Depuis la publication de son livre La simplicité volontaire, plus que jamais… et le succès remporté (près de 30 000 exemplaires vendus), on associe Serge Mongeau à ce qui a fait école. Pas étonnant, puisqu'il ne cesse de donner des entrevues et des conférences partout au Québec. Mais avant cela, Serge Mongeau a été et demeure un citoyen très impliqué dans de nombreuses initiatives visant à améliorer notre société. Dans le premier tome de son autobiographie, il raconte sa jeunesse puis ses divers engagements, qui ont toujours tenu une place de première importance dans ses occupations: «Ma vie a été bien remplie, pas tant d'aventures ou d'événements personnels que de luttes pour tenter de changer une société que j'ai très tôt considérée comme bien mal foutue; l'injustice, la cupidité, le trop grand pouvoir des uns sur les autres, la misère et tant d'autres choses me révoltent. Je suis un rebelle qui n'accepte ni les demi-mesures ni les compromissions; en conséquence je me suis trouvé profondément impliqué dans nombre de luttes sociales. J'espère que mon livre sera utile aux plus jeunes qui pourront constater la distance parcourue en une cinquantaine d'années; j'aimerais surtout qu'ils retiennent de mon histoire l'importance d'une foi indomptable en notre capacité de modifier notre avenir et, en corollaire, la nécessité de s'engager et de persister dans ses actions.» (Extrait de la Préface)Au fil des chapitres, l'auteur nous guide à travers ses 40 premières années: - pendant ses études de médecine, puis sa brève pratique médicale;- dans son travail pour rendre accessible la contraception;- lors de son bref passage au Parti Québécois;- pendant la Crise d'octobre 1970, qui lui a valu un séjour en prison;- lors de son séjour au Chili coïncidant avec le coup d'État qui a renversé le gouvernement Allende;- dans son travail dans les CLSC.Une chronique sociale et politique, livrée par un homme vraiment engagé et au regard lucide, qui raconte les combats d'hier et d'aujourd'hui.

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Social Science BiographiesIndex
Social SciencesCHAPITRE XV
Le collectif Socialisme et santé… et autres actions
COMME J’AI TOUJOURS BESOIN DE RÊVER, c’est avec un grand plaisir que j’accepte l’invitation de Maurice Jobin de me joindre à un groupe de réflexion qu’il vient de former avec quelques autres médecins « engagés » ; j’y retrouve d’autres médecins qui, à divers titres, remettent en question la pratique actuelle de la médecine et cherchent les moyens de provoquer ou de hâter les changements qu’ils croient nécessaires. Tous nous nous sommes croisés à un moment ou l’autre de notre vie, souvent à l’occasion de luttes communes : pour l’avortement, pour l’indépendance du Québec, pour la défense des prisonniers politiques… ; en plus de Maurice Jobin, le groupe comprend Henri Bellemare, Gustave Denis et Jean Lapierre. Nous commençons donc à nous rencontrer régulièrement, échangeant librement sur nos diverses expériences et sur nos préoccupations du moment.
À peu près à la même époque, j’aide à fonder, sur la Rive-Sud de Montréal, un mouvement qui s’apparente au Monde à bicyclette de Montréal, auquel j’appartiens depuis sa fondation en 1975. J’ai toujours éprouvé, par rapport à la bicyclette, une sympathie que d’aucuns qualifient d’exagérée. Déjà au collège les confrères rigolaient bien de me voir arriver à bicyclette en plein hiver, tempête de neige ou non. Et je continue à faire sourire quand je me rends à bicyclette aux réunions de directeurs généraux, quand, à 30 degrés sous zéro, j’arrive au CLSC la barbe couverte de givre… La bicyclette, pour moi, constitue un instrument de transport fort utile ; l’hiver, à l’utilité s’ajoute le jeu, car c’est du sport de tenir sur deux roues quand les routes sont glacées ! J’ai toujours utilisé ma bicyclette parce que cela me plaisait ; mais avec les années, j’ai découvert, notamment au contact de Claire Morissette et de Bob Silverman, du Monde à bicyclette, d’autres raisons de l’employer et surtout d’inciter les autres à le faire, comme le montre cet extrait d’un article que je rédige alors et qui sera publié dans la revue Possibles à l’automne 1978 :
LA BICYCLETTE DANS LA VILLE
[…]
La bicyclette, c’est la santé sans pilules, sans cliniques, sans tout cet appareil technologique moderne qui fait la fierté de notre médecine et les profits des multinationales.
