Bienvenue en Absurdistan
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Bienvenue en Absurdistan

sur les chemins escarpés de l'aide au développement

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Bienvenue en Absurdistan

sur les chemins escarpés de l'aide au développement

About this book

Experte en aide au développement mandatée par la Commission européenne, l'auteure a fait de multiples séjours au Kirghizstan. Ministres, travailleurs sociaux, technocrates, familles et enfants des zones reculées... Tous ces personnages croqués avec tendresse et malice y disent à leur maniÚre les défaillances et les espérances de l'aide internationale. DerriÚre un humour bienveillant et bienvenu, ces chroniques relÚvent de nombreux obstacles: inertie bureaucratique, instabilité politique, fossé culturel, corruption, absence de statistiques fiables... Plus qu'un diagnostic, elles donnent à voir le quotidien d'une équipe, les moments de doute, les déconvenues et les rires salvateurs de parvenir à boucler une mission dans des délais impossibles. C'est l'histoire de femmes courageuses qui choisissent de nager à contre-courant du cynisme ambiant. La démonstration que la volonté féroce de certains peut permettre de rectifier un systÚme grippé, et améliorer la vie de quelques uns

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À cheval


Douche froide, thé noir et bouillie babelùte, nous voilà repartis.
Serguei me montre la photo du lever de soleil que j’ai manquĂ©.
Il a rĂ©ussi son coup, je me dĂ©sole. Il me sent aussi sensible que lui Ă  la beautĂ© de ces montagnes. Il ne manque aucune occasion de m’en faire voir davantage, c’est sa fiertĂ© et son plaisir.
J’apprends beaucoup de Serguei, et pas seulement sur son pays. Il Ă©mane de lui une force tranquille, discrĂšte. Chaque fois que nous sommes seuls, il me raconte avec passion une randonnĂ©e en montagne, une descente en rafting, une partie de pĂȘche, un concert, un arc-en-ciel. Il me montre ses photos, le film rĂ©alisĂ© avec ses amis
 Il n’est jamais familier, mais je le sens trĂšs proche.
Natalia s’installe dans le coffre et nous faisons place dans la voiture Ă  deux travailleuses sociales du dĂ©partement de la protection sociale, Cholpon et Indira. Elles nous conduisent vers les villages et les familles que nous allons voir.
Ces femmes, pompeusement nommĂ©es « senior spĂ©cialistes », sont pauvres, vulnĂ©rables. Cela se voit sur leurs corps et dans leurs vĂȘtements, mais elles sont dignes. Elles n’ont de dĂ©fĂ©rence ni Ă  l’égard de l’argent, ni Ă  l’égard du pouvoir.
Dùs le premier virage franchi, elles s’adressent à Saguine :
« Vous nous demandez d’aller voir les familles pour remplir le passeport social. Regardez l’état de la route et il y a plus de dix kilomĂštres entre chaque village, parfois vingt ou trente. Il fait froid ici, nous sommes sous la neige la moitiĂ© de l’annĂ©e. Nous n’avons pas de moyens de transport et pas de frais de dĂ©placement, vous le savez, ça quand mĂȘme ! Les gens, on va les voir quand quelqu’un veut bien nous emmener et c’est pas souvent. Il faut qu’on s’occupe des personnes ĂągĂ©es et des handicapĂ©s, c’est impossible, tout ce que vous nous demandez et en plus, pour un salaire de misĂšre !
— Oui, je sais
 » dit Saguine, qui a dĂ©finitivement ĂŽtĂ© son costume d’apparatchik du pouvoir central.
Nous arrivons dans le premier village, quelques maisons au bord de la route et au bout d’une impasse dans un fond de cour, une masure oĂč vit une famille qui ne touche pas de prestations. Il fait froid et sombre. Une femme ĂągĂ©e, dĂ©charnĂ©e, essaie, sans y parvenir, de se lever Ă  notre arrivĂ©e. La piĂšce est vide. Des voisines entrent pour nous dire que les enfants sont partis pour essayer de trouver Ă  manger. Cela fait trois jours qu’il n’y a plus rien dans la maison.
L’une des femmes retourne chez elle pour rapporter un peu de pain et de sel et nous l’offrir. C’est un rite d’accueil des hîtes de passage que l’on ne peut transgresser. Elle veut sauver l’honneur de la vieille femme qui güt là. Au moins ça !
Cholpon nous explique que la mĂšre des enfants est morte. Le pĂšre boit et ne rentre pas souvent Ă  la maison. Elle soupçonne la grand-mĂšre de boire aussi. Ils ne touchent rien parce que personne n’a fait de demande, les papiers sont perdus. Elle ne peut rien faire pour eux. Il faudrait peut-ĂȘtre envoyer les enfants Ă  l’orphelinat.
Les trois enfants reviennent bredouilles. Je n’arrive pas à soutenir leurs regards.
Je sors avec Cholpon et Saguine et leur demande si parmi les femmes qui sont là, il y en a une à qui je peux donner un peu d’argent pour acheter de quoi manger pour la grand-mùre et les enfants.
C’est absurde et pas du tout professionnel, mais à cet instant-là, je suis incapable de faire autrement.
Cholpon appelle la voisine la plus proche, celle qui aide la vieille dame autant qu’elle peut. Le plus discrĂštement possible, je lui donne l’équivalent de vingt euros, en lui demandant, par Saguine interposĂ©e, d’acheter de la nourriture pour cette famille. Elle accepte.
Je n’ai pas vu qu’une femme observe la scĂšne derriĂšre sa fenĂȘtre. Deux minutes aprĂšs, c’est l’émeute dans la cour. Saguine rĂ©endosse son costume de commissaire politique et hurle pour remettre de l’ordre. J’ai vraiment honte de ce que j’ai fait. Je ne suis pas lĂ  pour jouer les dames patronnesses et me donner bonne conscience.
Nous repartons. Saguine s’adresse à Cholpon pour lui expliquer comment elle doit faire pour que la grand-mùre touche des prestations pour les enfants.
Cholpon dĂ©couvre. Elle n’a reçu aucune formation ni sociale ni administrative, elle est totalement dĂ©munie devant ce genre de situation.
Je leur demande Ă  toutes les deux de m’excuser, je n’aurai jamais dĂ» faire ce que j’ai fait et nous mettre toutes dans l’embarras. Saguine me rĂ©pond doucement :
« Il ne faudra pas que nous refassions ça, vous avez raison. »
Je ne suis pas vraiment sûre que je ne le referai pas, mais je me garde bien de le dire.
Nous arrivons dans un autre village plus vallonnĂ©, situĂ© au pied de sommets hauts de plus de 6 000 mĂštres. Les maisons sont dispersĂ©es, entourĂ©es de champs oĂč paissent des vaches, des moutons et des chĂšvres.
Le chef du village, prĂ©venu de notre arrivĂ©e, nous attend, entourĂ© d’une dizaine d’hommes jeunes. Natalia et Saguine expliquent le but de notre visite. Il me souhaite la bienvenue et me demande ma business card. Je ne m’attendais pas Ă  distribuer des cartes de visite ici ! Encore des prĂ©jugĂ©s sur les habitants du bout du monde

