L'Archipel du docteur Thomas
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L'Archipel du docteur Thomas

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L'Archipel du docteur Thomas

About this book

AprĂšs le succĂšs retentissant des «Litanies de l'Île-aux-Chiens» - qui les ont fait apprĂ©cier -, Françoise Enguehard nous ramĂšne, une fois de plus, aux Ăźles Saint-Pierre-et-Miquelon. «L'archipel du docteur Thomas», son deuxiĂšme roman, s'ouvre sur la dĂ©couverte d'une collection impressionnante de photographies datant du dĂ©but du XXe siĂšcle. Deux complices, un architecte et une jeune Ă©tudiante, entreprennent le beau labeur de faire connaĂźtre et valoir cette collection de photos. Celle-ci constitue non seulement un tĂ©moignage unique de la vie Ă  l'Ă©poque Ă  l'Ăźle, mais elle est une porte d'entrĂ©e sur la vie et la carriĂšre du mystĂ©rieux docteur Thomas.Une Ă©criture poĂ©tique, envoĂ»tante. Et une maniĂšre de parler des Ăźles qui exerce encore une fois son pouvoir d'attraction.EXTRAIT: «Devant lui, au ras des vagues qui murmuraient leur mĂ©lancolie sans fin, il apercevait la lueur du phare de l'Ăźle Verte, devinait la faible lumiĂšre d'un village de la cĂŽte de Terre-Neuve et, dans cette lente renaissance de son corps aux axes de la terre, il lui semblait aborder au premier jour du monde.Au bout d'un moment, il fermait les yeux, enfonçait les doigts dans le sable fin - froid en surface mais qui cachait encore, dĂšs qu'il creusait un peu, la dĂ©licieuse chaleur du soleil de l'aprĂšs-midi -, et, dans le contraste Ă©tonnant qui s'imprimait au creux de sa main, il ressentait jusqu'au plus profond de lui son attachement Ă  ce coin du monde. Le jour pouvait se lever, le soleil briller, il pouvait lui, rester lĂ , partir, revenir dans cent ans, dans mille ans, la chaleur contenue dans ces grains de sable l'attendrait, fidĂšle et indiffĂ©rente Ă  la fois.»

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Information

Year
2011
eBook ISBN
9782894235027

Chapitre 1

Bien calĂ© dans le fauteuil, dans l’accueillante maison de ses meilleurs amis d’enfance, un verre de scotch posĂ© sur la table Ă  cĂŽtĂ© de l’accoudoir, François soupira d’aise. Le radiateur du salon ronronnait, distribuant gĂ©nĂ©reusement sa chaleur dans la piĂšce. On avait ouvert grand les portes pour accueillir la visite. Son manteau de drap trempĂ© par le poudrin pendait au-dessus du radiateur de l’entrĂ©e et, Ă  mĂȘme la fonte brĂ»lante, la maĂźtresse de maison avait Ă©talĂ© ses gants et son foulard. Ses bottes, qu’on avait posĂ©es sur le paillasson juste Ă  cĂŽtĂ©, dĂ©gageraient une dĂ©licieuse chaleur au moment oĂč il les enfileraient pour faire de nouveau face Ă  la tempĂȘte.
DĂ©chargĂ© de ce pesant accoutrement, un bien-ĂȘtre profond s’installait progressivement en lui, qui devait tout autant Ă  la proximitĂ© de ses amis qu’au confort de la maison.
— Six mois, cette fois-ci.
— Oui, c’est bien trop long, rĂ©pondit-il en prenant une gorgĂ©e de scotch.
VoilĂ  six mois que François n’était pas revenu dans ses Ăźles, un record peu honorable Ă  ses yeux. Force lui Ă©tait d’admettre que, depuis quelques annĂ©es, il trouvait de plus en plus difficile de «s’échapper» — c’était, selon lui, le mot qui convenait — pour revenir ici, Ă  Saint-Pierre et Miquelon, archipel de son enfance.
