Raconter des histoires est au coeur mĂȘme de la condition et de l'activitĂ© humaine. De la tradition orale aux romans postmodernes, elles Ă©pousent des formes et dĂ©veloppent des thĂ©matiques diffĂ©rentes. Ces Ă©tudes s'intĂ©ressent aux histoires que racontent les Ă©crivains francophones du Canada, pour en saisir la diversitĂ©, les thĂšmes de prĂ©dilection, les courants littĂ©raires. Les 33 articles sont variĂ©s, tant selon l'Ă©poque, le genre et les thĂ©matiques que les approches analytiques. Ils sont regroupĂ©s selon le genre (théùtre, contes, chansons...), l'origine (Acadie, Ouest canadien, Ontario français) ou les aspects narratifs (temps, espace, Ă©criture au fĂ©minin...). L'ensemble fournit un regard vaste, original et Ă©clairant sur de vastes pans du corpus littĂ©raire francophone du Canada.

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Se raconter des histoires
Histoire et histoires dans les littératures francophones du Canada
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Higher EducationCONTES ET CHANSONS
LA CHANSON SATIRIQUE, LA LITTĂRATURE ET LâHISTOIRE AU XIXE SIĂCLE :
RĂMI TREMBLAY ET LE CHANSONNIER POLITIQUE DU CANARD (1879)
Jean Levasseur
UniversitĂ© Bishopâs
Dans la gĂ©nĂ©alogie de la grande famille des sciences dites « huÂÂmaines », LittĂ©rature et Histoire sont des sĆurs qui se sont longtemps jalousĂ©es, sinon ignorĂ©es. Pendant que la preÂmiĂšre nâen faisait et nâen fait encore que mention, de maniĂšre souvent anecdotique, la seconde en fait le plus souvent abstracÂtion. Le traitement et lâenseignement de lâhistoire nâont Ă©tĂ© sensiblement modifiĂ©s, au QuĂ©bec, que lorsque lâĂ©cole des Annales de Lucien Fevre (France) parvint finalement Ă faire une percĂ©e universitaire, dans les plus belles heures dâouverture de la RĂ©volution tranquille. Une troisiĂšme et une quatriĂšme gĂ©nĂ©Ârations dâhistoriens universiÂtaires furent alors formĂ©es, ouvertes aux possibilitĂ©s offertes par lâĂ©mergence des nouvelles sciences. Les Wallot, Bernard, Roby et Hamelin cĂŽtoieront ainsi, et influenÂÂceront dĂ©finitivement quelques annĂ©es plus tard, une multitude de nouveaux jeunes chercheurs et historiens, tels que GĂ©rard Bouchard, RenĂ© Hardy, Normand SĂ©guin, Fernand Harvey et Yvan Lamonde, pour nâen nommer que quelques-uns, tous passionnĂ©s par les chemins que leur prĂ©sentait cette nouvelle historiographie ; car lâhistoire sociale Ă©tait dĂ©sormais Ă lâhonneur et, avec elle, la nĂ©cessitĂ© dâutiliser des sources nouvelles, diffĂ©Ârentes et complĂ©mentaires. Les dossiers personnels des gouverÂneurs, Ă©vĂȘques et premiers ministres nâĂ©taient dĂ©sormais plus les seules archives quâil valait la peine de consulter. Le marxisme et son idĂ©ologie sous-jacente, si forte dans les annĂ©es 1970, jouĂšrent eux aussi un rĂŽle important dans les prĂ©occupations de ces gĂ©nĂ©rations pour les phĂ©nomĂšnes sociaux et Ă©conomiques ayant marquĂ© lâhistoire du QuĂ©bec. Les objets dâĂ©tude se multiÂpliĂšrent : Ă lâhistoire traditionnelle des grands personnages et Ă©vĂ©nements sâajoutĂšrent ainsi celles de lâĂ©conomie, des idĂ©ologies, des traÂvailleurs et, bientĂŽt, celles de la femme, de lâurbanitĂ©, du syndiÂcalisme, etc. « Je dĂ©couÂvrais avec de plus en plus dâacuitĂ©, Ă©crira RenĂ© Durocher en 1984, que lâhistoire Ă©tait une science sociale. Câest ainsi que la revue Recherches sociographiques mâapparaissait bien plus importante que la Revue dâhistoire de lâAmĂ©rique française et quâAlbert Faucher mâen apprenait plus que Lionel Groulx5. »