Il me suggĂšre d’aller voir une famille pour laquelle il est trĂšs inquiet, puis de venir prendre le thĂ© chez lui. Ils ont des choses Ă  me dire. Il charge un jeune garçon de nous conduire.
Cholpon et Indira ne connaissent pas ces gens.
Devant la maison, un vieillard vient à notre rencontre, monté sur son cheval. Il se tient comme un seigneur. Le haut chapeau babelùte, en feutre blanc, lui donne encore plus de majesté. Avec ses pommettes hautes, ses yeux bridés et sa barbiche, il ressemble étrangement à HÎ Chi Minh.
Il nous souhaite la bienvenue et nous invite Ă  entrer chez lui.
Descendu de sa monture, nous dĂ©couvrons un vieil homme trĂšs frĂȘle, courbĂ© en deux, perclus de rhumatismes et qui marche pĂ©niblement, appuyĂ© d’une main sur sa canne et de l’autre sur un jeune enfant de 6 ou 7 ans.
Comme nous, il se dĂ©chausse avant de franchir le seuil. Il se dirige vers un matelas posĂ© Ă  mĂȘme le sol et secoue la femme qui y dort :
« Réveille-toi, mais réveille-toi donc ! La Commission européenne est venue chez nous. Elle est là ! »
La femme, trĂšs ĂągĂ©e elle aussi, grogne qu’elle veut dormir, qu’elle est fatiguĂ©e. L’homme insiste :
« Allez, réveille-toi, mais réveille-toi, donc ! » dit-il en la secouant avec douceur.
GĂȘnĂ©e, je lui demande de ne pas la dĂ©ranger.
Une fois encore, je n’ai rien compris, ce n’est pas pour nous qu’il veut qu’elle se lĂšve, mais pour elle, afin de ne pas manquer cet Ă©vĂ©nement exceptionnel et l’honneur qui leur est fait.
Avec l’aide de Cholpon, elle se met finalement debout, rajuste le fichu de laine qu’elle porte sur la tĂȘte et les nombreuses couches de vĂȘtements qui la couvrent, puis elle cherche ses pantoufles du bout des pieds.
Elle ne peut pas nous voir car elle est aveugle, une cataracte qui n’a pas Ă©tĂ© opĂ©rĂ©e.
Notre visite l’angoisse. Elle ne sait pas qui nous sommes et ce que nous faisons chez elle.
Saguine la guide par la main en lui parlant Ă  voix basse. Elle se calme, elle a compris.
Elle trottine chercher du pain et du sel pour nous accueillir comme il se doit.
Puis elle insiste pour nous faire visiter sa maison qu’elle entretient avec soin, malgrĂ© son handicap. Elle nous invite Ă  nous installer sur les tapis qui recouvrent la piĂšce. Trois enfants, des garçons, nous ont rejoints.
Le petit dernier a 3 ans, une tĂȘte toute ronde avec des joues roses et lustrĂ©es et un sourire jusqu’aux oreilles. Une petite pomme-smiley. Il est blotti sur les genoux de son grand-pĂšre. Ils sont heureux autant qu’on peut l’ĂȘtre, juste l’un par l’autre.
Le deuxiĂšme est assis tout prĂšs d’eux, immobile, le regard inquiet et grave. L’aĂźnĂ©, un adolescent de 13 ans, ricane dans un coin, mal Ă  l’aise.
La femme prend la parole. Elle est virulente et amĂšre :
« À mon Ăąge et dans mon Ă©tat, il faut que je fasse tout, dans cette maison, pour cinq personnes : le mĂ©nage, la lessive, la cuisine
 Je suis trop vieille maintenant. Nous n’avons pas d’argent pour tout ça ! Je n’ai eu qu’un fils. Mon fils, trois fois, il a amenĂ© une femme diffĂ©rente, ici, chez nous. Je ne sais mĂȘme pas s’il les a Ă©pousĂ©es et qu’est-ce qu’il leur a fait. Chacune a eu un fils et quelques mois aprĂšs avoir accouchĂ©, elles se sont enfuies toutes les trois en laissant leur enfant, sans mĂȘme un certificat de naissance. Quel genre de mĂšres ce sont, ces femmes-lĂ  ? »
Elle se retient de cracher par terre et poursuit :
« Nous n’avons plus jamais entendu parler d’elles, nous ne savons pas oĂč elles se trouvent. Maintenant, mon fils est mort. Il n’y a plus que nous pour s’occuper de ces enfants. Nous sommes pauvres, nous n’avons aucune aide, nous ne pouvons pas les Ă©lever convenablement. Nous allons mourir nous aussi, le grand-pĂšre et moi et alors, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? »
L’homme ne veut pas qu’elle parle comme cela devant les enfants. Il intervient fermement.
« Ma femme est en colĂšre, depuis qu’elle est devenue aveugle. Quand mon fils est parti, c’est devenu pire, bien sĂ»r. Sa vie n’est pas facile. C’est une brave femme, elle fait tout ce qu’elle peut. J’essaie de l’aider. Nous sommes vieux mais, grĂące Ă  Dieu, nous avons la santĂ©. Les enfants sont heureux avec nous. Les voisins sont gentils, ils viennent planter des pommes de terre et des carottes dans notre jardin, ils nous donnent du lait. Le chef du village nous a mis sur la liste pour la distribution de charbon. Si vous pouvez nous aider, vous aussi, de votre cĂŽtĂ©, on va y arriver. »
Les larmes aux yeux, il serre les deux petits contre lui pour les rassurer et se rĂ©conforter lui-mĂȘme. Il a peur qu’on leur retire les enfants pour les placer Ă  l’orphelinat.
Saguine a senti, comme moi, son inquiétude. Elle confirm...

