AprĂšs le succĂšs retentissant des «Litanies de l'Ăle-aux-Chiens» - qui les ont fait apprĂ©cier -, Françoise Enguehard nous ramĂšne, une fois de plus, aux Ăźles Saint-Pierre-et-Miquelon. «L'archipel du docteur Thomas», son deuxiĂšme roman, s'ouvre sur la dĂ©couverte d'une collection impressionnante de photographies datant du dĂ©but du XXe siĂšcle. Deux complices, un architecte et une jeune Ă©tudiante, entreprennent le beau labeur de faire connaĂźtre et valoir cette collection de photos. Celle-ci constitue non seulement un tĂ©moignage unique de la vie Ă l'Ă©poque Ă l'Ăźle, mais elle est une porte d'entrĂ©e sur la vie et la carriĂšre du mystĂ©rieux docteur Thomas.Une Ă©criture poĂ©tique, envoĂ»tante. Et une maniĂšre de parler des Ăźles qui exerce encore une fois son pouvoir d'attraction.EXTRAIT: «Devant lui, au ras des vagues qui murmuraient leur mĂ©lancolie sans fin, il apercevait la lueur du phare de l'Ăźle Verte, devinait la faible lumiĂšre d'un village de la cĂŽte de Terre-Neuve et, dans cette lente renaissance de son corps aux axes de la terre, il lui semblait aborder au premier jour du monde.Au bout d'un moment, il fermait les yeux, enfonçait les doigts dans le sable fin - froid en surface mais qui cachait encore, dĂšs qu'il creusait un peu, la dĂ©licieuse chaleur du soleil de l'aprĂšs-midi -, et, dans le contraste Ă©tonnant qui s'imprimait au creux de sa main, il ressentait jusqu'au plus profond de lui son attachement Ă ce coin du monde. Le jour pouvait se lever, le soleil briller, il pouvait lui, rester lĂ , partir, revenir dans cent ans, dans mille ans, la chaleur contenue dans ces grains de sable l'attendrait, fidĂšle et indiffĂ©rente Ă la fois.»

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L'Archipel du docteur Thomas
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LiteratureChapitre 1
Bien calĂ© dans le fauteuil, dans lâaccueillante maison de ses meilleurs amis dâenfance, un verre de scotch posĂ© sur la table Ă cĂŽtĂ© de lâaccoudoir, François soupira dâaise. Le radiateur du salon ronronnait, distribuant gĂ©nĂ©reusement sa chaleur dans la piĂšce. On avait ouvert grand les portes pour accueillir la visite. Son manteau de drap trempĂ© par le poudrin pendait au-dessus du radiateur de lâentrĂ©e et, Ă mĂȘme la fonte brĂ»lante, la maĂźtresse de maison avait Ă©talĂ© ses gants et son foulard. Ses bottes, quâon avait posĂ©es sur le paillasson juste Ă cĂŽtĂ©, dĂ©gageraient une dĂ©licieuse chaleur au moment oĂč il les enfileraient pour faire de nouveau face Ă la tempĂȘte.
DĂ©chargĂ© de ce pesant accoutrement, un bien-ĂȘtre profond sâinstallait progressivement en lui, qui devait tout autant Ă la proximitĂ© de ses amis quâau confort de la maison.
â Six mois, cette fois-ci.
â Oui, câest bien trop long, rĂ©pondit-il en prenant une gorgĂ©e de scotch.
VoilĂ six mois que François nâĂ©tait pas revenu dans ses Ăźles, un record peu honorable Ă ses yeux. Force lui Ă©tait dâadmettre que, depuis quelques annĂ©es, il trouvait de plus en plus difficile de «sâĂ©chapper» â câĂ©tait, selon lui, le mot qui convenait â pour revenir ici, Ă Saint-Pierre et Miquelon, archipel de son enfance.
