Droit Ă l'alimentation, droit au logement, droit Ă l'eau. Dans les derniĂšres dĂ©cennies, la dĂ©fense de droits collectifs semble s'ĂȘtre imposĂ©e dans le cadre des luttes sociales. Or, nous dit Brewster Kneen, le paradigme des droits est devenu si dominant dans le dĂ©bat social et politique occidental qu'il s'apparente Ă une tyrannie. L'hĂ©gĂ©monie du discours des droits est telle qu'il menace jusqu'Ă la capacitĂ© de nos sociĂ©tĂ©s Ă concevoir des interventions publiques efficaces en faveur de la justice sociale et du bien commun.La reconnaissance de droits sociaux dispense gĂ©nĂ©ralement les dĂ©cideurs d'intervenir pour remĂ©dier Ă l'injustice et prend davantage une valeur incantatoire. La cause de cette impuissance rĂ©side en partie dans le mariage de la philosophie des droits avec l'individualisme et le libĂ©ralisme Ă©conomique. Ăriger un objectif en un droit, c'est le rĂ©duire Ă une revendication individuelle. Passant en revue toute une sĂ©rie de droits, l'auteur dĂ©montre que cela a pour effet de miner la solidaritĂ© sociale dans la poursuite de cet objectif. L'exemple du droit Ă l'alimentation le dĂ©montre bien: sa reconnaissance n'a jamais nourri personne. Le dĂ©bat se dĂ©place alors des structures socioĂ©conomiques qui gĂ©nĂšrent l'injustice vers l'Ătat, dont on attend qu'il apporte un remĂšde ponctuel.Remettant en question le prĂ©tendu universalisme des droits de la personne, Kneen cite plusieurs exemples de sociĂ©tĂ©s «non occidentales» oĂč la notion mĂȘme de droit individuel est absente, au profit d'un langage de la responsabilitĂ© Ă l'Ă©gard d'autrui. S'y Ă©laborent des solutions collectives locales qui ont des chances d'apporter des remĂšdes concrets aux maux sociaux, ce qu'une sociĂ©tĂ© d'individus retranchĂ©s derriĂšre leurs droits individuels et de propriĂ©tĂ© se rĂ©vĂšle de plus en plus impuissante Ă accomplir.

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La tyrannie des droits
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Civil LawI
La genĂšse des droits
LA NOTION DE DROITS, qui englobe les droits de la personne, est sortie il y a 2000 ans de cela de lâincubateur grĂ©co-romain. Ă lâĂ©poque, comme le rappelle lâavocat Radha DâSouza, « la notion de philosophie Ă©tait associĂ©e aux idĂ©es Ă©thiques et morales qui avaient essentiellement pour objet de distinguer le bien du mal. Comme tous les ĂȘtres humains sont tenus de faire le bien et dâĂ©viter de faire le mal, la philosophie se proposait de guider les ĂȘtres humains vers le âbienâ11 ». Dans ce contexte, les « droits » dĂ©signaient le bien que les gens doivent faire, ou mĂȘme la responsabilitĂ© quâils avaient de faire le bien.
Cependant, le concept de « droits », tel que nous le connaissons aujourdâhui, est lâĆuvre de la culture individualiste, matĂ©rialiste et rationaliste de lâEurope des LumiĂšres au XVIIIe siĂšcle. Cette notion a connu son expression publique la plus aboutie dans la DĂ©claration des droits de lâhomme des Nations unies de 1948. Depuis lors, et surtout au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, le langage des droits en est venu Ă occuper une place enviĂ©e et utile dans le discours public, dans les partis politiques libĂ©raux aussi bien que conservateurs, et au sein des organisations non gouvernementales et des institutions de la sociĂ©tĂ© civile. Quâil sâagisse de droits de la personne ou du droit Ă la propriĂ©tĂ©, du droit Ă la vie ou du droit Ă lâavortement, des droits des agriculteurs, du droit Ă lâeau ou du droit de propriĂ©tĂ© intellectuelle, le mot lui-mĂȘme semble avoir pris une valeur incantatoire â quoique inopĂ©rante.
Jâavance pour ma part que les « droits » fonctionnent comme un code dĂ©notant une idĂ©e, un principe moral ou une condition juridique qui prĂ©figure la concrĂ©tisation de ce quâon appelle un droit.
