Au Portugal, de 1662 à 1668, un grand seigneur, Vasconcellos y Souza jure fidélité au roi sur le lit de mort de son pÚre. Mais son frÚre jumeau, le comte de Castelmelhor, dresse un plan machiavélique pour prendre le pouvoir. Notre héros réussira-t-il à protéger le Portugal des dangers qui guettent le pays?... Nous retrouvons dans ce roman tous les ingrédients chers à Paul Féval: intrigues, complots, déguisements, ruse, fidélité, etc.

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Les Fanfarons du Roi
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IV. LA TAVERNE DâALCANTARA
La nuit commençait Ă se faire sombre et les lumiĂšres sâĂ©teignaient lâune aprĂšs lâautre Ă tous les Ă©tages des maisons de Lisbonne. Le ciel Ă©tait couvert et sans lune. Nâeussent Ă©tĂ© quelques lanternes qui brillaient de loin en loin au seuil des riches bourgeois, malgrĂ© la rĂ©cente dĂ©fense portĂ©e par lâĂ©dit du roi, et quelques cierges brĂ»lant sous les madones, la ville aurait Ă©tĂ© plongĂ©e dans une complĂšte obscuritĂ©.
Dâordinaire, Ă cette heure, les rues Ă©taient dĂ©sertes ; câest Ă peine si quelques filous famĂ©liques se hasardaient Ă faire timidement concurrence aux nobles Ă©bats de la patrouille royale : mais ce soir, on voyait de tous cĂŽtĂ©s des groupes nombreux marcher dans lâombre. Tous suivaient la mĂȘme direction. Un silence profond rĂ©gnait parmi ces nocturnes promeneurs. Ils allaient dâun pas rapide, sâarrĂȘtant parfois pour Ă©couter, reprenant aussitĂŽt leur course, sans dĂ©tourner la tĂȘte, et cachant soigneusement leurs visages sous les capuces de leurs manteaux.
Ils traversaient la ville dans le sens de sa longueur en remontant le Tage. Ă mesure quâils approchaient du faubourg dâAlcantara, leur nombre augmentait, et ce fut bientĂŽt comme une vĂ©ritable procession. Plus leurs rangs se serraient, plus ils semblaient prendre de prĂ©cautions. Aux carrefours, lorsque deux bandes se rencontraient, elles passaient lâune prĂšs de lâautre sans mot dire, et poursuivaient leur marche silencieuse.
La derniĂšre maison du faubourg Ă©tait un long et bas Ă©difice bĂąti en pierres de taille et qui avait dĂ» jadis servir de manĂ©ge. Il Ă©tait alors affermĂ© par Miguel Osorio, tavernier, qui faisait doucement sa fortune Ă vendre des vins de France aux gentilshommes de la cour. Ceux-ci, en effet, passaient forcĂ©ment devant sa porte chaque fois quâils se rendaient au palais de plaisance dâAlcantara, rĂ©sidence habituelle dâAlfonse VI, et chaque fois quâils passaient, le tavernier pouvait compter sur une aubaine. Aussi Miguel Ă©tait-il, en apparence du moins, le passionnĂ© serviteur de Conti, et de tous ceux qui approchaient la personne du roi. Il disait Ă qui voulait lâentendre que le Portugal nâavait jamais Ă©tĂ© si glorieusement gouvernĂ©.
Nonobstant ces opinions intĂ©ressĂ©es, Miguel ne dĂ©daignait point de vendre son vin aux mĂ©contents. Loin de lĂ : quand il Ă©tait bien sĂ»r quâaucun seigneur ou valet de seigneur nâĂ©tait Ă portĂ©e de lâentendre, il changeait subitement dâallures et disait des choses fort attendrissantes sur le triste sort du peuple de Lisbonne. Conti nâĂ©tait plus alors quâun manant parvenu, auquel ses dentelles et son velours allaient comme la peau du lion Ă lâĂąne. Ce mignon roturier Ă©tait la plaie du Portugal, et ce serait un jour de bĂ©nĂ©diction que celui qui le verrait attachĂ© haut et court au gibet de la courtine du palais.
