eBook - ePub
La Gavotte
About this book
Histoire parallèle entre un résistant et un officier allemand pendant, et surtout, après la deuxième guerre mondiale.Dans son cinquième ouvrage, Rémy COCHET rend hommage à ces hommes et ces femmes qui, en dépassant la haine de l'autre, ont oeuvré pour la paix.
Tools to learn more effectively

Saving Books

Keyword Search

Annotating Text

Listen to it instead
Information
Affectation
Le début de l’année 1943 confirme le virage amorcé l’année précédente par quelques revers de la Wehrmacht. Dans la tête de Kurt, sur ce quai nimbé de gris, à Fribourg, il y a aussi un virage. Le vent du désert a tourné pour laisser souffler un vent glacial venu des Balkans. Ce souffle puissant emporte les dernières illusions du soldat. La victoire finale sert les causes justes. Le nain guerrier harangue, gesticule, vitupère, rien n’y fait, le Reich s’enlise. Certains officiers de haut rang fomentent des projets d’attentats. Mulhouse, Besançon, Dole, des paysages tristes défilent sous les yeux du soldat qui, pour la troisième fois, relit sa convocation. L’aviation ! Il s’attendait à tout sauf à ça. Que l’administration civile ou militaire, prenne des chemins sinueux, voire tordus, il le conçoit, mais à ce point…
Claquement de talons, salut hitlérien, le jeune soldat retrouve tout cela sans enthousiasme. "Quel cirque !" se dit-il en lui-même. Il y a dans tous les pays du monde des rats de bureau qui manipulent des dossiers où, sur quelques pages, est résumée une partie de votre vie, voire votre existence entière. Le Colonel qui le reçoit a dû être aimable dans une autre vie. Kurt, debout depuis une vingtaine de minutes, lui fait face. Le gradé toussote et tripote quelques feuillets. La douleur à la cheville le tiraille, Kurt grimace. Le colonel n’attendait que cela. Sans se présenter, il entre dans le vif du sujet.
- Ah, elle est belle notre armée, on nous envoie des éclopés. Deux blessures en deux mois, et l’on vous déclare bon pour le service.
Il vrille son index sur une des pages de son rapport, comme pour dire "Voyez, c’est marqué là ! ". Kurt se dit, en lui-même, "Si cet homme me juge inapte, il n’a qu’à me laisser tranquille". Le visage fermé du fonctionnaire n’encourage pas ce type de confidence, et encore moins la plaisanterie.
- Vos états de service sont bons. Vous étiez pressenti pour le grade de capitaine, mais ici, nous pensons que votre grade de lieutenant suffira pour commander un détachement d’une douzaine d’hommes. Six auto-mitrailleuses, vous et vos hommes, serez cantonnés au lieu-dit La Gavotte, au nord de Dole, pour une surveillance élargie des moyens d’accès à la base. Votre rôle consistera à faire des patrouilles sur les axes sensibles. Hormis des rapports réguliers, vous avez carte blanche.
Une telle tirade sans respiration, cela force l’admiration. Quelque part, le jeune soldat se sent soulagé. Ce rôle secondaire lui convient parfaitement. Il fera son devoir, certes, mais sans excès de zèle. Dieu soit loué, adieu les attaques en première ligne ! Il faut laisser cela aux jeunes loups fanatiques. Le colonel poursuit :
- Une aile complète des bâtiments vous sera réservée. Pour l’intendance, négociez avec les autochtones, des crédits vous seront alloués. Vous avez deux jours pour vous familiariser avec vos hommes et le matériel.
Toujours aussi froid, il daigne enfin se présenter. Cependant, pas un mot sur sa décoration qui, cependant, doit bien figurer dans ce fichu dossier. Un rictus, censé être de la condescendance, clôt l’entretien.
A La Gavotte, depuis l’épisode de la casserole volante, des deux femmes s’ignorent poliment.
Clovis se permet une remarque :
- Cette petite a du cran. Roger, avec qui elle passe le plus clair de son temps, m’a raconté son histoire.
