La philosophie de la liberté
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La philosophie de la liberté est l'un des textes clés pour comprendre la pensée de Steiner. Il est divisé en deux parties: la Science de la liberté et la Réalité de la liberté. Dans la premiÚre partie Steiner aborde la question de la pensée et de la pensée, qui est la base de la connaissance intuitive et unitive, capable de surmonter le dualisme entre soi et le monde. La deuxiÚme partie examine la question de la liberté, définit l'origine et le contenu de la vie et des lieux de vie de la notion de imagination morale.
Steiner, avec ses choix linguistiques, avec des phrases et le vocabulaire utilisé se réfÚre à la conscience ordinaire dans la vie de tous les jours, puis à la vie réelle, à partir de laquelle développer son systÚme. Il est, par conséquent, délibérément, dans la langue de Steiner, une vocation empirique et une volonté de prendre racine dans le béton de ses pensées.
Un haut calibre texte réflexif, un trÚs important et essentiel pour la compréhension de la pensée de Steiner.

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Information

Year
2014
eBook ISBN
9788898473410

1. L’action humaine consciente

L’homme, alors qu’il pense ou qu’il agit, peut-il ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un ĂȘtre spirituel libre ? Subit-il au contraire les lois inflexibles de la nĂ©cessitĂ© naturelle ? Plus que tout autre, ce problĂšme a exercĂ© la sagacitĂ© des penseurs. La libertĂ© du vouloir humain a Ă©tĂ©, par les uns, passionnĂ©ment dĂ©fendue, par les autres, obstinĂ©ment contestĂ©e. Certaines personnes, choquĂ©es dans leurs plus chĂšres convictions morales, estiment qu’il faut ĂȘtre d’esprit bornĂ© pour mettre en doute cette libertĂ© qui, d’aprĂšs eux, se manifeste avec toute la force de l’évidence. Certains, au contraire, trouvent suprĂȘmement anti-scientifique de supposer en faveur des actes humains une discontinuitĂ© de l’enchaĂźnement naturel des effets et des causes. La libertĂ© semble donc, aux premiers, le plus noble privilĂšge de l’homme, — aux seconds, sa plus vaine illusion. Pour expliquer que l’acte libre de l’homme puisse s’insĂ©rer dans l’ordre de la nature, Ă  laquelle l’homme lui-mĂȘme appartient, les philosophes du libre-arbitre ont inventĂ© des subtilitĂ©s infinies. Leurs adversaires, avec non moins de peine, ont montrĂ© comment l’idĂ©e illusoire de la libertĂ© avait pu germer dans la conscience humaine.
Il faudrait ĂȘtre bien dĂ©nuĂ© de rĂ©flexion pour ne pas se rendre compte que cette question philosophique est le pivot mĂȘme de toutes nos conceptions morales, religieuses, scientifiques, bref, de toute notre existence. Et, parmi les symptĂŽmes les plus attristants de la mentalitĂ© contemporaine, il faut signaler le ton superficiel avec lequel David FrĂ©dĂ©ric Strauss, dans un ouvrage oĂč il prĂ©tend fonder sur les donnĂ©es de la science moderne une «foi nouvelle», Ă©crit ce qui suit: (Dav. FrĂ©d. Strauss, Der alte und neue Glaube) «Nous n’avons pas Ă  envisager ici la question de la libertĂ© de la volontĂ© humaine. La prĂ©tendue libertĂ© de choisir indiffĂ©remment entre des actions a toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme illusoire par toutes les philosophies dignes de ce nom. Mais la valeur morale des actions et des intentions humaines ne dĂ©pend aucunement de ce problĂšme». Si j’ai citĂ© ce passage, ce n’est pas que j’attribue une importance spĂ©ciale au livre dont il est tirĂ©, mais c’est que j’y trouve rĂ©sumĂ©e en peu de mots l’opinion courante jusqu’à laquelle la plupart de nos contemporains savent s’élever en ce qui concerne ce problĂšme capital. Pour peu qu’ils prĂ©tendent Ă  une culture qui dĂ©passe l’école primaire, ils savent que la libertĂ© humaine ne saurait consister en un choix arbitraire entre deux actions Ă©galement possibles. À tout acte de l’homme, leur a-t-on dit, il faut un mobile. C’est ce mobile qui, de plusieurs actions possibles, en fait choisir une seule.
