Les champs de bataille
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Histoire et défis de l'agriculture biologique au Québec

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Les champs de bataille

Histoire et défis de l'agriculture biologique au Québec

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MalgrĂ© son succĂšs d'estime, l'agriculture biologique demeure marginale au QuĂ©bec. Sa part dans notre panier d'alimentation ne dĂ©passe guĂšre 2 % et ne progresse pas significativement depuis 10 ans. Comment expliquer ce phĂ©nomĂšne? Dans Les champs de bataille, RomĂ©o Bouchard reprend son bĂąton de pĂšlerin pour fustiger les politiques agricoles, le monopole syndical et la mainmise de l'industrie sur l'agroalimentaire qui sont selon lui Ă  l'origine de cette stagnation.Rendant hommage au travail des pionniers d'une agriculture Ă©cologique et de proximitĂ©, l'auteur retrace l'Ă©volution de la filiĂšre biologique au QuĂ©bec et expose les dĂ©fis auxquels doivent faire face les agriculteurs alternatifs d'aujourd'hui. Absence de volontĂ© politique et de moyens financiers adĂ©quats pour soutenir leurs activitĂ©s, prix inabordable des terres et contraintes rigides de la Loi sur la protection du territoire et des activitĂ©s agricoles, imposition de normes sanitaires industrielles et harcĂšlement des inspecteurs du gouvernement, absence d'organisation corporative pour dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts, remise en question de l'utilitĂ© et de la crĂ©dibilitĂ© de la certification bio: les agriculteurs artisans, abandonnĂ©s Ă  leur sort, ne peuvent dĂ©cidĂ©ment compter que sur eux-mĂȘmes.Dans la foulĂ©e du rapport Pronovost, l'ex-prĂ©sident de l'Union paysanne insiste sur l'urgence de faire un choix politique en faveur du bio, la seule agriculture de l'avenir pour notre environnement et notre santĂ©. Il est temps de redonner au paysan la place qu'il n'aurait jamais dĂ» perdre.

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CHAPITRE 2

Quarante ans d’efforts acharnĂ©s pour implanter le bio au QuĂ©bec
LE 2 FÉVRIER 1989, lors d’un souper organisĂ© par le Mouvement d’agriculture biologique (MAB) pour cĂ©lĂ©brer son 15e anniversaire, en prĂ©sence de plusieurs dirigeants du MAPAQ et de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Pierre Gaudet, premier vice-prĂ©sident de l’UPA et lui-mĂȘme agriculteur biologique en grande culture, pouvait affirmer : « L’agriculture biologique ne fait plus partie du folklore granola, c’est une question Ă©conomique. Nous voulons sauver nos terres qui se meurent d’avoir Ă©tĂ© surexploitĂ©es et la demande pour des produits biologiques (cultivĂ©s sans produit chimique) est sans cesse croissante. D’ici 10 ans, 20 % des producteurs utiliseront les mĂ©thodes de l’agrobiologie et, dans 20 ans, 40 Ă  60 % de toute la production agricole sera biologique15. »
Au mĂȘme moment, plus de 200 producteurs conventionnels dans les rĂ©gions de Victoriaville, de LanaudiĂšre, du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay Ă©taient en processus de conversion au biologique et le MAPAQ venait d’annoncer un programme de soutien Ă  l’agriculture biologique de 3 millions de dollars durant trois ans.
Tous les espoirs Ă©taient permis, y compris celui d’un virage majeur de l’agriculture quĂ©bĂ©coise vers le bio, d’autant plus que les ententes de libre-Ă©change menaçaient de plus en plus l’avenir de l’agriculture du QuĂ©bec. Le traitĂ© de libre-Ă©change nord-amĂ©ricain (ALENA) avait Ă©tĂ© signĂ© en janvier 1988. Jacques Proulx, le prĂ©sident de l’UPA Ă  l’époque, participait aux nĂ©gociations de la premiĂšre entente de libre-Ă©change international (GATT) et cherchait par tous les moyens Ă  prĂ©server une agriculture quĂ©bĂ©coise axĂ©e sur l’autosuffisance plutĂŽt que sur la conquĂȘte des marchĂ©s, comme le prĂ©conisait le gouvernement fĂ©dĂ©ral et dans l’intĂ©rĂȘt des Ă©leveurs et cĂ©rĂ©aliers de l’Ouest et des États-Unis. C’est dans ce contexte que des États gĂ©nĂ©raux du monde rural allaient ĂȘtre convoquĂ©s en janvier 1991, en pleine ferveur nationaliste consĂ©cutive Ă  l’entente du lac Meech : « Nous voulons projeter sur cette fin de siĂšcle, et en prĂ©vision du siĂšcle suivant, le type d’agriculture qui rĂ©ponde adĂ©quatement aux valeurs que nous voulons privilĂ©gier en concordance avec le gĂ©nie propre Ă  la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise, Ă  ses aspirations et Ă  ses besoins16. » Les États gĂ©nĂ©raux firent largement le procĂšs de cette agriculture productiviste qui Ă©tait en train de dissocier l’agriculture du monde rural. Ils donnĂšrent lieu Ă  la crĂ©ation de SolidaritĂ© rurale, dont Jacques Proulx devint le prĂ©sident aprĂšs avoir quittĂ© l’UPA. Avec l’arrivĂ©e Ă  sa tĂȘte de Laurent Pellerin, un producteur de porcs – une production non contingentĂ©e axĂ©e vers l’exportation –, l’UPA prit ses distances par rapport aux conclusions des États gĂ©nĂ©raux et, en 1993, elle fit un choix clair en faveur de la conquĂȘte des marchĂ©s et du productivisme.
Un peu plus de 20 ans ont passĂ© depuis ce moment-lĂ  et la place du bio dans la production agricole et la consommation d’aliments n’atteint pas 2 %. Les entreprises biologiques certifiĂ©es toutes catĂ©gories dĂ©passent Ă  peine le millier. On en est encore Ă  se demander si le bio a un avenir. Que s’est-il passĂ© ?

