Conan Doyle considĂ©rait les aventures de Sherlock Holmes comme des ouvrages populaires, des livres de gare, et comptait sur d'autres textes pour etre reconnu par ses pairs. Sir Nigel est un de ces romans, un de ses prĂ©fĂ©rĂ©s, et il fut accueilli a sa sortie comme le plus grand roman historique depuis IvanhoĂ©. Ăcrit apres La Compagnie blanche, il nous conte les premieres aventures de Sir Nigel.
Jeune seigneur, Nigel vit avec sa mere dans la prĂ©caritĂ©, en conflit avec le monastere voisin qui a rĂ©duit a peau de chagrin les propriĂ©tĂ©s hĂ©ritĂ©es de son pere. Mais les dĂ©buts de cette guerre, dont on ne sait pas encore qu'elle durera cent ans, vont lui donner l'occasion de s'engager dans l'armĂ©e du roi Ădouard, pour guerroyer dans les possessions anglaises sur la terre de France. Nigel s'illustrera contre des pirates, lors de la traversĂ©e, dans des combats en Bretagne, avant de rejoindre le roi en Guyenne. Tournois, ripailles, embuches seront son quotidien, ainsi que de nombreux exploits. Exploits sans lesquels il ne pourrait rentrer au pays pour y retrouver sa dame qui l'attend.
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Sir Nigel
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Historical FictionIndex
LiteratureChapitre 1 LA MAISON DES LORING
Au mois de juillet de lâan de grĂące 1348,
entre la Saint-Benedict et la Saint-Swithin, lâAngleterre fut le
théùtre dâun Ă©trange Ă©vĂ©nement : un monstrueux nuage apparut,
venant de lâest, un nuage pourpre et massif, lourd de menaces,
glissant lentement devant le ciel limpide. Et dans son ombre les
feuilles séchÚrent sur les arbres, les oiseaux cessÚrent de
gazouiller, bestiaux et moutons se blottirent contre les haies. Les
tĂ©nĂšbres sâappesantirent sur le pays et les hommes, dont le cĆur
était lourd, gardÚrent les yeux tournés vers cette nue terrifiante.
Certains se glissÚrent dans les églises pour y recevoir la
bĂ©nĂ©diction chevrotante de quelque prĂȘtre angoissĂ©. Les oiseaux
avaient cessĂ© de voler et lâon nâentendait plus les sons si
plaisants de la nature. Tout Ă©tait silencieux et immobile, Ă
lâexception de la vaste nuĂ©e qui sâavançait, roulant ses immenses
plis du fond de lâhorizon. Ă lâouest, on pouvait voir encore un
riant ciel dâĂ©tĂ© cependant que, de lâest, la lourde masse glissait
lentement jusquâĂ ce que la derniĂšre parcelle de bleu eĂ»t disparu
et que le ciel tout entier ne parĂ»t plus quâune grande voĂ»te de
plomb.
La pluie se mit alors Ă tomber. Elle tomba
durant tout le jour et toute la nuit, durant toute la semaine et
tout le mois, jusquâĂ faire oublier aux gens ce quâĂ©taient un ciel
bleu et un rayon de soleil. Ce nâĂ©tait pas une pluie lourde, mais
continue et glacĂ©e, que les gens se fatiguĂšrent vite dâentendre
crĂ©piter et dĂ©gouliner sur les feuillages. Et toujours, le mĂȘme
lourd nuage menaçant glissait de lâest Ă lâouest en dĂ©versant son
eau. La vue ne portait quâĂ un jet de flĂšche des maisons, car la
pluie formait comme un rideau mouvant. Et chaque matin on levait la
tĂȘte, espĂ©rant apercevoir une accalmie, mais les yeux ne
rencontraient jamais que le mĂȘme nuage sans fin, si bien quâon
cessa mĂȘme de regarder et que les cĆurs dĂ©sespĂ©rĂšrent. Il pleuvait
Ă la fĂȘte de saint Pierre aux liens, il pleuvait encore Ă
lâAssomption, il pleuvait toujours Ă la Saint-Michel. Le blĂ© et le
foin, détrempés et noirs, pourrissaient sur les champs, car ils ne
valaient mĂȘme pas la peine dâĂȘtre engrangĂ©s. Les brebis Ă©taient
mortes, ainsi que les veaux, de sorte quâil ne restait presque plus
rien Ă tuer quand vint la Saint-Martin et quâil fallut mettre la
viande au charnier pour lâhiver. Le peuple redouta la famine, mais
ce qui lâattendait Ă©tait bien pire encore.