- Et Emile, qui en crève de jalousie, tu en fais quoi ?
- Après tout, il n’avait pas à l’amener ici. Il est entièrement responsable de ses conneries.
Entre la rivalité des deux femmes, celle des deux frères et la venue imminente des Allemands, Clovis s’avoue dépassé par les événements. Il met la pression sur un Emile désemparé qui a perdu toute assurance. Avec Jacques, tout était facile, mais lui, Emile, ne doit sa présence ici qu’à un enchaînement heureux de circonstances. Seul dans la nature avec sa protégée, ils auraient déjà été arrêtés. Il y a bien Faustin qui aurait pu l’aider, mais lui, il est de l’autre côté de la frontière. C’est ici-même qu’il a besoin de contacts. Le mode opératoire du passage de Louise en Suisse était en tous points semblable au plan qui avait si bien réussi au Professeur Iskanderian. Jamais l’étudiante n’aurait dû transiter par Marnod. Alors pourquoi ce changement ? Crainte justifiée d’une arrestation au départ de Paris ou acte délibéré du résistant pour attirer Louise dans la nasse de La Gavotte ?
La petite étincelle qui anime les projets et les propulse au firmament, il ne l’a plus. La seule chance avec Louise, il l’a gâchée par son comportement stupide. Avec Lucie, la vie était plus simple. Et s’il faisait amende honorable pour tenter de reconquérir Louise ? Après tout, n’ont-ils pas partagé des moments intenses ? Elle est peut-être là, la lueur d’espoir qui va l’aider à supporter ce qu’il a fui. Passées, la surprise et la peur des premiers jours, la nature généreuse d’Emeline a repris possession de cette âme noble. Elle éprouve alors de la compassion, de la pitié, pour cette fille surgie de l’aube.
Eusèbe sort de chez Jules, à qui il a remis sa maigre pension. Les gens du village, loin d’être dupes, connaissent maintenant les coupables activités de Robert. Cela explique que le poilu soit passé de peu à plus de visites du tout. Seul le facteur boit la rituelle mirabelle et aujourd’hui, pour combattre le froid, il a quelque peu forcé la dose. Les verres lilliputiens se sont succédés, à la hauteur du désespoir du père Mercier. Après la descente du liquide, il faut affronter l’autre, la vraie, celle qui mène en contrebas de ce village tout en creux et en bosses. Le fonctionnaire maîtrise mal sa lourde sacoche, les freins et surtout le guidon du vélo. D’ailleurs, il ne contrôle plus rien et dévale, en ligne droite, accompagné d’aboiements de chiens, pour heurter de plein fouet un véhicule militaire. Le convoi stoppe. Le pauvre homme est en vrac, au milieu de ses lettres éparpillées sur la chaussée. La fourche de son vélo est tordue. Kurt se porte au secours de l’infortuné facteur. Il se penche pour l’aider à se relever. Il comprend mieux à présent cet écart de conduite cycliste. Ce quidam empeste l’alcool.
- Ça va, monsieur ?
- Je…je…boî…te… aux lettres.
- C’est ça, je vais vous aider à dégager la route. Pouvez-vous m’indiquer La Gavotte, je vous prie.
- Le gros arbre, là-bas.
C’est tout ce qu’il peut dire. Quelques soldats savourent ce pur moment de la vie rurale française. Dans son ébriété avancée, l’employé des postes trouve normal qu’un officier allemand s’adresse à lui en français. Dans la cour de la ferme, Louise et Roger s’occupent de la corvée de bois. Lui fend, elle charge dans une brouette. La surprise est totale. Louise est la première personne questionnée par Kurt qui lui remet un papier. Les six véhicules sont alignés dans un ordre parfait. Les autres membres de la famille sont figés dans la cuisine. Emile rompt le silence.
- Merde, la seule personne qu’ils n’auraient pas dû voir.
- On a beau s’y attendre, ça surprend.
Clovis sort. Il se dirige vers l’officier. Il regarde Kurt droit dans les yeux.
