Produire et reproduire la francophonie en la nommant
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Produire et reproduire la francophonie en la nommant

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Produire et reproduire la francophonie en la nommant

About this book

« Être francophone, qu'est-ce que cela signifie? » Ce terme n'est pas soumis à un cadre de référence précis; il transcende les frontières nationales en véhiculant un sentiment d'attachement et une solidarité interétatiques. Pourtant, la francophonie est bel et bien à l'origine d'une certaine activité dans le contexte national. Le questionnement sur soi et sur les liens qui nous rattachent à cette nébuleuse qu'est la francophonie perdure au sein de la population et des institutions et associations de l'État.Considérant qu'aucun cadre, politique ou social, n'est capable d'orienter ce questionnement, dix-neuf spécialistes de disciplines diverses envisagent la francophonie sous une forme moins ambitieuse, en privilégiant une approche relationnelle. Selon eux, la francophonie se réincarnerait dans les processus sociaux, politiques et institutionnels sans pour autant être une transposition de balises officielles établies par l'État. Il importe donc de miser sur l'aspect social de la définition en engageant, par rapport aux signes de la francophonie, un dialogue critique sur les circonstances de leur apparition, les moments de leur énonciation, les péripéties de leur réception et les imprévus de leur appropriation. Les articles ici réunis aspirent ainsi à comprendre la façon dont les définitions qui s'opèrent au sein des interactions construisent la réalité.

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Deuxième axe

Représentativité des définitions
et des énoncés de certaines politiques
ou productions institutionnelles
de la francophonie

Vivre la francophonie en Corse :