VoilĂ  ce qui paraĂźt Ă©vident. Et cependant, c’est contre le dogme du libre-arbitre (entendu comme une facultĂ© de choisir) que se dirigent, de nos jours encore, presque toutes les attaques des dĂ©terministes. Écoutons par exemple Herbert Spencer, dont les opinions se rĂ©pandent actuellement de plus en plus: «Que chacun de nous puisse, Ă  son choix, dĂ©sirer ou ne pas dĂ©sirer, comme il est en somme sous-entendu par le dogme de la libre volontĂ©, c’est une chose que rĂ©fute aussi bien mon analyse de la conscience humaine, que les rĂ©sultats de notre prĂ©cĂ©dent chapitre (Herbert Spencer, Les Principes de la Psychologie). Ce point de dĂ©part est, en gĂ©nĂ©ral, adoptĂ© par tous ceux qui combattent l’idĂ©e de libertĂ©. Toutes leurs thĂ©ories se trouvent d’ailleurs Ă©noncĂ©es en germe chez Spinoza. Les dĂ©terministes n’ont guĂšre fait que rĂ©pĂ©ter inlassablement le trĂšs simple raisonnement de leur prĂ©curseur, mais en l’enveloppant de thĂ©ories si compliquĂ©es qu’on n’aperçoit plus bien la simplicitĂ© de l’erreur initiale: Spinoza Ă©crit, dans une lettre d’octobre ou novembre 1674:
«Je nomme libre une chose qui n’existe et n’agit que par la nĂ©cessitĂ© de sa nature, et contrainte une chose qui reçoit d’une autre chose la dĂ©termination de son existence et de ses actions, et ceci d’une maniĂšre prĂ©cise et fixe. Par exemple Dieu, quoique nĂ©cessaire, est libre, parce qu’il n’existe que par la nĂ©cessitĂ© de sa propre nature. Dieu se connaĂźt librement, comme il connaĂźt librement toute chose, parce qu’il s’ensuit seulement de la nĂ©cessitĂ© de sa nature qu’il connaisse toute chose. Vous voyez donc que je ne place pas la libertĂ© dans une libre dĂ©cision, mais dans une libre nĂ©cessitĂ©.
Mais descendons aux choses créées qui, toutes, sont dĂ©terminĂ©es, par des causes extĂ©rieures, Ă  exister et Ă  agir d’une maniĂšre prĂ©cise et fixe. Pour bien, comprendre ce fait, nous allons envisager un exemple trĂšs simple. Une pierre reçoit, de la cause extĂ©rieure qui la heurte, une certaine quantitĂ© de mouvement, grĂące Ă  laquelle elle continue ensuite nĂ©cessairement Ă  se mouvoir, quoique le heurt de la cause initiale ait cessĂ©. Cette inertie de la pierre, qui lui fait poursuivre son mouvement, est contrainte plutĂŽt que nĂ©cessaire, parce qu’on la dĂ©finit par le heurt d’une cause extĂ©rieure. Ce qui est dit ici de la pierre vaut de toutes les choses en particulier, fussent-elles trĂšs composĂ©es et aptes Ă  toutes sortes d’effets: toute chose est dĂ©terminĂ©e nĂ©cessairement, par une cause extĂ©rieure, Ă  exister et Ă  agir d’une maniĂšre prĂ©cise et fixe. Admettez un instant, je vous prie, que la pierre, tandis qu’elle se meut, pense, et sache qu’elle s’efforce tant qu’elle peut de poursuivre son mouvement. Cette pierre qui n’est consciente que de son effort, et qui ne se comporte pas du tout avec indiffĂ©rence, croira qu’elle est absolument libre et que si elle poursuit son mouvement, c’est exclusivement parce qu’elle le veut. Telle est cette libertĂ© humaine que tous prĂ©tendent possĂ©der, et qui consiste seulement en ceci que les hommes