"Crépuscule des idoles" est une œuvre du philosophe Friedrich Nietzsche écrite et publiée en 1888 et conçue comme un résumé de sa philosophie. Friedrich Wilhelm Nietzsche est un philologue, philosophe et poète allemand né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et mort le 25 août 1900 à Weimar, en Allemagne. Traduit par Henri Albert.

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Le Crépuscule des idoles
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Aesthetics in PhilosophyFLĂNERIES INACTUELLES
1.
MES IMPOSSIBILITĂS. â SĂ©nĂšque : ou le torĂ©ador de la vertu. â Rousseau : ou le retour Ă la nature in impuris naturalibus. â Schiller : ou le Moral-Trompeter von SĂŠckingen. â Dante : ou lâhyĂšne qui versifie dans les tombes. â Kant : ou le cant comme caractĂšre intelligible. â Victor Hugo : ou le phare de lâocĂ©an du non-sens. â Liszt : ou le style courant... aprĂšs les femmes. â George Sand : ou lactea ubertas, soit : la vache laitiĂšre au « beau style ». â Michelet : ou lâenthousiasme en bras de chemise. â Carlyle : ou le pessimisme de mauvaise digestion. â John Stuart Mill : ou la blessante clartĂ©. â Les frĂšres de Goncourt : ou les deux Ajax en lutte avec HomĂšre (Musique dâOffenbach). â Zola : ou « la joie de puer ».
2.
Renan. â La thĂ©ologie, câest la perversion de la raison par le « pĂ©chĂ© originel » (le christianisme). A preuve Renan qui, dĂšs quâil risque un oui ou un non dâun ordre gĂ©nĂ©ral, frappe Ă faux avec une rĂ©gularitĂ© scrupuleuse. Il voudrait par exemple unir Ă©troitement la science et la noblesse : mais la science fait partie de la dĂ©mocratie, cela est palpable. Il dĂ©sire reprĂ©senter, non sans quelque ambition, une aristocratie de lâesprit : mais en mĂȘme temps il se met Ă genoux devant la doctrine contraire, lâĂ©vangile des humbles, et non seulement Ă genoux... Ă quoi sert toute libre pensĂ©e, toute modernitĂ©, toute moquerie, toute souplesse de torcol, quand, avec ses entrailles, on est restĂ© chrĂ©tien, catholique et mĂȘme prĂȘtre ! Renan possĂšde, tout comme un jĂ©suite et un confesseur, sa facultĂ© inventive dans la sĂ©duction ; sa spiritualitĂ© ne manque pas de ce large sourire bonasse de la prĂȘtraille, â comme tous les prĂȘtres il ne devient dangereux que lorsquâil aime. Personne ne lâĂ©gale dans sa façon dâadorer, une façon dâadorer qui met la vie en danger... Cet esprit de Renan, un esprit qui Ă©nerve, est une calamitĂ© de plus pour cette pauvre France malade, malade dans sa volontĂ©. â
3.
SAINTE-BEUVE. â Il nâa rien qui soit de lâhomme ; il est plein de petite haine contre tous les esprits virils. Il erre çà et lĂ , raffinĂ©, curieux, ennuyĂ©, aux Ă©coutes, â un ĂȘtre fĂ©minin au fond, avec des vengeances de femme et des sensualitĂ©s de femme. En tant que psychologue, un gĂ©nie de mĂ©disance ; inĂ©puisable dans les moyens de placer cette mĂ©disance ; personne ne sâentend aussi bien Ă mĂȘler du poison Ă lâĂ©loge. Ses instincts infĂ©rieurs sont plĂ©bĂ©iens et parents au ressentiment de Rousseau ; donc il est romantique, â car sous tout le romantisme grimace et guette lâinstinct de vengeance de Rousseau. RĂ©volutionnaire, mais passablement contenu par la crainte. Sans indĂ©pendance devant tout ce qui possĂšde de la force (lâopinion publique, lâacadĂ©mie, la cour, sans excepter Port-Royal). IrritĂ© contre tout ce qui croit en soi-mĂȘme. Suffisamment poĂšte et demi-femme pour sentir encore la puissance de ce qui est grand ; sans cesse recoquillĂ© comme ce ver cĂ©lĂšbre, parce quâil sent toujours quâon lui marche dessus. Sans mesure dans sa critique, sans point dâappui et sans Ă©pine dorsale, avec souvent la langue du libertin cosmopolite, mais sans mĂȘme avoir le courage dâavouer son libertinage. Sans philosophie en tant quâhistorien, sans la puissance du regard philosophique, â câest pourquoi il rejette sa tĂąche de juger, dans toutes les questions essentielles, en se faisant de « lâobjectivitĂ© » un masque. Tout autre son attitude en face des choses oĂč un goĂ»t raffinĂ© et souple devient juge suprĂȘme : lĂ il a vraiment le courage et le plaisir dâĂȘtre lui-mĂȘme, â lĂ il est passĂ© maĂźtre. â Par quelques cĂŽtĂ©s, câest un prĂ©curseur de Baudelaire. â
4.
