Des survivants obstinés
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Des survivants obstinés

Panser les traumas de la guerre au Congo-Kinshasa pour aujourd'hui et demain

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Des survivants obstinés

Panser les traumas de la guerre au Congo-Kinshasa pour aujourd'hui et demain

About this book

"Imaginez une marmite remplie d'eau froide dans laquelle nage tranquillement une grenouille. Le feu est allumĂ© sous la marmite, l'eau chauffe doucement. Elle est bientĂŽt tiĂšde. La grenouille trouve cela plutĂŽt agrĂ©able et continue de nager. La tempĂ©rature continue de grimper. L'eau est maintenant chaude. C est un peu plus que n'apprĂ©cie la grenouille, ça la fatigue un peu, mais elle ne s'affole pas pour autant. L'eau est cette fois vraiment chaude; la grenouille commence Ă  trouver cela dĂ©sagrĂ©able, mais elle s'est affaiblie, alors elle supporte et ne fait rien. La tempĂ©rature continue de monter, jusqu'au moment oĂč la grenouille va tout simplement finir par cuire et mourir. Si la mĂȘme grenouille avait Ă©tĂ© plongĂ©e directement dans l'eau Ă  50 degrĂ©s, elle aurait immĂ©diatement donnĂ© le coup de patte adĂ©quat qui l'aurait Ă©jectĂ©e aussitĂŽt de la marmite."Tout comme la marmite n'est pas le milieu naturel pour la grenouille, le Congo-Kinshasa, dans ce contexte de guerre permanente, n'est pas l'environnement naturel des congolais. Nous en sommes simplement des survivants obstinĂ©s. Mais cette survivance a un prix. Humain, notamment. Et ce prix que les congolais paient par le moyen de leurs vies est trop Ă©levĂ©. Dans ce livre, Des survivants obstinĂ©s, les psychiatres Achille Bapolisi et Eric Kwakya explorent, dĂ©cryptent et Ă©valuent les consĂ©quences du gĂ©nocide et des processus de destruction et de nĂ©antisation des congolais sur les survivants et leur santĂ© mentale, d'une part, et esquissent des pistes de solution pouvant permettre un redressement individuel et collectif, d'autre part.Une dĂ©marche essentielle pour remettre les cerveaux Ă  l'endroit, reconquĂ©rir notre dignitĂ© et rĂ©inventer le Congo- Kinshasa.

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Information

Year
2021
Print ISBN
9782956563075
Edition
1
eBook ISBN
9782956563082
ERIC KWAKYA

ENTRETIEN AVEC ERIC KWAKYA

Passer de la survivance Ă  la vie

Eric Kwakya est psychiatre. Clinicien, il est, depuis fin 2005, médecin en chef au Centre Neuropsychiatrique Sosame à Bukavu, dans la région du Sud Kivu en République démocratique du Congo.