sont conscients de leurs dĂ©sirs, mais qu’ils ignorent les causes qui les dĂ©terminent. Ainsi, l’enfant croit qu’il dĂ©sire librement du lait, et le colĂ©reux croit qu’il crie librement vengeance, et le peureux croit prendre librement la fuite. De mĂȘme, l’ivrogne croit se dĂ©cider librement Ă  dire des choses qu’il ne dirait certainement pas volontiers s’il Ă©tait dans son Ă©tat normal, et comme ce prĂ©jugĂ© est innĂ© Ă  tous les hommes, il est fort difficile de s’en libĂ©rer. Car, quoique l’expĂ©rience nous enseigne que les hommes sont trĂšs peu capables de modĂ©rer leurs dĂ©sirs et que, lorsque des passions contraires les agitent, ils conçoivent le mieux et font le pire, il n’empĂȘche qu’ils se tiennent pour des ĂȘtres libres, et ceci parce qu’ils ont des dĂ©sirs plus forts les uns que les autres, et parce que maints de leurs dĂ©sirs sont Ă©moussĂ©s par le souvenir de quelque autre chose Ă  laquelle on ne prend pas bien garde».
Cette thĂ©orie est si prĂ©cise et si simplement exposĂ©e qu’elle permet de toucher du doigt l’erreur fondamentale sur laquelle elle repose. Spinoza nous dit de mĂȘme qu’une pierre, aprĂšs avoir reçu un choc, accomplit nĂ©cessairement un certain mouvement, de mĂȘme l’homme agit toujours sous la poussĂ©e d’un mobile qui le dĂ©termine. Mais parce qu’il prend conscience de son action, il s’en croit la libre cause, il ne voit pas la cause vĂ©ritable, le mobile dĂ©terminant auquel sa volontĂ© obĂ©it. Tout ceci contient une faute de raisonnement facile Ă  dĂ©couvrir: Spinoza, comme tous ses successeurs, omet de dire que l’homme prend conscience non seulement de son action, mais aussi, souvent, des mobiles qui l’ont amenĂ©e. Nul ne prĂ©tend que le petit enfant soit libre lorsqu’il rĂ©clame son lait, ni l’ivrogne lorsqu’il prononce des paroles dont il aura Ă  se repentir. Tous deux se soumettent aveuglĂ©ment aux tendances qui se font valoir dans les profondeurs de leur organisme, et dont ils n’ont pas clairement notion. Mais faut-il jeter dans le mĂȘme sac les actions de cette sorte et celles de l’homme pleinement conscient, qui connaĂźt non seulement la chose qu’il fait, mais encore les raisons pour lesquelles il la fait ? Les actes des hommes sont-ils d’une seule et mĂȘme espĂšce ? Celui du soldat sur le champ de bataille, celui du savant dans le laboratoire, celui de l’homme d’État au sein des inextricables complications diplomatiques, peuvent-ils ĂȘtre assimilĂ©s Ă  celui de l’enfant qui rĂ©clame du lait ? Évidemment, lorsqu’on cherche la solution d’un problĂšme, il est bon de le poser sous sa forme la plus Ă©lĂ©mentaire, mais le manque de discernement conduit aux confusions les plus graves, et, ici, il est capital de discerner entre l’homme qui connaĂźt les mobiles de son acte et l’homme qui ne les connaĂźt pas. Cette question qui s’impose, les dĂ©terministes ont omis de s’en soucier. Ils n’ont jamais cherchĂ© Ă  savoir si un motif d’action, lorsqu’on le connaĂźt et l’examine en toute luciditĂ©, exerce la mĂȘme contrainte que le phĂ©nomĂšne organique sous l’influence duquel un enfant se met Ă  rĂ©clamer du lait.
