La philosophie de la liberté est l'un des textes clés pour comprendre la pensée de Steiner. Il est divisé en deux parties: la Science de la liberté et la Réalité de la liberté. Dans la premiÚre partie Steiner aborde la question de la pensée et de la pensée, qui est la base de la connaissance intuitive et unitive, capable de surmonter le dualisme entre soi et le monde. La deuxiÚme partie examine la question de la liberté, définit l'origine et le contenu de la vie et des lieux de vie de la notion de imagination morale.
Steiner, avec ses choix linguistiques, avec des phrases et le vocabulaire utilisé se réfÚre à la conscience ordinaire dans la vie de tous les jours, puis à la vie réelle, à partir de laquelle développer son systÚme. Il est, par conséquent, délibérément, dans la langue de Steiner, une vocation empirique et une volonté de prendre racine dans le béton de ses pensées.
Un haut calibre texte réflexif, un trÚs important et essentiel pour la compréhension de la pensée de Steiner.

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La philosophie de la liberté
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Ethics & Moral Philosophy1. Lâaction humaine consciente
Lâhomme, alors quâil pense ou quâil agit, peut-il ĂȘtre
considĂ©rĂ© comme un ĂȘtre spirituel libre ? Subit-il au contraire les lois
inflexibles de la nécessité naturelle ? Plus que tout autre, ce problÚme a
exercé la sagacité des penseurs. La liberté du vouloir humain a été, par les
uns, passionnément défendue, par les autres, obstinément contestée. Certaines
personnes, choquĂ©es dans leurs plus chĂšres convictions morales, estiment quâil
faut ĂȘtre dâesprit bornĂ© pour mettre en doute cette libertĂ© qui, dâaprĂšs eux,
se manifeste avec toute la force de lâĂ©vidence. Certains, au contraire,
trouvent suprĂȘmement anti-scientifique de supposer en faveur des actes humains
une discontinuitĂ© de lâenchaĂźnement naturel des effets et des causes. La
libertĂ© semble donc, aux premiers, le plus noble privilĂšge de lâhomme, â aux
seconds, sa plus vaine illusion. Pour expliquer que lâacte libre de lâhomme puisse
sâinsĂ©rer dans lâordre de la nature, Ă laquelle lâhomme lui-mĂȘme appartient,
les philosophes du libre-arbitre ont inventé des subtilités infinies. Leurs
adversaires, avec non moins de peine, ont montrĂ© comment lâidĂ©e illusoire de la
liberté avait pu germer dans la conscience humaine.
Il faudrait ĂȘtre bien dĂ©nuĂ© de rĂ©flexion pour ne pas se
rendre compte que cette question philosophique est le pivot mĂȘme de toutes nos
conceptions morales, religieuses, scientifiques, bref, de toute notre
existence. Et, parmi les symptÎmes les plus attristants de la mentalité
contemporaine, il faut signaler le ton superficiel avec lequel David Frédéric
Strauss, dans un ouvrage oĂč il prĂ©tend fonder sur les donnĂ©es de la science
moderne une «foi nouvelle», écrit ce qui suit: (Dav. Fréd. Strauss, Der alte und neue Glaube) «Nous
nâavons pas Ă envisager ici la question de la libertĂ© de la volontĂ© humaine. La
prétendue liberté de choisir indifféremment entre des actions a toujours été
considérée comme illusoire par toutes les philosophies dignes de ce nom. Mais
la valeur morale des actions et des intentions humaines ne dépend aucunement de
ce problĂšme». Si jâai citĂ© ce passage, ce nâest pas que jâattribue une
importance spĂ©ciale au livre dont il est tirĂ©, mais câest que jây trouve
rĂ©sumĂ©e en peu de mots lâopinion courante jusquâĂ laquelle la plupart de nos
contemporains savent sâĂ©lever en ce qui concerne ce problĂšme capital. Pour peu
quâils prĂ©tendent Ă une culture qui dĂ©passe lâĂ©cole primaire, ils savent que la
liberté humaine ne saurait consister en un choix arbitraire entre deux actions
Ă©galement possibles. Ă tout acte de lâhomme, leur a-t-on dit, il faut un
mobile. Câest ce mobile qui, de plusieurs actions possibles, en fait choisir
une seule.
