I
Diane, le pied toujours endolori, mais ne voulant pas retenir Clary prisonniĂšre, Ă©tait descendue pour le dĂ©jeuner. Marianne sây Ă©tait surpassĂ©e. Elle avait fait des gaufres, dont la pĂąte, de crĂšme Ă©paisse comme on nâen voit quâĂ la montagne, les rend bien supĂ©rieures Ă celles de la plaine ; mais elle sâĂ©tait contentĂ©e de les mettre sur la table, haut empilĂ©es, avec le cafĂ©, le thĂ©, le beurre et le miel, dont Clary ne se fit pas faute, sans consentir cependant Ă le dĂ©clarer lâĂ©gal de celui de Morchin. Tout Ă©tant ainsi prĂ©parĂ© de façon Ă ce quâon nâeĂ»t pas besoin dâelle, Marianne ne se montrait pas. Sylvion, flairant je ne sais quoi, avait aussi disparu, sans se mettre en peine de son rĂŽle de petit sommelier, dont il ne sâacquittait, dâailleurs, quâĂ sa façon toujours plus ou moins accidentĂ©e.
Le dĂ©jeuner nâen allait pas moins bien, mĂȘme mieux suivant Bruno, qui lâeĂ»t trouvĂ© mieux encore Ă deux quâĂ trois, mais le trio du moins nâĂ©tait gĂȘnĂ© ni interrompu par rien. Comme il faisait cette rĂ©flexion, le trio se changea subitement en quatuor. La porte, poussĂ©e tranquillement dâune main ferme, sâouvrit, encadrant la haute taille de Montlucar et sa figure grave, mais sans rien de plus marquĂ© quâĂ lâordinaire. Bruno, placĂ© en face, le vit le premier. â Montlucar ! sâĂ©cria-t-il, et il courut Ă lui pour lâembrasser, accolade que Montlucar lui rendit, presque en le devançant. EntrĂ© derriĂšre les dames, il nâavait pu voir encore leur figure. â Ah ! du renfort ! fit-il simplement, dâun air plutĂŽt dâagrĂ©able surprise. Quand elles se retournĂšrent, il y eut comme un instant dâarrĂȘt, mais sans exclamation, de court silence seulement.
â Oui, balbutia Bruno, ces dames sâĂ©taient Ă©garĂ©es⊠et trop interdit pour pouvoir penser, â Mademoiselle de Breuil, dit-il en prĂ©sentant Diane au nouvel arrivĂ©. Elle fit le demi-mouvement de lui tendre la main. Montlucar sâinclina sans la prendre. â Mademoiselle Clary⊠Bruno sâarrĂȘta, car il ne savait pas son nom de famille.
â Clary dâAlbenne, complĂ©ta Diane, dâun ton bref, presque haut. Montlucar eut un lĂ©ger froncement de sourcil, mais que Diane seule remarqua sur son front penchĂ© dans une nouvelle et plus profonde rĂ©vĂ©rence.
â Ces dames sâĂ©taient Ă©garĂ©es, reprit Bruno, sans trop savoir quâajouter, voulant bien faire un prompt aveu de tout, mais non pas devant celles qui prendraient lâaventure peut-ĂȘtre encore plus mal que Montlucar, selon la maniĂšre dont celui-ci la prendrait. Bruno comptait sur sa politesse exquise, mais il fallait auparavant lui parler, le supplier.
Bruno restait donc prĂšs de la porte refermĂ©e, comme attendant Montlucar pour sortir ; mais celui-ci vint sâasseoir en face des deux dames, Ă cĂŽtĂ© de la chaise de Bruno. Il parut, mĂȘme vouloir ranimer la conversation qui, Ă©videmment, allait languir sans lui.
â Ă ce que me dit mon jeune ami, commença-t-il, vous vous ĂȘtes donc trompĂ©es de chemin, mesdames.
â Tout Ă fait, repartit Diane. Nous avions si bien perdu le fil de ces mille sentiers qui courent en tout sens sur la pente, que la nuit Ă©tait venue, sans que nous eussions pu le retrouver. Heureusement nous rencontrĂąmes un guide.
â Assez difficile aussi Ă dĂ©mĂȘler, interjeta Clary.
â Mais Ă qui nous ne sommes pas moins redevables dâavoir passĂ© la nuit mieux quâĂ la belle Ă©toile. Il nous conduisit Ă cette auberge, oĂč nous nous trouvons fort bien.
â Mon ami et moi, nous ne nous y trouvons pas mal non plus.
â Câest ce quâil nous a dit.
Bruno Ă©tait sur les Ă©pines, mais nâosait intervenir.
â Entre nous pourtant, reprit Montlucar, avouez que lâauberge est assez mĂ©diocre.
Ă ce mot dâauberge, rĂ©pĂ©tĂ© et confirmĂ© par Montlucar, Bruno ne savait que penser. Marianne sans doute avait parlĂ© ; mais Montlucar accepterait-il vraiment la situation ? cette idĂ©e le laissa respirer plus Ă lâaise.