reproduction et transformation(s) dans un contexte d’élaboration d’une langue minorisée90
Alexandra Jaffe
Professeur de Linguistique et d’Anthropologie, California State University, Long Beach
Introduction
Ce chapitre interroge les processus de reproduction et de transformation en matière d’idéologies linguistiques à travers une lecture des évolutions dans la pratique et la politique linguistiques corses. L’analyse se développe à partir de deux catégories de données : 1) des motions et des débats relatifs à la langue corse à l’Assemblée Régionale de la Corse depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui ; 2) des pratiques éducatives dans les écoles bilingues corses depuis 2000.
L’analyse suivante détaille les influences des idéologies qui soutiennent la notion de la francophonie sur l’aménagement linguistique en Corse depuis les années 80 à travers une lecture de trois types de données : 1) les documents officiels de l’Assemblée Régionale de la Corse et de l’Académie de Corse ; 2) ma connaissance ethnographique des pratiques linguistiques et des représentations linguistiques depuis 1988 ; et 3) la politique et pratique de l’enseignement bilingue, que j’étudie depuis 2000. D’une part, il est clair que la francophonie comme « communauté imaginaire » et comme communauté de pratique91 exerce une influence considérable sur les pratiques et les idéologies linguistiques dans ces deux domaines, car l’image d’une langue corse légitime se construit en se référant au modèle du français. En même temps, le processus dynamique identitaire implique une distanciation ou différenciation de la corsophonie et de la francophonie et donne lieu à des formes plus ou moins radicales de résistance idéologique.
Parmi les formes plus radicales figurent l’idée de la « polynomie », qui définit une langue en termes de reconnaissance sociale de l’unité dans la diversité (voir plus loin), et un imaginaire linguistique dans lequel la langue est un lieu de rencontres et d’échanges au lieu d’un symbole unitaire d’une communauté close. Ces idées, élaborées par rapport à une nouvelle identité corsophone, ont la possibilité de transformer la manière dont on conçoit ce qu’appartenir à un monde francophone veut dire en Corse. Alors, pour vous donner un plan de ce qui va suivre, je vais commencer avec le concept d’idéologie linguistique en faisant un survol des phénomènes que cela recouvre. Je passerai ensuite aux trois catégories de résistance que j’ai élaborées, des catégories qui se distinguent dans la mesure dont elles rompent avec les idéologies dominantes. Ce modèle me servira de référence pour des réflexions sur les changements et les continuités dans la pratique linguistique et dans le discours métalinguistique en Corse depuis les années 80.
L’approche idéologique
Dans l’anthropologie linguistique américaine, il existe depuis environ 15 ans un courant d’analyse des « idéologies langagières » (Kroskrity, 2006 ; Woolard, 1992 ; Woolard et Schieffelin, 1994). D’une part, c’est une manière de prendre acte des caractéristiques systématiques des idées sur la langue. D’autre part, c’est un moyen de tracer les liens entre les actes linguistiques, les discours métalinguistiques et des structures et des processus culturels, sociaux et politiques en montrant le rôle joué par les idéologies linguistiques (Jaffe, 1999 ; Irvine et Gal, 2000).
Les idéologies linguistiques recouvrent plusieurs phénomènes, dont :
  1. des croyances, souvent inconscientes, concernant ce qui définit une langue comme langue (ses critères fondamentaux) ;
  2. des notions collectives sur le bon/mauvais usage, à l’oral ou à l’écrit, par rapport à des genres et des registres de discours particuliers à des cultures différentes ;
  3. des idées/convictions portant sur l’existence d’un lien entre des formes ou des usages linguistiques particuliers et des attributs sociaux, individuels ou collectifs, par exemple les idéologies qui définissent les critères linguistiques associés à la légitimité, l’autorité, l’authenticité ou la citoyenneté, ou bien à des traits de caractère tels que la générosité, l’honnêteté, etc. (Par rapport aux hiérarchies linguistiques établies sous 2) ci-dessus, les idéologies de ce genre feraient le lien entre le bon/mauvais usage et le bon/mauvais comportement.) ;
  4. des convictions — voire des certitudes — concernant le lien (culturel ou politique) entre langue et identité, touchant à tous les niveaux, de l’identité personnelle à la citoyenneté nationale ou supranationale.
Ces idéologies se manifestent dans les discours métalinguistiques et se reflètent dans des pratiques qui les prennent comme point de départ. D’un point de vue analytique, la nature des connexions entre des codes spécifiques et des identités socioculturelles dépend des conditions historiques et sociales particulières ; ces connexions ne sont donc pas « naturelles ». Néanmoins, l’expérience — la pratique répétitive — tend à « naturaliser » ces liens. Malgré le côté conservateur de ce processus d’« iconisation » (Irvine et Gal, 2000), il faut insister sur son dynamisme et donc étudier comment, dans des circonstances spécifiques, des idéologies linguistiques circulent dans une société, devenant soit hégémoniques, soit contestées ou modifiées. L’histoire de la question de la langue en Corse va nous montrer ces deux tendances. D’une part, on y verra l’emprise d’une idéologie langagière « dominante » qui propose un lien essentiel et fixe entre un code délimité et une identité collective/culturelle homogène. D’autre part, il y a débat, contestation et l’émergence de nouvelles manières de penser le lien langue/identité. Cela nous mène au deuxième concept de base : la résistance idéologique.