VoilĂ ce qui paraĂźt Ă©vident. Et cependant, câest contre
le dogme du libre-arbitre (entendu comme une faculté de choisir) que se
dirigent, de nos jours encore, presque toutes les attaques des déterministes.
Ăcoutons par exemple Herbert Spencer, dont les opinions se rĂ©pandent
actuellement de plus en plus: «Que chacun de nous
puisse, à son choix, désirer ou ne pas désirer,
comme il est en somme sous-entendu par le dogme de la libre volontĂ©, câest une
chose que réfute aussi bien mon analyse de la conscience humaine, que les
résultats de notre précédent chapitre (Herbert Spencer, Les Principes de la Psychologie).
Ce point de dĂ©part est, en gĂ©nĂ©ral, adoptĂ© par tous ceux qui combattent lâidĂ©e
de libertĂ©. Toutes leurs thĂ©ories se trouvent dâailleurs Ă©noncĂ©es en germe chez
Spinoza. Les dĂ©terministes nâont guĂšre fait que rĂ©pĂ©ter inlassablement le trĂšs
simple raisonnement de leur prĂ©curseur, mais en lâenveloppant de thĂ©ories si
compliquĂ©es quâon nâaperçoit plus bien la simplicitĂ© de lâerreur initiale:
Spinoza Ă©crit, dans une lettre dâoctobre ou novembre 1674:
«Je nomme libre une chose qui nâexiste et nâagit que par la nĂ©cessitĂ© de sa nature,
et contrainte une chose qui reçoit dâune autre chose la dĂ©termination de son
existence et de ses actions, et ceci dâune maniĂšre prĂ©cise et fixe. Par exemple
Dieu, quoique nĂ©cessaire, est libre, parce quâil nâexiste que par la nĂ©cessitĂ©
de sa propre nature. Dieu se connaĂźt librement, comme il connaĂźt librement
toute chose, parce quâil sâensuit seulement de la nĂ©cessitĂ© de sa nature quâil
connaisse toute chose. Vous voyez donc que je ne place pas la liberté dans une
libre décision, mais dans une libre nécessité.
Mais descendons aux choses créées qui, toutes, sont
dĂ©terminĂ©es, par des causes extĂ©rieures, Ă exister et Ă agir dâune maniĂšre
précise et fixe. Pour bien, comprendre ce fait, nous allons envisager un
exemple trÚs simple. Une pierre reçoit, de la cause extérieure qui la heurte,
une certaine quantité de mouvement, grùce à laquelle elle continue ensuite
nécessairement à se mouvoir, quoique le heurt de la cause initiale ait cessé.