La bicyclette, c’est la santé sans pilules, sans cliniques, sans tout cet appareil technologique moderne qui fait la fierté de notre médecine et les profits des multinationales.
La bicyclette, c’est le temps de vivre : les déplacements urbains plus rapides, la fin des paiements mensuels pour l’achat de l’auto et pour son entretien, la fin de tous les commerces de soi-disant conditionnement physique. Mais si les gens prennent le temps de vivre, s’ils n’ont plus autant besoin de gagner, où prendra-t-on les esclaves pour faire marcher les machines à profit ? La bicyclette, c’est la fin de l’isolement, c’est la communication. Mais alors, cela pourrait être aussi la fin de la politique professionnelle, celle des « délégués » qui prennent les décisions à notre place ? Les grandes compagnies ne pourraient plus avoir leurs « gérants » municipaux, plus de maire Drapeau ? La bicyclette, c’est l’harmonie avec la nature ; ça ne détruit pas et ça n’utilise pas beaucoup de ressources. Ça n’est pas bon pour le PNB et pour la circulation de l’argent.
Non, décidément, le Capital ne peut tolérer la bicyclette.
L’automobile est la plus grande industrie du monde occidental. L’économie des pays capitalistes est fondée sur cette industrie et les autres qui lui sont connexes (construction de routes, etc.). On a conçu l’automobile pour qu’elle soit et continue à être la plus grande source de profits ; on change constamment les modèles, on s’arrange pour que les moteurs et les carrosseries ne durent qu’un temps limité, on sabote les transports publics pour qu’ils soient inconfortables et inefficaces, on fait des villes qui s’étendent à n’en plus finir et obligent à se motoriser.
L’automobile est la plus grande industrie du monde occidental. L’économie des pays capitalistes est fondée sur cette industrie et les autres qui lui sont connexes (construction de routes, etc.). On a conçu l’automobile pour qu’elle soit et continue à être la plus grande source de profits ; on change constamment les modèles, on s’arrange pour que les moteurs et les carrosseries ne durent qu’un temps limité, on sabote les transports publics pour qu’ils soient inconfortables et inefficaces, on fait des villes qui s’étendent à n’en plus finir et obligent à se motoriser.
L’automobile est le principal instrument d’asservissement du capitalisme. Son accessibilité (par les facilités de crédit surtout) répand l’illusion démocratique. Sa surpuissance (telle qu’on ne peut jamais l’utiliser à plein) constitue un excellent dérivatif pour compenser l’absurdité et l’insignifiance de la vie des masses. Son confort qui amène la suppression de tout effort physique abrutit et développe le besoin de consommation, ce qui permet de faire tourner la roue et surtout oblige à travailler toujours plus pour gagner plus… et dépenser plus.
Si les capitalistes veulent continuer à faire du profit, l’automobile ne doit pas disparaître. Ses alternatives — la bicyclette et le transport en commun — ne doivent alors pas se développer.
[…]
Mais les cyclistes n’ont pas dit leur dernier mot.