LâImitation de JĂ©sus-Christ fait partie des livres que je ne puis pas prendre en main sans Ă©prouver en moi-mĂȘme une rĂ©sistance physiologique : elle exhale un parfum dâĂ©ternel fĂ©minin pour lequel il faut dĂ©jĂ ĂȘtre Français â ou bien wagnĂ©rien... Ce saint a une façon de parler de lâamour qui rend curieuses mĂȘme les Parisiennes. â On me dit que le plus avisĂ© des jĂ©suites, Auguste Comte, qui voulait conduire les Français Ă Rome par le dĂ©tour de la science, sâĂ©tait inspirĂ© de ce livre. Je vous crois : « la religion du cĆur »...
5.
G. Ăliot. â Ils se sont dĂ©barrassĂ©s du Dieu chrĂ©tien et ils croient maintenant, avec plus de raison encore, devoir retenir la morale chrĂ©tienne. Câest lĂ une dĂ©duction anglaise, nous ne voulons pas en blĂąmer les femelles morales Ă la Eliot. En Angleterre, pour la moindre petite Ă©mancipation de la thĂ©ologie, il faut se remettre en honneur, jusquâĂ inspirer lâĂ©pouvante, comme fanatique de la morale. Câest lĂ -bas une façon de faire pĂ©nitence. â Pour nous autres, il en est autrement. Si lâon renonce Ă la foi chrĂ©tienne, on sâenlĂšve du mĂȘme coup le droit Ă la morale chrĂ©tienne. Cela ne sâentend pas absolument de soi ; il faut remettre ce point sans cesse en lumiĂšre, malgrĂ© ces Anglais, aux esprits superficiels. Le christianisme est un systĂšme, un ensemble dâidĂ©es et dâopinions sur les choses. Si lâon en arrache un concept essentiel, la croyance en Dieu, on brise en mĂȘme temps le tout : on ne garde plus rien de nĂ©cessaire entre les doigts. Le christianisme admet que lâhomme ne sache point, ne puisse point savoir ce qui est bon, ce qui est mauvais pour lui : il croit en Dieu qui seul le sait. La morale chrĂ©tienne est un commandement ; son origine est transcendante ; elle est au-delĂ de toute critique, de tout droit Ă la critique ; elle ne renferme que la vĂ©ritĂ©, en admettant que Dieu soit la vĂ©ritĂ©, â elle existe et elle tombe avec la foi en Dieu. â Si les Anglais croient en effet savoir par eux-mĂȘmes, « intuitivement », ce qui est bien et mal, sâils se figurent, par consĂ©quent, ne pas avoir besoin du christianisme comme garantie de la morale, cela nâest en soi-mĂȘme que la consĂ©quence de la souverainetĂ© de lâĂ©volution chrĂ©tienne et une expression de la force et de la profondeur de cette souverainetĂ© : en sorte que lâorigine de la morale anglaise a Ă©tĂ© oubliĂ©e, en sorte que lâextrĂȘme dĂ©pendance de son droit Ă exister nâest plus ressentie. Pour lâAnglais, la Morale nâest pas encore un problĂšme...
6.
