Le Tour du monde en quatre-vingts jours
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Le Tour du monde en quatre-vingts jours

About this book

"Le Tour du monde en quatre-vingts jours" est un roman d'aventures de Jules Verne, publié en 1872. Le roman raconte la course autour du monde d'un gentleman anglais, Phileas Fogg, qui a fait le pari d'y parvenir en quatre-vingts jours. Il est accompagné par Jean Passepartout, son serviteur français. L'ensemble du roman mêle récit de voyage (traditionnel pour Jules Verne) et données scientifiques comme celle utilisée pour le rebondissement de la chute du roman.Ce voyage extraordinaire est rendu possible grâce à la révolution des transports qui marque lexixe sièclesiècle dans le contexte de la Révolution industrielle. Le développement de nouveaux modes de transport (chemin de fer, machine à vapeur) et l'ouverture du canal de Suez en 1869 raccourcissent les distances, ou du moins le temps nécessaire pour les parcourir.Le premier tour du monde en quatre-vingts jours fut effectué par George Francis Train en 1870. Jules Verne, né le 8 février 1828 à Nantes en France et mort le 24 mars 1905 à Amiens en France, est un écrivain français dont l'œuvre est, pour la plus grande partie, constituée de romans d'aventures et de science-fiction (ou d'anticipation).