On explicite rarement la signification ou le contenu dâun « droit » ou des « droits », car on prĂ©sume, apparemment, que le sens en est si universellement reconnu en droit naturel quâaucune explication ou dĂ©finition nâest requise. Le raisonnement fonctionne de la façon suivante : la civilisation occidentale est lâexpression la plus achevĂ©e du dĂ©veloppement humain ; cette civilisation est fondĂ©e sur le principe de la libertĂ© individuelle (personnelle), accompagnĂ© des notions de propriĂ©tĂ© privĂ©e et de droits relatifs Ă la propriĂ©tĂ©. Les privilĂšges de lâindividu (interprĂ©tĂ©s ici comme des droits) revĂȘtent alors une importance primordiale sur le plan philosophique, politique et juridique. Ă lâĂtat (ou sociĂ©tĂ©, en tant quâunitĂ© organisĂ©e et organique) sont imparties la responsabilitĂ© et lâautoritĂ© de faire respecter ces droits.
Il rĂ©sulte de cette logique que, politiquement parlant, faire valoir un droit est prĂ©sentĂ© comme une revendication, habituellement adressĂ©e Ă lâĂtat ; mais la concrĂ©tisation de ce droit demeure un objectif Ă©phĂ©mĂšre Ă©tant donnĂ© quâil appartient Ă lâĂtat (ou Ă la puissance dominante) de lui confĂ©rer une signification tangible et un contenu. En outre, il peut ĂȘtre dans lâintĂ©rĂȘt de lâĂtat de donner un sens Ă un certain droit, surtout quand lâintĂ©rĂȘt de lâĂtat coĂŻncide avec celui dâune certaine classe ou dâun certain secteur de la sociĂ©tĂ©, par exemple lâentreprise privĂ©e ou lâĂ©lite financiĂšre. Tout dĂ©pend qui lâĂtat reprĂ©sente et qui exerce en rĂ©alitĂ© le pouvoir au sein de lâĂtat. Chose certaine, le requĂ©rant sâadresse Ă une puissance ou autoritĂ© supĂ©rieure, qui se voit lĂ©gitimĂ©e par la procĂ©dure dâappel elle-mĂȘme.
Lâadoption du langage des droits a une incidence dĂ©cisive sur les enjeux moraux et Ă©thiques relatifs au bien, Ă la justice sociale et Ă la responsabilitĂ©, qui se transforment par le fait mĂȘme en enjeux juridiques. La violation de ce quâon appelle un droit est considĂ©rĂ©e comme une violation de la loi, une infraction Ă une rĂšgle. Si lâon en croit Judith Shklar, on bascule ici dans le juridisme : « Lâaversion entourant les gĂ©nĂ©ralitĂ©s, la prĂ©fĂ©rence pour le traitement au cas par cas de tous les problĂšmes sociaux, la structuration de toutes les relations humaines possibles sous la forme de requĂȘtes et de contre-requĂȘtes dans le cadre de rĂšgles Ă©tablies, et la croyance quâil âexiste des rĂšglesâ, tout cela contribue Ă faire du juridisme une conception sociale12. »
Cette Ă©volution fait particuliĂšrement problĂšme lorsque les dĂ©cisions judiciaires demeurent sans suite. Les droits deviennent alors des revendications, ou des rĂ©clamations contre autrui, sans que cela corresponde aux responsabilitĂ©s que lâon a envers autrui. Dans leur texte classique Principes dâĂ©thique biomĂ©dicale, Beauchamp et Childress disent ceci :
On se surprendra que nous ayons omis dâemployer le discours des droits, particuliĂšrement Ă©tant donnĂ© la floraison de la terminologie issue des droits dans maints contextes, quâil sâagisse de lâĂ©thique appliquĂ©e ou de la politique Ă©trangĂšre. Nombre de controverses morales au niveau de la biomĂ©decine ou de la politique gouvernementale suscitent des dĂ©bats sur les droits, par exemple le droit Ă la mort, le droit Ă la reproduction, le droit Ă la vie privĂ©e, le droit Ă la vie [âŠ]. Ces dĂ©bats moraux, politiques et juridiques semblent parfois supposer quâil nâest pas de persuasion possible sans lâinvocation dâarguments ou de motivations formulĂ©s en termes de droits. Le discours des droits est imbriquĂ© dans lâindividualisme libĂ©ral qui imprĂšgne toute la sociĂ©tĂ©. DĂ©jĂ depuis Thomas Hobbes, les individualistes libĂ©raux utilisaient le langage des droits pour Ă©tayer des arguments moraux et politiques, et la tradition lĂ©gale anglo-amĂ©ricaine est fortement ancrĂ©e dans ce langage13.
