La vodka de Célestine
Un jour, les lièvres se rassemblèrent pour se lamenter de leur triste sort : devoir avoir peur de tous ! Des hommes, des chiens et de tous les autres animaux. Il vaut mieux mourir une bonne fois pour toutes que de vivre avec tant de peurs ! Une fois cette décision prise, tous les lièvres rassemblés se précipitèrent vers un étang pour s’y jeter et s’y noyer. Mais les grenouilles, qui se tenaient tranquillement au bord de l’étang, dès qu’elles entendirent les lièvres arriver, sautèrent dans l’eau. Alors, un lièvre plus sage que les autres dit : « Courage compagnons ! Vous avez vu ? il existe des animaux qui ont peur de nous ! »
Pietro Pancrazi
Présentation de la situation
Célestine a vingt ans, elle fait des études de photographie. Elle capture les émotions, les suscite aussi.
Bien camouflée derrière son objectif, elle se cache. Depuis toujours elle voudrait disparaître dans un trou de souris ! Elle est petite et menue, sa voix est douce, elle se déplace sans faire de bruit. Célestine est comme une feuille tombée d’un arbre, elle se pose sur le fauteuil de mon cabinet, délicatement.
Elle se raconte plus qu’elle ne dit concrètement sa souffrance d’être timide. Aussi loin que sa mémoire lui permette de remonter, il lui semble que sa timidité l’a handicapée. Elle a eu souvent cette impression d’être différente, de ne pas appartenir à la bonne famille. Comme un enfant blond aux yeux bleus qui naît dans une famille où tous ont le teint mat et les yeux sombres.
À l’école primaire, son institutrice prenait un malin plaisir à la faire venir au tableau et à l’humilier devant les autres lorsqu’elle se trompait en récitant sa poésie. Que c’était drôle de l’entendre bégayer sur l’estrade ! Au collège, ce sont ses camarades qui tonitruaient « passe au vert ! » lorsqu’elle rougissait. Au lycée elle restait au fond de la classe pour se faire oublier, et elle s’appliquait à ne pas trop manger, pour ne pas grossir, en espérant qu’on l’oublie…
Aujourd’hui, Célestine est en deuxième année d’études de photographie et le problème est qu’elle est arrivée à un point où elle est obligée de boire de la vodka avant d’entrer en cours, au cas où elle serait interrogée. En effet, sur le moment ça marche, elle se détend et fait le pitre au tableau, ce qui fait bien rire ses camarades mais beaucoup moins ses professeurs.
Maintenant, le corps de la jeune femme dit stop, sa santé se dégrade peu à peu, sa peau devient jaune pâle, sa ressemblance avec l’empereur de Chine est désormais frappante, et on peut en conclure facilement que son foie n’est pas au meilleur de sa forme.
Elle évoque aussi le fait de ne pas avoir beaucoup d’amis.
Elle se protège en étant froide et distante et se déteste en même temps d’avoir cette attitude.
Elle est triste et déprimée et pleure tous les soirs.
L’une des dernières fois où sa timidité l’a vraiment handicapée c’était lors d’un des cours de dessin qu’elle suit depuis quelques années. La prof leur avait demandé de reproduire la photo d’un alligator. Célestine a excellé dans cet exercice et l’enseignante a montré aux autres participants l’œuvre exceptionnelle de la jeune femme. Elle a eu tout à coup l’horrible impression que son visage se vidait de son sang et d’ailleurs, tout le monde disait qu’elle était hyper blanche. Alors, la jeune femme a eu cette désagréable impression qu’elle allait s’évanouir, que son cerveau avait buggé et qu’elle n’entendait plus rien. Elle a fini le cours allongé sur un canapé en prétextant qu’elle couvait une grippe.
Elle s’est alors imaginée que ses camarades la trouvent un peu spéciale, peut-être même bien folle.
L’autre événement qui a amené la jeune femme à consulter a eu lieu lors d’une journée shopping avec sa mère. Elle était dans la cabine d’essayage en train d’enfiler une robe. Et, sans savoir vraiment pourquoi, elle n’a pas pu sortir de la cabine. Elle n’osait pas. Elle trouvait qu’elle lui allait bien mais elle savait que sa mère et la vendeuse étaient derrière le rideau, et cela l’a bloquée.
Si elle était sortie, elles lui auraient sans doute fait des compliments et elle aurait été trop gênée. Elle a tout de suite imaginé la vendeuse (qui selon sa représentation, n’a pas inventé l’eau chaude, ni le fil à couper le beurre, ni la poudre, ni rien d’autre à priori) s’exclamer :
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« Vanessaaaaa, vient voir comme la demoiselle elle est trop sexy avec la robe rouge Truchemuc qu’on a reçue c’matin ! ». Immédiatement, sans qu’elle n’ait eu le temps de dégainer une lingette « anti décoloration », la robe aurait immanquablement déteint sur son visage. Alors elle a bafouillé que le tissu la grattait, qu’elle se sentait mal dedans. Elle est sortie du magasin comme si le diable était à ses trousses, sous le regard médusé des vendeuses. Elle en est certaine, elles l’ont prise pour une cinglée. Et elle n’a plus rien essayé de la journée. Quelques heures plus tard, elle a regretté de ne pas avoir acheté cette jolie robe qui lui allait si bien. Célestine a pleuré toute la soirée, elle était tellement triste de voir les conséquences de sa timidité.
Cette peur du regard des autres, peur qu’on la prenne pour une folle est trop douloureuse, alors elle l’anesthésie ou l’évite.