Cette inertie de la pierre, qui lui fait poursuivre son mouvement, est
contrainte plutĂŽt que nĂ©cessaire, parce quâon la dĂ©finit par le heurt dâune
cause extérieure. Ce qui est dit ici de la pierre vaut de toutes les choses en
particulier, fussent-elles trĂšs composĂ©es et aptes Ă toutes sortes dâeffets:
toute chose est déterminée nécessairement, par une cause extérieure, à exister
et Ă agir dâune maniĂšre prĂ©cise et fixe. Admettez un instant, je vous prie, que
la pierre, tandis quâelle se meut, pense, et sache quâelle sâefforce tant
quâelle peut de poursuivre son mouvement. Cette pierre qui nâest
consciente que de son effort, et
qui ne se comporte pas du tout avec indiffĂ©rence, croira quâelle
est absolument libre et que si elle poursuit son mouvement, câest exclusivement
parce quâelle le veut. Telle est cette libertĂ© humaine que tous prĂ©tendent
posséder, et qui consiste seulement en ceci que les hommes sont conscients de
leurs dĂ©sirs, mais quâils ignorent les causes qui les dĂ©terminent. Ainsi,
lâenfant croit quâil dĂ©sire librement du lait, et le colĂ©reux croit quâil crie
librement vengeance, et le peureux croit prendre librement la fuite. De mĂȘme,
lâivrogne croit se dĂ©cider librement Ă dire des choses quâil ne dirait
certainement pas volontiers sâil Ă©tait dans son Ă©tat normal, et comme ce
prĂ©jugĂ© est innĂ© Ă tous les hommes, il est fort difficile de sâen libĂ©rer. Car,
quoique lâexpĂ©rience nous enseigne que les hommes sont trĂšs peu capables de
modérer leurs désirs et que, lorsque des passions contraires les agitent, ils
conçoivent le mieux et font le pire, il nâempĂȘche quâils se tiennent pour des
ĂȘtres libres, et ceci parce quâils ont des dĂ©sirs plus forts les uns que les
autres, et parce que maints de leurs désirs sont émoussés par le souvenir de quelque
autre chose à laquelle on ne prend pas bien garde».
Cette théorie est si précise et si simplement exposée
quâelle permet de toucher du doigt lâerreur fondamentale sur laquelle elle
repose. Spinoza nous dit de mĂȘme quâune pierre, aprĂšs avoir reçu un choc,
accomplit nĂ©cessairement un certain mouvement, de mĂȘme lâhomme agit toujours
sous la poussĂ©e dâun mobile qui le dĂ©termine. Mais parce quâil prend conscience
de son action, il sâen croit la libre cause, il ne voit pas la cause vĂ©ritable,
le mobile déterminant auquel sa volonté obéit. Tout ceci contient une faute de
raisonnement facile à découvrir: Spinoza, comme tous ses successeurs, omet de
dire que lâhomme prend conscience non seulement de son action, mais aussi,
souvent, des mobiles qui lâont amenĂ©e. Nul ne prĂ©tend que le petit enfant soit
libre lorsquâil rĂ©clame son lait, ni lâivrogne lorsquâil prononce des paroles
dont il aura à se repentir. Tous deux se soumettent aveuglément aux tendances
qui se font valoir dans les profondeurs de leur organisme, et dont ils nâont
pas clairement notion. Mais faut-il jeter dans le mĂȘme sac les actions de cette
sorte et celles de lâhomme pleinement conscient, qui connaĂźt non seulement la
chose quâil fait, mais encore les raisons pour lesquelles il la fait ? Les actes
des hommes sont-ils dâune seule et mĂȘme espĂšce ? Celui du soldat sur le champ
de bataille, celui du savant dans le laboratoire, celui de lâhomme dâĂtat au
sein des inextricables complications diplomatiques, peuvent-ils ĂȘtre assimilĂ©s
Ă celui de lâenfant qui rĂ©clame du lait ? Ăvidemment, lorsquâon cherche la
solution dâun problĂšme, il est bon de le poser sous sa forme la plus
élémentaire, mais le manque de discernement conduit aux confusions les plus
graves, et, ici, il est capital de discerner entre lâhomme qui connaĂźt les
mobiles de son acte et lâhomme qui ne les connaĂźt pas. Cette question qui
sâimpose, les dĂ©terministes ont omis de sâen soucier. Ils nâont jamais cherchĂ©
Ă savoir si un motif dâaction, lorsquâon le connaĂźt et lâexamine en toute
luciditĂ©, exerce la mĂȘme contrainte que le phĂ©nomĂšne organique sous lâinfluence
duquel un enfant se met à réclamer du lait.