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Information

Publisher
Passerino
Year
2015
eBook ISBN
9788899617950

​Chapitre 1

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT, L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE.
En l'annĂ©e 1872, la maison portant le numĂ©ro 7 de Saville-row, Burlington Gardens, — maison dans laquelle ShĂ©ridan mourut en 1814, — Ă©tait habitĂ©e par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus singuliers et les plus remarquĂ©s du reform-club de Londres, bien qu' il semblĂąt prendre Ă  tĂąche de ne rien faire qui pĂ»t attirer l' attention.
À l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succĂ©dait donc ce Phileas Fogg, personnage Ă©nigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c'Ă©tait un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen de la haute sociĂ©tĂ© anglaise.
On disait qu'il ressemblait Ă  Byron, — par la tĂȘte, car il Ă©tait irrĂ©prochable quant aux pieds, — mais un Byron Ă  moustaches et Ă  favoris, un Byron impassible, qui aurait vĂ©cu mille ans sans vieillir.
Anglais, Ă  coup sĂ»r, Phileas Fogg n'Ă©tait peut-ĂȘtre pas londonner. On ne l' avait jamais vu ni Ă  la bourse, ni Ă  la banque, ni dans aucun des comptoirs de la citĂ©. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comitĂ© d'administration. Son nom n'avait jamais retenti dans un collĂšge d'avocats, ni au temple, ni Ă  Lincoln's-Inn, ni Ă  Gray's-Inn. Jamais il ne plaida ni Ă  la cour du chancelier, ni au banc de la reine, ni Ă  l'Ă©chiquier, ni en cour ecclĂ©siastique. Il n'Ă©tait ni industriel, ni nĂ©gociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l'Institution royale de la Grande-Bretagne, ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution des Artisans, ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littĂ©raire de l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciences rĂ©unis, qui est placĂ©e sous le patronage direct de Sa Gracieuse MajestĂ©. Il n'appartenait enfin Ă  aucune des nombreuses sociĂ©tĂ©s qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la SociĂ©tĂ© de l'Armonica jusqu'Ă  la SociĂ©tĂ© entomologique, fondĂ©e principalement dans le but de dĂ©truire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.
À qui s'Ă©tonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystĂ©rieux comptĂąt parmi les membres de cette honorable association, on rĂ©pondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baring frĂšres, chez lesquels il avait un crĂ©dit ouvert. De lĂ  une certaine « surface » , due Ă  ce que ses chĂšques Ă©taient rĂ©guliĂšrement payĂ©s Ă  vue par le dĂ©bit de son compte courant invariablement crĂ©diteur.
Ce Phileas Fogg Ă©tait-il riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c'est ce que les mieux informĂ©s ne pouvaient dire, et Mr. Fogg Ă©tait le dernier auquel il convĂźnt de s'adresser pour l'apprendre. En tout cas, il n' Ă©tait prodigue de rien, mais non avare, car partout oĂč il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou gĂ©nĂ©reuse, il l' apportait silencieusement et mĂȘme anonymement.
En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystĂ©rieux qu'il Ă©tait silencieux. Cependant sa vie Ă©tait Ă  jour, mais ce qu' il faisait Ă©tait si mathĂ©matiquement toujours la mĂȘme chose, que l'imagination, mĂ©contente, cherchait au delĂ .
Avait-il voyagĂ© ? C'Ă©tait probable, car personne ne possĂ©dait mieux que lui la carte du monde. Il n'Ă©tait endroit si reculĂ© dont il ne parĂ»t avoir une connaissance spĂ©ciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs perdus ou Ă©garĂ©s ; il indiquait les vraies probabilitĂ©s, et ses paroles s'Ă©taient trouvĂ©es souvent comme inspirĂ©es par une seconde vue, tant l'Ă©vĂ©nement finissait toujours par les justifier. C'Ă©tait un homme qui avait dĂ» voyager partout, — en esprit, tout au moins.
Ce qui Ă©tait certain toutefois, c'est que, depuis de longues annĂ©es, Phileas Fogg n'avait pas quittĂ© Londres. Ceux qui avaient l'honneur de le connaĂźtre un peu plus que les autres attestaient que, — si ce n'est sur ce chemin direct qu' il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club, — personne ne pouvait prĂ©tendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps Ă©tait de lire les journaux et de jouer au whist. À ce jeu du silence, si bien appropriĂ© Ă  sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante Ă  son budget de charitĂ©. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait Ă©videmment pour jouer, non pour gagner. Le jeu Ă©tait pour lui un combat, une lutte contre une difficultĂ©, mais une lutte sans mouvement, sans dĂ©placement, sans fatigue, et cela allait Ă  son caractĂšre.
On ne connaissait Ă  Phileas Fogg ni femme ni enfants, — ce qui peut arriver aux gens les plus honnĂȘtes, — ni parents ni amis, — ce qui est plus rare en vĂ©ritĂ©. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, oĂč personne ne pĂ©nĂ©trait. De son intĂ©rieur, jamais il n'Ă©tait question. Un seul domestique suffisait Ă  le servir. DĂ©jeunant, dĂźnant au club Ă  des heures chronomĂ©triquement dĂ©terminĂ©es, dans la mĂȘme salle, Ă  la mĂȘme table, ne traitant point ses collĂšgues, n'invitant aucun Ă©tranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, Ă  minuit prĂ©cis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient Ă  la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix Ă  son domicile, soit qu'il dormĂźt, soit qu'il s'occupĂąt de sa toilette. S'il se promenait, c'Ă©tait invariablement, d'un pas Ă©gal, dans la salle d'entrĂ©e parquetĂ©e en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dĂŽme Ă  vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'il dĂźnait ou dĂ©jeunait, c'Ă©taient les cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient Ă  sa table leurs succulentes rĂ©serves ; c'Ă©taient les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chaussĂ©s de souliers Ă  semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine spĂ©ciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'Ă©taient les cristaux Ă  moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mĂ©langĂ© de cannelle, de capillaire et de cinnamome ; c'Ă©tait enfin la glace du club — glace venue Ă  grands frais des lacs d'AmĂ©rique — qui entretenait ses boissons dans un satisfaisant Ă©tat de fraĂźcheur.
Si vivre dans ces conditions, c'est ĂȘtre un excentrique, il faut convenir que l'excentricitĂ© a du bon !
La maison de Saville-row, sans ĂȘtre somptueuse, se recommandait par un extrĂȘme confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s'y rĂ©duisait Ă  peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualitĂ©, une rĂ©gularitĂ© extraordinaires. Ce jour-lĂ  mĂȘme, 2 octobre, Phileas Fogg avait donnĂ© son congĂ© Ă  James Forster, — ce garçon s'Ă©tant rendu coupable de lui avoir apportĂ© pour sa barbe de l'eau Ă  quatre-vingt-quatre degrĂ©s Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six, — et il attendait son successeur, qui devait se prĂ©senter entre onze heures et onze heures et demie.
Phileas Fogg, carrĂ©ment assis dans son fauteuil, les deux pieds rapprochĂ©s comme ceux d'un soldat Ă  la parade, les mains appuyĂ©es sur les genoux, le corps droit, la tĂȘte haute, regardait marcher l'aiguille de la pendule, — appareil compliquĂ© qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantiĂšmes et l'annĂ©e. Ă  onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.
En ce moment, on frappa Ă  la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.
James Forster, le congédié, apparut.
« Le nouveau domestique, » dit-il.
Un garçon ùgé d'une trentaine d'années se montra et salua.
« Vous ĂȘtes français et vous vous nommez John ? Lui demanda Phileas Fogg.
— Jean, n'en dĂ©plaise Ă  monsieur, rĂ©pondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom qui m'est restĂ©, et que justifiait mon aptitude naturelle Ă  me tirer d'affaire. Je crois ĂȘtre un honnĂȘte garçon, monsieur, mais, pour ĂȘtre franc, j'ai fait plusieurs mĂ©tiers. J'ai Ă©tĂ© chanteur ambulant, Ă©cuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme LĂ©otard, et dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'Ă©tais sergent de pompiers, Ă  Paris. J'ai mĂȘme dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilĂ  cinq ans que j'ai quittĂ© la France et que, voulant goĂ»ter de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que Monsieur Phileas Fogg Ă©tait l'homme le plus exact et le plus sĂ©dentaire du royaume-uni, je me suis prĂ©sentĂ© chez monsieur avec l'espĂ©rance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu' Ă  ce nom de Passepartout