La pluie sâarrĂȘta enfin et ce fut un maladif
soleil automnal qui se mit à briller sur une terre détrempée. Les
feuilles en putréfaction empestaient le lourd brouillard qui
sâĂ©levait des bois. Les champs se couvraient de monstrueux
champignons de teintes et de dimensions telles quâon nâen avait
jamais vu auparavant : ils étaient écarlates, mauves, livides
ou noirs. Il semblait que la terre malade se fût couverte de
pustules ; les moisissures et le lichen maculaient les murs et
la Mort jaillit de la terre noyée. Les hommes périrent, ainsi que
les femmes et les enfants, le baron dans son chĂąteau, lâaffranchi
dans sa ferme, le moine dans son abbaye et le vilain dans sa cabane
de clayonnage et de torchis. Tous respiraient le mĂȘme air malsain
et tous mouraient de la mĂȘme mort. De ceux qui Ă©taient frappĂ©s,
aucun nâen rĂ©chappait et le mal Ă©tait partout semblable :
énormes furoncles, délire et pustules noires qui donnÚrent son nom
Ă la maladie. Durant tout lâhiver, des cadavres pourrirent sur les
cÎtés des routes, ne trouvant personne pour les enterrer. Dans de
nombreux villages, il ne resta pas Ăąme qui vive. Le printemps enfin
arriva, et avec lui le soleil, la santĂ© et le rire ; câĂ©tait
le printemps le plus vert, le plus doux et le plus tendre que
lâAngleterre eĂ»t jamais connu. Mais la moitiĂ© seulement de
lâAngleterre put en jouir, car lâautre avait disparu avec le grand
nuage pourpre.
Ce fut néanmoins dans ce fleuve de mort, dans
cette puanteur de corruption que naquit une Angleterre plus
Ă©clatante et plus libre. Ce fut dans cette heure sombre que lâon
vit pointer le premier rayon dâune aube nouvelle, car il ne fallait
rien de moins quâun grand soulĂšvement pour arracher le pays Ă
lâĂ©treinte de fer du systĂšme fĂ©odal qui lui enchaĂźnait les membres.
Ce fut un pays neuf qui se leva de cette année de mort. Les barons
avaient été fauchés. Les hautes tours et les larges douves
nâavaient pu retenir le noir fossoyeur qui les avait emportĂ©s. Les
lois perdirent de leur force, faute dâun bras rĂ©solu pour les
appliquer, et, une fois affaiblies, ne purent jamais reprendre leur
vigueur. Le laboureur refusa dĂ©sormais dâĂȘtre un esclave. Le serf
se mit Ă secouer ses fers. Il y avait beaucoup Ă faire, et il
restait peu dâhommes. Il fallait donc que les rares survivants
fussent des personnes libres dâagir, de fixer leurs prix et de
travailler oĂč et pour qui elles voulaient. La mort noire, et rien
dâautre, ouvrit la voie au soulĂšvement qui devait, trente ans plus
tard, faire du paysan anglais le paysan le plus libre de toute
lâEurope.
