfois on nous discipline, ce qui veut dire que les autres (des professeurs, des directeurs et des inspecteurs) nous forcent Ă travailler. Dâautres fois nous nous autodisciplinons, ce qui veut dire que nous nous forçons nous-mĂȘmes au travail scolaire. Il nâest pas Ă©tonnant que les diffĂ©rentes catĂ©gories de travail scolaire aient Ă©tĂ© communĂ©ment nom...