Une carriĂšre, qu’il avait rĂ©ussie au-delĂ  de ses espoirs de jeunesse, occupait toute sa vie. Loisirs, moments de repos, pensĂ©es mĂȘme, avaient rendu les armes depuis qu’il s’était tout entier soumis Ă  l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de produire toujours plus, d’entreprendre sans cesse. Il tirait certes de son succĂšs une fiertĂ© sans bornes. Pourtant, il suffisait que son esprit se porte un instant vers ses Ăźles, qu’il consulte briĂšvement sa montre, calcule l’heure Ă  Saint-Pierre, imagine sa mĂšre sur le chemin de la poste — il est onze heures du matin, elle s’est arrĂȘtĂ©e au coin d’une rue pour une partie de blague avec une amie —, pour qu’il sente l’odeur de marĂ©e, de varech et de vase qui monte du barachois. Il Ă©tait alors foudroyĂ© de l’envie de se transporter dans l’archipel, lĂ  oĂč tout semblait si simple, si paisible, si facile.
Ainsi touchait-il rĂ©guliĂšrement du doigt l’absence. François n’avait jamais pu s’habituer aux milliers de kilomĂštres qui le sĂ©paraient des siens, jamais acceptĂ© qu’il ne puisse, sur un coup de tĂȘte, se retrouver parmi eux. Il n’y avait pour lui qu’une seule maniĂšre de remĂ©dier Ă  cette situation, traverser l’Atlantique le plus souvent possible; malheureusement, par une de ces ironies de la vie, au moment mĂȘme oĂč le succĂšs lui offrait les moyens de voyager Ă  sa guise, le temps lui faisait dĂ©faut.
Il sentait pourtant que, plus ses traversĂ©es de l’Atlantique s’espaçaient, plus elles devenaient vitales Ă  ce qu’il y avait d’authentique en lui. Quelque part dans cet archipel de brumes rĂ©sidait une parcelle de sa personnalitĂ© qu’il devait protĂ©ger Ă  tout prix. Il n’était pas fervent d’introspection, mais, sans l’avoir vraiment formulĂ©, il devinait que, sans le soin jaloux qu’il portait Ă  sa provenance, il perdrait la profondeur et la fraĂźcheur de ce regard qui lui assurait rĂ©ussite et fortune et sombrerait dans la mĂ©diocritĂ©.
À Paris, dans son cabinet d’architecte, on ne disait mot — personne n’aurait osĂ© — au sujet de ses voyages, toujours arrĂȘtĂ©s de maniĂšre spontanĂ©e et qui contrariaient bien des plans. Ses collĂšgues voyaient lĂ  des dĂ©placements futiles, fruits de sautes d’humeur auxquelles ils se sentaient Ă©trangers. AprĂšs tout, que pouvait-on demander de plus quand on avait atteint le sommet de la gloire Ă  Paris? Et, surtout, que pouvait-on aller chercher Ă  l’autre bout du monde, dans cet endroit perdu oĂč quelques pauvres maisons de pĂȘcheurs en bois s’agglutinaient autour d’affreux bĂątiments gouvernementaux?
Si ses collĂšgues avaient regardĂ© de plus prĂšs, ils auraient constatĂ© que «ce trou» — comme l’avait une fois baptisĂ© un associĂ© qui le croyait trop loin pour entendre — Ă©tait la source mĂȘme de son inspiration et de sa crĂ©ativitĂ©.
François arrĂȘta le cours de ses pensĂ©es et jeta un regard plein d’affection sur le couple assis en face de lui. L’amitiĂ© qui les unissait tous les trois Ă©tait un superbe exemple des prĂ©cieuses ressources de l’archipel auxquelles il venait rĂ©guliĂšrement puiser. Ce lien, d’une force peu commune, avait survĂ©cu Ă  des dizaines d’annĂ©es de sĂ©paration et de changements. Peu importait la durĂ©e de l’absence, les trois se retrouvaient chaque fois comme s’ils s’étaient quittĂ©s la veille et reprenaient leur conversation comme s’ils l’avaient interrompue quelques minutes seulement.
Signe d’une amitiĂ© sereine, ses amis ne lui enviaient ni sa notoriĂ©tĂ© ni ses relations de la haute sociĂ©tĂ© française, dont les noms apparaissaient parfois, associĂ©s au sien, dans les magazines qui arrivaient — avec plusieurs semaines de retard — jusque dans l’archipel. Comme tout le monde, ses amis Ă©taient fiers de le voir sur les pages glacĂ©es de Paris-Match, mais ils s’inquiĂ©taient trĂšs vite s’il avait «mauvaise mine», ou «l’air fatigué». «Tiens, il me semble qu’il a encore maigri», commentaient-ils parfois, et ce bulletin de santĂ© pesait plus lourd Ă  leurs yeux que la poignĂ©e de main de untel ou l’accolade du sĂ©nateur.