Le rĂȘve d’autosuffisance et du retour Ă  la nature des annĂ©es 1970

Le dĂ©sir de maintenir une agriculture respectueuse de la nature des sols, des plantes et des animaux est nĂ© en rĂ©action au dĂ©veloppement rapide, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, d’une agriculture productiviste qui mise sur l’apport de fertilisants et de pesticides chimiques et sur des pratiques intensives qui endommagent la santĂ© des sols, des plantes, des animaux et des humains qui s’en nourrissent.
Au QuĂ©bec, l’alarme a Ă©tĂ© donnĂ©e en 1970 par la revue contre-culturelle Mainmise, qui fut la premiĂšre avec le Quartier Latin, le magazine des Ă©tudiants de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al dont j’étais le rĂ©dacteur en chef, Ă  faire connaĂźtre le mouvement contre-culturel du retour Ă  la terre nĂ© dans l’ouest des États-Unis. Des jeunes, en rupture avec la sociĂ©tĂ© de consommation et la guerre du Vietnam, se regroupaient en communes, loin des villes, pour recrĂ©er une autosuffisance et une vie en harmonie avec la nature primitive. Au QuĂ©bec, ces communes peuplĂ©es de jeunes nomades animĂ©s du dĂ©sir d’un retour Ă  la nature, dĂ©sireux de vivre et de se nourrir en autosuffisance se multipliĂšrent au dĂ©but des annĂ©es 1970.