Si Miguel venait Ă faire trĂȘve Ă ses sĂ©ditieux discours, on pouvait ĂȘtre certain quâil avait flairĂ© de loin un feutre Ă plumes ou un pourpoint brodĂ©. Pour ĂȘtre juste, nous devons dire que jamais aubergiste nâeut un flair aussi subtil que le sien.
Ce fut devant la maison de cet homme que sâarrĂȘtĂšrent les premiers groupes. Ils touchĂšrent la main du maĂźtre assis sur le pas de sa porte, prononcĂšrent un mot Ă voix basse et entrĂšrent. Ceux qui suivirent firent de mĂȘme, et bientĂŽt lâimmense salle commune fut pleine Ă regorger.
Ă la mĂȘme heure, dans lâune des rues de la basse ville, redevenue dĂ©serte, un homme allait, puis revenait sur ses pas, comme sâil se fĂ»t Ă©garĂ© dans ce sombre dĂ©dale, que lâabsence de boutiques et la multiplicitĂ© des hĂŽtels faisaient appeler le quartier noble. DerriĂšre lui, Ă quelque distance, un autre personnage semblait avoir pris Ă tĂąche de lâimiter scrupuleusement. Quand le premier sâarrĂȘtait, lâautre faisait de mĂȘme ; quand celui-ci revenait sur ses pas, celui-lĂ se hĂątait de sâeffacer sous quelque porte cochĂšre, laissait passer son compagnon dâaventures, et recommençait aussitĂŽt Ă le suivre.
â Il fait noir comme dans un four, pensait le premier. Depuis dix ans que jâai quittĂ© Lisbonne, et jâĂ©tais un enfant alors, tout est changĂ© : je ne mây reconnais plus. Le hasard ne mâenverra-t-il pas quelque passant ou mĂȘme quelque voleur qui, en Ă©change de ma bourse daigne mâenseigner le chemin !
â Mon jeune ami, se disait lâautre, vous avez beau tourner et, retourner, je me suis promis Ă moi-mĂȘme sous les serments les plus respectables, que vous me vaudriez quatre cents pistoles, et je ne manque jamais quâaux serments que je fais Ă autrui.
Jusquâalors Simon, lâouvrier drapier, que le lecteur a sans doute reconnu aux paroles dâAscanio Macarone, nâavait point pris garde Ă la prĂ©sence de ce dernier ; mais, dans un de ses brusques dĂ©tours, il se trouva face Ă face avec le Padouan.
â Le chemin de la taverne dâAlcantara ? dit-il.
â Jây vais, rĂ©pondit Macarone en dĂ©guisant sa voix.
â Sâil vous plaĂźt, seigneur cavalier, nous ferons route ensemble.
â Avec ravissement, mon gentilhomme, car vous ĂȘtes gentilhomme, cela se voit du reste, et entre gentilshommes, â je le suis aussi, la courtoisie commande de ne se point refuser ces lĂ©gers services.
â Câest mon avis, seigneur cavalier.
Simon prononça ces mots dâun ton sec, et enfonçant son capuce sur sa figure, il doubla le pas ; Macarone lâimita. Vingt fois il fut sur le point de rompre le silence, mais la crainte de se trahir lâarrĂȘta.
LâItalien Ă©tait un homme de trente-cinq Ă quarante ans, grand, maigre, mais bien proportionnĂ©. Ses membres souples et musculeux donnaient Ă penser que la nature les avait taillĂ©s tout exprĂšs pour faire un danseur de corde. Il se donnait en marchant une allure théùtrale, drapait son manteau et mettait frĂ©quemment le poing sur la hanche.
Simon Ă©tait petit, comme presque tous les Portugais, mais son pas leste, presque bondissant, et la large carrure de ses Ă©paules disaient assez que sa petite taille nâĂ©tait point un symptĂŽme de faiblesse. De temps Ă autre, le Padouan le considĂ©rait en-dessous. Peut-ĂȘtre se demandait-il combien le seigneur Conti payerait en sus du marchĂ©, pour un coup de stylet convenablement appliquĂ© Ă cet audacieux inconnu ; mais la tĂ©mĂ©ritĂ©, depuis le temps dâHoratius CoclĂšs, a cessĂ© dâĂȘtre le vice dominant des Italiens ; il fit rĂ©flexion que le bout dâune bonne rapiĂšre relevait par derriĂšre le bas du manteau de Simon, et se tint tranquille.
