QUATRIĂME PARTIE
Sous le Régime anglais
Réorganiser sa vie
En revenant Ă MontrĂ©al, Lacorne Saint-Luc devait accepter de refaire sa vie dans une colonie anglaise dirigĂ©e par des militaires. En parcourant les rues de cette ville qui avait Ă©tĂ© au cĆur de son existence, il devait se remĂ©morer lâhumiliante capitulation du 8 septembre 1760 et les circonstances qui lâavaient contraint Ă sâembarquer sur LâAuguste, Ă lâautomne de 1761. Ces souffrances, ces pertes et ces dĂ©chirements avaient-ils Ă©tĂ© futiles ? La France Ă©tait prĂȘte Ă cĂ©der sa colonie et le drapeau britannique flottait toujours sur la place dâArmes.
Avant de rentrer dans son quartier gĂ©nĂ©ral Ă New York, Ă la fin de septembre 1760, le commandant en chef des troupes britanniques en AmĂ©rique du Nord, Jeffrey Amherst, avait instaurĂ© un rĂ©gime militaire et adoptĂ© la structure administrative qui existait dĂ©jĂ dans la colonie française, soit les trois gouvernements distincts de QuĂ©bec, de MontrĂ©al et des Trois-RiviĂšres. Le major gĂ©nĂ©ral James Murray fut mis Ă la tĂȘte du gouvernement de QuĂ©bec, le brigadier Thomas Gage devint gouverneur de MontrĂ©al et le colonel Ralph Burton prit le commandement des Trois-RiviĂšres. Cette division correspondait, certes, aux trois anciens gouvernements, « mais cette fois, la distinction [Ă©tait] tellement rigoureuse que ces gouvernements [Ă©taient] trois pays, chacun sous lâautoritĂ© exclusive de son gouverneur, sĂ©parĂ©s les uns et les autres par des frontiĂšres militaires ». On exigera mĂȘme un passeport pour les civils qui voudront passer dâun gouvernement Ă lâautre !
Le RĂ©gime militaire a durĂ© trois annĂ©es ; trois annĂ©es oĂč les anciens sujets français ont dĂ» vivre dans le provisoire, incertains de leur avenir qui dĂ©pendait de ce qui se tramait en Europe. Les gĂ©nĂ©raux anglais ne pouvaient pas non plus se prononcer sur le sort de leur conquĂȘte puisquâils attendaient les instructions de leur roi. La situation trĂšs concrĂšte oĂč ils se trouvaient, soit environ 3 500 hommes de troupe rĂ©partis dans les trois gouvernements pour maintenir la paix au milieu dâune population de plus de 75 000 Ăąmes, les forçait Ă sâaccommoder pour Ă©viter la provocation.
AprĂšs une conquĂȘte, Ă©crivait SĂ©raphin Marion, le conquĂ©rant â sâil est intelligent â se doit de se gagner sinon les cĆurs, au moins les esprits de ceux quâil vient dâassujettir Ă ses lois. Surtout si, comme ce fut le cas en 1760, des milliers de milles le sĂ©parent de la mĂ©tropole et lâisolent, pendant un long hiver, au milieu des glaces et des forĂȘts inviolĂ©es.
Les instructions de Jeffrey Amherst allaient dans ce sens :
Comme il est expressĂ©ment enjoint aux troupes de vivre avec lâhabitant en bonne harmonie et intelligence, nous recommandons pareillement Ă lâhabitant de recevoir et de traiter les troupes en frĂšres et concitoyens. Il leur est encore enjoint dâĂ©couter et dâobĂ©ir tout ce qui leur sera ordonnĂ© tant par nous que par leurs gouverneurs et ceux ayant droit de nous et de lui ; et tant que lesdits habitants obĂ©iront et se conformeront auxdits ordres, ils jouiront des mĂȘmes privilĂšges que les anciens sujets du roi et ils peuvent compter sur notre protection.
Portrait de Jean-Louis de Lacorne de Chaptes, dit pĂšre Maurice, qui Ă©tait dans la collection privĂ©e de Lacorne Saint-Luc. Ce cadet de la famille Lacorne fut longtemps missionnaire en Acadie avant de sâinstaller en France aprĂšs la ConquĂȘte. Il est reprĂ©sentĂ© en buste de face avec une soutane Ă rabats noirs et un livre Ă la main. Il ne ressemble en rien Ă son frĂšre jumeau, le chanoine Joseph-Marie, abbĂ© de MĂ©obecq et de lâĂtoile. Huile sur toile. Artiste inconnu. MusĂ©e de la civilisation, collection du SĂ©minaire de QuĂ©bec. Photographe : AmĂ©lie Breton, Perspective. No 1991.91.
Le port de La Rochelle tel que lâaurait connu Lacorne Saint-Luc, lors de ses nombreux voyages en France. Gravure de Charles-Nicolas II Cochin, 1767, dâaprĂšs un tableau de lâillustre peintre maritime Joseph Vernet. GracieusetĂ© du MusĂ©e David M. Stewart, MontrĂ©al, cote 1978-434.
