Madame Bovary
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"Madame Bovary" est un roman de Gustave Flaubert paru en 1856 dont le titre original est "Madame Bovary: Mœurs de province". Il s'agit d'une œuvre majeure de la littérature française et mondiale.Emma Rouault, fille d'un riche fermier, a été élevée dans un couvent. Elle rêve d'une vie mondaine comme les princesses des romans à l'eau de rose dans lesquels elle se réfugie pour rompre l'ennui. Elle devient l'épouse de Charles Bovary, qui malgré de laborieuses études de médecine, n'est qu'un simple officier de santé. Emma est déçue de cette vie monotone... Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 18211 et mort à Croisset, lieu-dit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880.Prosateur de premier plan de la seconde moitié du xixe siècle, Gustave Flaubert a marqué la littérature française par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style dans de grands romans comme Madame Bovary (1857), Salammbô (1862), L'Éducation sentimentale (1869), ou le recueil de nouvelles Trois contes (1877).

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VIII

Ils arrivĂšrent, en effet, ces fameux Comices! DĂšs le matin de la solennitĂ©, tous les habitants, sur leurs portes, s’entretenaient des prĂ©paratifs; on avait enguirlandĂ© de lierres le fronton de la mairie; une tente dans un prĂ© Ă©tait dressĂ©e pour le festin, et, au milieu de la Place, devant l’église, une espĂšce de bombarde devait signaler l’arrivĂ©e de M. le prĂ©fet et le nom des cultivateurs laurĂ©ats.
La garde nationale de Buchy (il n’y en avait point Ă  Yonville) Ă©tait venue s’adjoindre au corps des pompiers, dont Binet Ă©tait le capitaine. Il portait ce jour-lĂ  un col encore plus haut que de coutume; et, sanglĂ© dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne semblait ĂȘtre descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, Ă  pas marquĂ©s, d’un seul mouvement. Comme une rivalitĂ© subsistait entre le percepteur et le colonel, l’un et l’autre, pour montrer leurs talents, faisaient Ă  part manoeuvrer leurs hommes. On voyait alternativement passer et repasser les Ă©paulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours recommençait! Jamais il n’y avait eu pareil dĂ©ploiement de pompe! Plusieurs bourgeois, dĂšs la veille, avaient lavĂ© leurs maisons; des drapeaux tricolores pendaient aux fenĂȘtres entrouvertes; tous les cabarets Ă©taient pleins; et, par le beau temps qu’il faisait, les bonnets empesĂ©s, les croix d’or et les fichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient au soleil clair, et relevaient de leur bigarrure Ă©parpillĂ©e la sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les fermiĂšres des environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse Ă©pingle qui leur serrait autour du corps leur robe retroussĂ©e de peur des taches; et les maris, au contraire, afin de mĂ©nager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de poche, dont ils tenaient un angle entre les dents.
La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village.
Il s’en dĂ©gorgeait des ruelles, des allĂ©es, des maisons, et l’on entendait de temps Ă  autre retomber le marteau des portes, derriĂšre les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour aller voir la fĂȘte. Ce que l’on admirait surtout, c’étaient deux longs ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade oĂč s’allaient tenir les autoritĂ©s; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes de la mairie, quatre maniĂšres de gaules, portant chacune un petit Ă©tendard de toile verdĂątre, enrichi d’inscriptions en lettres d’or. On lisait sur l’un: «Au Commerce»; sur l’autre: «À l’Agriculture»; sur le troisiĂšme: «À l’Industrie»; et sur le quatriĂšme: «Aux Beaux-Arts».
Mais la jubilation qui Ă©panouissait tous les visages paraissait assombrir madame Lefrançois, l’aubergiste. Debout sur les marches de sa cuisine, elle murmurait dans son menton:
– Quelle bĂȘtise! quelle bĂȘtise avec leur baraque de toile!
Croient-ils que le prĂ©fet sera bien aise de dĂźner lĂ -bas, sous une tente, comme un saltimbanque? Ils appellent ces embarras-lĂ , faire le bien du pays! Ce n’était pas la peine, alors, d’aller chercher un gargotier Ă  NeufchĂątel! Et pour qui? pour des vachers!
des va-nu-pieds!
 L’apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau,
– un chapeau bas de forme.
– Serviteur! dit-il; excusez-moi, je suis pressĂ©.
Et comme la grosse veuve lui demanda oĂč il allait:
– Cela vous semble drĂŽle, n’est-ce pas? moi qui reste toujours plus confinĂ© dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son fromage.
– Quel fromage? fit l’aubergiste.
– Non, rien! ce n’est rien! reprit Homais. Je voulais vous exprimer seulement, madame Lefrançois, que je demeure d’habitude tout reclus chez moi. Aujourd’hui cependant, vu la circonstance, il faut bien que