Une carriĂšre, quâil avait rĂ©ussie au-delĂ de ses espoirs de jeunesse, occupait toute sa vie. Loisirs, moments de repos, pensĂ©es mĂȘme, avaient rendu les armes depuis quâil sâĂ©tait tout entier soumis Ă lâimpĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de produire toujours plus, dâentreprendre sans cesse. Il tirait certes de son succĂšs une fiertĂ© sans bornes. Pourtant, il suffisait que son esprit se porte un instant vers ses Ăźles, quâil consulte briĂšvement sa montre, calcule lâheure Ă Saint-Pierre, imagine sa mĂšre sur le chemin de la poste â il est onze heures du matin, elle sâest arrĂȘtĂ©e au coin dâune rue pour une partie de blague avec une amie â, pour quâil sente lâodeur de marĂ©e, de varech et de vase qui monte du barachois. Il Ă©tait alors foudroyĂ© de lâenvie de se transporter dans lâarchipel, lĂ oĂč tout semblait si simple, si paisible, si facile.
Ainsi touchait-il rĂ©guliĂšrement du doigt lâabsence. François nâavait jamais pu sâhabituer aux milliers de kilomĂštres qui le sĂ©paraient des siens, jamais acceptĂ© quâil ne puisse, sur un coup de tĂȘte, se retrouver parmi eux. Il nây avait pour lui quâune seule maniĂšre de remĂ©dier Ă cette situation, traverser lâAtlantique le plus souvent possible; malheureusement, par une de ces ironies de la vie, au moment mĂȘme oĂč le succĂšs lui offrait les moyens de voyager Ă sa guise, le temps lui faisait dĂ©faut.
Il sentait pourtant que, plus ses traversĂ©es de lâAtlantique sâespaçaient, plus elles devenaient vitales Ă ce quâil y avait dâauthentique en lui. Quelque part dans cet archipel de brumes rĂ©sidait une parcelle de sa personnalitĂ© quâil devait protĂ©ger Ă tout prix. Il nâĂ©tait pas fervent dâintrospection, mais, sans lâavoir vraiment formulĂ©, il devinait que, sans le soin jaloux quâil portait Ă sa provenance, il perdrait la profondeur et la fraĂźcheur de ce regard qui lui assurait rĂ©ussite et fortune et sombrerait dans la mĂ©diocritĂ©.
Ă Paris, dans son cabinet dâarchitecte, on ne disait mot â personne nâaurait osĂ© â au sujet de ses voyages, toujours arrĂȘtĂ©s de maniĂšre spontanĂ©e et qui contrariaient bien des plans. Ses collĂšgues voyaient lĂ des dĂ©placements futiles, fruits de sautes dâhumeur auxquelles ils se sentaient Ă©trangers. AprĂšs tout, que pouvait-on demander de plus quand on avait atteint le sommet de la gloire Ă Paris? Et, surtout, que pouvait-on aller chercher Ă lâautre bout du monde, dans cet endroit perdu oĂč quelques pauvres maisons de pĂȘcheurs en bois sâagglutinaient autour dâaffreux bĂątiments gouvernementaux?
Si ses collĂšgues avaient regardĂ© de plus prĂšs, ils auraient constatĂ© que «ce trou» â comme lâavait une fois baptisĂ© un associĂ© qui le croyait trop loin pour entendre â Ă©tait la source mĂȘme de son inspiration et de sa crĂ©ativitĂ©.
François arrĂȘta le cours de ses pensĂ©es et jeta un regard plein dâaffection sur le couple assis en face de lui. LâamitiĂ© qui les unissait tous les trois Ă©tait un superbe exemple des prĂ©cieuses ressources de lâarchipel auxquelles il venait rĂ©guliĂšrement puiser. Ce lien, dâune force peu commune, avait survĂ©cu Ă des dizaines dâannĂ©es de sĂ©paration et de changements. Peu importait la durĂ©e de lâabsence, les trois se retrouvaient chaque fois comme sâils sâĂ©taient quittĂ©s la veille et reprenaient leur conversation comme sâils lâavaient interrompue quelques minutes seulement.
Signe dâune amitiĂ© sereine, ses amis ne lui enviaient ni sa notoriĂ©tĂ© ni ses relations de la haute sociĂ©tĂ© française, dont les noms apparaissaient parfois, associĂ©s au sien, dans les magazines qui arrivaient â avec plusieurs semaines de retard â jusque dans lâarchipel. Comme tout le monde, ses amis Ă©taient fiers de le voir sur les pages glacĂ©es de Paris-Match, mais ils sâinquiĂ©taient trĂšs vite sâil avait «mauvaise mine», ou «lâair fatigué». «Tiens, il me semble quâil a encore maigri», commentaient-ils parfois, et ce bulletin de santĂ© pesait plus lourd Ă leurs yeux que la poignĂ©e de main de untel ou lâaccolade du sĂ©nateur.