George Sand. â Jâai lu les premiĂšres Lettres dâun voyageur : comme tout ce qui tire son origine de Rousseau, cela est faux, factice, boursouflĂ©, exagĂ©rĂ©. Je ne puis supporter ce style de tapisserie, tout aussi peu que lâambition populaciĂšre qui aspire aux sentiments gĂ©nĂ©reux. Ce qui reste cependant de pire, câest la coquetterie fĂ©minine avec des virilitĂ©s, avec des maniĂšres de gamins mal Ă©levĂ©s. â Combien elle a dĂ» ĂȘtre froide avec tout cela, cette artiste insupportable ! Elle se remontait comme une pendule â et elle Ă©crivait... Froide comme Victor Hugo, comme Balzac, comme tous les Romantiques, dĂšs quâils Ă©taient Ă leur table de travail. Et avec combien de suffisance elle devait ĂȘtre couchĂ©e lĂ , cette terrible vache Ă Ă©crire qui avait quelque chose dâallemand, dans le plus mauvais sens du mot, comme Rousseau lui-mĂȘme, son maĂźtre, ce qui certainement nâĂ©tait possible que lorsque le goĂ»t français allait Ă la dĂ©rive ! â Mais Renan la vĂ©nĂ©rait...
7.
Morale pour psychologues. â Ne point faire de psychologie de colportage ! Ne jamais observer pour observer ! Câest ce qui donne une fausse optique, « un tiquage », quelque chose de forcĂ© qui exagĂšre volontiers. Vivre quelque chose pour vouloir le vivre â cela ne rĂ©ussit pas. Il nâest pas permis, pendant lâĂ©vĂ©nement, de regarder de son propre cĂŽtĂ©, tout coup dâĆil se change alors en « mauvais Ćil ». Un psychologue de naissance se garde par instinct de regarder pour voir : il en est de mĂȘme pour le peintre de naissance. Il ne travaille jamais « dâaprĂšs la nature », â il sâen remet Ă son instinct, Ă sa chambre obscure pour tamiser, pour exprimer le « cas », la « nature », la « chose vĂ©cue »... Il nâa conscience que de la gĂ©nĂ©ralitĂ©, de la conclusion, de la rĂ©sultante : il ne connaĂźt pas ces dĂ©ductions arbitraires du cas particulier. Quel rĂ©sultat obtient-on lorsquâon sây prend autrement ? Par exemple lorsque, Ă la façon des romanciers parisiens, on fait de la grande et de la petite psychologie de colportage ? On Ă©pie en quelque sorte la rĂ©alitĂ©, on rapporte tous les soirs une poignĂ©e de curiositĂ©s... Mais regardez donc ce qui en rĂ©sulte â un amas de pĂątĂ©s, une mosaĂŻque tout au plus, et en tous les cas quelque chose de surajoutĂ©, de mobile, de criard. Ce sont les Goncourt qui atteignent ce quâil y a de pire dans le genre. Ils ne mettent pas trois phrases lâune Ă cĂŽtĂ© de lâautre qui ne fassent mal Ă lâĆil du psychologue. â La nature, Ă©valuĂ©e au point de vue artistique, nâest pas un modĂšle. Elle exagĂšre, elle dĂ©forme, elle laisse des trous. La nature, câest le hasard. LâĂ©tude « dâaprĂšs la nature » me semble ĂȘtre un mauvais signe : elle trahit la soumission, la faiblesse, le fatalisme, â cette prosternation devant les petits faits est indigne dâun artiste complet. Voir ce qui est â cela fait partie dâune autre catĂ©gorie dâesprits, les esprits anti-artistiques, concrets. Il faut savoir qui lâon est...
8.
Pour la psychologie de lâartiste. â Pour quâil y ait de lâart, pour quâil y ait une action ou une contemplation esthĂ©tique quelconque, une condition physiologique prĂ©liminaire est indispensable : lâivresse. Il faut dâabord que lâivresse ait haussĂ© lâirritabilitĂ© de toute la machine : autrement lâart est impossible. Toutes les espĂšces dâivresses, fussent- elles conditionnĂ©es le plus diversement possible, ont puissance dâart : avant tout lâivresse de lâexcitation sexuelle, cette forme de lâivresse la plus ancienne et la plus primitive. De mĂȘme lâivresse qui accompagne tous les grands dĂ©sirs, toutes les grandes Ă©motions ; lâivresse de la fĂȘte, de la lutte, de lâacte de bravoure, de la victoire, de tous les mouvements extrĂȘmes ; lâivresse de la cruautĂ© ; lâivresse de la destruction, lâivresse sous certaines influences mĂ©tĂ©orologiques, par exemple lâivresse du printemps, ou bien sous lâinfluence des narcotiques ; enfin lâivresse de la volontĂ©, lâivresse dâune volontĂ© accumulĂ©e et dilatĂ©e. â Lâessentiel dans lâivresse câest le sentiment de la force accrue et de la plĂ©nitude. Sous lâempire de ce sentiment on sâabandonne aux choses, on les force Ă prendre de nous, on les violente, â on appelle ce processus : idĂ©aliser. DĂ©barrassons-nous ici dâun prĂ©jugĂ© : idĂ©aliser ne consiste pas, comme on le croit gĂ©nĂ©ralement, en une dĂ©duction, et une soustraction de ce qui est petit et accessoire. Ce quâil y a de dĂ©cisif câest, au contraire, une formidable Ă©rosion des traits principaux, en sorte que les autres traits disparaissent.