En retour, François s’intĂ©ressait Ă  leur vie, Ă  leur mĂ©tier, aux Ă©vĂ©nements qui marquaient l’üle; il suivait la politique locale, prenait part quand il le pouvait Ă  l’ouverture de la chasse au chevreuil ou au lapin, prĂ©servant ainsi un lien tĂ©nu, mais essentiel, entre ses racines et une vie qu’il continuait Ă  qualifier de «nouvelle», mĂȘme aprĂšs vingt ans. Ces retours Ă©taient l’ancrage d’une existence rĂ©ussie dans la capitale qu’il refusait encore de considĂ©rer chez lui.
Les trois amis se connaissaient depuis l’enfance. Ils avaient frĂ©quentĂ© la mĂȘme Ă©cole, eu les mĂȘmes instituteurs et passĂ© leur brevet la mĂȘme annĂ©e. À ce moment-lĂ , ils avaient pris des chemins bien diffĂ©rents: ses amis avaient choisi de vivre ici, dans l’archipel et lui, en France. Son ambition dĂ©vorante ne lui avait pas laissĂ© d’autre option.
À Saint-Pierre et Miquelon, les jeunes ont, trĂšs tĂŽt, Ă  prendre une dĂ©cision qui les engage pour le reste de leur vie: rester ou partir. Pour sa gĂ©nĂ©ration, aprĂšs le brevet, il fallait dĂ©cider soit d’arrĂȘter ses Ă©tudes et de rester Ă  Saint-Pierre, ou de les continuer en France — en MĂ©tropole disait-on — lĂ  oĂč les espoirs d’un adolescent pouvaient trouver Ă  se rĂ©aliser.
Il Ă©tait, curieusement, plus facile de quitter Saint-Pierre et Miquelon pour le Canada ou mĂȘme les États-Unis. MalgrĂ© l’obstacle de la langue, on ne s’y sentait pas trop dĂ©paysĂ©. Parce que c’était plus proche, souvent on connaissait du monde. Et on avait plusieurs choses en commun avec nos voisins: les mĂȘmes rigueurs de l’hiver qui obligeaient Ă  construire de la mĂȘme maniĂšre et Ă  s’acheter des chasse-neige, le hockey, les grosses voitures, les catalogues des grands magasins — Sears, Eaton’s, Montgomery Ward — dans lesquels on commandait tout, des dĂ©barbouillettes aux draps Permapress, en passant par les meubles et les chaussures. Bref, les Saint-Pierrais partageaient le quotidien et la mĂ©tĂ©o avec cet Ă©norme continent. À Saint-Pierre et Miquelon, l’air sentait l’iode et le vent Ă©tait tout aussi sauvage qu’à Terre-Neuve ou en Nouvelle-Écosse et les nuages d’hiver annonçaient le mĂȘme poudrin que celui qui s’était abattu sur MontrĂ©al ou QuĂ©bec.
S’en aller oĂč que ce soit en AmĂ©rique du Nord, c’était en quelque sorte naviguer au petit cabotage. Beaucoup de jeunes de l’archipel avaient dĂ©jĂ  eu l’occasion de se rendre au Canada: Ă  Sydney pour voir le mĂ©decin ou Ă  Terre-Neuve pour la pĂȘche aux truites ou la chasse. Par contre, ceux qui avaient mis le pied en France pouvaient se compter sur les doigts de la main. Partir pour la France, c’était du long cours.
François avait pris sa dĂ©cision trĂšs longtemps avant son brevet, et elle Ă©tait sans appel. Tout petit, il avait su ce qu’il allait faire: construire. Il se souvenait, avec exactitude, du jour oĂč il avait arrĂȘtĂ© son choix. Il devait avoir six ans. En face de chez lui, on venait d’abattre une vieille maison et on entamait, en ce printemps prĂ©coce, une nouvelle construction. Il en avait vĂ©cu toutes les Ă©tapes comme une prodigieuse aventure. L’enfant curieux avait Ă©piĂ© les magiciens qui avaient fait apparaĂźtre les fondations d’abord, puis toute la maison, lĂ  oĂč, quelques mois plus tĂŽt, il n’y avait qu’un petit lopin de terre et de cailloux.