En retour, François sâintĂ©ressait Ă leur vie, Ă leur mĂ©tier, aux Ă©vĂ©nements qui marquaient lâĂźle; il suivait la politique locale, prenait part quand il le pouvait Ă lâouverture de la chasse au chevreuil ou au lapin, prĂ©servant ainsi un lien tĂ©nu, mais essentiel, entre ses racines et une vie quâil continuait Ă qualifier de «nouvelle», mĂȘme aprĂšs vingt ans. Ces retours Ă©taient lâancrage dâune existence rĂ©ussie dans la capitale quâil refusait encore de considĂ©rer chez lui.
Les trois amis se connaissaient depuis lâenfance. Ils avaient frĂ©quentĂ© la mĂȘme Ă©cole, eu les mĂȘmes instituteurs et passĂ© leur brevet la mĂȘme annĂ©e. Ă ce moment-lĂ , ils avaient pris des chemins bien diffĂ©rents: ses amis avaient choisi de vivre ici, dans lâarchipel et lui, en France. Son ambition dĂ©vorante ne lui avait pas laissĂ© dâautre option.
Ă Saint-Pierre et Miquelon, les jeunes ont, trĂšs tĂŽt, Ă prendre une dĂ©cision qui les engage pour le reste de leur vie: rester ou partir. Pour sa gĂ©nĂ©ration, aprĂšs le brevet, il fallait dĂ©cider soit dâarrĂȘter ses Ă©tudes et de rester Ă Saint-Pierre, ou de les continuer en France â en MĂ©tropole disait-on â lĂ oĂč les espoirs dâun adolescent pouvaient trouver Ă se rĂ©aliser.
Il Ă©tait, curieusement, plus facile de quitter Saint-Pierre et Miquelon pour le Canada ou mĂȘme les Ătats-Unis. MalgrĂ© lâobstacle de la langue, on ne sây sentait pas trop dĂ©paysĂ©. Parce que câĂ©tait plus proche, souvent on connaissait du monde. Et on avait plusieurs choses en commun avec nos voisins: les mĂȘmes rigueurs de lâhiver qui obligeaient Ă construire de la mĂȘme maniĂšre et Ă sâacheter des chasse-neige, le hockey, les grosses voitures, les catalogues des grands magasins â Sears, Eatonâs, Montgomery Ward â dans lesquels on commandait tout, des dĂ©barbouillettes aux draps Permapress, en passant par les meubles et les chaussures. Bref, les Saint-Pierrais partageaient le quotidien et la mĂ©tĂ©o avec cet Ă©norme continent. Ă Saint-Pierre et Miquelon, lâair sentait lâiode et le vent Ă©tait tout aussi sauvage quâĂ Terre-Neuve ou en Nouvelle-Ăcosse et les nuages dâhiver annonçaient le mĂȘme poudrin que celui qui sâĂ©tait abattu sur MontrĂ©al ou QuĂ©bec.
Sâen aller oĂč que ce soit en AmĂ©rique du Nord, câĂ©tait en quelque sorte naviguer au petit cabotage. Beaucoup de jeunes de lâarchipel avaient dĂ©jĂ eu lâoccasion de se rendre au Canada: Ă Sydney pour voir le mĂ©decin ou Ă Terre-Neuve pour la pĂȘche aux truites ou la chasse. Par contre, ceux qui avaient mis le pied en France pouvaient se compter sur les doigts de la main. Partir pour la France, câĂ©tait du long cours.
François avait pris sa dĂ©cision trĂšs longtemps avant son brevet, et elle Ă©tait sans appel. Tout petit, il avait su ce quâil allait faire: construire. Il se souvenait, avec exactitude, du jour oĂč il avait arrĂȘtĂ© son choix. Il devait avoir six ans. En face de chez lui, on venait dâabattre une vieille maison et on entamait, en ce printemps prĂ©coce, une nouvelle construction. Il en avait vĂ©cu toutes les Ă©tapes comme une prodigieuse aventure. Lâenfant curieux avait Ă©piĂ© les magiciens qui avaient fait apparaĂźtre les fondations dâabord, puis toute la maison, lĂ oĂč, quelques mois plus tĂŽt, il nây avait quâun petit lopin de terre et de cailloux.
