Acadie des origines
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Acadie des origines

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L'Acadie, depuis ses débuts, a fasciné explorateurs, colonisateurs, voyageurs, historiens et écrivains. Ceci s'avÚre particuliÚrement vrai pour l'Acadie qui précÚde le « Grand Dérangement ». Cette Acadie souvent mythique et mythifiée s'est trouvée figurée sous des formes diverses dans le discours littéraire et historiographique.L'Acadie des origines explore les différentes manifestations de ce mythe aussi bien dans l'imaginaire que dans la réalité, des textes fondateurs aux représentations contemporaines. Les spécialistes explorent ici une variété de facettes de ce mythe à la vie longue, notamment la cartographie, la construction discursive, les pratiques linguistiques et socioculturelles et les études littéraires.

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Information

Year
2014
eBook ISBN
9782894238783

LA NOMINATION DU FRANÇAIS EN ACADIE :

PARCOURS ET ENJEUX75
Annette Boudreau
Université de Moncton
La nomination d’un Ă©tat de langue [
] va de pair avec l’indication
de sa fonction sociale, voire de sa place sociale [
].
La nomination d’une langue est un mode d’intervention dans les affaires
humaines, son objet est de donner corps à une langue en l’instituant,
de se servir non pas seulement d’elle mais de son nom, ou de ses noms,
pour toucher ceux qui s’y reconnaissent tout aussi bien
que ceux à qui elle est étrangÚre.
(Tabouret-Keller, 1997 : 6)
En Acadie, les locuteurs du français vivent dans un contexte de diversitĂ© linguistique ; deux langues reconnues officiellement sur le plan national, le français et l’anglais, y cĂŽtoient plusieurs variĂ©tĂ©s de français. La langue française constitue le fondement mĂȘme sur lequel s’est construite la sociĂ©tĂ© acadienne depuis le dĂ©but de la colonisation au 17e siĂšcle et plus encore depuis la fin du 19e siĂšcle, oĂč la langue française et la foi catholique ont constituĂ© les piliers de la « nation » acadienne. « En conservant la foi, nous conserverons Ă©galement la langue française, dans laquelle nous avons appris Ă  prier » (Convention nationale de 1881). Aujourd’hui, le français, sans la religion, constitue le moyen par lequel la sociĂ©tĂ© acadienne tend Ă  se lĂ©gitimer ; et il s’impose comme le rĂ©fĂ©rent central de l’identitĂ© acadienne. Cependant, et c’est ce dont il sera question dans le texte, les francophones dĂ©signent leur langue de diverses façons et chaque dĂ©nomination, loin d’ĂȘtre neutre et sans importance, est porteuse de significations sociales non nĂ©gligeables, car « nommer, c’est faire exister, c’est construire, c’est instituer socialement ; nommer, c’est dominer, c’est catĂ©goriser76 ».
Dire : « je parle français » ou « je parle acadien » ne relĂšve pas du mĂȘme mode de reprĂ©sentation. Dans le premier cas, le locuteur se situe dans la sphĂšre francophone, signifiant son appartenance Ă  la francophonie internationale ; dans le deuxiĂšme cas, il se situe dans la mĂȘme sphĂšre, mais il dĂ©limite son espace et prend acte d’une existence particuliĂšre, tant sur le plan linguistique que sur le plan social77.