Éd. von Hartmann, dans sa «PhĂ©nomĂ©nologie de la conscience morale», Ă©crit que le vouloir humain dĂ©pend de deux principaux facteurs: les motifs et le caractĂšre. Tant que l’on croit tous les hommes semblables, ou qu’on leur attribue des diffĂ©rences de caractĂšre insignifiantes, leur vouloir paraĂźt dĂ©terminĂ© du dehors, par les contingences extĂ©rieures. Mais, en rĂ©alitĂ©, l’homme placĂ© devant une idĂ©e ou une reprĂ©sentation n’en fait un motif d’action que si cette idĂ©e, cette reprĂ©sentation, s’accordent avec son caractĂšre et suscitent un dĂ©sir en lui... cet homme alors croit que la dĂ©termination vient des profondeurs de son ĂȘtre, il s’imagine ĂȘtre libre des contingences extĂ©rieures. «Mais, dit Éd. von Hartmann, mĂȘme lorsque nous transformons une idĂ©e ou reprĂ©sentation en un motif, nous ne saurions le faire arbitrairement, mais par la nĂ©cessitĂ© de notre idiosyncrasie; par consĂ©quent nous ne sommes absolument pas libres.» Ici encore, comme on le voit, l’auteur nĂ©glige de distinguer les mobiles d’action que l’on accepte aprĂšs un lucide examen de ceux que l’on subit sans en avoir une claire connaissance.
Et ceci nous conduit au point de vue qui dorĂ©navant sera le nĂŽtre: a-t-on le droit de poser d’une maniĂšre unilatĂ©rale le problĂšme de la libertĂ© du vouloir humain ? Et si l’on n’a pas ce droit, Ă  quel autre problĂšme doit on le rattacher?
Du moment que l’on admet une diffĂ©rence entre les motifs conscients et les impulsions inconscientes, une action change de valeur selon qu’elle est dĂ©terminĂ©e par ceux-lĂ  ou par celles-ci. DĂšs lors, il s’agit avant tout de bien dĂ©finir cette diffĂ©rence, car elle seule nous permettra de poser le problĂšme de la libertĂ© sur ses vĂ©ritables bases.
ConnaĂźtre ses raisons d’agir, qu’entend-on par lĂ  ? Si les philosophes n’ont guĂšre examinĂ© cette face du problĂšme, c’est que leur habitude est malheureusement de sectionner le tout indivisible qu’est l’ĂȘtre humain. D’un cĂŽtĂ©, ils posent l’ĂȘtre pensant. De l’autre, l’ĂȘtre agissant. Et ils Ă©liminent celui qui importe avant tout l’ĂȘtre qui agit en connaissance de cause.
On a dit: «l’homme est libre lorsqu’il se soumet Ă  sa raison plutĂŽt qu’à ses impulsions animales»; ou encore: «ĂȘtre libre, c’est pouvoir en toute occasion dĂ©terminer ses actes d’aprĂšs des buts et des dĂ©cisions raisonnables».
Mais ces prĂ©ceptes ne mĂšnent Ă  rien, car ce qu’il s’agit prĂ©cisĂ©ment de savoir, c’est si la raison, les buts et les dĂ©cisions de l’homme exercent sur lui la mĂȘme inĂ©vitable contrainte que les besoins instinctifs. Si la dĂ©cision raisonnable surgit en moi sans ma collaboration, avec la mĂȘme force tyrannique qu’une sensation de soif ou de faim, alors il faut bien que j’obĂ©isse et ma libertĂ© n’est qu’illusion.
Il y a encore une autre maniĂšre de voir, c’est celle-ci: «ĂȘtre libre, dit-on, ce n’est pas avoir la possibilitĂ© de vouloir ce que l’on veut, mais de faire ce que l’on veut». Cette idĂ©e a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e d’une maniĂšre frappante par le poĂšte-philosophe Robert Hamerling (Atomistique de la volontĂ©):
«L’homme, certes, peut faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut, car sa volontĂ© est dĂ©terminĂ©e par des motifs.