Ăd. von Hartmann, dans sa «PhĂ©nomĂ©nologie
de la conscience morale», écrit que le vouloir
humain dépend de deux principaux facteurs: les motifs et le caractÚre. Tant que
lâon croit tous les hommes semblables, ou quâon leur attribue des diffĂ©rences
de caractÚre insignifiantes, leur vouloir paraßt déterminé du dehors, par les
contingences extĂ©rieures. Mais, en rĂ©alitĂ©, lâhomme placĂ© devant une idĂ©e ou
une reprĂ©sentation nâen fait un motif dâaction que si cette idĂ©e, cette
reprĂ©sentation, sâaccordent avec son caractĂšre et suscitent un dĂ©sir en lui...
cet homme alors croit que la dĂ©termination vient des profondeurs de son ĂȘtre,
il sâimagine ĂȘtre libre des contingences extĂ©rieures. «Mais, dit Ăd. von
Hartmann, mĂȘme lorsque nous transformons une idĂ©e ou reprĂ©sentation en un
motif, nous ne saurions le faire arbitrairement, mais par la nécessité de notre
idiosyncrasie; par conséquent nous ne sommes absolument
pas libres.» Ici encore, comme on le voit, lâauteur
nĂ©glige de distinguer les mobiles dâaction que lâon accepte aprĂšs un lucide
examen de ceux que lâon subit sans en avoir une claire connaissance.
Et ceci nous conduit au point de vue qui dorénavant sera
le nĂŽtre: a-t-on le droit de poser dâune maniĂšre unilatĂ©rale le problĂšme de la
libertĂ© du vouloir humain ? Et si lâon nâa pas ce droit, Ă quel autre problĂšme
doit on le rattacher?
Du moment que lâon admet une diffĂ©rence entre les motifs
conscients et les impulsions inconscientes, une action change de valeur selon
quâelle est dĂ©terminĂ©e par ceux-lĂ ou par celles-ci. DĂšs lors, il sâagit avant
tout de bien définir cette différence, car elle seule nous permettra de poser
le problÚme de la liberté sur ses véritables bases.
ConnaĂźtre ses raisons dâagir,
quâentend-on par lĂ ? Si les philosophes nâont guĂšre examinĂ© cette face du
problĂšme, câest que leur habitude est malheureusement de sectionner le tout
indivisible quâest lâĂȘtre humain. Dâun cĂŽtĂ©, ils posent lâĂȘtre pensant. De
lâautre, lâĂȘtre agissant. Et ils Ă©liminent celui qui importe avant tout lâĂȘtre
qui agit en connaissance de cause.
On a dit: «lâhomme est libre lorsquâil se soumet Ă sa
raison plutĂŽt quâĂ ses impulsions animales»; ou encore: «ĂȘtre libre, câest
pouvoir en toute occasion dĂ©terminer ses actes dâaprĂšs des buts et des
décisions raisonnables».
Mais ces prĂ©ceptes ne mĂšnent Ă rien, car ce quâil sâagit
prĂ©cisĂ©ment de savoir, câest si la raison, les buts et les dĂ©cisions de lâhomme
exercent sur lui la mĂȘme inĂ©vitable contrainte que les besoins instinctifs. Si
la dĂ©cision raisonnable surgit en moi sans ma collaboration, avec la mĂȘme force
tyrannique quâune sensation de soif ou de faim, alors il faut bien que
jâobĂ©isse et ma libertĂ© nâest quâillusion.
Il y a encore une autre maniĂšre de voir, câest celle-ci: «ĂȘtre
libre, dit-on, ce nâest pas avoir la possibilitĂ© de vouloir ce que lâon veut, mais de faire ce que lâon veut». Cette
idĂ©e a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e dâune maniĂšre frappante par le poĂšte-philosophe Robert Hamerling
(Atomistique de la volonté):
«Lâhomme, certes, peut faire ce quâil veut, mais il ne
peut pas vouloir ce quâil veut, car sa volontĂ© est dĂ©terminĂ©e par des motifs.