Au cours des deux derniĂšres dĂ©cennies, le langage des droits sâest hissĂ© jusque dans lâarĂšne internationale, oĂč non seulement les ONG, mais les gouvernements aussi exigent que lâon reconnaisse les droits de la personne. Certains Ătats sont mĂȘme maintenant disposĂ©s Ă intervenir militairement au nom de la protection des droits de la personne, par exemple en Afghanistan, en Irak et au Kosovo (dans ce qui Ă©tait autrefois la Yougoslavie). Ă ce moment-ci, les grandes puissances politiques prennent le relais, et lâidiome des droits ne devient plus quâun alibi moral pour la quĂȘte du pouvoir Ă©tant donnĂ© que la souverainetĂ© de lâĂtat dĂ©linquant est sapĂ©e ou tout simplement laissĂ©e pour compte, ce qui le prive de toute autoritĂ© pour donner effet aux droits que lâon rĂ©clame et aux revendications qui lui sont faites, mĂȘme sâil voulait agir.
Chose certaine, il y a eu des cas oĂč la lutte pour la justice, individuelle ou collective, a Ă©tĂ© menĂ©e sous le drapeau des droits, mais pas nĂ©cessairement des droits de la personne. Le mouvement de valorisation des droits civiques des annĂ©es 1960 aux Ătats-Unis Ă©tait, et sâest toujours appelĂ©, le « mouvement des droits civiques ». Ce mouvement recherchait, et a fini par obtenir largement, des modifications substantielles dans la structure des relations sociales (civiques) aux Ătats-Unis, et pas seulement le droit de chacun dâĂȘtre reconnu comme un citoyen de plein droit et Ă©gal aux autres. (On pourrait mĂȘme dire quâil sâagissait dâun recours collectif extrajudiciaire contre la domination blanche lĂ©galisĂ©e.) Il convient de noter que ce mouvement pour lâobtention des droits civiques nâest pas nĂ© de quelque procĂ©dure oĂč un avocat aurait plaidĂ© devant un tribunal blanc le droit quâavaient les Noirs de sâasseoir Ă lâavant de lâautobus. Non, il est apparu lorsque Rosa Parks, qui avait Ă©tĂ© formĂ©e Ă lâaction directe non violente au Highlander Folk School, a dĂ©cidĂ© dâaller sâasseoir Ă lâavant de lâautobus Ă Birmingham, en Alabama, en 1955.
Il est vrai que le mouvement des droits civiques a rĂ©alisĂ© des avancĂ©es gigantesques sur le plan de la justice sociale, mais il nâa pas pour autant mis un terme Ă la discrimination raciale aux Ătats-Unis (comme lâa fait remarquer le prĂ©sident Obama) ; il nâa pas non plus Ă©branlĂ© la structure de classe, et certaines personnes et organisations qui ont jouĂ© un rĂŽle important dans cette lutte ont adhĂ©rĂ© depuis Ă la droite politique avec une fureur dĂ©solante14. Il convient de se demander si la confusion entre droits individuels et sociaux, entre droits et justice, a autorisĂ© cette Ă©volution malheureuse.
Une comparaison utile peut ĂȘtre faite avec lâAmĂ©rique latine, oĂč la lutte pour les droits sociaux a une longue histoire, particuliĂšrement au sein des Ă©glises chrĂ©tiennes, et oĂč ces droits sont considĂ©rĂ©s comme une partie intĂ©grante du tissu social, du moins pour les colons « blancs » ou europĂ©ens, sinon pour les peuples indigĂšnes. La notion de droits, sociaux ou individuels, est en fait Ă©trangĂšre aux peuples indigĂšnes des AmĂ©riques des hĂ©misphĂšres nord et sud, comme jâen reparlerai plus tard. Pour les peuples indigĂšnes et, comme je lâai dĂ©couvert, pour la plupart des non-EuropĂ©ens, les « responsabilitĂ©s Ă lâĂ©gard dâautrui » occupent lâespace que « mes droits » occupent pour les enfants des LumiĂšres. (Jây reviendrai.)
Jâen conclus que le langage des droits ne fait avancer en rien la justice sociale et individuelle. Il y aurait dâailleurs plus de justice en ce bas monde si ceux qui militent en son nom cessaient de sâĂ©puiser en requĂȘtes ou en revendications, et sâils mettaient plutĂŽt lâaccent sur ce qui est fait et doit ĂȘtre fait pour le bien de leur cause. La dĂ©claration suivante, prononcĂ©e lors dâune rencontre des peuples indigĂšnes des communautĂ©s autonomes du Mexique en 2003, exprime parfaitement cela :
Le gouvernement a dĂ©cidĂ© de ne pas reconnaĂźtre les droits fondamentaux que la Constitution nous reconnaĂźt ; au contraire, il a dĂ©cidĂ© dâintensifier le pillage, la destruction et le vol de nos terres, territoires et ressources naturelles [âŠ]. Prenant acte de cet Ă©tat de fait, nous avons cessĂ© de rĂ©clamer des mesures autorisant lâexercice de nos droits. Ce que nous exigeons maintenant, câest le respect de nos terres, de nos territoires et de notre autonomie. Nous avons rĂ©solu que cet Ătat a perdu toute lĂ©gitimitĂ©, du fait de ses pratiques juridiques, et que nous devons exercer notre autonomie de facto, pour ainsi remĂ©dier Ă notre situation pĂ©nible et donner un meilleur avenir Ă nos enfants15.