Il ne peut vouloir ce qu’il veut, examinons cette proposition de plus prĂšs. A-t-elle un sens raisonnable ? La libertĂ© de vouloir devrait donc consister Ă  pouvoir vouloir une chose sans raison, sans motif ? Mais que signifie donc vouloir si ce n’est avoir une raison de faire ou de dĂ©sirer ceci plutĂŽt que cela ? Vouloir quelque chose sans raison, sans motif, cela signifierait vouloir quelque chose sans le vouloir. Au concept de volontĂ© est indissolublement liĂ© le concept de motif. Sans un motif dĂ©terminant, la volontĂ© n’est qu’un pouvoir inutile. Il ne devient actif et rĂ©el que grĂące au motif. Il est donc parfaitement exact que la volontĂ© humaine n’est pas libre, en ce sens que sa direction est toujours dĂ©terminĂ©e par le motif le plus fort. Mais il faut concĂ©der d’autre part qu’il est absurde d’opposer Ă  cette non-libertĂ© une libertĂ© imaginaire qui consisterait Ă  pouvoir vouloir ce qu’on ne veut pas».
Hamerling, lui encore, parle de «motifs» en gĂ©nĂ©ral, sans prĂ©ciser s’il s’agit de motifs conscients ou inconscients. Or, dĂšs l’instant qu’un motif exerce sur moi une pression invincible, peu importe que je puisse accomplir, ou non, ce que ce motif me prescrit: l’idĂ©e de libertĂ© a perdu toute signification. Quelle importance cela peut-il avoir pour moi de pouvoir faire une chose ou non, si je suis obligĂ© par le motif Ă  la faire ? Ce qui importe, ce n’est pas de savoir si je puis rĂ©aliser ensuite ce que le motif m’a imposĂ©, mais de savoir s’il n’existe que des motifs douĂ©s de cette autoritĂ© nĂ©cessaire et absolue. Si je suis obligĂ© de vouloir quelque chose, il peut m’ĂȘtre extrĂȘmement indiffĂ©rent de le pouvoir aussi rĂ©aliser. Il peut mĂȘme arriver que le motif imposĂ© de la sorte par les circonstances et par mon caractĂšre apparaisse tout Ă  fait dĂ©raisonnable Ă  l’examen de mon intelligence dans ce cas, je serai trĂšs heureux d’ĂȘtre empĂȘchĂ© de faire ce que je veux!
Il ne s’agit pas de savoir si l’homme peut, ou ne peut pas, mettre ses desseins Ă  exĂ©cution, mais de comprendre de quelle maniĂšre ces desseins naissent en lui.
Ce qui le diffĂ©rencie des autres crĂ©atures organisĂ©es, c’est son intelligence, sa facultĂ© de penser. L’action, au contraire, lui est commune avec les autres organismes. Pour Ă©lucider le problĂšme de la libertĂ©, les savants modernes aiment Ă  Ă©tablir des analogies avec le rĂšgne animal. La science, Ă  notre Ă©poque, se plaĂźt Ă  ce genre de comparaisons. Lorsqu’elle a trouvĂ© parmi les gestes des animaux quelque chose qui ressemble Ă  la conduite des hommes, elle se croit en possession des derniers secrets de la nature humaine. Or, cette attitude conduit Ă  des malentendus dont la citation suivante donnera une idĂ©e (P. RĂ©e, L’illusion de la libertĂ©). «Il est facile d’expliquer pourquoi le mouvement d’une pierre nous semble nĂ©cessaire, et le vouloir d’un Ăąne, non nĂ©cessaire. Les causes qui meuvent la pierre sont au dehors et bien visibles. Mais les causes par lesquelles un Ăąne veut sont Ă  l’intĂ©rieur de cette Ăąne, et invisibles. Entre nous et le lieu de leur causalitĂ© se trouve le crĂąne de l’ñne... on ne voit pas cette causalitĂ© et l’on imagine qu’elle n’existe pas. La volontĂ©, dit-on, est cause que l’ñne se retourne, et l’on croit qu’elle n’est conditionnĂ©e par rien, qu’elle est un commencement absolu».