Les annĂ©es 1970 : la dĂ©couverte de l’agriculture biologique

Quand on relit les publications du MAB (1974-1990) et le journal RÉSEAU des coopĂ©ratives d’alimentation naturelle, on est Ă©tonnĂ© du travail incroyable qu’il a fallu Ă  des dizaines de jeunes boomers hippies passionnĂ©s pour dĂ©couvrir et faire connaĂźtre cet univers totalement nouveau que reprĂ©sentaient Ă  l’époque l’alimentation naturelle et l’agriculture biologique, son corollaire obligĂ©. Il faut relire les thĂšmes traitĂ©s pour s’en convaincre : les aliments nouveaux (sarrasin, millet, tofu, herbes mĂ©dicinales, etc.), les rĂ©gimes alimentaires nouveaux (naturiste, vĂ©gĂ©tarien, vĂ©gĂ©talien, macrobiotique), les Ă©levages nouveaux (chĂšvre, cheval de travail, etc.), les pratiques nouvelles (compostage, sĂ©chage, semences, serres, brise-vent, Ă©oliennes, machinerie lĂ©gĂšre, mĂ©decines douces, biodynamie, accouchement Ă  la maison, autosuffisance, etc.). Tout Ă©tait Ă  dĂ©couvrir, Ă  expĂ©rimenter, Ă  promouvoir.
Richard Favreau, un parcours typique
Richard Favreau, qui est aujourd’hui un des maraĂźchers biologiques respectĂ©s Ă  Saint-ValĂ©rien de Rimouski, fut un de ces nomades d’aprĂšs Mai 68 et son parcours est exemplaire Ă  bien des Ă©gards.
AprĂšs avoir quittĂ© le CollĂšge de Longueuil et frĂ©quentĂ© plusieurs communes autour de la rĂ©gion de MontrĂ©al (Saint-Fortunat, Sainte-MĂ©lanie, Saint-Ubald), il fait une premiĂšre tentative d’établissement Ă  Coteau-du-Lac, puis, en 1974, il entreprend un voyage au Mexique qui l’amĂšne Ă  San Francisco, le paradis des hippies. Il y fait la connaissance de John Jeavons, qui mettait au point une façon de vivre avec un acre de jardin, appelĂ©e la French biodynamic intensive method (La mĂ©thode biodynamique intensive française). Il testera cette façon de faire dans les jardins de ses rĂ©sidences successives. Il s’implique dans le rĂ©seau des coopĂ©ratives d’aliments naturels. En 1980, il s’installe au Bic et reprend des Ă©tudes en gĂ©ographie puis en dĂ©veloppement rĂ©gional Ă  l’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  Rimouski, qu’il complĂ©tera par un stage de coopĂ©ration internationale dans le Pacifique Sud, tout en Ɠuvrant comme agent de dĂ©veloppement.
Ayant en tĂȘte de dĂ©velopper son propre projet, il achĂšte en 1995 une trĂšs petite ferme, abandonnĂ©e et Ă  faible potentiel agricole, Ă  Saint-ValĂ©rien, et aprĂšs une tentative ratĂ©e (faute de marchĂ©s suffisants) de produire du poireau dĂ©shydratĂ©, il dĂ©veloppe avec sa conjointe Monique Michaud la production maraĂźchĂšre destinĂ©e Ă  la restauration gastronomique et aux paniers familiaux. CertifiĂ© bio en 2000, il rĂ©alise son rĂȘve de dĂ©part puisqu’ils y vivent modestement et laborieusement, mais confortablement, avec 1,3 hectare en culture maraĂźchĂšre intensive et fournissent de l’emploi Ă  deux personnes. En 2006, la ferme Val-aux-vents obtient le prix Renaud-Cyr.
Tous deux collaborent activement aux activitĂ©s d’Avenue BIO de l’Est, le regroupement des producteurs et productrices horticoles biologiques certifiĂ©s du Bas-Saint-Laurent. Cette organisation mise sur les Ă©changes entre fermes, la formation et l’expĂ©rimentation, afin de briser leur Ă©loignement gĂ©ographique et d’amĂ©liorer leurs mĂ©thodes de production.