9.
Dans cet Ă©tat on enrichit tout de sa propre plĂ©nitude : ce que lâon voit, ce que lâon veut, on le voit gonflĂ©, serrĂ©, vigoureux, surchargĂ© de force. Lâhomme ainsi conditionnĂ© transforme les choses jusquâĂ ce quâelles reflĂštent sa puissance, â jusquâĂ ce quâelles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcĂ©e, cette transformation en ce qui est parfait, câest â de lâart. Tout, mĂȘme ce quâil nâest pas, devient quand mĂȘme, pour lâhomme, la joie en soi ; dans lâart, lâhomme jouit de sa personne en tant que perfection. Il serait permis de se figurer un Ă©tat contraire, un Ă©tat spĂ©cifique des instincts anti-artistiques, une façon de se comporter qui appauvrirait, amincirait, anĂ©mierait toutes choses. Et, en effet, lâhistoire est riche en anti-artistes de cette espĂšce, en affamĂ©s de la vie, pour lesquels câest une nĂ©cessitĂ© de sâemparer des choses, de les consumer, de les rendre plus maigres. Câest, par exemple, le cas du vĂ©ritable chrĂ©tien, dâun Pascal par exemple ; un chrĂ©tien qui serait en mĂȘme temps un artiste nâexiste pas... Quâon ne fasse pas lâenfantillage de mâobjecter RaphaĂ«l ou nâimporte quel chrĂ©tien homĂ©opathique du XIXe siĂšcle. RaphaĂ«l disait oui, RaphaĂ«l crĂ©ait lâaffirmation, donc RaphaĂ«l nâĂ©tait pas un chrĂ©tien...
10.
Que signifie les oppositions dâidĂ©es entre apollinien et dionysien, que jâai introduites dans lâesthĂ©tique, toutes deux considĂ©rĂ©es comme des catĂ©gories de lâivresse ? â Lâivresse apollinienne produit avant tout lâirritation de lâĆil qui donne Ă lâĆil la facultĂ© de vision. Le peintre, le sculpteur, le poĂšte Ă©pique sont des visionnaires par excellence. Dans lâĂ©tat dionysien, par contre, tout le systĂšme Ă©motif est irritĂ© et amplifiĂ© : en sorte quâil dĂ©charge dâun seul coup tous ses moyens dâexpression, en expulsant sa force dâimitation, de reproduction, de transfiguration, de mĂ©tamorphose, toute espĂšce de mimique et dâart dâimitation. La facilitĂ© de la mĂ©tamorphose reste lâessentiel, lâincapacitĂ© de ne pas rĂ©agir (â de mĂȘme que chez certains hystĂ©riques qui, obĂ©issant Ă tous les gestes, entrent dans tous les rĂŽles). Lâhomme dionysien est incapable de ne point comprendre une suggestion quelconque, il ne laisse Ă©chapper aucune marque dâĂ©motion, il a au plus haut degrĂ© lâinstinct comprĂ©hensif et divinatoire, comme il possĂšde au plus haut degrĂ© lâart de communiquer avec les autres. Il sait revĂȘtir toutes les enveloppes, toutes les Ă©motions : il se transforme sans cesse. â La musique, comme nous la comprenons aujourdâhui, nâest Ă©galement quâune irritation et une dĂ©charge complĂšte des Ă©motions, mais nâen reste pas moins seulement le dĂ©bris dâun monde dâexpressions Ă©motives bien plus ample, un rĂ©sidu de lâhistrionisme dionysien. Pour rendre possible la musique, en tant quâart spĂ©cial, on a immobilisĂ© un certain nombre de sens, avant tout le sens musculaire (du moins jusquâĂ une certaine mesure : car Ă un point de vue relatif, tout rythme parle encore Ă nos muscles) : de façon que lâhomme ne puisse plus imiter et reprĂ©senter corporellement tout ce quâil sent. Toutefois, câest lĂ le vĂ©ritable Ă©tat normal dionysien, en tous les cas lâĂ©tat primitif ; la musique est la spĂ©cification de cet Ă©tat, spĂ©cification lentement atteinte, au dĂ©triment des facultĂ©s voisines.