Ici encore, il est entiĂšrement fait abstraction des actes dont la conscience humaine connaĂźt les mobiles, car RĂ©e dĂ©clare: «entre nous et le lieu de leur causalitĂ©, il y a le crĂąne de l’ñne». Qu’il existe des actions, non point de l’ñne, mais de l’homme, oĂč le motif devenu conscient s’interpose entre nous et l’action, RĂ©e ne s’en doute pas. Il le prouve encore en Ă©crivant, quelques pages plus loin: «Nous ne percevons pas les causes qui nĂ©cessitent notre volontĂ© et c’est pourquoi nous croyons qu’elle n’est pas nĂ©cessitĂ©e».
Mais assez de ces exemples. Ils dĂ©montrent qu’un grand nombre de penseurs attaquent la conception de la libertĂ© sans mĂȘme savoir ce qu’on entend par ce mot.
Il va de soi qu’une action n’est jamais libre tant que son auteur en ignore les causes. Mais que se passe-t-il lorsque ces causes sont au contraire connues ? Et ceci nous amĂšne Ă  nous demander: quelle est l’origine et la nature de la PensĂ©e ? Tant que nous n’aurons pas bien compris ce qu’est l’activitĂ© pensante de l’ñme, nous ignorerons ce que signifie «connaĂźtre» ou «savoir quelque chose», fĂ»t-ce une action. Au contraire, lorsque nous aurons Ă©tabli ce qu’est la PensĂ©e, le rĂŽle qu’elle joue dans l’action humaine apparaĂźtra clairement. Hegel a dit: «C’est seulement avec la PensĂ©e que l’ñme, (dont les animaux sont douĂ©s comme les hommes), s’élĂšve au rang d’esprit». Rien de plus juste, et c’est Ă©galement la PensĂ©e qui donne Ă  l’action humaine son caractĂšre propre.
Nous sommes bien Ă©loignĂ©s de croire que tous nos actes dĂ©coulent d’un froid calcul et nous ne tendons pas Ă  dĂ©finir comme proprement humaines les dĂ©cisions issues du raisonnement abstrait. Cependant, dĂšs que nous nous Ă©levons au-dessus de la simple satisfaction des besoins physiques, nos motifs d’action sont toujours plus ou moins Ă©clairĂ©s par notre pensĂ©e. L’amour, la pitiĂ©, le patriotisme, sont des motifs qui, certes, ne ressemblent pas Ă  des concepts abstraits. Le cƓur, le sentiment, y jouent le rĂŽle principal. Mais le sentiment ne saurait crĂ©er Ă  lui tout seul des motifs d’action. Il les prĂ©suppose et il les fait entrer dans sa sphĂšre. La pitiĂ©, par exemple, ne peut s’emparer de mon cƓur que lorsque j’ai eu la reprĂ©sentation d’une personne malheureuse. Le chemin du cƓur passe par la tĂȘte... L’amour lui-mĂȘme est bien loin de faire exception Ă  cette loi. DĂšs qu’il cesse d’ĂȘtre la simple manifestation de l’instinct sexuel, il repose sur les reprĂ©sentations que l’on se fait de la personne aimĂ©e. Et, plus ces reprĂ©sentations paraissent idĂ©ales, plus l’amour s’exalte. La pensĂ©e, ici encore, prĂ©cĂšde le sentiment. Un dicton prĂ©tend que l’amour nous rend aveugle aux dĂ©fauts de l’ĂȘtre aimĂ©; mais on peut intervertir les choses et dire au contraire que l’amour nous ouvre les yeux sur les qualitĂ©s de cet ĂȘtre. Les hommes passent auprĂšs de ces qualitĂ©s sans les remarquer... un seul les aperçoit, et de lĂ  naĂźt son amour. Si les autres n’ont point Ă©prouvĂ© cet amour, c’est qu’ils n’ont pas eu la mĂȘme reprĂ©sentation.
Sous quelque face que l’on envisage le problĂšme, on en revient toujours Ă  se dire que l’action humaine ne peut ĂȘtre comprise sans qu’on ait Ă©tabli d’abord l’origine et l’essence de la PensĂ©e. Commençons donc par traiter ce chapitre essentiel.