L’impulsion de dĂ©part est venue des coopĂ©ratives d’aliments naturels. En 1975, grĂące Ă  un chef d’entrepĂŽt proverbial, Steve Gildersleeve, il y avait dĂ©jĂ  cinq grandes coopĂ©ratives (MontrĂ©al, Sherbrooke, QuĂ©bec, Bas-Saint-Laurent, Saguenay) ; en 1980, on comptait plus de 200 groupes d’achat reliĂ©s Ă  chacune d’elles, plusieurs milliers de membres et 3 entrepĂŽts (la Balance Ă  MontrĂ©al, l’Engoulevent Ă  QuĂ©bec et celui des Cantons de l’Est). TrĂšs tĂŽt, on se rendit compte que les aliments naturels qu’on y vendait provenaient de l’étranger et qu’il serait prĂ©fĂ©rable de les produire sur place. TrĂšs tĂŽt aussi, on se rendit compte Ă©galement qu’il fallait pouvoir garantir la qualitĂ© des aliments qu’on vendait et que le seul moyen d’y parvenir Ă©tait de recourir Ă  des certifications sur la base de cahiers des charges. En d’autres mots, il fallait passer par l’agriculture biologique.
L’engagement du CRAC Ă  QuĂ©bec
« Notre mission est de favoriser une saine alimentation en offrant des produits sĂ©lectionnĂ©s avant tout pour leur qualitĂ© rĂ©elle. Nous ne souscrivons pas Ă  cette approche marketing oĂč l’apparence prime sur la qualitĂ©, oĂč l’ignorance nourrit l’illusion. Nous donnons prioritĂ© aux produits de la plus haute qualitĂ©, de culture biologique lorsque possible, et nous excluons tout produit qui ne nous semble pas apte Ă  soutenir la santĂ©. C’est notre engagement. » (avril 2004)
Le Mouvement d’agriculture biologique a Ă©tĂ© créé en 1974, au QuĂ©bec, par les pionniers de ce courant dĂ©jĂ  bien implantĂ© aux États-Unis (Jerome Irving Rodale, Eliot Coleman) et en Europe (Rudolf Steiner, Albert Howard, Ehrenfried Pfeiffer, Dominique Soltner, Lady Eve Balfour, Raoul Lemaire, l’équipe de Nature et ProgrĂšs, Claude Aubert, Claude Bourguignon, Pierre Rabhi). « Bien avant 1974, par l’entremise de la revue Mainmise, plusieurs rencontres entre gens intĂ©ressĂ©s par l’agriculture biologique avaient eu lieu, Ă©crit Gilles Savard dans l’édition du Bulletin du MAB Ă  l’occasion de son 10e anniversaire. Le tout s’articulait autour de projets de villages communautaires autosuffisants. Lors d’une rĂ©union en 1972, on dĂ©nombrait une centaine de projets de communautĂ©s rurales. Les 70 personnes qui se prĂ©sentĂšrent Ă  Saint-Hyacinthe en mars 1974 Ă©taient en majoritĂ© des urbains de la contre-culture. Nous avons fait l’unanimitĂ© sur des bases d’orientation, Ă  savoir la promotion des techniques d’agriculture biologique et la recherche de points de rĂ©fĂ©rence ailleurs dans le monde. »
Catherine Valton, ferme Osiris, Saint-Mathias
Catherine Valton et son frĂšre Jean continuent le mĂ©tier de leur pĂšre Pierre Valton, un des pionniers de l’agriculture biologique et biodynamique au QuĂ©bec.
« Notre ferme, la premiĂšre biologique au QuĂ©bec, a 50 ans. Mais on se fait encore dire qu’on n’est pas des vrais agriculteurs parce qu’on n’a pas 100 hectares de maĂŻs. Il n’y a plus d’agriculteurs : il n’y a que des industriels, des intĂ©grateurs, des gestionnaires, des opĂ©rateurs de machinerie lourde. Les Ă©coles et les conseillers poussent les agriculteurs vers ça comme seule possibilitĂ© de re...

Table of contents

  1. Du mĂȘme auteur
  2. Les champs de bataille
  3. Crédits
  4. Préface - Le chemin parcouru de Jean-Martin Fortier
  5. Liste des principaux sigles et acronymes
  6. Introduction - Un témoignage avant tout !
  7. Chapitre premier - À l’origine du bio, une prise de conscience
  8. Chapitre 2 - Quarante ans d’efforts acharnĂ©s pour implanter le bio au QuĂ©bec
  9. Chapitre 3 - Portrait du bio au Québec
  10. Chapitre 4 - Le bio, produit de niche ou alternative à l’agrochimie ?
  11. Chapitre 5 - Le soutien au bio
  12. Chapitre 6 - La défense des producteurs biologiques
  13. Chapitre 7 - Bio industriel versus bio communautaire
  14. Conclusion - L’avenir de l’agriculture
  15. Annexe - Le rapport Pronovost : un rendez-vous manqué
  16. Bibliographie
  17. Filmographie
  18. Notes

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