â Ă quoi bon le tuer ? se disait-il ; il ne mâa pas reconnu. Sâil entre Ă la taverne, jâentre avec lui ; sâil est repoussĂ©, je recommence Ă le suivre ; je le suis jusquâĂ sa demeure et quand on a dĂ©couvert la demeure dâun homme, on nâest pas bien loin de connaĂźtre son nom.
Ils arrivaient en ce moment au bout du faubourg ; la taverne dâAlcantara sâĂ©levait devant eux. Elle Ă©tait sombre, aucune lumiĂšre ne brillait aux fenĂȘtres ; et lâhonnĂȘte Miguel Osorio, toujours assis sur le pas de sa porte, fumait ses cigaries avec toute la dignitĂ© qui caractĂ©rise Espagnols et Portugais, sâacquittant de ce solennel devoir.
â VoilĂ ! dit le Padouan en montrant lâhĂŽtellerie : entrez-vous ?
â Oui.
â Vous avez donc le mot de passe ?
â Non ; et vous ?
â Oh ! moi, je nâai pas besoin du mot de passe. Vous allez voir⊠Miguel, satanĂ© coquin ! qui avons-nous aujourdâhui dans la grande salle ?
â Coquin ! sâĂ©cria Miguel tremblant de frayeur en reconnaissant la voix de Macarone. Qui ose appeler coquin le tavernier de la cour ? Il nây a pour cela quâun marchand de la haute ville, je parie ! Au large, manants, je ne reçois que des gentilshommes !
â Câest bien, câest bien, brave Miguel, et comme nous sommes gentilshommes, tu vas nous prĂ©parer Ă souper dans la grande salle. Va !
Ce disant, Macarone prit Osorio par les Ă©paules, le fit tourner sur lui-mĂȘme et entra ; mais au moment oĂč il allait passer le seuil de la salle, une main vigoureuse le saisit Ă son tour, et lui fit subir une opĂ©ration analogue. Seulement, comme la secousse fut incomparablement plus forte, il sâen alla tomber Ă lâautre bout du corridor.
â Au revoir, seigneur Ascanio Macarone dellâAcquamonda, dit la voix moqueuse du jeune ouvrier drapier. Attendez-moi ici, sâil vous plaĂźt : jâai fermĂ© la porte de la rue, et je vais fermer celle de la salle.
Simon entra aussitĂŽt en effet, et referma la porte Ă double tour.
Ascanio se releva tout meurtri, et tĂąta ses membres lâun aprĂšs lâautre.
â Il mâavait reconnu ! grommela-t-il. Câest une bonne idĂ©e que jâai eue de ne pas jouer du couteau avec ce jeune enragĂ©. Il a un poignet dâHercule, et je tĂącherai dĂ©sormais de le surveiller Ă distance. En attendant, voyons sâil a dit vrai.
Il essaya dâouvrir la porte extĂ©rieure : elle Ă©tait fermĂ©e. Quant Ă la porte de la salle, il nâosa mĂȘme pas toucher Ă la serrure ; mais approchant lâoreille du trou, il tĂącha dâentendre ce qui se disait Ă lâintĂ©rieur ; ce fut en vain. Il reconnut quâil y avait grand tumulte et que des voix confuses se croisaient en tous sens.
â Quel coup de filet ! pensa-t-il. Si cette maudite porte nâĂ©tait pas fermĂ©e, jâemprunterais un cheval Ă ce misĂ©rable Miguel, et dans une heure, tous ces bourgeois, y compris mon jeune camarade, seraient en sĂ»retĂ© dans la prison du palais.