La résistance
Comme il y a plusieurs formes de résistance, il est pertinent de distinguer la gradation selon laquelle elles rompent avec des idéologies langagières dominantes. Je propose ici trois catégories de résistance : 1) une résistance de renversement ; 2) une résistance de séparation ; et 3) une résistance radicale (Jaffe, 1999).
Une résistance de renversement vise à bouleverser une hiérarchie linguistique et surtout à améliorer la position d’une langue (ou d’une variété de langues) minorisée ou stigmatisée vis-à-vis de la langue dominante. Dans le cas de la Corse et d’autres langues régionales, on peut considérer un grand nombre de mesures prises pour combattre la diglossie comme des manifestations d’une résistance de renversement. Elles comprennent à la fois ce qu’on peut regrouper sous la rubrique « corpus planning » : le développement d’une orthographe, des dictionnaires, des grammaires du corse ; l’élaboration d’un lexique « moderne » ; l’emploi du corse dans des genres écrits valorisés tels que le roman, l’essai, la poésie, etc. La planification du corpus a évidemment un côté lié à la planification du statut (« status planning ») dans le sens où toutes les formes d’écriture concernées confèrent à la langue un statut et du prestige. Il y a d’abord le statut de langue lui-même — dans le sens que la documentation du corse comme système linguistique cohérent avec des règles grammaticales est une façon de combattre l’étiquette de « patois » ou de « dialecte », mais aussi dans le sens où, étant revêtus d’une légitimité linguistique de langue « haute », ces genres d’écriture représentent des domaines desquels la langue minoritaire a été exclue dans une hiérarchie diglossique. Il en va de même pour d’autres mesures de « status planning », telle la mise en place des politiques linguistiques d’officialisation et d’institutionnalisation du corse. On peut donc remarquer que la résistance de renversement ne conteste en aucune manière les critères dominants de légitimité, mais essaie d’introduire la langue minorisée dans les domaines de pouvoir linguistique d’où elle a été exclue. Elle refaçonne la langue minorisée dans le moule dominant (voir Boyer, 1991 ; Jaffe, 1999).
Une résistance de séparation ne cherche pas à rendre la langue minorisée plus puissante sur le marché linguistique dominant, mais à sauvegarder la valeur de cette langue dans un marché alternatif. Une résistance de séparation met l’accent sur la différence entre la valeur de la langue minorisée et la langue dominante, et peut amener à une résistance aux mesures qui les rapprochent — y compris des actes de corpus planning ou de status planning. Une résistance de séparation est ambiguë par rapport à l’idéologie dominante. Elle peut être signe d’une certaine distance par rapport aux idées reçues sur les langues ou découler d’une adhérence complète à une perspective diglossique et à la hiérarchie qu’elle suppose.
Une résistance radicale remet en question non seulement la place de la langue minorisée dans la hiérarchie linguistique, mais aussi un ou plusieurs aspects des idéologies linguistiques dominantes. Retournons aux catégories d’idéologies linguistiques détaillées ci-dessus pour illustrer comment elles se manifestent plus spécifiquement et ce que serait une contre-idéologie.
Des croyances, souvent inconscientes, concernant ce qui définit une langue comme langue
L’idée qu’une langue est un système clos et formel serait une idéologie dominante à laquelle on pourrait opposer une contre-idéologie selon laquelle une langue est un ensemble de pratiques (donc un phénomène social).
Des notions collectives sur le bon/mauvais usage ou par rapport à d’autres critères de prestige linguistique
Ici, une résistance de renversement transposerait tels quels à la langue minorisée les critères de bon usage dans la langue dominante. Il peut être question des critères spécifiques aussi bien que des principes, telle la nécessité d’une norme unique. Une contre-idéologie proposerait des critères alternatifs de bon usage revendiqués pour la langue minorisée ou des principes alternatifs (comme, par exemple, la tolérance de la variation linguistique).
Des idées ou des convictions sur les critères linguistiques liées à des attributs sociaux, individuels ou collectifs
Parmi les idées soutenues par une idéologie dominante, on trouverait les suivantes : seule une langue pourvue d’une norme unique est légitime (donc la langue minoritaire doit en avoir une) ; cette norme doit être « pure » (exclure la mixité dans toutes ses occurrences) ; et seuls certains acteurs sociaux détiennent l’autorité ou l’authenticité linguistique. Une résistance plus radicale proposerait des critères alternatifs de légitimité, d’autorité et d’authenticité qui admettraient des normes linguistiques (et culturelles) multiples ou plurielles, basées sur les pratiques d’acteurs divers. Dans cette optique, la norme linguistique — le bon ou mauvais usage dans la langue minoritaire — est à débattre/soumettre à la logique de la pratique (démocratique) sociale.