Tentatives de régulation
Afin d’essayer de souffrir le moins possible, Célestine met en place toutes sortes de petites choses pour éviter toutes les situations anxiogènes ! Car elle sait à quel point ces dernières peuvent générer chez elle un immense malaise.
Ce qu’elle cherche absolument à éviter, c’est de ressentir les effets sensoriels, psychiques et symptomatiques de sa timidité.
Le thème principal de ses tentatives de régulation est donc l’évitement des ressentis.
Cercle vicieux
Célestine est timide et sa timidité se manifeste par des bégaiements, des rougissements, une déprime et des trous de mémoire. Pour essayer de s’en sortir elle adopte une attitude froide et distante, cache son visage pour que l’on ne voit pas ses rougissements, évite de croiser les gens qu’elle connait et boit de la vodka (mais de la bonne quand même, me précise-t-elle) pour endormir sa timidité. Or, le fait même d’éviter les situations qui lui font peur et les symptômes associés engendre strictement l’opposé de ce qu’elle souhaite, puisque sa peur des situations anxiogènes enfle davantage, elle est encore plus triste et a encore plus honte et cela la pousse très logiquement à encore plus éviter les situations qui font peur. Cette spirale d’évitements limite et handicape de plus en plus Célestine.
Qu’est-ce que Célestine attend de la thérapie ?
Célestine voudrait que sa timidité arrête de lui « pourrir la vie » ! Elle sait bien qu’elle ne sera jamais quelqu’un d’hyper confiante en elle-même, mais elle aimerait juste pouvoir vivre normalement, avoir des ami(e)s et être en meilleure forme physique et morale.
Le travail thérapeutique
Le travail thérapeutique consiste à souligner auprès de Célestine que : boire de la vodka, changer de trottoir, éviter les situations anxiogènes, fuir, enfouir la tête dans son sac, avoir une attitude froide et distante, – c’est à dire tout mettre en œuvre pour éviter de ressentir la timidité qui est la sienne et les symptômes qui y sont associés – provoque exactement l’inverse de ce qu’elle souhaite : elle perd de plus en plus confiance en elle et ses capacités et ses symptômes en sont encore amplifiés.
Dans la mesure où il s’agit d’une émotion (la peur de ressentir de façon trop désagréable les effets de la timidité dans certaines situations), je ne pourrais évidemment pas l’aider à la faire disparaître. En revanche, la thérapie brève peut aider Célestine à apprivoiser cette peur, pour que, moins intense, elle la fasse moins souffrir. Pour cela, je vais la pousser à vivre des expériences qui mettront en lumière l’inverse du cercle vicieux, le cercle vertueux selon lequel lorsqu’on accueille sa peur et « les soldats » qui l’accompagnent, les symptômes, le mal-être s’atténue.
Pour obtenir ce résultat, je vais proposer à Célestine d’opérer un véritable virage à 180 degrés, c’est-à-dire qu’elle cesse d’éviter ce qu’elle ressent quand la timidité apparait. Éviter l’évitement est donc le mouvement que je vais lui proposer en lui disant que « La meilleure façon d’apprivoiser une peur, c’est d’accepter de la traverser, donc de la vivre ». Je vais aider Célestine à traverser sa terrible angoisse.
Je lui explique aussi que ses symptômes sont comme des amants éconduits, plus on les rejette, plus ils s’agrippent à elle. Elle va donc leur donner un peu de place pour qu’ils arrêtent de la coller.
Il ne s’agit pas là de faire un tour de magie afin de faire disparaître les symptômes mais plutôt de l’aider à susciter et ressentir les sensations et symptômes associés à sa timidité pour sortir du cercle vicieux exposé plus haut. Nous sélectionnons donc ensemble une personne de son entourage dont l’estime lui importe peu pour que l’exercice ne soit pas trop compliqué.
Je demande à Célestine de retourner dans la boutique de vêtements, d’essayer cinq robes, de sortir de la cabine à chaque fois qu’elle en a enfilé une, de se regarder de la tête aux pieds et des pieds à la tête, puis d’essayer la suivante, jusqu’à la dernière et de ressortir sans en acheter aucune.
Et ne pas oublier de remercier la vendeuse en lui disant : « je suis désolée, je suis un peu folle aujourd’hui. »
« Mais c’est horrible, elle va vraiment penser que je suis folle. »
« Oui. C’est déjà à mon avis un peu le cas, vu votre attitude la dernière fois dans cette boutique. Autant profiter de ce désastreux passif. »
Ce qui est important ici, c’est que je ne la rassure pas sur le fait que cela va bien se passer. Je lui dis au contraire qu’il est absolument important qu’elle ressente tous les symptômes puisqu’il s’agit de leur laisser prendre la place qu’on leur a refusée jusqu’à présent. C’est ici précisément que se situe une partie importante du virage à 180 degrés prescrit à Célestine.
Je lui précise également qu’il est essentiel qu’elle observe bien tout ce qu’elle ressent rigoureusement pour me le rapporter la séance suivante. Ce qui implique que, d’une certaine façon, je lui demande d’avoir ses symptômes si dérangeants. C’est l’autre partie du 180 degrés : je lui demande d’abord de les susciter en se rendant dans le magasin ; puis je lui demande de les ressentir, et enfin de les observer, pour qu’elle ne soit pas tentée de les faire disparaître comme elle le faisait auparavant.
Célestine raconte qu’une fois arrivée sur le seuil du magasin, elle s’est demandée si elle avait vraiment bien fait d’entamer cette thérapie bizarre.
Puis considérant qu’elle n’avait rien à perdre (si ce n’est l’estime de la vendeuse qui était déjà à son plus bas niveau), elle...