Ils commencent à comprendre qu’ils ne sont pas que des victimes de négligence, mais qu’ils sont victimes d’une oppression qui ne cessera tant que régnera la loi du profit dans notre société. Comme tous les opprimés qui prennent conscience, ils comprennent aussi qu’ils ne pourront se libérer seuls. Qu’il faudra s’unir entre cyclistes, avec les écologistes, avec les autres opprimés. Qu’il ne faut pas attendre passivement les changements souhaités ; ils s’organisent, manifestent, harcèlent le pouvoir, sensibilisent à leur cause. Qu’ensemble ils devront congédier ces politiciens traîtres vendus aux intérêts du profit, qu’ensemble ils devront se reprendre en main, s’auto-administrer, s’autogérer. Et alors ils pourront enfin faire cette ville pour les femmes, les hommes, les enfants, les handicapés, les vieillards, les marginaux et tous les autres, à la place de cette ville pour les automobiles qui est si invivable qu’à la première occasion, les automobilistes la fuient ! C’est cela la vélorution.
Ils commencent à comprendre qu’ils ne sont pas que des victimes de négligence, mais qu’ils sont victimes d’une oppression qui ne cessera tant que régnera la loi du profit dans notre société. Comme tous les opprimés qui prennent conscience, ils comprennent aussi qu’ils ne pourront se libérer seuls. Qu’il faudra s’unir entre cyclistes, avec les écologistes, avec les autres opprimés. Qu’il ne faut pas attendre passivement les changements souhaités ; ils s’organisent, manifestent, harcèlent le pouvoir, sensibilisent à leur cause. Qu’ensemble ils devront congédier ces politiciens traîtres vendus aux intérêts du profit, qu’ensemble ils devront se reprendre en main, s’auto-administrer, s’autogérer. Et alors ils pourront enfin faire cette ville pour les femmes, les hommes, les enfants, les handicapés, les vieillards, les marginaux et tous les autres, à la place de cette ville pour les automobiles qui est si invivable qu’à la première occasion, les automobilistes la fuient ! C’est cela la vélorution.
C’est avec des jeunes, dont mon fils Alain, que nous mettons au monde La Rive-Sud à bécane. Nous tentons d’amener les diverses municipalités de la Rive-Sud de Montréal à prendre des mesures qui favorisent la bicyclette. L’accès à Montréal — par le métro et par les ponts — devient vite notre priorité. Comme les trottoirs du pont Jacques-Cartier sont dans un état déplorable (on permet d’y circuler à bicyclette), nous demandons qu’on les répare. Pour appuyer notre requête, nous organisons, avec Le Monde à bicyclette, une manifestation sur le pont ; partant de Longueuil, nous envahissons la chaussée pour aller rejoindre à la hauteur de l’île Sainte-Hélène un groupe en provenance de Montréal. Les autorités ne bougeant pas, nous décidons de procéder à une réfection symbolique des trottoirs du pont : nous apportons notre ciment et refaisons, au profit des journalistes, quelques dizaines de mètres de trottoir. On nous promet d’agir, mais c’est toujours avec réticence qu’on le fait, sans vraiment tenir compte de nos besoins ; ainsi, il y a parfois des semaines où les trottoirs des deux côtés sont fermés. Comme je vais souvent à Montréal à bicyclette et qu’il n’y a pas d’autre accès que le pont Jacques-Cartier, je suis ainsi amené à quelques reprises à emprunter la chaussée, à la grande indignation des automobilistes qui me voient empiéter sur leur domaine ; c’est évidemment risqué, mais pour moi, cela fait partie du combat en faveur de la bicyclette.
Au printemps 1977, Françoise Rousseau, une des représentantes des usagers au conseil d’administration du CLSC, me raconte l’expérience qu’elle vient de vivre. Il y a quelques mois, en cuisinant, elle s’est coupée à un doigt ; comme cela saignait beaucoup, elle s’est rendue à une polyclinique où elle a vu un médecin qui lui a suturé sa plaie. La semaine suivante, elle est retournée à la clinique et le médecin lui a enlevé les points de sa suture ; comme Françoise constatait que son doigt demeurait à demi plié, son médecin a minimisé la chose en lui disant que ce n’était que le petit doigt et que de toute façon, elle possédait neuf autres doigts. Françoise a cru qu’elle devait se contenter de cette situation. Cependant, comme elle travaille au département de radiologie de l’Hôtel-Dieu de Montréal, un jour qu’elle donne un film à un médecin, celui-ci note son doigt replié et lui demande ce qui s’est passé. Françoise lui narre sa mésaventure ; le médecin ne se gêne pas pour vilipender l’incompétent qui a refermé sa plaie sans réparer le tendon coupé et lui dit que comme l’accident est relativement récent, il est peut-être possible de rouvrir la plaie et de tenter d’anastomoser les deux segments de tendon. Elle voit donc un spécialiste de l’hôpital et celui-ci suggère l’intervention ; celle-ci a lieu dans les jours qui suivent. Après de longues semaines de physiothérapie, elle n’a pas retrouvé une flexibilité parfaite, mais presque.