Des convictions/certitudes vis-à-vis du lien entre langue, identité et culture
Les formes de résistance non radicales adhèrent à la formule « une langue = une culture = une nation » (ou autre collectivité) qui sous-tend et renforce des formes de purisme par rapport à la langue minorisée et la stigmatisation des phénomènes de contact de langues, l’alternance des codes, etc. Une idéologie plus radicale propose un lien entre langue et culture qui n’est pas « primordial » mais une fonction des actions linguistiques, métalinguistiques et politiques d’une collectivité. Il n’y a donc pas de relation nécessaire ou essentielle entre langue (entendue comme code ou système formel) et culture.
Changement et continuité en Corse : idéologies linguistiques et pratiques linguistiques
Interrogeons-nous à présent sur la cohabitation des idéologies dominantes et alternatives dans la société corse et sur ce qu’elles nous indiquent par rapport au fonctionnement et aux conséquences des diverses formes de résistance.
Qu’est qu’une langue? Qu’est-ce qu’une langue légitime (idéologies no 1 et no 2)?
Depuis mes premiers séjours en Corse il y a bientôt 20 ans, je peux témoigner d’un changement énorme dans les esprits par rapport au statut de la langue corse. Aujourd’hui, l’idée que le corse est une langue est acceptée par la plupart des Corses, y compris ceux qui, il y a 20 ans, m’auraient assurée que ce n’était pas la peine d’apprendre le corse parce que ce n’était qu’un patois qui n’avait pas de règles grammaticales. Je pense que cette évolution idéologique est due, en grande mesure, à tous les efforts faits dans les domaines de status planning et de corpus planning, ce que j’ai regroupé sous les résistances de renversement. Il est vrai que cette reconnaissance n’a pas été accompagnée d’une augmentation de la pratique de la langue et que, dans certains domaines, on a assisté à une perte de son usage. Face au manque ou à la perte de pratique orale et « spontanée », on est tenté de conclure qu’une résistance de renversement n’est pas efficace, ou, comme l’avance Fishman (1991), que le processus de réappropriation d’une langue est voué à l’échec si cette réappropriation commence par « le haut » (les domaines de la politique, la littérature, etc.) et non par « le bas » (la transmission intergénérationnelle dans la famille et dans la vie sociale). Il est incontestable qu’un corps social qui n’a pas de solide pratique collective orale ne va pas pouvoir consommer une littérature ou un enseignement en langue minoritaire de la même façon qu’une société qui en est dotée. Mais je pense que chaque contexte sociolinguistique a sa propre histoire et que, dans le contexte corse, on n’aurait jamais réussi à convaincre les parents corsophones de l’époque (années 80) de parler corse à leurs enfants ni à mettre en place un enseignement sérieux du corse, sans avoir convaincu la société corse de la légitimité de la langue corse. Il faut rappeler qu’on convainc des gens dont l’expérience sociolinguistique est profondément influencée par les idéologies linguistiques environnantes, y compris leurs critères de valeur. Dans ce sens, on avait raison de supposer que la codification du corse et le développement d’une littérature en langue corse contribueraient à la transformation des attitudes du grand public insulaire. D’un point de vue anthropologique, il faut aussi insister sur le fait social total, par lequel tous les domaines de pratique et de discours linguistiques participent de la manière dont une langue vit dans une société. Le « bas » et le « haut » s’interpénètrent et s’influencent. Le locuteur du corse qui ne lit jamais un roman dans cette langue, par exemple, peut être amené par l’existence des romans corses à accorder un meilleur statut à cette langue. Dans cette optique, on peut proposer qu’une résistance de renversement est une étape préalable pour une éventuelle résistance plus radicale parce qu’elle prépare en quelque sorte le terrain social en positionnant la langue minorisée en tant que code légitime. Cette parité (relative) avec la langue dominante permet une réflexion antérieure (voir dessous) sur la légitimité des critères dominants d’évaluation sociolinguistique.
Il y a pourtant deux dilemmes liés à une résistance de renversement. Le premier est que la légitimité de la langue dominante émane de son pouvoir, entendu dans le sens le plus large. Dans le cas du français, c’est un pouvoir exercé à travers des institutions et des structures politiques, culturelles et économiques puissantes. C’est ce pouvoir qui confère la légitimité (voire l’hégémonie) aux critères évoqués pour...

Table of contents

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Crédits
  4. Remerciements
  5. Présentation
  6. Introduction
  7. Premier axe - Interrogation sur le rôle des mots, des définitions, des pratiques dans les processus d’inclusion et d’exclusion à l’oeuvre au sein de la francophonie
  8. Deuxième axe - Représentativité des définitions et des énoncés de certaines politiques ou productions institutionnelles de la francophonie
  9. Troisième axe - La réception et l’appropriation des définitions et des représentations de la francophonie
  10. Conclusion
  11. Biographie des auteurs
  12. Table des matières
  13. 4e de couverture