– Ah! vous allez lĂ -bas? dit-elle avec un air de dĂ©dain.
– Oui, j’y vais, rĂ©pliqua l’apothicaire Ă©tonnĂ©; ne fais-je point partie de la commission consultative?
La mÚre Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par répondre en souriant:
– C’est autre chose! Mais qu’est-ce que la culture vous regarde? vous vous y entendez donc?
– Certainement, je m’y entends, puisque je suis pharmacien, c’est-Ă -dire chimiste! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour objet la connaissance de l’action rĂ©ciproque et molĂ©culaire de tous les corps de la nature, il s’ensuit que l’agriculture se trouve comprise dans son domaine! Et, en effet, composition des engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu’est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce n’est de la chimie pure et simple?
L’aubergiste ne rĂ©pondit rien. Homais continua:
– Croyez-vous qu’il faille, pour ĂȘtre agronome, avoir soimĂȘme labourĂ© la terre ou engraissĂ© des volailles? Mais il faut connaĂźtre plutĂŽt la constitution des substances dont il s’agit, les gisements gĂ©ologiques, les actions atmosphĂ©riques, la qualitĂ© des terrains, des minĂ©raux, des eaux, la densitĂ© des diffĂ©rents corps et leur capillaritĂ©! que sais-je? Et il faut possĂ©der Ă  fond tous ses principes d’hygiĂšne, pour diriger, critiquer la construction des bĂątiments, le rĂ©gime des animaux, l’alimentation des domestiques! il faut encore, madame Lefrançois, possĂ©der la botanique;
pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles sont les salutaires d’avec les dĂ©lĂ©tĂšres, quelles les improductives et quelles les nutritives, s’il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-lĂ , de propager les unes, de dĂ©truire les autres; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures et papiers publics, ĂȘtre toujours en haleine, afin d’indiquer les amĂ©liorations
 L’aubergiste ne quittait point des yeux la porte du cafĂ© Français, et le pharmacien poursuivit:
– PlĂ»t Ă  Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins ils Ă©coutassent davantage les conseils de la science!
Ainsi, moi, j’ai derniĂšrement Ă©crit un fort opuscule, un mĂ©moire de plus de soixante et douze pages, intitulĂ©: Du cidre, de sa fabrication et de ses effets; suivi de quelques rĂ©flexions nouvelles Ă  ce sujet, que j’ai envoyĂ© Ă  la SociĂ©tĂ© agronomique de Rouen; ce qui m’a mĂȘme valu l’honneur d’ĂȘtre reçu parmi ses membres, section d’agriculture, classe de pomologie; eh bien, si mon ouvrage avait Ă©tĂ© livrĂ© Ă  la publicité  Mais l’apothicaire s’arrĂȘta, tant madame Lefrançois paraissait prĂ©occupĂ©e.
– Voyez-les donc! disait-elle, on n’y comprend rien! une gargote semblable!
Et, avec des haussements d’épaules qui tiraient sur sa poitrine les mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son rival, d’oĂč sortaient alors des chansons.
– Du reste, il n’en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle; avant huit jours, tout est fini.
Homais se recula de stupĂ©faction. Elle descendit ses trois marches, et, lui parlant Ă  l’oreille:
– Comment! vous ne savez pas cela? On va le saisir cette semaine.
C’est Lheureux qui le fait vendre. Il l’a assassinĂ© de billets.
– Quelle Ă©pouvantable catastrophe! s’écria l’apothicaire, qui avait toujours des expressions congruentes Ă  toutes les circonstances imaginables.
L’hĂŽtesse donc se mit Ă  lui raconter cette histoire, qu’elle savait par ThĂ©odore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien qu’elle exĂ©crĂąt Tellier, elle blĂąmait Lheureux. C’était un enjĂŽleur, un rampant