Au moment oĂč Simon entra dans la salle qui servait de lieu de rĂ©union aux corps de mĂ©tiers de Lisbonne, la discussion Ă©tait si vivement engagĂ©e quâon ne prit pas garde Ă lui. Il traversa comme il put la cohue et vint sâasseoir au premier rang, vis-Ă -vis de la table oĂč se trouvait seul Gaspard Orta Vaz, doyen de la corporation des tanneurs et prĂ©sident de lâassemblĂ©e.
La rĂ©union Ă©tait, comme nous lâavons dit, trĂšs-nombreuse. GroupĂ©s en cercle autour du prĂ©sident, les doyens de corporations formaient le premier rang. DerriĂšre eux venaient les chefs dâateliers, et derriĂšre encor, les petits marchands et artisans salariĂ©s. CâĂ©tait parmi les doyens de corporations que, dans son ignorance, Simon Ă©tait venu se placer. Il avait jetĂ© son manteau sur son bras, son costume, sans ressembler plus que le matin Ă celui dâun gentilhomme, lui donnait lâair dâun bourgeois aisĂ©. Il avait mis un pourpoint neuf de drap de CoĂŻmbre, Ă crevĂ©s et passades de velours ; une lourde chaĂźne dâor tombait sur sa poitrine.
Quand il jeta les yeux autour de lui et quâil se vit entourĂ© de longues barbes blanches et de tĂȘtes vĂ©nĂ©rables, il voulut faire retraite et gagner les rangs infĂ©rieurs ; mais il nâĂ©tait plus temps. La trouĂ©e quâil avait faite Ă grand renfort de vigoureux coups de coude sâĂ©tait refermĂ©e derriĂšre lui, et le tumulte qui sâapaisait peu Ă peu ne permettait pas dâespĂ©rer quâil pĂ»t recommencer ce jeu avec succĂšs. Il demeura donc Ă sa place et rabattit son chapeau sur ses yeux.
â Enfants ! disait le vieux prĂ©sident Gaspard, Ă qui on avait nĂ©gligĂ© de donner une sonnette ; enfants, Ă©coutez les anciens !
â Mort aux valets de cour ! rĂ©pondaient en chĆur les apprentis et petits marchands. Mort au fils du boucher !
â Sans doute, sans doute, mais faites un peu de silence, reprenait le malheureux Orta Vaz. Je mâenroue, et pour peu que cela continue, je ne pourrai plus vous donner mes conseils.
Simon Ă©coutait et hochait la tĂȘte.
â Est-ce bien sur ces vieillards im...
Table of contents
- Les Fanfarons du Roi
- Ă M. L. DU MOLAY BACON.
- I. LâĂDIT
- II. ANTOINE CONTI VINTIMILLE
- III. LE COUVENT DA MAĂ DE DEOS
- IV. LA TAVERNE DâALCANTARA
- V. JEAN DE SOUZA
- VI. LE ROI
- VII. MĂPRISES
- VIII. LâENTREVUE
- IX. DONA XIMENA DE SOUZA
- X. LE LEVER DU ROI
- XI. ASCANIO MACARONE DELLâQUAMONDA
- XII. LES CHEVALIERS DU FIRMAMENT
- XIII. LA CHASSE DU ROI
- XIV. PROUESSES DES BOURGEOIS DE LISBONNE
- XV. REINE ET MĂRE
- XVI. LES JUMEAUX DE SOUZA
- XVII. LâANTICHAMBRE
- XVIII. LE CABINET
- XIX. LA CELLULE
- XX. LA LETTRE
- XXI. ARME DE MOINE
- XXII. LA COUR DE FRANCE
- XXIII. LA COUR DE PORTUGAL
- XXIV. MADEMOISELLE DE SAVOIE-NEMOURS
- XXV. LE DRAPEAU DE LA FRANCE
- XXVI. HUIT HEURES
- XXVII. MINUIT
- XXVIII. MISS ARABELLA
- XXIX. DEUX RENDEZ-VOUS
- XXX. TROIS COUPLES DE KINGâS-CHARLES
- XXXI. AVANT LâORAGE
- XXXII. LA DERNIĂRE CHASSE DU ROI
- XXXIII. NUMĂRO TREIZE
- XXXIV. LE LIMOEĂRO
- XXXV. LE MOINE
- Page de copyright
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