Chaque matin, au premier coup de marteau des ouvriers, il s’était levĂ© et avait couru s’installer Ă  la fenĂȘtre du salon, d’oĂč on avait de la peine Ă  l’arracher pour le faire dĂ©jeuner et le forcer Ă  prendre le chemin de l’école. À l’arrivĂ©e des grandes vacances, cette annĂ©e-lĂ , il s’était consacrĂ© tout entier Ă  cette passion dĂ©vorante. Sa mĂšre en avait Ă©tĂ© bien soulagĂ©e, la fascination peu commune de son petit dernier lui laissant les coudĂ©es franches pour les multiples travaux qui occupaient sa journĂ©e de mĂšre veuve, seule au foyer.
François vĂ©cut donc, Ă  la fenĂȘtre, la prĂ©paration du coffrage, la rĂ©alisation de la dalle et des fondations de bĂ©ton, prĂ©texte Ă  un grand Ă©vĂ©nement communautaire au cours duquel tous les forts-Ă -bras des environs venaient donner un coup de main pour couler. Ses oreilles rĂ©sonnaient encore du bruit grinçant des pelles tournant et retournant le ciment avec le sable sur un carrĂ© de bois construit Ă  cet effet, du bruit de l’eau qui y Ă©tait ajoutĂ©e en un savant dosage, puis du ciment gris tombant, pelletĂ©e par pelletĂ©e, dans les coffrages. Il se souvenait du rythme envoĂ»tant, lent et Ă©nergique Ă  la fois, de cette symphonie dans laquelle chaque travailleur semblait avoir sa propre partition.
Petit Ă  petit, il assista Ă  la lente Ă©mergence de la charpente, observa la pose des montants qui laissaient deviner, il le comprit intuitivement, l’emplacement des murs intĂ©rieurs «comme ici», pensa-t-il, en comparant les murs du salon chez lui avec la charpente d’en face. Qu’il Ă©tait amusant de deviner la disposition des diffĂ©rentes piĂšces, de les imaginer meublĂ©es, habitĂ©es, la place oĂč s’élĂšverait l’escalier, de voir monter la cheminĂ©e de briques depuis la cave jusqu’au grenier et enfin d’assister, Ă©merveillĂ©, Ă  la pose des murs extĂ©rieurs et du toit.
Un jour, il vit un des hommes clouer un petit sapin sur le faĂźte du toit.
— Qu’est-ce qu’il fait, le monsieur? demanda-t-il à sa mùre.
— Quand une nouvelle maison est recouverte et Ă  l’abri du mauvais temps, on cloue un petit arbre au-dessus de la porte. Comme ça, tous ceux qui ont donnĂ© un coup de main savent qu’ils sont invitĂ©s Ă  prendre un coup, rĂ©pondit sa mĂšre.
En effet, peu de temps aprĂšs, un vendredi soir, il vit arriver les grands quinze-cĂŽtes qui avaient aidĂ© Ă  couler et Ă  monter la charpente. Ils grimpĂšrent tant bien que mal Ă  l’échelle de fortune collĂ©e le long du mur extĂ©rieur, afin d’atteindre le cadre de la porte d’entrĂ©e. Pendant quelques heures, il entendit leurs rires rĂ©sonner dans la maison encore vide. BientĂŽt, se dit-il, il y aura les fĂȘtes, les baptĂȘmes, les communions et la maison vivra. Quelle magie.
Une fois l’extĂ©rieur terminĂ© — on approchait de l’automne —, il ne restait plus grand-chose Ă  voir, si ce n’est la pose du bardeau sur les murs extĂ©rieurs et du feutre sur le toit, deux tĂąches laborieuses exigeant une grande prĂ©cision et qui le fascinĂšrent Ă  un point tel que, un soir, alors que sa mĂšre, pour faire son feu, l’avait envoyĂ© chercher quelques morceaux de bardeau jetĂ©s Ă  terre, il Ă©tait restĂ© piquĂ© debout devant un mur partiellement fini, observant de prĂšs comment les plaques de bois Ă©taient juxtaposĂ©es puis clouĂ©es Ă  l’endroit le plus mince, de façon Ă  produire une surface uniforme. Il avait observĂ© longuement la derniĂšre rangĂ©e de bardeaux, puis il s’était enhardi, avait caressĂ© le bois, s’était penchĂ© pour observer leur alignement. Il reconnut tout de suite le principe qui permettait Ă  des maisons comme la sienne d’ĂȘtre Ă  l’abri de l’eau, du vent, de la neige. En fait, ce jour-lĂ , il eut le sentiment de repasser tout simplement des leçons depuis longtemps apprises — sensation qui reviendrait souvent durant ses longues annĂ©es d’études —, confirmation, s’il en fallait, que ce mĂ©tier l’avait choisi et non l’inverse.