— Passepartout me convient, rĂ©pondit le gentleman. Vous m'ĂȘtes recommandĂ©. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?
— Oui, monsieur.
— Bien. Quelle heure avez-vous ?
— Onze heures vingt-deux, rĂ©pondit Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une Ă©norme montre d'argent.
— Vous retardez, dit Mr. Fogg.
— Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.
— Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater l'Ă©cart. Donc, Ă  partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous ĂȘtes Ă  mon service. »
Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tĂȘte avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter une parole.
Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une premiÚre fois : c'était son nouveau maßtre qui sortait ; puis une seconde fois : c' était son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.
Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

​Chapitre 2

OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVÉ SON IDÉAL.
« Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maßtre ! »
Il convient de dire ici que les « bonshommes » de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole.
Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examinĂ© son futur maĂźtre. C' Ă©tait un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne dĂ©parait pas un lĂ©ger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutĂŽt pĂąle que colorĂ©e, dents magnifiques. Il paraissait possĂ©der au plus haut degrĂ© ce que les physionomistes appellent « le repos dans l'action » , facultĂ© commune Ă  tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'Ɠil pur, la paupiĂšre immobile, c'Ă©tait le type achevĂ© de ces anglais Ă  sang-froid qui se rencontrent assez frĂ©quemment dans le royaume-uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peu acadĂ©mique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l'idĂ©e d'un ĂȘtre bien Ă©quilibrĂ© dans toutes ses parties, justement pondĂ©rĂ©, aussi parfait qu'un chronomĂštre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg Ă©tait l'exactitude personnifiĂ©e, ce qui se voyait clairement Ă  « l'expression de ses pieds et de ses mains » , car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mĂȘmes sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg Ă©tait de ces gens mathĂ©matiquement exacts, qui, jamais pressĂ©s et toujours prĂȘts, sont Ă©conomes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambĂ©e de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu Ă©mu ni troublĂ©. C'Ă©tait l'homme le moins hĂątĂ© du monde, mais il arrivait toujours Ă  temps. Toutefois, on comprendra qu'il vĂ©cĂ»t seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait Ă  personne.
Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maßtre auquel il pût s'attacher.
Passepartout n'Ă©tait point un de ces frontins ou mascarilles qui, les Ă©paules hautes, le nez au vent, le regard assurĂ©, l'Ɠil sec, ne sont que d'impudents drĂŽles. Non. Passepartout Ă©tait un brave garçon, de physionomie aimable, aux lĂšvres un peu saillantes, toujours prĂȘtes Ă  goĂ»ter ou Ă  caresser, un ĂȘtre doux et serviable, avec une de ces bonnes tĂȘtes rondes que l'on aime Ă  voir sur les Ă©paules d'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animĂ©, la figure assez grasse pour qu'il pĂ»t lui-mĂȘme voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possĂ©dait une force herculĂ©enne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement dĂ©veloppĂ©e. Ses cheveux bruns Ă©taient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'antiquitĂ© connaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : trois coups de dĂ©mĂȘloir, et il Ă©tait coiffĂ©.
De dire si le caractĂšre expansif de ce garçon s'accorderait avec celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus Ă©lĂ©mentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique fonciĂšrement exact qu'il fallait Ă  son maĂźtre ? On ne le verrait qu'Ă  l'user. AprĂšs avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le mĂ©thodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on Ă©tait fantasque, inĂ©gal, coureur d' aventures ou coureur de pays, — ce qui ne pouvait plus convenir Ă  Passepartout. Son dernier maĂźtre, le jeune lord Longsferry, membre du parlement, aprĂšs avoir passĂ© ses nuits dans les « oysters-rooms » d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les Ă©paules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maĂźtre, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l'existence Ă©tait si rĂ©guliĂšre, qui ne dĂ©couchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas mĂȘme un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se prĂ©senta et fut admis dans les circonstances que l'on sait.
Passepartout — onze heures et demie Ă©tant sonnĂ©es — se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. AussitĂŽt il en commença l'inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangĂ©e, sĂ©vĂšre, puritaine, bien organisĂ©e pour le service, lui plut. Elle lui fit l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille Ă©clairĂ©e et chauffĂ©e au gaz ! Car l'hydrogĂšne carburĂ© y suffisait Ă  tous les besoins de lumiĂšre et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second Ă©tage, la chambre qui lui Ă©tait destinĂ©e. Elle lui convint. Des timbres Ă©lectriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l'entresol et du premier Ă©tage. Sur la cheminĂ©e, une pendule Ă©lectrique correspondait avec la pendule de la chambre Ă  coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au mĂȘme instant la mĂȘme seconde.
« Cela me va, cela me va ! » se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichĂ©e au-dessus de la pendule. C'Ă©tait le programme du service quotidien. Il comprenait — depuis huit heures du matin, heure rĂ©glementaire Ă  laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'Ă  onze heures et demie, heure Ă  laquelle il quittait sa maison pour aller dĂ©jeuner au Reform-Club — tous les dĂ©tails du service, le thĂ© et les rĂŽties de huit heures vingt-trois, l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin Ă  minuit, — heure Ă  laquelle se couchait le mĂ©thodique gentleman, — tout Ă©tait notĂ©, prĂ©vu, rĂ©gularisĂ©. Passepartout se fit une joie de mĂ©diter ce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.
Quant Ă  la garde-robe de monsieur, elle Ă©tait fort bien montĂ©e et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numĂ©ro d'ordre reproduit sur un registre d'entrĂ©e et de sortie, indiquant la date Ă  laquelle, suivant la saison, ces vĂȘtements devaient ĂȘtre tour Ă  tour portĂ©s. MĂȘme rĂ©glementation pour les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row, — qui devait ĂȘtre le temple du dĂ©sordre Ă  l'Ă©poque de l'illustre mais dissipĂ© ShĂ©ridan, — ameublement confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothĂšque, pas de livres, qui eussent Ă©tĂ© sans utilitĂ© pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait Ă  sa disposition deux bibliothĂšques, l'une consacrĂ©e aux lettres, l'autre au droit et Ă  la politique. Dans la chambre Ă  coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction dĂ©fendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dĂ©notait les habitudes les plus pacifiques.
AprÚs avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement :
« Cela me va ! Voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je ne suis pas fùché de servir une mécanique ! »