Il ne peut vouloir ce quâil veut,
examinons cette proposition de plus prĂšs. A-t-elle un sens raisonnable ? La
liberté de vouloir devrait donc consister à pouvoir vouloir une chose sans
raison, sans motif ? Mais que signifie donc vouloir
si ce nâest avoir
une raison de faire ou de désirer ceci plutÎt que
cela ? Vouloir quelque chose sans raison, sans motif, cela signifierait vouloir
quelque chose sans le vouloir. Au concept de volonté est indissolublement lié le concept de
motif. Sans un motif dĂ©terminant, la volontĂ© nâest quâun pouvoir inutile. Il ne devient
actif et réel que grùce au motif. Il est donc parfaitement exact que la volonté
humaine nâest pas libre, en ce sens que sa direction est toujours dĂ©terminĂ©e
par le motif le plus fort. Mais il faut concĂ©der dâautre part quâil est absurde
dâopposer Ă cette non-libertĂ© une libertĂ© imaginaire qui consisterait Ă pouvoir vouloir ce quâon ne veut pas».
Hamerling, lui encore, parle de «motifs» en général, sans
prĂ©ciser sâil sâagit de motifs conscients ou inconscients. Or, dĂšs lâinstant
quâun motif exerce sur moi une pression invincible, peu importe que je puisse
accomplir, ou non, ce que ce motif me prescrit: lâidĂ©e de libertĂ© a perdu toute
signification. Quelle importance cela peut-il avoir pour moi de pouvoir faire
une chose ou non, si je suis obligĂ© par le motif Ă la faire ? Ce qui importe, ce nâest pas de savoir si
je puis rĂ©aliser ensuite ce que le motif mâa imposĂ©, mais de savoir sâil
nâexiste que des motifs douĂ©s de cette autoritĂ© nĂ©cessaire et absolue. Si je
suis obligĂ© de vouloir quelque chose, il peut mâĂȘtre extrĂȘmement indiffĂ©rent de
le pouvoir aussi rĂ©aliser. Il peut mĂȘme arriver que le motif imposĂ© de la sorte
par les circonstances et par mon caractÚre apparaisse tout à fait déraisonnable
Ă lâexamen de mon intelligence dans ce cas, je serai trĂšs heureux dâĂȘtre
empĂȘchĂ© de faire ce que je veux!
Il ne sâagit pas de savoir si lâhomme peut, ou ne peut
pas, mettre ses desseins à exécution, mais de comprendre de quelle maniÚre ces desseins naissent en lui.
Ce qui le différencie des autres créatures organisées,
câest son intelligence, sa facultĂ© de penser. Lâaction, au contraire, lui est
commune avec les autres organismes. Pour élucider le problÚme de la liberté, les savants
modernes aiment Ă Ă©tablir des analogies avec le rĂšgne animal. La science, Ă
notre Ă©poque, se plaĂźt Ă ce genre de comparaisons. Lorsquâelle a trouvĂ© parmi
les gestes des animaux quelque chose qui ressemble Ă la conduite des hommes,
elle se croit en possession des derniers secrets de la nature humaine. Or,
cette attitude conduit Ă des malentendus dont la citation suivante donnera une
idĂ©e (P. RĂ©e, Lâillusion de la libertĂ©). «Il est facile dâexpliquer pourquoi le mouvement dâune pierre
nous semble nĂ©cessaire, et le vouloir dâun Ăąne, non nĂ©cessaire. Les causes qui
meuvent la pierre sont au dehors et bien visibles. Mais les causes par
lesquelles un Ăąne veut sont Ă lâintĂ©rieur de cette Ăąne, et invisibles. Entre
nous et le lieu de leur causalitĂ© se trouve le crĂąne de lâĂąne... on ne voit pas
cette causalitĂ© et lâon imagine quâelle nâexiste pas. La volontĂ©, dit-on, est
cause que lâĂąne se retourne, et lâon croit quâelle nâest conditionnĂ©e par rien,
quâelle est un commencement absolu».