La littĂ©rature comme tĂ©moignage de lâHistoire nâa cependant pas encore rĂ©ussi Ă faire ce pas. Plus intĂ©ressĂ©e dans les annĂ©es 1960 et 1970 par des questions de formes et de strucÂtures que par des donnĂ©es de contenu, plus intĂ©ressĂ©e dans les annĂ©es 1980 par la psychanalyse que par lâĂ©volution des idĂ©es ou des mentalitĂ©s, et plus intĂ©ressĂ©e depuis par de vastes et vagues questions de postmodernisme, la littĂ©rature, dans son ensemble, a choisi de ne pas monter dans le navire de lâHistoire, et ce, malgrĂ© de vaillantes rĂ©alisations ponctuelles â lâessai de Robert Major sur lâ« art de rĂ©ussir » de Jean Rivard (PUL, 1991), lâimmense travail de Maurice Lemire dans sa tentative de rĂ©unir les institutions littĂ©raires, rĂ©elles et tangibles, avec lâĂ©volution de la littĂ©rature elle-mĂȘme (Lâhistoire littĂ©raire au QuĂ©bec), etc. Câest sans doute en raison de ce manque dâĂ©tudes individuelles que les deux plus rĂ©cents efforts de mise en persÂpective de la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise (Heinz Weinmann et Roger Chamberland, LittĂ©rature quĂ©bĂ©coise. Des origines Ă nos jours (MontrĂ©al, HMH, 1996), destinĂ©e aux cĂ©geps, et Histoire de la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise de lâĂ©quipe Biron, Dumont et Nardout-Lafarge (MontrĂ©al, BorĂ©al, 2007)), malgrĂ© leur grande valeur rĂ©fĂ©rentielle, demeurent des ouvrages de facture tradiÂtionnelle qui prĂ©sentent une vision de la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise fonciĂšÂrement identique Ă celle des histoires des dĂ©cennies prĂ©cĂ©Âdentes, oĂč les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs Ă lâhistoire jouent un rĂŽle on ne peut plus modeste.
Les analyses littĂ©raires brillent encore aujourdâhui, pour reprendre lâexpression de BenoĂźt Melançon, par « leur isolationÂnisme : malgrĂ© dâincessants appels Ă lâinterdisciplinaritĂ©, il nây a guĂšre plus insulaire que les Ă©tudes littĂ©raires, enfermĂ©es dans leur altiĂšre solitude6 ». En retard sur lâHistoire, la littĂ©rature a donc encore comme tĂąche prĂ©sente et future dâanalyser les cas particuliers pour, Ă©ventuellement, dĂ©passer la dĂ©marche inducÂtive et en arriÂÂver Ă intĂ©grer cet art dans une perspective historique plus scienÂtifique. Ă preuve, lâomission gĂ©nĂ©ralisĂ©e par les historiens des ouvrages de fiction, y compris mĂȘme ceux rĂ©digĂ©s par des personnages politiques. Ă peine le Charles GuĂ©rin du futur premier ministre de la province, P.J.O. Chauveau, obtient-il Ă lâoccasion une note au bas dâune page dâun essai dâhistorien ; et que dire des Faux brillants, Ćuvre théùtrale dâun autre premier ministre, FĂ©lix-Gabriel Marchand, qui nâest, au bout du compte, jamais mentionnĂ©e et encore moins observĂ©e, Ă©tudiĂ©e ou analysĂ©e. Pour lâHistoire contemporaine du QuĂ©bec, la littĂ©rature demeure en effet un Ă©trange et anecdotique Ă©piphĂ©nomĂšne auquel il ne vaut pas la peine de sâattarder.
DĂ©vastĂ©e par un certain courant français des annĂ©es 1970, valorisĂ©e Ă lâexcĂšs par une AmĂ©rique en quĂȘte de direction, lâĂ©tude de la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise nâa donc pu encore se dĂ©parÂtir de lâhĂ©ritage hermĂ©tique des Foucault, Derrida et compagnie, en cela tout le contraire des Ă©tudes en Histoire, beaucoup plus influencĂ©es, elles, par des philosophes tel Karl Popper (1902-1994), pour qui « la clartĂ© est une valeur intelÂlectuelle, puisque sans elle la discussion critique est imposÂsible7 ».