Il est temps de se demander en effet si le discours des droits rĂ©pond aux visĂ©es de la justice sociale ou sâil nâest pas tout simplement devenu une illusion dâintention â dâune bonne intention, câest sĂ»r â qui masque une individualisation et une privatisation dĂ©bridĂ©es.
2
Lâindividualisme des droits
LA PHILOSOPHIE CORROSIVE DES DROITS sâest incrustĂ©e dans lâesprit individualiste des Occidentaux Ă un point tel que la majoritĂ© des gens semblent convaincus que la mise en valeur de la dimension sociale de la vie ne peut se faire quâau dĂ©triment de lâidentitĂ© individuelle et de la libertĂ© ; impossible, de mĂȘme, de faire valoir la lĂ©gitimitĂ©, encore moins la nĂ©cessitĂ©, de lâidentitĂ© et de lâautoritĂ© collectives. Les droits et libertĂ©s de lâindividu se dressent contre les exigences de la sociĂ©tĂ© ou de lâordre social, jusquâĂ en contester lâexistence mĂȘme. On refuse dĂ©sormais dâadmettre les responsabilitĂ©s ou les obligations envers la sociĂ©tĂ©, lâĂtat ou mĂȘme une autoritĂ© collective quelconque, sauf celles qui favorisent les intĂ©rĂȘts personnels. Par exemple, lâĂ©vasion fiscale, chez les particuliers comme chez les entreprises, se pratique Ă grande Ă©chelle et nâest gĂ©nĂ©ralement pas considĂ©rĂ©e comme antisociale ou criminelle. Naturellement, toute notion dâintĂ©rĂȘt public ou de bien public sâĂ©vapore ici au passage.
Pourtant, au mĂȘme moment, les dĂ©fenseurs des droits, oĂč quâils soient, exigent constamment de lâĂtat quâil assume la responsabilitĂ© de respecter et de faire respecter les droits de la personne. Pire, ils semblent convaincus que lâĂtat est de leur cĂŽtĂ© â ou du moins quâil pourrait lâĂȘtre sâils arrivaient Ă mobiliser les termes et lâapproche justes. Tout cela sâappuie sur une foi inĂ©branlable en la dĂ©mocratie libĂ©rale, Ă tel point que certains considĂšrent mĂȘme que câest la seule forme lĂ©gitime de gouvernement.
Par exemple, le Centre international des droits de la personne et du dĂ©veloppement dĂ©mocratique (Droits et dĂ©mocratie) a dĂ©noncĂ© la faim chronique en HaĂŻti, dĂ©clarant quâil sâagissait dâune violation des droits de la personne, mais non dâun crime, arguant que « les politiques actuelles nâarrivent pas Ă rĂ©sorber le problĂšme de la faim chronique en HaĂŻti [âŠ]. Bien que la responsabilitĂ© premiĂšre de faire face Ă ces enjeux revienne au gouvernement haĂŻtien et Ă ses agences [âŠ] il faut que la communautĂ© internationale des donateurs, dont le Canada, agisse immĂ©diatement pour rĂ©gler le problĂšme de la pĂ©nurie de denrĂ©es alimentaires [âŠ]. Les solutions viables aux problĂšmes rĂ©currents dâinsĂ©curitĂ© alimentaire auxquels les HaĂŻtiens sont toujours soumis ne peuvent venir que de politiques basĂ©es sur le droit des personnes Ă lâalimentation16 ». Malheureusement, Droits et dĂ©mocratie, comme bien dâautres, ne dit pas en quoi au juste ces politiques, lois ou autres mesures vont faire en sorte que ce droit Ă lâalimentation donne aux gens de quoi manger. LâONG nâexplique pas non plus pourquoi « la communautĂ© internationale des donateurs [doit agir] immĂ©diatement ». Pas plus quâelle ne dĂ©signe, du moins publiquement, les interventions politiques et militaires qui ont peut-ĂȘtre contribuĂ© Ă la tragĂ©die haĂŻtienne17.