Ainsi, dire : « je parle chiac », « je parle acadien » ou « je parle acadjonne », c’est inscrire sa subjectivitĂ© dans le discours et remettre en question les tendances homogĂ©nĂ©isantes du français et l’hĂ©gĂ©monie d’une langue construite sur le modĂšle de la langue unique, la mĂȘme pour tous. Dire : « on parle acadien », « on parle chiac » ou « on parle acadjonne », c’est Ă©largir sa subjectivitĂ© Ă  un ensemble social, c’est se distinguer sur le plan linguistique sans pour autant se dĂ©partir de son affiliation francophone. Plus globalement, se nommer ou nommer sa langue peut indiquer une volontĂ© de se situer Ă  l’égard d’autres « lieux francophones », et plus particuliĂšrement le QuĂ©bec et la France, tous deux prĂ©sents dans l’imaginaire des Acadiens, le premier, voisin immĂ©diat avec lequel il est important de marquer une diffĂ©rence pour indiquer une spĂ©cificitĂ© francophone Ă  l’intĂ©rieur du Canada78, la seconde, parce qu’elle incarne l’idĂ©al du français « bien parlĂ© » pour l’immense majoritĂ© des francophones de l’Acadie.
À partir de ces prĂ©misses, nous tenterons de montrer ce que recouvre l’appellation de trois variĂ©tĂ©s de parlers acadiens, soit l’acadien79, l’acadjonne et le chiac80. Partant de l’époque actuelle, nous verrons que les deux premiers tirent leur lĂ©gitimitĂ© des traits français hĂ©ritĂ©s des premiers colons Ă©tablis en Acadie Ă  partir de 1604 – de l’Acadie des origines – et que le dernier est plutĂŽt rattachĂ© Ă  l’époque contemporaine, qu’il Ă©merge Ă  l’écrit81 dans les annĂ©es 1960 pendant les Ă©vĂ©nements politiques et sociaux qui ont marquĂ© l’Acadie de l’époque82.
MĂȘme s’il en sera question, l’objet du texte n’est pas tant d’analyser les formes distinctes de ces variĂ©tĂ©s que de montrer les liens entre les traits de ces variĂ©tĂ©s et la nomination de ces langues, et surtout d’examiner les reprĂ©sentations qui en dĂ©coulent. Nous chercherons Ă  savoir qui nomme, pourquoi on nomme et, surtout, quels sont les enjeux sociaux dĂ©coulant de ces nominations, tant pour les locuteurs qui en font usage que pour les locuteurs de l’extĂ©rieur qui peuvent s’en servir comme Ă©lĂ©ments dĂ©finitoires du groupe auquel elles renvoient. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de faire un bref retour sur les origines du français parlĂ© en Acadie.
Brùve histoire de l’origine du français en Acadie
À travers une Ă©tude approfondie du lexique, Claude Poirier affirme que les premiers colons français qui arrivĂšrent en Nouvelle-France (en Acadie en 1604 et au QuĂ©bec en 1608) parlaient dĂ©jĂ  le français83. Provenant surtout du centre-ouest de la France (Poitou et Saintonge), les Acadiens parlaient la variĂ©tĂ© de français84 des rĂ©gions dont ils Ă©taient issus. Massignon avance, tout comme Poirier, qu’avant la DĂ©portation, la langue acadienne Ă©tait caractĂ©risĂ©e par une relative uniformitĂ©, liĂ©e au nombre limitĂ© de familles installĂ©es en Acadie85. Selon cette derniĂšre, la diversification actuelle s’explique par les mouvements de population qui eurent lieu aprĂšs la DĂ©portation86. Cependant, Flikeid estime que la langue parlĂ©e en Acadie Ă©tait dĂ©jĂ  marquĂ©e par l’uniformitĂ© et la diversitĂ© au moment mĂȘme de la DĂ©portation87 et cela, en raison de « l’essaimage des Ă©tablissements dĂšs 1670 dans le but d’exploiter de nouveaux terrains favorables Ă  la technique particuliĂšre d’agriculture adoptĂ©e (exploitation des marais) et par le fait que ces groupements se faisaient par unitĂ©s familiales88 ». Quoi qu’il en soit, nous savons aujourd’hui que des traits linguistiques propres au français parlĂ© en Acadie se sont maintenus Ă  travers les siĂšcles. En effet, l’isolement des colonies acadiennes aprĂšs la DĂ©portation, le peu d’accĂšs Ă  l’éducation en français jusqu’au dĂ©but du 20e siĂšcle, le peu d’exposition au français « normatif » et, surtout, la cohĂ©sion sociale construite autour du vernaculaire sont quelques facteurs qui expliquent ce maintien.
Le français appelé français acadien