LA PSYCHIATRIE AU CONGO, C’EST COMME UN SACERDOCE

CLL : Le choix que nous faisons dans nos travaux de recherche ou orientations académiques et professionnelles sont rarement le fruit de hasard. Ils sont souvent liés à des histoires personnelles ou du moins à des domaines qui nous touchent particuliÚrement. Comment votre histoire personnelle a-t-elle orienté votre choix dans votre orientation académique et ensuite dans votre choix de devenir psychiatre ?
Eric Kwakya : Effectivement, le choix de devenir psychiatre est le fruit d’un mĂ©lange de ce qui m’appartient personnellement et de ce que j’ai vĂ©cu de par mon expĂ©rience professionnelle. Au niveau de la formation de base, j’ai fait le petit sĂ©minaire avec l’idĂ©e de devenir prĂȘtre. Cela m’a poussĂ© Ă  faire des humanitĂ©s littĂ©raires et ensuite, j’ai poursuivi avec trois ans de philosophie.
Entre temps, j’ai perdu ma vocation de prĂȘtre, comme on peut dire, et j’ai optĂ© pour la mĂ©decine. Je me suis nĂ©anmoins demandĂ© ce que j’allais faire de ma formation de philosophie en mĂ©decine et surtout ce que je pourrais faire en mĂ©decine qui valoriserait cette formation. C’est ainsi que l’idĂ©e de faire de la psychiatrie est nĂ©e. Mon idĂ©e en allant dans cette direction Ă©tait simplement de pouvoir rentabiliser ma formation initiale en philosophie.
Mais quand j’ai commencĂ© mes Ă©tudes de mĂ©decine en 1995, ici Ă  Bukavu, il n’y avait pas de psychiatres, dans mon universitĂ©. Je n’avais donc pas de modĂšles, pas de possibilitĂ© de renforcer mon idĂ©e de dĂ©part. Ce qui fait qu’au fil du temps, j’ai tout simplement abandonnĂ© l’idĂ©e de devenir psychiatre. Au point que lorsque nous avions eu, pour la premiĂšre fois, un psychiatre lors de ma derniĂšre annĂ©e d’études, Je ne savais plus, en pratique, exactement Ă  quoi cela correspondait.
Il se trouve qu’à la fin de mes Ă©tudes, comme tout le monde, j’ai dĂ» faire un training, c’est-Ă -dire un renforcement des apprentissages auprĂšs d’un aĂźnĂ©, d’un maĂźtre qui exerçait dĂ©jĂ  dans la pratique. Je suis allĂ© le faire Ă  l’hĂŽpital FSKI Ă  Walungu, dans le Sud-Kivu. C’était Ă  l’époque oĂč des massacres Ă©taient perpĂ©tuĂ©s dans le territoire de Walungu. Le village de Kaniola y est, malheureusement, devenu trĂšs connu au niveau mondial Ă  cause notamment des massacres perpĂ©trĂ©s dans les annĂ©es 2000.
Alors un jour oĂč j’étais de garde, on nous a amenĂ© Ă©videmment des blessĂ©s mais des corps aussi. Ce sont les casques bleus de la Mission de l’Organisation des Nations unies en rĂ©publique dĂ©mocratique du Congo (devenue MONUSCO plus tard) qui nous les avaient amenĂ©s. Il y avait des rescapĂ©s, dont une dame de troisiĂšme Ăąge, brĂ»lĂ©e Ă  moitiĂ©, et qui Ă©tait dans le coma. Elle avait perdu toute sa famille. Alors que je m’attachais Ă  la rĂ©animer, je ne pouvais pas m’empĂȘcher de me demander comment cette dame rĂ©agirait Ă  son rĂ©veil. Parce qu’elle n’avait plus personne. Elle avait perdu toute sa famille. Elle n’avait plus rien non plus, plus de biens, plus de maison. Tout avait Ă©tĂ© incendiĂ©.
C’est Ă  ce moment que je me suis dit qu’au-delĂ  du soin physique que nous prodiguons, pour que la personne mĂšne une vie dĂ©cente, une vie convenable, un soin d’une autre dimension Ă©tait nĂ©cessaire. Pour moi, le soin devait aller au-delĂ  de ce qu’on pouvait faire sur le corps de la personne. L’idĂ©e de faire de la psychiatrie est ainsi revenue !
Et effectivement, au réveil de cette dame, au lieu de nous remercier pour le travail que nous avions fait, elle nous a vraiment blùmés et là, franchement, cela a été un déclic pour ma vie.
Je me suis dit qu’il fallait que je renforce ma formation en psychiatrie mĂȘme si je n’avais pas beaucoup de modĂšles dans ce domaine. Et un autre Ă©vĂ©nement a renforcĂ© mon choix : il y avait un centre psychiatrique tenu par les frĂšres de la charitĂ© Ă  Bukavu, ouvert depuis 1994 et un ami m’avait informĂ© que ce centre cherchait un mĂ©decin. J’ai postulĂ© et j’ai Ă©tĂ© engagĂ©. C’est comme cela que j’ai commencĂ© un peu en autodidacte. Il y avait une petite bibliothĂšque, j’ai passĂ© du temps Ă  lire et je dois dire que ma formation en philosophie m’a aidĂ© Ă  pouvoir comprendre certaines choses qui se disaient en psychiatrie. Évidemment, les connaissances pratiques des infirmiers m’aidaient aussi.
Quelques mois aprĂšs, j’ai eu la visite de psychiatres qui venaient pour le renforcement de capacitĂ©s, Ă  raison d’au moins deux missions par an d’une durĂ©e de 2 semaines chacune. Pendant les 2 semaines de leur prĂ©sence Ă  nos cĂŽtĂ©s, j’ai pu leur poser toutes les questions pour lesquelles je cherchais des rĂ©ponses Ă  travers mes lectures.
C’est donc grĂące Ă  ces collĂšgues psychiatres, mes anciens maĂźtres Ă  l’époque, aux livres et aux malades - mes premiers enseignants qui nous amenaient des problĂšmes que nous devons analyser - que j’ai pu me former avant de finaliser ma spĂ©cialisation en psychiatrie Ă  Dakar. VoilĂ  pourquoi et comment je suis devenu psychiatre.