C’est parce qu’elle travaille dans un hôpital et qu’un médecin a noté par hasard son doigt croche que Françoise a pu réparer en partie l’erreur du médecin vu en situation d’urgence. Et quoi que dise ce médecin, ce petit doigt est important, surtout pour Françoise qui commence à apprendre le piano et qui, dans son travail de classification des films de radiologie, se sert constamment de ce doigt. C’est parce que j’étais médecin que j’ai pu éviter à un de mes fils une opération soi-disant pour aller chercher un testicule qui n’était pas descendu, alors que ce testicule était bel et bien présent là où il devait être. Et quand nous parlons à l’un ou à l’autre de leur expérience avec la médecine, très vite nous en arrivons à constituer une impressionnante collection d’erreurs médicales plus ou moins importantes, mais dont certaines seraient dignes d’un musée des horreurs. Françoise et moi nous disons que cela n’a pas de sens : tous ne peuvent faire un cours de médecine ou de nursing, ou s’adonner à travailler dans un hôpital, pour parvenir à se protéger des manquements de ceux qui ont à charge de nous soigner. Pour aider le grand public si dépourvu devant les professionnels de la santé, nous décidons de former une association de défense des malades.
Après un travail de déblayage et de recrutement de quelques mois, nous convoquons, en août 1977, une assemblée de fondation de l’Association québécoise pour la protection des malades. Une vingtaine de personnes sont présentes à la rencontre ; toutes constatent que dans notre système de soins, il arrive très souvent que les malades ne soient pas respectés. Théoriquement, on leur reconnaît certains droits mais dans la pratique, ces droits sont fréquemment bafoués. Ainsi, il est impossible d’avoir accès à son dossier médical ; il est rare qu’on présente diverses alternatives thérapeutiques avec les avantages et les inconvénients de chacune. Quand un malade est victime d’une erreur ou d’une négligence même évidentes, lui ou ses proches qui voudraient réclamer une compensation se heurtent à une conspiration du silence : pratiquement aucun professionnel n’accepte de témoigner contre un autre professionnel. Devant ce constat, l’assemblée accepte l’idée d’une association permanente dont les buts seront de :
| — | renseigner la population su... |
Table of contents
- Non, je n’accepte pas
- Crédits
- Exergue
- Dédicace
- Introduction
- Chapitre premier – Les premières années
- Chapitre II – Ma « vocation »
- Chapitre III – Les études en médecine et les Chantiers de Montréal
- Chapitre IV – La pratique médicale
- Chapitre V – L’organisation communautaire et le planning familial
- Chapitre VI – Le Parti québécois
- Chapitre VII – La crise d’octobre
- Chapitre VIII – L’éclatement du Centre de planning
- Photos
- Chapitre IX – Le Québec Médical
- Chapitre X – Le retour au Chili sous le gouvernement Allende
- Chapitre XI – Le coup d’État du 11 septembre 1973
- Chapitre XII – Les efforts pour faire ouvrir l’ambassade canadienne
- Chapitre XIII – Mon travail sur les politiques de population
- Chapitre XIV – Le CLSC et ses promesses
- Chapitre XV – Le collectif Socialisme et santé… et autres actions
- Chapitre XVI – La fin d’un rêve
- Notes
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