Tout d’abord, rappelons qu’il est difficile de tracer des frontiĂšres entre les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s de langues, que celles-ci sont floues et poreuses et que les caractĂ©ristiques d’une variĂ©tĂ© ne sont pas exclusives Ă  cette seule variĂ©tĂ©. Cependant, pour la clartĂ© de l’exposĂ©, un certain classement s’impose et nous prĂ©sentons les traits les plus couramment dĂ©crits des variĂ©tĂ©s traitĂ©es dans ce texte.
Le français acadien parlé dans le nord-est et le sud-est du Nouveau-Brunswick surtout est marqué par le maintien, à des degrés divers, de traits dits archaïques89 qui dateraient du début de la colonisation90.
Depuis l’époque de la Renaissance acadienne, que les historiens situent autour de la fin du 19e siĂšcle (Clarke, 1980 ; Couturier, 1996 ; Daigle, 1993 ; ThĂ©riault, 199391), plusieurs lettrĂ©s ont voulu montrer les forts liens de parentĂ© existant entre le français parlĂ© en Acadie et celui parlĂ© en France Ă  l’époque de la colonisation et mĂȘme avant. DĂšs la premiĂšre convention nationale en 1881, Pierre-Amand Landry, dans son discours d’ouverture, affirme :
[N]os gloires sont d’avoir fidĂšlement conservĂ© la foi de nos aĂŻeux et d’ĂȘtre restĂ©s fidĂšles, en grandissant, Ă  leurs traditions et Ă  leur langue, cette belle langue des Jean Racine et des Pierre Corneille, des FĂ©nelon et des Bossuet, que n’a pu dĂ©truire ou nous enlever que dis-je? qu’a pu Ă  peine affaiblir un tant soit peu le contact incessant d’un idiome qui aurait dĂ» cent fois nous rayer de la liste des Français par mƓurs et coutumes92.
En 1886, Pascal Poirier, alors sĂ©nateur, caractĂ©rise le français parlĂ© en Acadie de « français “pur” qui provient d’une des branches les plus fĂ©condes et les mieux conservĂ©es de la langue d’oĂŻl93 » ; en 1915, il affirme : « la langue que nous parlons est celle-lĂ  mĂȘme que nos pĂšres ont apportĂ©e de France lorsqu’ils sont venus, dans la premiĂšre moitiĂ© du 17e siĂšcle, s’établir Ă  Port-Royal94 ». Il ajoute en 1926 qu’il est important qu’un enfant acadien ne rougisse pas de sa langue, parce que « rougir de sa langue maternelle, c’est un peu rougir de la France95 ». Poirier s’est d’ailleurs mis « rageusement » Ă  rĂ©pertorier les expressions et les traits typiques des Acadiens dans ce qui est devenu le Glossaire Pascal Poirier, Ă©ditĂ© par GĂ©rin96. En 1912, James Geddes, discourant sur le parler acadien de Carleton en GaspĂ©sie, abonde dans son sens : « [C]e langage qui semble si dur et si grossier Ă  nos oreilles modernes, n’est autre que notre langue nationale des quinziĂšme et seiziĂšme siĂšcles, telle du reste qu’on la retrouve dans les meilleurs Ă©crivains de ces Ă©poques97 ». Plus prĂšs de nous, Antonine Maillet, entretenant le mythe, avance encore que le français que parlent les Acadiens tire ses sources de celui que parlait Rabelais :
La langue avait pour nous quelque chose d’innĂ© et quelque chose qui relevait d’un vieil hĂ©ritage – c’est-Ă -dire d’une vieille langue qui n’avait pas « cours sur le marchĂ© courant ». Conclusion : je me sentais au dĂ©part handicapĂ©e parce que je ne parlais pas bien (ce que je croyais bien) comme les Fran...

Table of contents

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Crédits
  4. Introduction
  5. L’Acadie : un toponyme à usages multiples
  6. RhĂ©toriques et rĂȘverie des origines
  7. Mémoire des origines et aventures maritimes
  8. L’Acadie dans la tĂȘte
  9. La nomination du français en Acadie
  10. Introduction, création et variations d'un mythe fondateur acadien, Subercase
  11. De Lionel Groulx Ă  France Daigle
  12. Littérature et histoire dans L'Acadie perdue
  13. La poésie des origines dans Nous, l'étranger de Serge Patrice Thibodeau
  14. Exil et exode
  15. Bibliographie
  16. Table des matiĂšres
  17. 4e de couverture

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