En rentrant Ă MontrĂ©al, Lacorne Saint-Luc se trouvait en prĂ©sence de militaires en uniformes rouges qui gĂ©raient leur conquĂȘte avec une politique de conciliation, tout en maintenant lâessentiel du RĂ©gime français. Si le chevalier dĂ©corĂ© de la croix de Saint-Louis acceptait de ne point faire de vague, il lui serait permis, temporairement, de rĂ©organiser sa vie, sur le plan tant personnel que commercial. En dâautres mots, sâil agissait en bon « vaincu prostrĂ© », il pourrait tirer profit de la gĂ©nĂ©rositĂ© de lâadministration britannique, paternelle et protectrice ! En attendant de connaĂźtre lâavenir de sa patrie, la vie devait continuer. Ăvidemment, il lui Ă©tait impossible dâenvisager la poursuite de sa carriĂšre militaire, puisquâil ne pouvait plus se battre pour le roi de France.
La signature de Lacorne Saint-Luc se retrouve sur une correspondance adressĂ©e Ă son frĂšre lâabbĂ© Joseph-Marie de Lacorne du port de La Rochelle. Archives dĂ©partementales dâIndre-et-Loire Ă Tours, France.
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En rentrant chez lui, Lacorne Saint-Luc a certainement trouvĂ© des locataires installĂ©s dans sa demeure de la rue Saint-Paul, car les militaires britanniques munis de billets de logement habitaient chez les citadins. Ă MontrĂ©al, les autoritĂ©s anglaises ne donneront lâordre aux militaires de quitter ces logements que le 2 janvier 1766. Ils seront alors forcĂ©s de sĂ©journer dans des casernes de fortune situĂ©es sur le coteau de la citadelle. MĂ©contents de ces quartiers quâils jugeront insalubres, les soldats y mettront le feu et empĂȘcheront la population locale, qui craignait que la ville nây passe au complet, dâĂ©teindre lâincendie.
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Si lâon se fie Ă la lettre que le gĂ©nĂ©ral Murray adressait au comte de Shelburne, le 22 juillet 1763, au sujet du caractĂšre de lâabbĂ© Joseph-Marie de Lacorne et de ses frĂšres, il apparaĂźt assez clairement que les dirigeants britanniques regardaient cette famille avec mĂ©fiance, certains quâils ne se convertiraient jamais Ă la cause anglaise :
The well known bigotry and superstitions of the family from which he originates, the aversion his brothers have ever born to the British name, and the relentless cruelties they have formerly exercised upon its subjects give little room to expect a sudden conversion to our interests.
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RĂ©organiser sa vie signifie que Lacorne Saint-Luc devait prendre les affaires de la famille de Lacorne en main. Il lui fallait dâabord rĂ©gler le testament et la succession de son frĂšre dĂ©funt, le chevalier Louis-Luc, qui laissait dans le deuil son Ă©pouse Marie-Anne Hubert de Lacroix. Comme ce mariage Ă©tait sans enfants, la veuve devait partager les biens « en communautĂ© » avec les frĂšres et sĆurs de son Ă©poux qui sâĂ©tait noyĂ© dans le naufrage de LâAuguste.
Le dĂ©cĂšs de Marie-Madeleine de Lacorne, le 13 mars 1762, vint compliquer le rĂšglement de la succession du chevalier. Marie-Madeleine Ă©tait entrĂ©e Ă la CongrĂ©gation de Notre-Dame de MontrĂ©al Ă lâĂąge de dix-huit ans et avait pris le nom de sĆur du Saint-Sacrement. Ă sa profession de foi, en 1720, son pĂšre fut incapable de payer sa dot, se contentant dâassurer verbalement ses droits Ă venir et Ă sa mort, la communautĂ© de Notre-Dame rĂ©clama la part de la succession de son frĂšre qui lui revenait.
M. Saint-Luc [âŠ] refusa Ă la congrĂ©gation toute espĂšce de dĂ©dommagement ; allĂ©guant pour ses raisons : quâil nâexistait aucun contrat Ă©crit, qui assurĂąt aux sĆurs leurs prĂ©tentions ; ni aucun testament en leur faveur, de la part de la dĂ©funte.
Les religieuses portĂšrent lâaffaire Ă la chambre des capitaines de milice qui donna gain de cause Ă la communautĂ© par une dĂ©claration passĂ©e le 16 novembre 1762. Lacorne Saint-Luc contesta cette dĂ©cision et fit appel de la sentence auprĂšs du gouverneur Thomas Gage. Les sĆurs de la CongrĂ©gation furent alors contraintes de justifier leur requĂȘte :
Quand elle est entrĂ©e dans notre communautĂ©, monsieur son pĂšre, chargĂ© dâune nombreuse famille, et nâayant pour tout bien que ses appointements, 400 livres, se trouvait hors dâĂ©tat de payer comptant la dot pour mademoiselle sa fille et la fit recevoir avec ses droits Ă venir. M. le chevalier de la Corne, son frĂšre, Ă©tant mort sans enfants le 15 novembre 1761, sa succession est tombĂ©e de droit en partage Ă tous ses frĂšres et sĆurs vivants, dont la sĆur de ...