Ici encore, il est entiĂšrement fait abstraction des actes
dont la conscience humaine connaßt les mobiles, car Rée déclare: «entre nous et
le lieu de leur causalitĂ©, il y a le crĂąne de lâĂąne». Quâil existe des actions,
non point de lâĂąne, mais de lâhomme, oĂč le motif devenu conscient sâinterpose
entre nous et lâaction, RĂ©e ne sâen doute pas. Il le prouve encore en Ă©crivant,
quelques pages plus loin: «Nous ne percevons pas les causes qui nécessitent
notre volontĂ© et câest pourquoi nous croyons quâelle nâest pas nĂ©cessitĂ©e».
Mais assez de ces exemples. Ils dĂ©montrent quâun grand
nombre de penseurs attaquent la conception de la libertĂ© sans mĂȘme savoir ce
quâon entend par ce mot.
Il va de soi quâune action nâest jamais libre tant que
son auteur en ignore les causes. Mais que se passe-t-il lorsque ces causes sont
au contraire connues ? Et ceci nous amĂšne
Ă nous demander: quelle est
lâorigine et la nature de la PensĂ©e ? Tant que nous nâaurons pas bien compris
ce quâest lâactivitĂ© pensante de lâĂąme, nous ignorerons ce que signifie «connaĂźtre»
ou «savoir quelque chose», fût-ce une action. Au contraire, lorsque nous aurons
Ă©tabli ce quâest la PensĂ©e, le rĂŽle quâelle joue dans lâaction humaine
apparaĂźtra clairement. Hegel a dit: «Câest seulement avec la PensĂ©e que lâĂąme,
(dont les animaux sont douĂ©s comme les hommes), sâĂ©lĂšve au rang dâesprit». Rien
de plus juste, et câest Ă©galement la PensĂ©e qui donne Ă lâaction humaine son
caractĂšre propre.
Nous sommes bien éloignés de croire que tous nos actes
dĂ©coulent dâun froid calcul et nous ne tendons pas Ă dĂ©finir comme proprement
humaines les décisions issues du raisonnement abstrait. Cependant, dÚs que nous
nous élevons au-dessus de la simple satisfaction des besoins physiques, nos
motifs dâaction sont toujours plus ou moins Ă©clairĂ©s par notre pensĂ©e. Lâamour,
la pitié, le patriotisme, sont des motifs qui, certes, ne ressemblent pas à des
concepts abstraits. Le cĆur, le sentiment, y jouent le rĂŽle principal. Mais le
sentiment ne saurait crĂ©er Ă lui tout seul des motifs dâaction. Il les
présuppose et il les fait entrer dans sa sphÚre. La pitié, par exemple, ne peut
sâemparer de mon cĆur que lorsque jâai eu la reprĂ©sentation dâune personne
malheureuse. Le chemin du cĆur passe par la tĂȘte... Lâamour lui-mĂȘme est bien
loin de faire exception Ă cette loi. DĂšs quâil cesse dâĂȘtre la simple
manifestation de lâinstinct sexuel, il repose sur les reprĂ©sentations que lâon
se fait de la personne aimée. Et, plus ces représentations paraissent idéales,
plus lâamour sâexalte. La pensĂ©e, ici encore, prĂ©cĂšde le sentiment. Un dicton
prĂ©tend que lâamour nous rend aveugle aux dĂ©fauts de lâĂȘtre aimĂ©; mais on peut
intervertir les choses et dire au contraire que lâamour nous ouvre les yeux sur
les qualitĂ©s de cet ĂȘtre. Les hommes passent auprĂšs de ces qualitĂ©s sans les
remarquer... un seul les aperçoit, et de lĂ naĂźt son amour. Si les autres nâont
point Ă©prouvĂ© cet amour, câest quâils nâont pas eu la mĂȘme reprĂ©sentation.
Sous quelque face que lâon envisage le problĂšme, on en
revient toujours Ă se dire que lâaction humaine ne peut ĂȘtre comprise sans
quâon ait Ă©tabli dâabord lâorigine et lâessence de la PensĂ©e. Commençons donc
par traiter ce chapitre essentiel.