2. Le besoin organique de la connaissance

«En moi j’ai lĂ  deux Ăąmes, je le sens, Et l’une loin de l’autre voudrait ĂȘtre.
L’une à la terre avec passion se prend Et s’y cramponne par tous ses organes;
De sa poussiùre l’autre s’arrachant,
Monte aux rĂ©gions oĂč les ancĂȘtres planent».

(Faust, I, 1112-1117)



Ces vers de Goethe expriment un des caractĂšres les plus profonds de la nature humaine. L’organisation de l’homme n’est pas simple. Ce que l’univers lui offre spontanĂ©ment ne lui suffit pas. Il dĂ©sire toujours plus. Autrement dit, parmi les besoins dont la Nature nous a douĂ©s, il en est un grand nombre qu’elle nous laisse le soin de satisfaire par nos propres moyens. Certes, ses dons sont abondants, mais nos ambitions les dĂ©passent. Il semble que nous soyons nĂ©s pour dĂ©sirer sans cesse. Un cas particulier de ce perpĂ©tuel dĂ©sir, c’est notre soif de connaissance. Nous regardons un arbre Ă  deux moments diffĂ©rents. Une fois, nous voyons ses branches au repos, l’autre fois, en mouvement. Cette observation est loin de nous satisfaire. Il nous faut savoir pourquoi l’arbre apparaĂźt tantĂŽt immobile et tantĂŽt agitĂ©. Ainsi, Ă  chaque regard que nous jetons dans la nature environnante, d’innombrables questions s’élĂšvent en nous. Chaque phĂ©nomĂšne, en nous apparaissant, nous impose une tĂąche. Chaque expĂ©rience nous devient Ă©nigme. Nous voyons sortir de l’Ɠuf un animal semblable Ă  sa mĂšre, et nous nous demandons la cause de cette ressemblance. Nous suivons, dans tout ĂȘtre vivant, les progrĂšs de la croissance et du dĂ©veloppement jusqu’à un certain degrĂ© de perfection, et nous nous demandons quelles sont les lois de ce progrĂšs. Jamais nous ne nous estimons satisfaits par ce que la Nature dĂ©ploie devant nos sens. En tout, nous cherchons Ă  obtenir ce que nous appelons «l’explication» du phĂ©nomĂšne.
Ce que nous exigeons des choses, Ă©tant infiniment plus vaste que ce qu’elles nous donnent immĂ©diatement, crĂ©e dans notre ĂȘtre une division: nous prenons conscience de former un certain contraste avec le monde. Nous nous opposons Ă  lui, en tant qu’ĂȘtres indĂ©pendants. L’univers nous apparaĂźt dĂšs lors dans sa polaritĂ©: Moi et le Monde.
Nous édifions donc une cloison entre le monde et nous, et ceci dÚs que notre consci...

Table of contents

  1. Couverture
  2. La philosophie de la liberté
  3. Table des matiĂšres
  4. Préface de la nouvelle édition (1918)
  5. La science de la liberté
  6. 1. L’action humaine consciente
  7. 2. Le besoin organique de la connaissance
  8. 3. La pensée instrument de la conception du monde
  9. 4. Le monde comme perception
  10. 5. La connaissance du monde
  11. 6. L’individualitĂ© humaine
  12. 7. Y a-t-il des limites Ă  la connaisance?
  13. La réalité de la liberté
  14. 8. Les facteurs de la vie
  15. 9. L’idĂ©e de la libertĂ©
  16. 10. La philosophie de la liberté et le monisme
  17. 11. La finalitĂ© dans l’univers et dans l’homme (dĂ©termination de l’homme)
  18. 12. L’imagination morale (darwinisme et moralitĂ©)
  19. 13. La valeur de la vie (pessimisme et optimisme)
  20. 14. L’individualitĂ© et l’espĂšce
  21. Derniers problĂšmes
  22. a. Les conséquences du monisme
  23. b. Premier supplement à la nouvelle édition de 1918
  24. c. Second supplément

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