Chaque matin, au premier coup de marteau des ouvriers, il sâĂ©tait levĂ© et avait couru sâinstaller Ă la fenĂȘtre du salon, dâoĂč on avait de la peine Ă lâarracher pour le faire dĂ©jeuner et le forcer Ă prendre le chemin de lâĂ©cole. Ă lâarrivĂ©e des grandes vacances, cette annĂ©e-lĂ , il sâĂ©tait consacrĂ© tout entier Ă cette passion dĂ©vorante. Sa mĂšre en avait Ă©tĂ© bien soulagĂ©e, la fascination peu commune de son petit dernier lui laissant les coudĂ©es franches pour les multiples travaux qui occupaient sa journĂ©e de mĂšre veuve, seule au foyer.
François vĂ©cut donc, Ă la fenĂȘtre, la prĂ©paration du coffrage, la rĂ©alisation de la dalle et des fondations de bĂ©ton, prĂ©texte Ă un grand Ă©vĂ©nement communautaire au cours duquel tous les forts-Ă -bras des environs venaient donner un coup de main pour couler. Ses oreilles rĂ©sonnaient encore du bruit grinçant des pelles tournant et retournant le ciment avec le sable sur un carrĂ© de bois construit Ă cet effet, du bruit de lâeau qui y Ă©tait ajoutĂ©e en un savant dosage, puis du ciment gris tombant, pelletĂ©e par pelletĂ©e, dans les coffrages. Il se souvenait du rythme envoĂ»tant, lent et Ă©nergique Ă la fois, de cette symphonie dans laquelle chaque travailleur semblait avoir sa propre partition.
Petit Ă petit, il assista Ă la lente Ă©mergence de la charpente, observa la pose des montants qui laissaient deviner, il le comprit intuitivement, lâemplacement des murs intĂ©rieurs «comme ici», pensa-t-il, en comparant les murs du salon chez lui avec la charpente dâen face. Quâil Ă©tait amusant de deviner la disposition des diffĂ©rentes piĂšces, de les imaginer meublĂ©es, habitĂ©es, la place oĂč sâĂ©lĂšverait lâescalier, de voir monter la cheminĂ©e de briques depuis la cave jusquâau grenier et enfin dâassister, Ă©merveillĂ©, Ă la pose des murs extĂ©rieurs et du toit.
Un jour, il vit un des hommes clouer un petit sapin sur le faĂźte du toit.
â Quâest-ce quâil fait, le monsieur? demanda-t-il Ă sa mĂšre.
â Quand une nouvelle maison est recouverte et Ă lâabri du mauvais temps, on cloue un petit arbre au-dessus de la porte. Comme ça, tous ceux qui ont donnĂ© un coup de main savent quâils sont invitĂ©s Ă prendre un coup, rĂ©pondit sa mĂšre.
En effet, peu de temps aprĂšs, un vendredi soir, il vit arriver les grands quinze-cĂŽtes qui avaient aidĂ© Ă couler et Ă monter la charpente. Ils grimpĂšrent tant bien que mal Ă lâĂ©chelle de fortune collĂ©e le long du mur extĂ©rieur, afin dâatteindre le cadre de la porte dâentrĂ©e. Pendant quelques heures, il entendit leurs rires rĂ©sonner dans la maison encore vide. BientĂŽt, se dit-il, il y aura les fĂȘtes, les baptĂȘmes, les communions et la maison vivra. Quelle magie.
Une fois lâextĂ©rieur terminĂ© â on approchait de lâautomne â, il ne restait plus grand-chose Ă voir, si ce nâest la pose du bardeau sur les murs extĂ©rieurs et du feutre sur le toit, deux tĂąches laborieuses exigeant une grande prĂ©cision et qui le fascinĂšrent Ă un point tel que, un soir, alors que sa mĂšre, pour faire son feu, lâavait envoyĂ© chercher quelques morceaux de bardeau jetĂ©s Ă terre, il Ă©tait restĂ© piquĂ© debout devant un mur partiellement fini, observant de prĂšs comment les plaques de bois Ă©taient juxtaposĂ©es puis clouĂ©es Ă lâendroit le plus mince, de façon Ă produire une surface uniforme. Il avait observĂ© longuement la derniĂšre rangĂ©e de bardeaux, puis il sâĂ©tait enhardi, avait caressĂ© le bois, sâĂ©tait penchĂ© pour observer leur alignement. Il reconnut tout de suite le principe qui permettait Ă des maisons comme la sienne dâĂȘtre Ă lâabri de lâeau, du vent, de la neige. En fait, ce jour-lĂ , il eut le sentiment de repasser tout simplement des leçons depuis longtemps apprises â sensation qui reviendrait souvent durant ses longues annĂ©es dâĂ©tudes â, confirmation, sâil en fallait, que ce mĂ©tier lâavait choisi et non lâinverse.