Mais trop peu de gens étaient suffisamment
perspicaces pour prévoir le bien qui allait naßtre de ce mal. à ce
moment-là , la misÚre et la ruine frappaient chaque famille. Bétail
crevé, récoltes pourries, terres incultes, toutes les sources de
richesses avaient disparu dans le mĂȘme temps. Les riches
sâappauvrirent : mais les pauvres, et surtout ceux qui
lâĂ©taient en portant sur les Ă©paules le fardeau de la noblesse, se
trouvÚrent dans une situation précaire. à travers toute
lâAngleterre, la petite noblesse fut ruinĂ©e, car ses membres
nâavaient dâautre occupation que la guerre et tiraient leur revenu
du travail des autres. Dans plus dâun manoir il y eut de durs
moments, et surtout au manoir de Tilford qui avait été durant de
nombreuses générations le foyer de la famille Loring.
Il fut un temps oĂč les Loring avaient gouvernĂ©
toute la région entre les North Downs, cette chaßne de collines
crayeuses du Hampshire et du Surrey, et les lacs de Frensham, un
temps oĂč leur sombre chĂąteau, se dressant au-dessus des vertes
pùtures bordant la riviÚre Wey, avait été la plus puissante
forteresse entre la seigneurie de Guildford Ă lâest et celle de
Winchester Ă lâouest. Mais la guerre des Barons avait Ă©clatĂ©, au
cours de laquelle le roi sâĂ©tait servi de ses sujets saxons comme
dâun fouet pour flageller les barons normands, et le chĂąteau de
Loring, Ă lâinstar de beaucoup dâautres, avait Ă©tĂ© dĂ©truit de fond
en comble. DÚs lors, les Loring, leur domaine considérablement
réduit, vivaient dans ce qui avait été le douaire, avec de quoi
subvenir à leurs besoins mais privés de toute splendeur.
Puis avait eu lieu le procĂšs avec lâabbaye de
Waverley, lorsque les cisterciens avaient réclamé leurs terres les
plus riches et les droits fĂ©odaux sur le reste. Lâaction intentĂ©e
avait durĂ© des annĂ©es et, au bout du compte, les gens dâĂglise et
les robins sâĂ©taient partagĂ© tout ce que le domaine comptait encore
de richesses. Il restait cependant le vieux manoir, dâoĂč Ă chaque
génération sortait un soldat pour maintenir haut le nom de la
famille et pour porter son écusson à roses de gueules sur champ
dâargent lĂ oĂč on lâavait toujours vu, câest-Ă -dire au premier rang
de la bataille. Dans la petite chapelle oĂč le pĂšre Matthew disait
la messe chaque matin se trouvaient douze statues de bronze qui
toutes représentaient des hommes de la maison de Loring. Deux
avaient les jambes croisées, pour avoir participé aux croisades.
Six avaient les pieds posĂ©s sur des lions parce quâils Ă©taient
morts à la guerre. Quatre seulement étaient figurées avec un chien,
ce qui signifiait quâils Ă©taient morts dans la paix.
De cette famille célÚbre mais doublement
ruinĂ©e par la loi et la peste, il ne restait plus, en lâan de grĂące
1349, que deux membres en vie. CâĂ©taient Lady Ermyntrude Loring et
son petit-fils Nigel. LâĂ©poux de Lady Ermyntrude Ă©tait tombĂ© devant
les hallebardiers écossais à Stirling, et son fils Eustace, le pÚre
de Nigel, avait trouvé une mort glorieuse, neuf ans avant le début
de ce rĂ©cit, sur la poupe dâune galĂšre normande au combat naval de
Sluys. La vieille femme solitaire, aussi fiĂšre et ombrageuse que le
faucon enfermé dans sa chambre, ne faisait preuve de douceur
quâenvers le jeune garçon quâelle avait Ă©levĂ©. Toute la dose de
tendresse et dâamour de sa nature fĂ©minine, si bien dissimulĂ©e aux
yeux dâautrui que personne ne pouvait mĂȘme en supposer lâexistence,
ne sâĂ©panchait que sur lui. Elle Ă©tait incapable de supporter quâil
sâĂ©loignĂąt dâelle, et lui, avec ce respect pour lâautoritĂ© que
lâĂąge lui commandait, ne serait pas parti sans sa bĂ©nĂ©diction ni
son consentement.