– Ah! tenez, dit-elle, le voilĂ  sous les halles; il salue madame Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est mĂȘme au bras de M. Boulanger.
– Madame Bovary! fit Homais. Je m’empresse d’aller lui offrir mes hommages. Peut-ĂȘtre qu’elle sera bien aise d’avoir une place dans l’enceinte, sous le pĂ©ristyle.
Et, sans Ă©couter la mĂšre Lefrançois, qui le rappelait pour lui en conter plus long, le pharmacien s’éloigna d’un pas rapide, sourire aux lĂšvres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauche quantitĂ© de salutations et emplissant beaucoup d’espace avec les grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derriĂšre lui.
Rodolphe, l’ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide; mais madame Bovary s’essouffla; il se ralentit donc et lui dit en souriant, d’un ton brutal:
– C’est pour Ă©viter ce gros homme: vous savez, l’apothicaire.
Elle lui donna un coup de coude.
– Qu’est-ce que cela signifie? se demanda-t-il.
Et il la considĂ©ra du coin de l’oeil, tout en continuant Ă  marcher.
Son profil Ă©tait si calme, que l’on n’y devinait rien. Il se dĂ©tachait en pleine lumiĂšre, dans l’ovale de sa capote qui avait des rubans pĂąles ressemblant Ă  des feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bien ouverts, ils semblaient un peu bridĂ©s par les pommettes, Ă  cause du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tĂȘte sur l’épaule, et l’on voyait entre ses lĂšvres le bout nacrĂ© de ses dents blanches.
– Se moque-t-elle de moi? songeait Rodolphe.
Ce geste d’Emma pourtant n’avait Ă©tĂ© qu’un avertissement; car M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps Ă  autre, comme pour entrer en conversation:
– Voici une journĂ©e superbe! tout le monde est dehors! les vents sont Ă  l’est.
Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui rĂ©pondait guĂšre, tandis qu’au moindre mouvement qu’ils faisaient, il se rapprochait en disant: «PlaĂźt-il?» et portait la main Ă  son chapeau.
Quand ils furent devant la maison du marĂ©chal, au lieu de suivre la route jusqu’à la barriĂšre, Rodolphe, brusquement, prit un sentier, entraĂźnant madame Bovary; il cria:
– Bonsoir, M. Lheureux! au plaisir!
– Comme vous l’avez congĂ©diĂ©! dit-elle en riant.
– Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres? et, puisque, aujourd’hui, j’ai le bonheur d’ĂȘtre avec vous
 Emma rougit. Il n’acheva point sa phrase. Alors il parla du beau temps et du plaisir de marcher sur l’herbe. Quelques marguerites Ă©taient repoussĂ©es.
– Voici de gentilles pñquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien des oracles à toutes les amoureuses du pays.
Il ajouta:
– Si j’en cueillais. Qu’en pensez-vous?
– Est-ce que vous ĂȘtes amoureux? fit-elle en toussant un peu.
– Eh! eh! qui sait? rĂ©pondit Rodolphe.
Le pré commençait à se remplir, et les ménagÚres vous heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins.
Souvent il fallait se dĂ©ranger devant une longue file de campagnardes, servantes en bas-bleus, Ă  souliers plats, Ă  bagues d’argent, et qui sentaient le lait, quand on passait prĂšs d’elles.