Une fois la construction terminĂ©e, il annonça que, lui aussi, quand il serait grand, il construirait des maisons. Personne nây trouva Ă redire: le mĂ©tier de charpentier Ă©tait honorable et payait bien. On lui fournit alors des morceaux de bois et, cette annĂ©e-lĂ , Ă NoĂ«l, ses frĂšres lui offrirent des outils Ă sa taille. On sâhabitua Ă le voir, dans la cave, en train de scier et de clouer.
Ă lâĂ©cole, quelques annĂ©es plus tard, il dĂ©couvrit dans les livres que, si Ă Saint-Pierre et Ă Miquelon on bĂątissait Ă la maniĂšre traditionnelle â sans plans et selon des coutumes transmises de pĂšre en fils â, ailleurs des gens se chargeaient dâimaginer les bĂątiments, les dessinaient, produisaient des instructions dĂ©taillĂ©es de toute la construction et laissaient le travail proprement dit Ă divers corps de mĂ©tier.
Ce jour-lĂ , presque dix ans aprĂšs avoir annoncĂ© quâil construirait des maisons, il prĂ©cisa sa pensĂ©e: il serait architecte. Sa famille resta mĂ©dusĂ©e. Architecte? On nâavait jamais vu ça Ă Saint-Pierre. Les sourcils de sa mĂšre se froncĂšrent dâinquiĂ©tude:
â Architecte? Ăa doit coĂ»ter cher, comme Ă©tudes? OĂč est-ce quâon va trouver les sous?
Excellent Ă©lĂšve, premier de classe â il nây avait guĂšre que lâorthographe et la dictĂ©e pour lui poser problĂšme â, «il avait tout pour rĂ©ussir », selon lâexpression consacrĂ©e. Câest donc tout naturellement que le directeur dâĂ©cole, en lui remettant le prix du Gouverneur et celui du Conseil gĂ©nĂ©ral, lui suggĂ©ra de demander une bourse pour faire des Ă©tudes en France.
Trois ans plus tard, boursier de la colonie, il quittait ses Ăźles Ă la poursuite de son rĂȘve. Ils Ă©taient nombreux ce jour dâautomne Ă sâexiler: mĂ©decin, banquier, avocat ou chercheur en devenir.
Dâautres â comme ses amis en face de lui dans le salon â Ă©taient restĂ©s dans lâarchipel. Certains convoitaient «une place dans lâadministration » ou dans lâenseignement, ou choisissaient la pĂȘche ou la direction dâune entreprise familiale. Certains partiraient bientĂŽt pour Saint-Maryâs, Halifax, St-Bondâs, ou Saint-Jean de Terre-Neuve, afin dâapprendre lâanglais avant de revenir brasser des affaires Ă Saint-Pierre.
Ă lâĂ©poque, François avait amĂšrement regrettĂ© que ses amis ne sâembarquent pas avec lui dans lâaventure mĂ©tropolitaine. Sur le quai ce matin-lĂ , juste Ă cĂŽtĂ© dâeux, il sâĂ©tait senti trĂšs loin, dĂ©jĂ . Il aurait voulu leur crier quâils se trompaient, que lâambition leur manquait et que lâavenir les attendait tous les trois en France. Il avait pourtant compris que ses amis Ă©taient heureux de leur dĂ©cision, ce qui lâavait blessĂ© sur le coup. Au fil des jours, puis des mois, ces sentiments Ă©goĂŻstes lâavaient laissĂ©, au point que, depuis quelque temps, il se demandait mĂȘme si ses amis nâavaient pas choisi la meilleure part.