Au moment oĂč vous vous orientiez dans la psychiatrie, il y a la guerre au Congo-Kinshasa. Comment et pourquoi avez-vous dĂ©cidĂ© de consacrer votre vie Ă  rĂ©parer les blessures et les traumas des personnes dĂ©vastĂ©es par la guerre dont cette dame que vous avez sauvĂ©e et qui vous a blĂąmĂ© pour cela ?
C’est vrai qu’au moment oĂč j’ai commencĂ©, nous Ă©tions en pleine guerre, en pleine insĂ©curitĂ©. Il y avait beaucoup de massacres. Il y avait Ă©galement ce phĂ©nomĂšne de viol. C’est-Ă -dire que quand j’ai fait mes premiers pas en psychiatrie, j’ai vite senti qu’il y avait une souffrance complĂštement oubliĂ©e. Parce que le monde dans lequel je venais, celui de mĂ©decine gĂ©nĂ©rale, ne faisait pas attention Ă  la souffrance psychique qui accompagnait souvent ce que nous nous considĂ©rions comme la souffrance physique. Ces rĂ©alitĂ©s du terrain, particuliĂšrement l’expĂ©rience avec les femmes survivantes ou victimes de viol, m’ont vraiment motivĂ© davantage Ă  m’affirmer dans cette voie et Ă  y consacrer ma vie.
Au-delĂ  de ces personnes en souffrance, il y a aussi autre chose qui m’a poussĂ© Ă  continuer dans la psychiatrie, et qui tient davantage de ma personnalitĂ©. Je n’aime pas trop suivre les sentiers battus. Plus les gens dĂ©nigraient et nĂ©gligeaient la psychiatrie, plus cela me poussait Ă  m’y investir. Parce que je sentais que c’était un domaine dans lequel je pourrais peut-ĂȘtre ĂȘtre seul. Je prenais cela comme un dĂ©fi. Et j’aime bien affronter les dĂ©fis et y trouver des solutions. C’est aussi cela qui m’a peut-ĂȘtre permis de tenir.
Je tiens nĂ©anmoins Ă  prĂ©ciser que si je n’avais pas trouvĂ© cette souffrance au sein de la population, je crois que je n’aurais pas Ă©tĂ© motivĂ©. Cette souffrance a vĂ©ritablement Ă©tĂ© le catalyseur. Qui allait prendre en charge ces gens? Qui allait travailler pour changer la conception et les fausses croyances autour de la psychiatrie et de la santĂ© mentale dans la rĂ©gion ?
Ce questionnement m’a poussĂ© Ă  continuer malgrĂ© le peu d’appuis que je recevais de la part de mes pairs, de la part de la famille ou encore de mes proches.
Vous parlez de dĂ©fis. Selon vous, qu’est-ce que cela signifie d’ĂȘtre un psychiatre dans une sociĂ©tĂ© congolaise marquĂ©e par la guerre et les violences en tous genres d’une part, et comment ĂȘtes-vous perçu par les populations et les victimes de traumas qui viennent Ă  vous, d’autre part ?
Etre psychiatre au Congo signifie en fait beaucoup de choses. Je me dois de vous contextualiser cela pour bien comprendre. Tout d’abord la psychiatrie au Congo, c’est le parent pauvre de la mĂ©decine. Nous sommes un peu considĂ©rĂ©s comme des marginaux. MĂȘme certains collĂšgues avec lesquels nous avions Ă©tudiĂ© avaient l’impression que ce que nous faisons ce n’est pas vraiment la mĂ©decine. Les populations, surtout celles qui n’ont pas encore fait l’expĂ©rience de souffrances psychiques, quant Ă  elles, considĂšrent que ce que nous faisons n’a pas vraiment d’importance, et ont du mal Ă  comprendre pourquoi on devrait consulter un psychiatre. A la limite, elles rĂ©duisent la psychiatrie Ă  la mĂ©decine qui s’occupe des « fous » et Dieu sait ce que « fou » veut dire dans leurs reprĂ©sentations.
Maintenant, au niveau administratif, les textes au Congo disent, par exemple, que les psychiatres devraient ĂȘtre payĂ©s deux fois plus que les autres disciplines en mĂ©decine. Mais dans les faits, c’est tout Ă  fait le contraire. Ensuite, la psychiatrie est une discipline presque orpheline au Congo parce qu’on n’a pas pu former des infirmiers dans ce domaine-lĂ . Il n’y a pas longtemps que le pays commence former les psychologues cliniciens. C’est avec la guerre qu’on a compris qu’on avait besoin de cette discipline et d’ailleurs, cela a Ă©tĂ© beaucoup plus amenĂ© par les ONG internationales. C’est comme cela que le pays s’est engagĂ© Ă  former, Ă  la va vite, des psychologues. Mais des psychothĂ©rapeutes comme on les connait en Occident, Il n’y en a presque pas.
Jusqu’à prĂ©sent, la psychiatrie au Congo, c’est comme un sacerdoce. MĂȘme si toute la mĂ©decine, en gĂ©nĂ©ral, est un sacerdoce, la psychiatrie demande voire exige une certaine vocation, une certaine sensibilitĂ© Ă  pouvoir aider. Il faut avoir en soi, au-delĂ  du salaire que l’on pourrait y retirer, une aspiration Ă  aider les autres, Ă  aider une population plutĂŽt marginalisĂ©e, des hommes, des femmes et des enfants dans la prĂ©caritĂ©, et cela sans en attendre une quelconque reconnaissance.
Je vous raconte une anecdote. Quand j’ai commencĂ©, j’avais soignĂ© une fille qui prĂ©sentait de troubles bipolaires et Ă©tait dans une phase maniaque trĂšs agit...

Table of contents

  1. CONVERSATIONS CONGOLAISES
  2. CONGO LOBI LELO
  3. Epigraphe
  4. Sommaire
  5. AVANT-PROPOS: La grenouille chauffée, les congolais & la guerre permanente
  6. ACHILLE BAPOLISI: AIDER À SOIGNER LA SOCIÉTÉ
  7. ERIC KWAKYA : PASSER DE LA SURVIVANCE À LA VIE
  8. DU MÊME EDITEUR
  9. A PROPOS DE LIKAMBO YA MABELE
  10. Page de copyright

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