- Je ne vous souhaite pas la bienvenue, je ne fais qu’exécuter un ordre.
- Vous ne nous aimez pas, monsieur Berthier-Mourot
- Comment voulez-vous qu’on vous aime, vous déportez, torturez, tuez nos garçons.
- Moi aussi, j’obéis à des ordres, mais je m’engage à ne pas vous compliquer la vie. Vous nous fournirez certaines denrées, nous vous les paierons. Montrez-nous nos quartiers, je vous prie.
Clovis a simplement répondu :
- Venez !
A l’époque du grand-père de Clovis, La Gavotte s’enorgueillissait d’un joli cheptel d’une centaine de montbéliardes. La Grande Guerre avait mis un terme aux appétits expansionnistes de l’aïeul. Les bâtiments abritaient alors de nombreux journaliers. Aujourd’hui voués à la fonction d’entrepôt, personne ne s’était donné la peine de les nettoyer.
- Autrefois il y avait un métayer, vous disposerez de son logement.
- Mais c’est un château, monsieur.
- N’exagérons rien. Bonsoir.
Quelques ordres, cette fois-ci dans la langue de Goethe, les soldats s’activent à nettoyer ce qui va être leur lieu de vie. Clovis retrouve sa tribu. Emeline fait montre d’une certaine impatience.
- Alors ?
- L’officier, c’est de la belle bête teutonne. Il parle français et est très courtois. Voilà tout ce que je peux vous dire. Ah si, j’oubliais, il paiera ce que nous lui fournirons.
Emeline, en bonne paysanne, est rassurée. Elle voit là, en femme pratique, l’occasion d’améliorer l’ordinaire. Clovis se retourne et observe Louise.
- La campagne vous donne des couleurs. Je vous ai vue tout à l’heure, vous ne rechignez pas à la tâche.
- Je suis d’une famille où on travaille beaucoup. Tout ce que possède mon père, il l’a acquis à la sueur de son front. Avec maman, nous le secondons de notre mieux.
- Roger m’a raconté votre histoire. Prendre vos repas en compagnie de Bismarck et de Rex n’est pas convenable pour une jeune fille. Dorénavant vous les prendrez à cette table.
Le ton employé par Clovis ne souffre pas la réplique, c’est une première pour Emeline et ses fils. La mère hoche la tête, chez elle c’est une habitude. Emile reste silencieux. Quant à Roger, il lance un clin d’œil à sa nouvelle amie.
- Vous savez Louise, autour de cette table, nous nous exprimons tous librement. C’est également valable pour vous.
La jeune fille se racle la gorge, elle est visiblement émue.
- Merci.
- Emile, tu dors avec ton frère, Louise récupère ta chambre.
A nouveau, Clovis s’adresse à Louise :
- L’Allemand vous a repérée. Il est inutile, pour l’instant, d’attirer l’attention par un départ inexpliqué.
Le paysan sourit.
- Et puis, il reste du bois à rentrer.
Emeline tombe le masque, elle redevient l’épouse attentionnée. Louise savoure cet instant de bonheur. Une seule ombre au tableau, ses parents…
- Depuis la rafle du Vel d’Hiv, je suis inquiète.
- Tu es en sécurité ici, enfin relativement, c’est ce que tes parents voulaient, je crois ?
- En effet, Emile, je ne te remercierai jamais assez pour ce que tu as fait pour moi. Soyons amis.
Le passeur en avale sa salive. Ami n’est pas exactement ce qu’il espère, mais, après tout, c’est un début.
Au chant du coq, tout ce qui compte d’humains à la ferme est debout. Clovis, autant par reflexe que par habitude, jette un œil par la fenêtre.
- Nom de Dieu, la cour n’a jamais été aussi propre, ils ont dû y passer la nuit !
Les six véhicules militaires sont alignés avec un Kurt qui donne ses instructions aux chauffeurs.