LâamitiĂ©, quant Ă elle, Ă©tait demeurĂ©e au rendez-vous. Ă chaque retour, aprĂšs avoir dĂ©posĂ© ses bagages chez sa mĂšre â elle vivait seule depuis que ses frĂšres sâĂ©taient mis en mĂ©nage â, pris une tasse de thĂ© avec elle et Ă©coutĂ© les derniers potins de Saint-Pierre, il filait chez ses amis. Il retrouvait sa place au salon, toujours la mĂȘme, et câĂ©tait comme si le temps sâĂ©tait arrĂȘtĂ©.
â Câest du bien mauvais temps, commenta son amie en fermant les tentures du salon.
Il aurait voulu lui dire de ne pas tirer les rideaux, lui expliquer quâil aimait ĂȘtre au chaud alors que dehors les Ă©lĂ©ments se dĂ©chaĂźnaient, admirer, Ă travers le fin voilage des fenĂȘtres, lâincomparable spectacle de la tempĂȘte, les volutes de poudrin sâĂ©lançant dans la lueur jaunĂątre des lampadaires, entendre le crissement de la neige sous les pas de rares passants attardĂ©s, sentir la vibration des carreaux secouĂ©s par une bourrasque plus forte que les autres, mais il nâosa rien dire.
Il comprenait que ses amis veuillent sâisoler des Ă©lĂ©ments, se dĂ©tacher dâun hiver interminable. «Facile pour moi dâaimer la tempĂȘte, pensa-t-il, dans quelques semaines le soleil sera de retour Ă Paris.» Ici, câĂ©tait autre chose: les mois de froid, de vent, et les coups de tabac qui lui plaisaient tant nâĂ©taient, pour les habitants, que corvĂ©es de dĂ©blayage de la neige â une neige si abondante quâil fallait parfois creuser des tunnels pour dĂ©gager les portes â, factures de mazout et dâĂ©lectricitĂ© Ă dĂ©fier lâentendement, et manque de soleil tel quâil nâĂ©tait pas rare de voir quelques personnes sombrer dans la dĂ©prime la plus totale. «EnvisagĂ©e sous cet angle», selon lâexpression favorite dâun de ses vieux oncles, sa demande aurait paru incongrue et peut-ĂȘtre mĂȘme insultante.
Ces doubles rideaux tirĂ©s par-dessus le voilage et qui empĂȘchaient de voir la piĂšce du dehors lui dĂ©plaisaient pourtant. Ils lui rappelaient les rideaux de fer des appartements parisiens et les volets de bois de la campagne française, qui transformaient quartier ou village en zone dĂ©sertique et hantĂ©e. Ce soir, ils le privaient du spectaculaire contraste entre la tempĂȘte extĂ©rieure et la chaleur de la maison, de la jubilation de lâobservateur, confortablement installĂ© dans son fauteuil, qui sait quâun simple chĂąssis le sĂ©pare de la morsure du froid et du souffle mortel du poudrin.
Il se souvenait, il y avait des annĂ©es de cela â Ă lâĂ©poque oĂč il se mĂ©nageait encore des moments dâinsouciance â, avoir passĂ© quelques jours dans ce que sa tante appelait «la France profonde». Il avait dĂ» acheter une pile Ă©lectrique pour se diriger la nuit dans le petit village sans lumiĂšres, alors que tous les foyers avaient disparu derriĂšre leurs volets, tels des repaires de termites. Il en avait ressenti un profond malaise, comme si horreurs intimes et drames familiaux se cachaient derriĂšre ces remparts de bois et de ferraille, dans cette noirceur créée par lâhomme. Ses Ă©difices Ă lui ne comportaient ni volets ni rideaux de fer, ce quâon lui reprochait souvent. Il se doutait bien, et feignait de lâignorer, que de nombreux clients en rajoutaient une fois la construction terminĂ©e....
Table of contents
- Couverture avant
- Page de garde
- Du mĂȘme auteur
- Page titre
- Crédits
- Dédicace
- Remerciements
- Prologue
- Chapitre 1
- Chapitre 2
- Chapitre 3
- Chapitre 4
- Chapitre 5
- Miquelon, 10 février 1913
- Miquelon, Mars 1915
- Les graviers
- Partir
- Partir (fin)
- Fin
- Couverture arriĂšre
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