11.
Lâacteur, le mime, le danseur, le musicien, le poĂšte lyrique sont fonciĂšrement parents dans leurs instincts et forment un tout dont les parties se sont spĂ©cialisĂ©es et sĂ©parĂ©es peu Ă peu â mĂȘme jusquâĂ la contradiction. Le poĂšte lyrique resta le plus longtemps uni au musicien, lâacteur au danseur. â Lâarchitecte ne reprĂ©sente ni un Ă©tat apollinien ni un Ă©tat dionysien : chez lui câest le grand acte de volontĂ©, la volontĂ© qui dĂ©place les montagnes, lâivresse de la grande volontĂ© qui a le dĂ©sir de lâart. Les hommes les plus puissants ont toujours inspirĂ© les architectes ; lâarchitecte fut sans cesse sous la suggestion de la puissance. Dans lâĂ©difice, la fiertĂ©, la victoire sur la lourdeur, la volontĂ© de puissance doivent ĂȘtre rendues visibles : lâarchitecture est une sorte dâĂ©loquence du pouvoir par les formes, tantĂŽt convaincante et mĂȘme caressante, tantĂŽt donnant seulement des ordres. Le plus haut sentiment de puissance et de sĂ»retĂ© trouve son expression dans ce qui est de grand style. La puissance qui nâa plus besoin de dĂ©monstration ; qui dĂ©daigne de plaire ; qui rĂ©pond difficilement ; qui ne sent pas de tĂ©moin autour de soi ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections quâon fait contre elle ; qui repose sur soi-mĂȘme, fatalement, une loi parmi les lois : câest lĂ ce qui parle de soi en grand style. â
12.
Jâai lu la vie de Thomas Carlyle, cette farce involontaire, cette interprĂ©tation hĂ©roĂŻco-morale des affections dyspeptiques. â Carlyle, un homme aux fortes paroles et aux fortes attitudes, un rhĂ©teur par nĂ©cessitĂ©, agacĂ© sans cesse par le dĂ©sir dâune forte croyance et par son incapacitĂ© Ă y parvenir (â en cela un romantique typique !). Le dĂ©sir dâune forte croyance nâen est point la preuve, tout au contraire. Lorsque lâon possĂšde cette croyance, on peut se payer le luxe du scepticisme : on est assez sĂ»r, assez ferme, assez liĂ© pour cela. Carlyle Ă©tourdit quelque chose en lui-mĂȘme par le fortissimo de sa vĂ©nĂ©ration pour les hommes dâune forte croyance et par sa rage contre les moins stupides : il a besoin du bruit. Une dĂ©loyautĂ© envers lui-mĂȘme, constante et passionnĂ©e, â câest lĂ ce qui lui est propre, câest par lĂ quâil demeure intĂ©ressant. â Il est vrai quâen Angleterre on lâadmire prĂ©cisĂ©ment Ă cause de sa loyautĂ©... Eh bien ! câest trĂšs anglais cela, et si lâon considĂšre que les Anglais sont le peuple du cant parfait, câest mĂȘme lĂ©gitime et non pas seulement comprĂ©hensible. Au fond Carlyle est un athĂ©e anglais qui veut mettre son honneur Ă ne point lâĂȘtre.
13.
Emerson. â Il est beaucoup plus Ă©clairĂ©, plus vagabond, plus multiple, plus raffinĂ© que Carlyle, et, avant tout, il est plus heureux... Il est de ceux qui ne se nourrissent instinctivement que dâambroisie, et qui laissent de cĂŽtĂ© ce quâil y a dâindigeste dans les choses. OpposĂ© Ă Carlyle, câest un homme de goĂ»t. â Carlyle, qui lâaimait beaucoup, disait de lui, malgrĂ© cela : « Il ne nous donne pas assez Ă mettre sous la dent. » Ce qui peut avoir Ă©tĂ© dit avec raison, mais pas au dĂ©triment dâEmerson. Emerson possĂšde cette bonne et spirituelle sĂ©rĂ©nitĂ© qui dĂ©courage tout sĂ©rieux ; il ne sait absolument pas combien il est dĂ©jĂ vieux et combien il sera encore jeune, â il pouvait dire de lui avec le mot de Lope de Vega : « Yo me sucedo a mi mismo. » Son esprit trouve toujours des raisons dâĂȘtre heureux et mĂȘme reconnaissant ; et quelquefois il frĂŽle la sereine transcendance de ce digne homme qui revenait dâun rendez-vous amoureux tanquam re bene gesta. « Ut desint vires, dit-il avec reconnaissance,tamen est laudanda voluptas. » â
14.