- Accomplissons nos missions avec discrétion et efficacité. Nous nous bornerons à demeurer ici sans marques ostentatoires. Attirer des regards sur nous, c’est devenir la cible d’éventuels attentats.
L’Allemand tiendra son engagement. Dès la patrouille de reconnaissance achevée, la petite unité mobile regagne ses quartiers. Clovis et ses fils vaquent à leurs habituelles occupations. Avec application, Louise étrille le cheval comtois. Kurt se détend en fumant une cigarette. La mission a été courte, le clocher égrène ses quatre heures.
- Belle bête, mademoiselle, à ce que je vois, vous en prenez grand soin.
Surprise, Louise se retourne pour faire face à l’officier.
- Je n’ai pas voulu vous faire peur, veuillez m’excuser.
Clovis qui, de loin, voit la scène, s’approche.
- Bonjour monsieur Berthier-Mourot, c’est bien cela ?
- Bonjour mon Lieutenant, Louise est un peu farouche.
- Votre fille est consciencieuse, la robe de ce cheval est magnifique.
Roger, qui n’a pas vu Kurt placé devant son père, sort de l’écurie.
- Louise, ramène Bismarck, la litière de monsieur est prête.
- Bismarck ? interroge Kurt.
- C’est le nom du cheval...
Table of contents
- Dédicace
- Avertissement
- Sommaire
- Préface
- Kurt
- Les Berthier-Mourot
- Kurt et Liselotte
- Emile et Jacques
- La traction du village
- Chute
- Coups de fusil
- Les gaîtés parisiennes
- Privé de désert
- Convocation
- Opération "Edelweiss"
- Par monts et par Vaud
- Joyeux Noël
- Convalescence en Forêt Noire
- Bis repetita
- Louise
- Rejet
- Affectation
- Maria
- La libération
- Pas d'Alsace pour le Roi de Prusse
- La joie d'être maire
- Jules, le dernier combat
- Werner
- Adieu Jules
- Renaissance
- Maria qui rit, Maria qui pleure
- Françoise
- Please turn over
- Le grand saut
- Une fâcheuse découverte
- Fugue en Maria mineure
- Jumelage
- Histoire à deux balles
- Une paire de maires pères
- Epilogue
- Remerciements
- Du même auteur
- Page de copyright
Frequently asked questions
Yes, you can cancel anytime from the Subscription tab in your account settings on the Perlego website. Your subscription will stay active until the end of your current billing period. Learn how to cancel your subscription
No, books cannot be downloaded as external files, such as PDFs, for use outside of Perlego. However, you can download books within the Perlego app for offline reading on mobile or tablet. Learn how to download books offline
Perlego offers two plans: Essential and Complete
- Essential is ideal for learners and professionals who enjoy exploring a wide range of subjects. Access the Essential Library with 800,000+ trusted titles and best-sellers across business, personal growth, and the humanities. Includes unlimited reading time and Standard Read Aloud voice.
- Complete: Perfect for advanced learners and researchers needing full, unrestricted access. Unlock 1.4M+ books across hundreds of subjects, including academic and specialized titles. The Complete Plan also includes advanced features like Premium Read Aloud and Research Assistant.
We are an online textbook subscription service, where you can get access to an entire online library for less than the price of a single book per month. With over 1 million books across 990+ topics, we’ve got you covered! Learn about our mission
Look out for the read-aloud symbol on your next book to see if you can listen to it. The read-aloud tool reads text aloud for you, highlighting the text as it is being read. You can pause it, speed it up and slow it down. Learn more about Read Aloud
Yes! You can use the Perlego app on both iOS and Android devices to read anytime, anywhere — even offline. Perfect for commutes or when you’re on the go.
Please note we cannot support devices running on iOS 13 and Android 7 or earlier. Learn more about using the app
Please note we cannot support devices running on iOS 13 and Android 7 or earlier. Learn more about using the app
Yes, you can access La Gavotte by Cochet Rémy in PDF and/or ePUB format, as well as other popular books in Literature & Poetry. We have over one million books available in our catalogue for you to explore.