Elles marchaient en se tenant par la main, et se rĂ©pandaient ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu’à la tente du banquet. Mais c’était le moment de l’examen, et les cultivateurs, les uns aprĂšs les autres, entraient dans une maniĂšre d’hippodrome que formait une longue corde portĂ©e sur des bĂątons.
Les bĂȘtes Ă©taient lĂ , le nez tournĂ© vers la ficelle, et alignant confusĂ©ment leurs croupes inĂ©gales. Des porcs assoupis enfonçaient en terre leur groin; des veaux beuglaient; des brebis bĂȘlaient; les vaches, un jarret repliĂ©, Ă©talaient leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement, clignaient leurs paupiĂšres lourdes, sous les moucherons qui bourdonnaient autour d’elles. Des charretiers, les bras nus, retenaient par le licou des Ă©talons cabrĂ©s, qui
hennissaient Ă  pleins naseaux du cĂŽtĂ© des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tĂȘte et la criniĂšre pendante, tandis que leurs poulains se reposaient Ă  leur ombre, ou venaient les tĂ©ter quelquefois; et, sur la longue ondulation de tous ces corps tassĂ©s, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque criniĂšre blanche, ou bien saillir des cornes aiguĂ«s, et des tĂȘtes d’hommes qui couraient. À l’écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir muselĂ©, portant un cercle de fer Ă  la narine, et qui ne bougeait pas plus qu’une bĂȘte de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.
Cependant, entre les deux rangĂ©es, des messieurs s’avançaient d’un pas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient Ă  voix basse. L’un d’eux, qui semblait plus considĂ©rable, prenait, tout en marchant, quelques notes sur un album.
C’était le prĂ©sident du jury: M. Derozerays de la Panville. SitĂŽt qu’il reconnut Rodolphe, il s’avança vivement, et lui dit en souriant d’un air aimable:
– Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez?
Rodolphe protesta qu’il allait venir, mais quand le prĂ©sident eut disparu:
– Ma foi, non, reprit-il, je n’irai pas; votre compagnie vaut bien la sienne.
Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus Ă  l’aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et mĂȘme il s’arrĂȘtait parfois devant quelque beau sujet, que madame Bovary n’admirait guĂšre. Il s’en aperçut, et alors se mit Ă  faire des plaisanteries sur les dames d’Yonville, Ă  propos de leur toilette; puis il s’excusa lui-mĂȘme du nĂ©gligĂ© de la sienne. Elle avait cette incohĂ©rence de choses communes et recherchĂ©es, oĂč le vulgaire, d’habitude, croit entrevoir la rĂ©vĂ©lation d’une existence excentrique, les dĂ©sordres du sentiment, les tyrannies de l’art, et toujours un certain mĂ©pris des conventions sociales, ce qui le sĂ©duit ou
l’exaspĂšre. Ainsi sa chemise de batiste Ă  manchettes plissĂ©es bouffait au hasard du vent, dans l’ouverture de son gilet, qui Ă©tait de coutil gris, et son pantalon Ă  larges raies dĂ©couvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquĂ©es de cuir verni. Elles Ă©taient si vernies, que l’herbe s’y reflĂ©tait. Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de cĂŽtĂ©.
– D’ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne

– Tout est peine perdue, dit Emma.
– C’est vrai! rĂ©pliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces braves gens n’est capable de comprendre mĂȘme la tournure d’un habit!
Alors ils parlĂšrent de la mĂ©diocritĂ© provinciale, des existences qu’elle Ă©touffait, des illusions qui s’y perdaient.
– Aussi, disait Rodolphe, je m’enfonce dans une tristesse

– Vous! fit-elle avec Ă©tonnement. Mais je vous croyais trĂšs gai?
– Ah! oui, d’apparence, parce qu’au milieu du monde je sais mettre sur mon visage un masque railleur; et cependant que de fois, Ă  la vue d’un cimetiĂšre, au clair de lune, je me suis demandĂ© si je ne ferais pas mieux d’aller rejoindre ceux qui sont Ă  dormir

– Oh! Et vos amis? dit-elle. Vous n’y pensez pas.
– Mes amis? lesquels donc? en ai-je? Qui s’inquiùte de moi?
Et il accompagna ces derniers mots d’une sorte de sifflement entre ses lùvres.
Mais ils furent obligĂ©s de s’écarter l’un de l’autre, Ă  cause d’un grand Ă©chafaudage de chaises qu’un homme portait derriĂšre eux.
Il en Ă©tait si surchargĂ©, que l’on apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le bout de ses deux bras, Ă©cartĂ©s droit. C’était Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les chaises de l’église. Plein d’imagination pour tout ce qui concernait ses intĂ©rĂȘts, il avait dĂ©couvert ce moyen de tirer parti des comices; et son idĂ©e lui rĂ©ussissait, car il ne savait plus auquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaient chaud, se disputaient ces siĂšges dont la paille sentait l’encens, et s’appuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire des cierges, avec une certaine vĂ©nĂ©ration.
Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe; il continua comme se parlant Ă  lui-mĂȘme:
– Oui! tant de choses m’ont manquĂ©! toujours seul! Ah! si j’avais eu un but dans la vie, si j’eusse rencontrĂ© une affection, si j’avais trouvĂ© quelqu’un
 Oh! comme j’aurais dĂ©pensĂ© toute l’énergie dont je suis capable, j’aurais surmontĂ© tout, brisĂ© tout!
– Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n’ĂȘtes guĂšre Ă  plaindre.
– Ah! vous trouvez? fit Rodolphe.
– Car enfin
, reprit-elle, vous ĂȘtes libre.
Elle hésita:
– Riche.
– Ne vous moquez pas de moi, rĂ©pondit-il.
Et elle jurait qu’elle ne se moquait pas, quand un coup de canon retentit; aussitĂŽt, on se poussa, pĂȘle-mĂȘle, vers le village.
C’était une fausse alerte. M. le prĂ©fet n’arrivait pas; et les membres du jury se trouvaient fort embarrassĂ©s, ne sachant s’il fallait commencer la sĂ©ance ou bien attendre encore.
Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage, traĂźnĂ© par deux chevaux maigres, que fouettait Ă  tour de bras un cocher en chapeau blanc. Binet n’eut que le temps de crier: «Aux armes!» et le colonel de l’imiter. On courut vers les faisceaux. On se prĂ©cipita. Quelques-uns mĂȘme oubliĂšrent leur col. Mais l’équipage prĂ©fectoral sembla deviner cet embarras, et les deux rosses accouplĂ©es, se dandinant sur leur chaĂźnette, arrivĂšrent au petit trot devant le pĂ©ristyle de la mairie, juste au moment oĂč la garde nationale et les pompiers s’y dĂ©ployaient, tambour battant, et marquant le pas.
– Balancez! cria Binet.
– Halte! cria le colonel. Par file à gauche!
Et, aprĂšs, un port d’armes oĂč le cliquetis des capucines, se dĂ©roulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dĂ©gringole les escaliers, tous les fusils retombĂšrent.
Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vĂȘtu d’un habit court Ă  broderie d’argent, chauve sur le front, portant toupet Ă  l’occiput, ayant le teint blafard et l’apparence des plus bĂ©nignes.
Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupiĂšres Ă©paisses, se fermaient Ă  demi pour considĂ©rer la multitude, en mĂȘme temps qu’il levait son nez pointu et faisait sourire sa bouche rentrĂ©e. Il reconnut le maire Ă  son Ă©charpe, et lui exposa que M. le prĂ©fet n’avait pu venir. Il Ă©tait, lui, un conseiller de prĂ©fecture; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y rĂ©pondit par des civilitĂ©s, l’autre s’avoua confus; et ils restaient ainsi, face Ă  face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membres du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, la garde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir, rĂ©itĂ©rait ses salutations, tandis que Tuvache, courbĂ©
comme un arc, souriait aussi, bĂ©gayait, cherchait ses phrases, protestait de son dĂ©vouement Ă  la monarchie, et de l’honneur que l’on faisait Ă  Yonville.
Hippolyte, le garçon de l’auberge, vint prendre par la bride les chevaux du cocher, et tout en boi...

Table of contents

  1. Couverture
  2. Madame Bovary
  3. Table des matiĂšres
  4. PremiĂšre Partie
  5. I
  6. II
  7. III
  8. IV
  9. V
  10. VI
  11. VII
  12. VIII
  13. IX
  14. DeuxiĂšme Partie
  15. I
  16. II
  17. III
  18. IV
  19. V
  20. VI
  21. VII
  22. VIII
  23. IX
  24. X
  25. XI
  26. XII
  27. XIII
  28. XIV
  29. XV
  30. TroisiĂšme Partie
  31. I
  32. II
  33. III
  34. IV
  35. V
  36. VI
  37. VII
  38. VIII
  39. IX
  40. X
  41. XI
  42. Crédits

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