Une fois la construction terminĂ©e, il annonça que, lui aussi, quand il serait grand, il construirait des maisons. Personne n’y trouva Ă  redire: le mĂ©tier de charpentier Ă©tait honorable et payait bien. On lui fournit alors des morceaux de bois et, cette annĂ©e-lĂ , Ă  NoĂ«l, ses frĂšres lui offrirent des outils Ă  sa taille. On s’habitua Ă  le voir, dans la cave, en train de scier et de clouer.
À l’école, quelques annĂ©es plus tard, il dĂ©couvrit dans les livres que, si Ă  Saint-Pierre et Ă  Miquelon on bĂątissait Ă  la maniĂšre traditionnelle — sans plans et selon des coutumes transmises de pĂšre en fils —, ailleurs des gens se chargeaient d’imaginer les bĂątiments, les dessinaient, produisaient des instructions dĂ©taillĂ©es de toute la construction et laissaient le travail proprement dit Ă  divers corps de mĂ©tier.
Ce jour-lĂ , presque dix ans aprĂšs avoir annoncĂ© qu’il construirait des maisons, il prĂ©cisa sa pensĂ©e: il serait architecte. Sa famille resta mĂ©dusĂ©e. Architecte? On n’avait jamais vu ça Ă  Saint-Pierre. Les sourcils de sa mĂšre se froncĂšrent d’inquiĂ©tude:
— Architecte? Ça doit coĂ»ter cher, comme Ă©tudes? OĂč est-ce qu’on va trouver les sous?
Excellent Ă©lĂšve, premier de classe — il n’y avait guĂšre que l’orthographe et la dictĂ©e pour lui poser problĂšme —, «il avait tout pour rĂ©ussir », selon l’expression consacrĂ©e. C’est donc tout naturellement que le directeur d’école, en lui remettant le prix du Gouverneur et celui du Conseil gĂ©nĂ©ral, lui suggĂ©ra de demander une bourse pour faire des Ă©tudes en France.
Trois ans plus tard, boursier de la colonie, il quittait ses Ăźles Ă  la poursuite de son rĂȘve. Ils Ă©taient nombreux ce jour d’automne Ă  s’exiler: mĂ©decin, banquier, avocat ou chercheur en devenir.
D’autres — comme ses amis en face de lui dans le salon — Ă©taient restĂ©s dans l’archipel. Certains convoitaient «une place dans l’administration » ou dans l’enseignement, ou choisissaient la pĂȘche ou la direction d’une entreprise familiale. Certains partiraient bientĂŽt pour Saint-Mary’s, Halifax, St-Bond’s, ou Saint-Jean de Terre-Neuve, afin d’apprendre l’anglais avant de revenir brasser des affaires Ă  Saint-Pierre.
À l’époque, François avait amĂšrement regrettĂ© que ses amis ne s’embarquent pas avec lui dans l’aventure mĂ©tropolitaine. Sur le quai ce matin-lĂ , juste Ă  cĂŽtĂ© d’eux, il s’était senti trĂšs loin, dĂ©jĂ . Il aurait voulu leur crier qu’ils se trompaient, que l’ambition leur manquait et que l’avenir les attendait tous les trois en France. Il avait pourtant compris que ses amis Ă©taient heureux de leur dĂ©cision, ce qui l’avait blessĂ© sur le coup. Au fil des jours, puis des mois, ces sentiments Ă©goĂŻstes l’avaient laissĂ©, au point que, depuis quelque temps, il se demandait mĂȘme si ses amis n’avaient pas choisi la meilleure part.