Le triste dĂ©clin des coopĂ©ratives en AmĂ©rique du Nord et leur conversion Ă lâentreprise capitaliste, qui fait davantage appel au profit individuel quâau bien commun, peuvent ĂȘtre attribuĂ©s en partie Ă lâindividualisme de la culture occidentale. Cet « individualisme farouche » nâexplique pas cependant la contradiction entre la philosophie libertarienne18 et le respect musclĂ© de lâarmĂ©e, institution autoritaire qui encourage dĂ©libĂ©rĂ©ment lâesprit dâĂ©quipe et lâaction collective tout en exaltant la gloire du « sacrifice » personnel pour le service de lâĂtat19.
Lâindividualisme de lâargumentaire fondĂ© sur les droits trouve son expression la plus extrĂȘme dans la notion absurde des droits du fĆtus : soit lâidĂ©e que le fĆtus, Ă qui lâon confĂšre le statut dâindividu, a des droits par rapport Ă sa mĂšre, qui constitue tout son contexte social aussi bien que physique et dont il dĂ©pend pour vivre. Lâimagerie ultrasonique nourrit cette idĂ©e que le fĆtus est une personne autonome quand on isole lâimage de son contexte, donnant Ă croire quâil pourrait vivre sans sa mĂšre. Il peut en rĂ©sulter trop aisĂ©ment une aliĂ©nation profonde de lâenfant par rapport Ă la mĂšre. Des femmes ont Ă©tĂ© traduites en justice et emprisonnĂ©es pour avoir « maltraitĂ© » lâenfant quâelles portaient, et lâon a mĂȘme vu des cas oĂč des parents ont Ă©tĂ© poursuivis en justice par leurs propres enfants handicapĂ©s pour « naissance traumatique ». Cette aliĂ©nation extrĂȘme, ou dĂ©connexion, trouve aussi son expression dans une aliĂ©nation gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă lâĂ©gard de la CrĂ©ation ou de la Terre MĂšre.
Cette idĂ©ologie libertarienne ne voit de libertĂ© que dans lâautonomie individuelle : câest un type dâexceptionnalisme oĂč la personne considĂšre que sa vie, avec ses besoins et dĂ©sirs, est entiĂšrement indĂ©pendante de la sociĂ©tĂ© oĂč elle Ă©volue, au lieu dâen dĂ©pendre. Les dĂ©sirs et exigences de lâindividu priment alors le bien commun ou le mĂ©connaissent complĂštement.
On voit un bon exemple de cette mentalitĂ© chez ce dentiste dâOttawa qui voulait installer un abri de plastique temporaire pour son vĂ©hicule dans son entrĂ©e, devant sa maison, pour ne pas avoir Ă dĂ©blayer la neige lâhiver. Sâen prenant au rĂšglement municipal qui freine la multiplication de ces constructions inesthĂ©tiques, il a fait valoir que lâabri de plastique lui Ă©viterait de faire une crise cardiaque en pelletant son entrĂ©e. Il entendait contester le rĂšglement municipal devant les tribunaux en invoquant la Charte canadienne des droits et libertĂ©s afin de « dĂ©fendre ce que je crois ĂȘtre mon droit de protĂ©ger ma santĂ© et ma sĂ©curitĂ© chez moi20 ».
MĂȘme son de cloche chez ce chroniqueur dâun quotidien dâOttawa commentant un nouvel arrĂȘtĂ© municipal limitant lâabattage dâarbres mĂ»rs dans la ville. « LâHĂŽtel de Ville vient de sâapproprier le droit que vous avez de faire ce que vous voul...
Table of contents
- La tyrannie des droits
- Avant-propos
- PrĂ©face dâAnne-Marie Voisard
- Introduction. Quelle tyrannie ?
- 1 - La genĂšse des droits
- 2 - Lâindividualisme des droits
- 3 - LâavĂšnement des droits comme discours dominant
- 4 - Lâimposture universaliste
- 5 - Droits : le naturel et le divin
- 6 - Les droits et lâĂtat
- 7 - Le droit de propriété : droits humains et droits des sociétés
- 8 - Les droits relatifs à la propriété et le droit de propriété
- 9 - Le droit Ă lâalimentation et lâassiette vide
- 10 - Les droits des agriculteurs et les droits des sélectionneurs
- 11 - Les droits fonciers
- 12 - Les droits et les ressources : de la création à la commercialisation
- 13 - Le droit Ă lâeau
- 14 - Les droits de la nature : plantes, animaux, poissons
- 15 - Chacun pour soi : les droits de lâintellect
- 16 - Le droit de mourir comme on veut
- 17 - Le droit dâingĂ©rence
- 18 - OĂč est-ce que ça va finir ?
- Postface
- Notes
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