Tant au XVIIIe siĂšcle quâau XIXe, la poĂ©sie dite « de circonsÂÂtance » est une tradition connue et pratiquĂ©e dĂ©jĂ dans plusieurs pays dâEurope et les journaux en font souvent un Ă©lĂ©ment intrinsĂšque de leurs publications. Elle est considĂ©rĂ©e par les classes dirigeantes « comme un moyen de contestation redoutable8 », comme en tĂ©moigne lâemprisonnement, en mars 1810, de lâimprimeur du Canadien, Charles Lefrançois, en partie en raison de la publiÂcation ponctuelle dans ses pages, depuis 1807, de chansons irrespecÂtueuses de lâautoritĂ© britannique et de son reprĂ©sentant, le gouverneur Craig. LâanaÂlyse du cas particulier de ce chansonnier de RĂ©mi Tremblay, premiĂšre et seule expression dâenvergure du genre dans le XIXe siĂšcle littĂ©raire canadien-français, se propose comme une tentative de rĂ©union dâune expression Ă caractĂšre populaire (la chanson satirique) avec lâHistoire, dans un dĂ©sir commun de tendre vers ce que Popper appelait la « connaissance objective », alors quâinduction et corroboration se rejoignent.
Les origines et la carriÚre de Rémi Tremblay
Avril 1865. Au terme de la guerre de SĂ©cession, et aprĂšs avoir Ă©chappĂ© Ă lâattention des gardes de lâarmĂ©e de lâUnion qui le ramenaient Ă Fort Trumbull (New London, Connecticut) Ă la suite de sa dĂ©sertion, le jeune RĂ©mi Tremblay, 17 ans, avait en toute simplicitĂ© dĂ©cidĂ© de reprendre cette mĂȘme route qui lâavait vu, 18 mois plus tĂŽt, quitter ContrecĆur, oĂč il travaillait chez un marchand. Quatre-vingts kilomĂštres plus au sud, Ă Rouseâs Point, poste frontiĂšre amĂ©ricain, il sâĂ©tait engagĂ© dans les forces de lâarmĂ©e du prĂ©sident Lincoln. Douze mois de combats, six mois dâincarcĂ©ration dans la terrible prison sudiste de Libby, en Virginie occidentale, et, surtout, lâidĂ©e de passer les derniers trois ans et demi de son contrat comme simple petit soldat dans un coin tranquille et perdu de lâAmĂ©rique lâavaient vite convaincu quâun retour au pays natal Ă©tait prĂ©fĂ©rable. Il avait donc retraversĂ© la frontiĂšre Ă Rouseâs Point et Ă©tait calmement, en marchant, revenu au bercail.
Son passage par MontrĂ©al fut alors pour lui lâoccasion dâassister au spectacle improvisĂ© dâun curieux troubadour europĂ©en, un certain Grosperrin, homme Ă la verve habile et chaleureuse. ImpressionnĂ© par sa prestation, il avait mĂȘme achetĂ© quelques-unes de ses chansons, que lâartiste de foire vendait bon marchĂ© sur des feuilles volantes. Plusieurs annĂ©es plus tard, lâĂ©crivain Louis FrĂ©chette, qui lâaura Ă son tour rencontrĂ© dans les rues du Vieux-QuĂ©bec, dira de lui :
[âŠ] on le rencontrait partout, dans la rue, sur la place publique, Ă la porte des Ă©glises, Ă lâembarcadĂšre des bateaux Ă vapeur en Ă©tĂ©, aux abords du pont de glace en hiver, chantant Ă tue-tĂȘte ou rĂ©citant ses productions, faisant le boniment et distribuant ses brochures et plaquettes Ă droite et Ă gauche, moyennant deux, trois, cinq ou dix sous, suivant leur imporÂtance.
[âŠ]
Romances de saules pleureurs, refrains bachiques, grivoiseries au gros sel, stances de cĂ©ladon, satires politiques, philippiques Ă lâemporte-piĂšce, il y en avait pour les goĂ»ts les plus divers9.
FrĂ©chette lui consacra un chapitre entier dans son ouvrage de 1892 Originaux et dĂ©traquĂ©s, oĂč, signe Ă©vident des images originales quâil avait su lui lĂ©guer, il citait de mĂ©moire plusieurs de ses crĂ©ations10. Le troubadour avait Ă©galement marquĂ© lâimaginaire du jeune Tremblay et son image, claire ou diffuse, joua peut-ĂȘtre un rĂŽle dans la rĂ©dactio...
Table of contents
- Couverture
- Du mĂȘme auteur
- Titre
- Crédits
- Remerciements
- Raconter des histoires
- Contes et chansons
- Théùtre
- LâAcadie en histoires
- Histoires du Far-Ouest
- Les femmes racontent et se racontent
- Histoires de lâhistoire
- Histoires de lâespace
- Table des matiĂšres
- 4e de couverture
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