L’amitiĂ©, quant Ă  elle, Ă©tait demeurĂ©e au rendez-vous. À chaque retour, aprĂšs avoir dĂ©posĂ© ses bagages chez sa mĂšre — elle vivait seule depuis que ses frĂšres s’étaient mis en mĂ©nage —, pris une tasse de thĂ© avec elle et Ă©coutĂ© les derniers potins de Saint-Pierre, il filait chez ses amis. Il retrouvait sa place au salon, toujours la mĂȘme, et c’était comme si le temps s’était arrĂȘtĂ©.
— C’est du bien mauvais temps, commenta son amie en fermant les tentures du salon.
Il aurait voulu lui dire de ne pas tirer les rideaux, lui expliquer qu’il aimait ĂȘtre au chaud alors que dehors les Ă©lĂ©ments se dĂ©chaĂźnaient, admirer, Ă  travers le fin voilage des fenĂȘtres, l’incomparable spectacle de la tempĂȘte, les volutes de poudrin s’élançant dans la lueur jaunĂątre des lampadaires, entendre le crissement de la neige sous les pas de rares passants attardĂ©s, sentir la vibration des carreaux secouĂ©s par une bourrasque plus forte que les autres, mais il n’osa rien dire.
Il comprenait que ses amis veuillent s’isoler des Ă©lĂ©ments, se dĂ©tacher d’un hiver interminable. «Facile pour moi d’aimer la tempĂȘte, pensa-t-il, dans quelques semaines le soleil sera de retour Ă  Paris.» Ici, c’était autre chose: les mois de froid, de vent, et les coups de tabac qui lui plaisaient tant n’étaient, pour les habitants, que corvĂ©es de dĂ©blayage de la neige — une neige si abondante qu’il fallait parfois creuser des tunnels pour dĂ©gager les portes —, factures de mazout et d’électricitĂ© Ă  dĂ©fier l’entendement, et manque de soleil tel qu’il n’était pas rare de voir quelques personnes sombrer dans la dĂ©prime la plus totale. «EnvisagĂ©e sous cet angle», selon l’expression favorite d’un de ses vieux oncles, sa demande aurait paru incongrue et peut-ĂȘtre mĂȘme insultante.
Ces doubles rideaux tirĂ©s par-dessus le voilage et qui empĂȘchaient de voir la piĂšce du dehors lui dĂ©plaisaient pourtant. Ils lui rappelaient les rideaux de fer des appartements parisiens et les volets de bois de la campagne française, qui transformaient quartier ou village en zone dĂ©sertique et hantĂ©e. Ce soir, ils le privaient du spectaculaire contraste entre la tempĂȘte extĂ©rieure et la chaleur de la maison, de la jubilation de l’observateur, confortablement installĂ© dans son fauteuil, qui sait qu’un simple chĂąssis le sĂ©pare de la morsure du froid et du souffle mortel du poudrin.
Il se souvenait, il y avait des annĂ©es de cela — Ă  l’époque oĂč il se mĂ©nageait encore des moments d’insouciance —, avoir passĂ© quelques jours dans ce que sa tante appelait «la France profonde». Il avait dĂ» acheter une pile Ă©lectrique pour se diriger la nuit dans le petit village sans lumiĂšres, alors que tous les foyers avaient disparu derriĂšre leurs volets, tels des repaires de termites. Il en avait ressenti un profond malaise, comme si horreurs intimes et drames familiaux se cachaient derriĂšre ces remparts de bois et de ferraille, dans cette noirceur créée par l’homme. Ses Ă©difices Ă  lui ne comportaient ni volets ni rideaux de fer, ce qu’on lui reprochait souvent. Il se doutait bien, et feignait de l’ignorer, que de nombreux clients en rajoutaient une fois la construction terminĂ©e....

Table of contents

  1. Couverture avant
  2. Page de garde
  3. Du mĂȘme auteur
  4. Page titre
  5. Crédits
  6. Dédicace
  7. Remerciements
  8. Prologue
  9. Chapitre 1
  10. Chapitre 2
  11. Chapitre 3
  12. Chapitre 4
  13. Chapitre 5
  14. Miquelon, 10 février 1913
  15. Miquelon, Mars 1915
  16. Les graviers
  17. Partir
  18. Partir (fin)
  19. Fin
  20. Couverture arriĂšre

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