2. Le besoin organique de la connaissance
«En moi jâai lĂ deux Ăąmes, je le sens, Et lâune loin de lâautre voudrait ĂȘtre.
Lâune Ă la terre avec passion se prend Et sây cramponne par tous ses organes;
De sa poussiĂšre lâautre sâarrachant,
Monte aux rĂ©gions oĂč les ancĂȘtres planent».
(Faust, I, 1112-1117)
Ces vers de Goethe expriment un des caractĂšres les plus profonds de la nature humaine. Lâorganisation de lâhomme nâest pas simple. Ce que lâunivers lui offre spontanĂ©ment ne lui suffit pas. Il dĂ©sire toujours plus. Autrement dit, parmi les besoins dont la Nature nous a douĂ©s, il en est un grand nombre quâelle nous laisse le soin de satisfaire par nos propres moyens. Certes, ses dons sont abondants, mais nos ambitions les dĂ©passent. Il semble que nous soyons nĂ©s pour dĂ©sirer sans cesse. Un cas particulier de ce perpĂ©tuel dĂ©sir, câest notre soif de connaissance. Nous regardons un arbre Ă deux moments diffĂ©rents. Une fois, nous voyons ses branches au repos, lâautre fois, en mouvement. Cette observation est loin de nous satisfaire. Il nous faut savoir pourquoi lâarbre apparaĂźt tantĂŽt immobile et tantĂŽt agitĂ©. Ainsi, Ă chaque regard que nous jetons dans la nature environnante, dâinnombrables questions sâĂ©lĂšvent en nous. Chaque phĂ©nomĂšne, en nous apparaissant, nous impose une tĂąche. Chaque expĂ©rience nous devient Ă©nigme. Nous voyons sortir de lâĆuf un animal semblable Ă sa mĂšre, et nous nous demandons la cause de cette ressemblance. Nous suivons, dans tout ĂȘtre vivant, les progrĂšs de la croissance et du dĂ©veloppement jusquâĂ un certain degrĂ© de perfection, et nous nous demandons quelles sont les lois de ce progrĂšs. Jamais nous ne nous estimons satisfaits par ce que la Nature dĂ©ploie devant nos sens. En tout, nous cherchons Ă obtenir ce que nous appelons «lâexplication» du phĂ©nomĂšne.
Ce que nous exigeons des choses, Ă©tant infiniment plus vaste que ce quâelles nous donnent immĂ©diatement, crĂ©e dans notre ĂȘtre une division: nous prenons conscience de former un certain contraste avec le monde. Nous nous opposons Ă lui, en tant quâĂȘtres indĂ©pendants. Lâunivers nous apparaĂźt dĂšs lors dans sa polaritĂ©: Moi et le Monde.
Nous édifions donc une cloison entre le monde et nous, et ceci dÚs que notre consci...
Table of contents
- Couverture
- La philosophie de la liberté
- Table des matiĂšres
- Préface de la nouvelle édition (1918)
- La science de la liberté
- 1. Lâaction humaine consciente
- 2. Le besoin organique de la connaissance
- 3. La pensée instrument de la conception du monde
- 4. Le monde comme perception
- 5. La connaissance du monde
- 6. LâindividualitĂ© humaine
- 7. Y a-t-il des limites Ă la connaisance?
- La réalité de la liberté
- 8. Les facteurs de la vie
- 9. LâidĂ©e de la libertĂ©
- 10. La philosophie de la liberté et le monisme
- 11. La finalitĂ© dans lâunivers et dans lâhomme (dĂ©termination de lâhomme)
- 12. Lâimagination morale (darwinisme et moralitĂ©)
- 13. La valeur de la vie (pessimisme et optimisme)
- 14. LâindividualitĂ© et lâespĂšce
- Derniers problĂšmes
- a. Les conséquences du monisme
- b. Premier supplement à la nouvelle édition de 1918
- c. Second supplément
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