Table of contents

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Itineraire
  5. Avant-propos (Les filles du Babelistan)
  6. Ne jamais partir sans biscuit
  7. Nous y sommes
  8. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
  9. Le régime de bananes
  10. Sous le feu, la glace
  11. Les choses sérieuses commencent !
  12. Paroles et musique
  13. Saguine
  14. À cheval
  15. Koumis et préséances
  16. Tomber de haut !
  17. Asia, ma sƓur, ne vois-tu rien venir ?
  18. La coupure entre les jambes
  19. Boule et Bill à Babelfish
  20. « Celui dont le pied glisse montre le chemin à beaucoup  »
  21. Le mieux est le mortel ennemi du bien !
  22. Sauna et grillades
  23. Le clos et le couvert
  24. Trois petits tours et puis revient
  25. Welcome back !
  26. Djamila
  27. Un tour de carrousel
  28. Atterrissage
  29. La caverne d’Ali Baba
  30. Irish coffee
  31. L’improbable est babelñte !
  32. Le compte à rebours
  33. La permanente impermanence
  34. Elmira
  35. Les eurocrates et les terriennes
  36. Là oĂč l’on n’achĂšve pas bien les chevaux
  37. Les affaires sérieuses reprennent
  38. Ratatouille
  39. « Tant et aussi longtemps que l’on sait recommencer, rien n’est totalement perdu »
  40. La troïka à quatre pattes
  41. Les liaisons dangereuses du narcotrafic et de la géopolitique
  42. Mettre un pied devant l’autre et recommencer
  43. Là oĂč la missionnaire perd sa boussole
  44. Le rideau tombe
  45. L’avenir n’est pas écrit
  46. Postface