​Chapitre 3

OÙ S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COÛTER CHER À PHILEAS FOGG.
Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, aprÚs avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bùtir.
Phileas Fogg se rendit aussitĂŽt Ă  la salle Ă  manger, dont les neuf fenĂȘtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres dĂ©jĂ  dorĂ©s par l' automne. LĂ , il prit place Ă  la table habituelle oĂč son couvert l'attendait. Son dĂ©jeuner se composait d'un hors-d'Ɠuvre, d'un poisson bouilli relevĂ© d'une « reading sauce » de premier choix, d'un roastbeef Ă©carlate agrĂ©mentĂ© de condiments « mushroom » , d'un gĂąteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester, — le tout arrosĂ© de quelques tasses de cet excellent thĂ©, spĂ©cialement recueilli pour l'office du Reform-Club.
À midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse piĂšce, ornĂ©e de peintures richement encadrĂ©es. LĂ , un domestique lui remit le Times non coupĂ©, dont Phileas Fogg opĂ©ra le laborieux dĂ©pliage avec une sĂ»retĂ© de main qui dĂ©notait une grande habitude de cette difficile opĂ©ration. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'Ă  trois heures quarante-cinq, et celle du Standard — qui lui succĂ©da — dura...

Table of contents

  1. Couverture
  2. Le Tour du monde en quatre-vingts jours
  3. Table des matiĂšres
  4. ​Chapitre 1
  5. ​Chapitre 2
  6. ​Chapitre 3
  7. ​Chapitre 4
  8. ​Chapitre 5
  9. ​Chapitre 6
  10. ​Chapitre 7
  11. ​Chapitre 8
  12. ​Chapitre 9
  13. ​Chapitre 10
  14. ​Chapitre 11
  15. ​Chapitre 12
  16. ​Chapitre 13
  17. ​Chapitre 14
  18. ​Chapitre 15
  19. ​Chapitre 16
  20. ​Chapitre 17
  21. ​Chapitre 18
  22. ​Chapitre 19
  23. ​Chapitre 20
  24. ​Chapitre 21
  25. ​Chapitre 22
  26. ​Chapitre 23
  27. Chapitre 24
  28. ​Chapitre 25
  29. ​Chapitre 26
  30. ​Chapitre 27
  31. ​Chapitre 28
  32. ​Chapitre 29
  33. ​Chapitre 30
  34. ​Chapitre 31
  35. ​Chapitre 32
  36. ​Chapitre 33
  37. ​Chapitre 34
  38. ​Chapitre 35
  39. ​Chapitre 36
  40. Chapitre 37
  41. Crédits