â Vous vous trompez, rĂ©pondit Diane, sans plus de vivacitĂ© dans le ton, mais avec quelque chose de plus appuyĂ© ; je dis ce que je pense : câest une bonne petite auberge.
â Si tant est quâelle mĂ©rite ce nom.
Bruno eut de nouveau la respiration coupée.
â Oui, fit Diane, votre ami nous lâa aussi expliquĂ©, câest plutĂŽt une pension dâĂ©tĂ©, une pension de montagne ; mais le nom ne fait rien Ă la chose.
â AssurĂ©ment. Je serais mĂȘme tentĂ© de lâappeler un hĂŽtelâŠ
Bruno nây tenait plus ; il allait tout avouer.
â Puisquâon y voit de si belles dames ! ajouta Montlucar, dâun air de haute galanterie, mais qui nâavait rien dâironique ni de surannĂ©.
â Et de si parfaits gentlemen. Votre ami a Ă©tĂ© dâune complaisanceâŠ
â Je nâen doute pas. Vous nâaurez pas Ă©tĂ© trop mĂ©contentes non plus de notre vieille hĂŽtesseâŠ
â Excellente femme !
â Et pas trop mauvaise cuisiniĂšre. Mais, Ă propos, poursuivit Montlucar, ne voulant pas laisser Bruno trop longtemps sur la sellette, ni risquer de mener plus loin, dans ce moment, le dialogue avec Diane, quâil savait capable de lui rompre tout Ă coup en visiĂšre, si, comme il en avait lâimpression, elle le reconnaissait, â Ă propos, et notre petit sommelier, je ne le vois pasâŠ
â Suis lĂ , dit Sylvion, faisant son entrĂ©e. Suis toujours lĂ , pour servir maĂźtre et maĂźtresse, quand on demande, quand on commande ; vaut mieux demander que commander.
â Eh bien, je te demande mon dĂ©jeuner.
â Bon potage, bonne soupe. Vieille Marianne la coupe. Vite la chercher, vite lâapporter.
Et ne faisant guÚre que sortir pour rentrer, il revint avec une assiette de potage, dont Montlucar déjeunait plutÎt que de thé ou de café.
Les dames se levÚrent pour remonter dans leur chambre. Bruno, sous air de les reconduire, sortit aussi de son cÎté.
Il entra machinalement dans le jardin, et en fit deux ou trois fois le tour sans sâapercevoir quâil y Ă©tait.
â Câest singulier, dit Clary, qui venait dây jeter un coup dâĆil par la fenĂȘtre de leur chambre, M. Bruno tout seul au jardin, quand son mentor vient dâarriver.
â M. de Montlucar, fit Diane, est sans doute fatiguĂ©.
â Mais, continua Clary, ils se sont Ă peine vus. Câest singulier. Et puis M. Bruno qui a plutĂŽt lâair de courir que de se promener. Est-il drĂŽle !âŠ
« Fou que je suis ! pensait notre amoureux, qui avait peine Ă ne pas le crier tout haut : fou ! sot ! envers Montlucar et ces dames. Mais elle, elle ! Sans cela je ne lâaurais jamais revue, elle Ă©tait Ă jamais perdue pour moi. Mais ne lâest-elle pas Ă prĂ©sent plus que jamais ! Eh bien, je vais tout dire Ă Montlucar, tout, tout, et non pas seulement ce qui est arrivĂ© !
â Bon ! poursuivait Clary, du coin de son observatoire dont le rideau Ă©tait baissĂ©, le voilĂ qui marche sur les plates-bandes ! il ne tient plus compte des allĂ©es ! lui qui se donne pour philosophe, il ne suit plus la ligne droite⊠Ah ciel ! un grand carrĂ© de lĂ©gumes quâil vient de traverser. Que dira notre hĂŽtesse ?
â Montlucar, pensa Diane, lui aurait-il dĂ©jĂ parlĂ© ?
Câest au contraire Bruno qui, pour ne pas faiblir dans sa rĂ©solution, courait sâouvrir Ă lui. Mais lâentendant converser avec Sylvion, auquel il faisait sans doute subir un interrogatoire en rĂšgle, mais non pas sans les dĂ©tours et les Ă©chappatoires habituels Ă ce dernier, il revint brusquement sur ses pas, arpenta de nouveau le jardin, cette fois plus correctement, puis tout Ă coup, sautant par-dessus le mur, il allait sâĂ©chapper Ă travers champs pour sâĂ©chapper Ă lui-mĂȘme.
â Ah, bon ! fit Clary, en ouvrant la fenĂȘtre : le voilĂ qui se sauve Ă prĂ©sent !
Bruno retourna la tĂȘte. Clary nâĂ©tait plus Ă la fenĂȘtre ; mais il lui avait semblĂ© lâentrevoir. Ce fut un charme qui lâarrĂȘta net dans sa course effrĂ©nĂ©e. Il se laissa tomber dans lâherbe, comme si câĂ©tait Ă ses pieds.
â Câest donc toi, disait pendant ce temps Montlucar Ă Sylvion, qui nous as valu ces belles dames ?
â Fallait bien. Savaient plus oĂč aller ni coucher. Les coucher, fallait ...