Anti-Darwin. â Pour ce qui en est de la fameuse « Lutte pour la Vie », elle me semble provisoirement plutĂŽt affirmĂ©e que dĂ©montrĂ©e. Elle se prĂ©sente, mais comme exception ; lâaspect gĂ©nĂ©ral de la vie nâest point lâindigence, la famine, tout au contraire la richesse, lâopulence, lâabsurde prodigalitĂ© mĂȘme, â oĂč il y a lutte, câest pour la puissance... Il ne faut pas confondre Malthus avec la nature. â En admettant cependant que cette lutte existe â et elle se prĂ©sente en effet, â elle se termine malheureusement dâune façon contraire Ă celle que dĂ©sirerait lâĂ©cole de Darwin, Ă celle que lâon oserait peut-ĂȘtre dĂ©sirer avec elle : je veux dire au dĂ©triment des forts, des privilĂ©giĂ©s, des exceptions heureuses. Les espĂšces ne croissent point dans la perfection : les faibles finissent toujours par se rendre maĂźtres des forts â câest parce quâils ont le grand nombre, ils sont aussi plus rusĂ©s... Darwin a oubliĂ© lâesprit (â cela est bien anglais !), les faibles ont plus dâesprit... Il faut avoir besoin dâesprit pour arriver Ă avoir de lâesprit, â (on perd lâesprit lorsque lâon nâen a plus besoin). Celui qui a de la force se dĂ©fait de lâesprit (â « Laisse-le aller ! pense-t-on aujourdâhui en Allemagne â il faut que lâEmpire nous reste »...). Ainsi quâon le voit, jâentends par esprit, la circonspection, la patience, la ruse, la dissimulation, le grand empire sur soi-mĂȘme et tout ce qui est mimicry (une grande partie de ce que lâon appelle vertu appartient Ă cette derniĂšre).
15.
Casuistique du psychologue. â Celui-ci connaĂźt les hommes : pourquoi donc les Ă©tudie-t-il ? Il ne veut pas obtenir sur eux de petits avantages, ni mĂȘme de grands, â câest un homme politique !... Celui-lĂ connaĂźt aussi les hommes : et vous dites quâil ne veut rien en tirer pour lui-mĂȘme ; câest, dites-vous, un grand « impersonnel ». Voyez donc de plus prĂšs ! Peut-ĂȘtre veut-il mĂȘme un avantage encore pire : se sentir supĂ©rieur aux hommes, avoir le droit de les regarder de haut, ne plus se confondre avec eux. Cet « impersonnel »mĂ©prise les hommes : et le premier est de lâespĂšce plus humaine, quoi que puisse en faire croire lâapparence. Il se place du moins en Ă©gal, il se place au milieu...
16.
Le tact psychologique des Allemands me semble ĂȘtre mis...
Table of contents
- Couverture
- Le Crépuscule des idoles
- Table des matiĂšres
- âAVANT-PROPOS
- âMAXIMES ET POINTES
- âLE PROBLĂME DE SOCRATE
- âLA « RAISON » DANS LA PHILOSOPHIE
- âCOMMENT LE « MONDE-VĂRITà » DEVINT ENFIN UNE FABLE
- âLA MORALE EN TANT QUE MANIFESTATION CONTRE NATURE
- âLES QUATRE GRANDES ERREURS
- âCEUX QUI VEULENT RENDRE LâHUMANITà « MEILLEURE »
- âCE QUE LES ALLEMANDS SONT EN TRAIN DE PERDRE
- FLĂNERIES INACTUELLES
- âCE QUE JE DOIS AUX ANCIENS
- LE MARTEAU PARLE
- âLES LETTRES ALLEMANDES
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