Câest ainsi que Nigel, Ă lâĂąge de vingt-deux
ans, avec son cĆur de lion et le sang de cinquante guerriers
bouillonnant dans ses veines, passait encore de mornes journĂ©es Ă
réclamer son épervier avec des leurres, à dresser des chiens de
chasse ou les épagneuls qui partageaient avec la famille la grande
salle de terre battue du manoir.
Jour aprĂšs jour, la vieille dame lâavait vu
grandir en force et devenir un homme. De petite stature, il
possĂ©dait des muscles dâacier et une Ăąme ardente. De toutes parts,
de la salle dâarmes de Guildford Castle jusquâĂ la lice de Farnham,
on rapportait à la douairiÚre les récits des prouesses de son
petit-fils, vantant son audace comme cavalier, son courage
débonnaire et son adresse dans le maniement des armes. Mais celle
dont lâĂ©poux et le fils avaient trouvĂ© une mort sanglante refusait
la pensée que le dernier des Loring, unique bourgeon de cette
cĂ©lĂšbre vieille souche, pĂ»t subir le mĂȘme sort. Le garçon
supportait dâun cĆur dĂ©sabusĂ© et avec le sourire les journĂ©es sans
Ă©vĂ©nements, Ă lâentendre toujours diffĂ©rer le moment quâelle
redoutait tant, en lui demandant dâattendre que la rĂ©colte fĂ»t
meilleure, que les moines de Waverley eussent rendu ce quâils
avaient pris, que lâhĂ©ritage de son oncle lui permĂźt dâentretenir
ses troupes, bref en allĂ©guant tous les motifs quâelle pouvait
imaginer pour le garder.
Dâailleurs la prĂ©sence dâun homme Ă©tait
nĂ©cessaire Ă Tilford, car la lutte nâavait jamais cessĂ© entre
lâabbaye et le manoir, et, sous le premier prĂ©texte venu, les
moines cherchaient toujours Ă amputer un peu plus le domaine de
leurs voisins. Par-delĂ la riviĂšre serpentant au milieu des verts
pĂąturages sâĂ©levaient les sombres murs gris de lâabbaye, avec sa
petite cour carrée et sa cloche sonnant chaque heure du jour et de
la nuit, telle une voix lourde de menaces tonnant dans la direction
du modeste manoir.
Câest au cĆur mĂȘme du grand monastĂšre
cistercien que sâouvre cette chronique du temps passĂ© qui dĂ©roule
lâhistoire des dissensions entre les moines et la maison de Loring
et en rapporte les consĂ©quences : les derniĂšres sont lâarrivĂ©e
de Chandos, lâĂ©trange combat Ă la lance sur le pont de Tilford et
les actions qui conférÚrent à Nigel la renommée sur le champ de
bataille. Remontons donc ensemble le temps, et contemplons cette
verdoyante Angleterre : colline, plaine, riviÚre sont telles
quâon peut les voir encore aujourdâhui, mais les personnages, si
semblables Ă nous-mĂȘmes, sont pourtant si diffĂ©rents dans leur
façon de penser et dâagir quâon pourrait les croire venus dâun
autre monde.
Chapitre 2 COMMENT LE DIABLE SâEN VINT Ă WAVERLEY
On Ă©tait au premier jour de mai, fĂȘte des saints apĂŽtres Philippe et Jacques, et en lâan de grĂące 1349 de Notre-Seigneur.
De tierce Ă sexte, et de sexte Ă none, lâabbĂ© de la maison de Waverley sâĂ©tait trouvĂ© assis dans son bureau Ă sâoccuper des nombreux devoirs qui lui incombaient. Tout autour de lui, dans un rayon de plusieurs lieues, sâĂ©tendait le fertile et florissant domaine dont il Ă©tait le maĂźtre. Au milieu se dressait lâimposante abbaye avec la chapelle, les cloĂźtres, lâhospice, la maison du chapitre et celle des frĂšres, bĂątiments qui grouillaient de vie. Par les fenĂȘtres ouvertes, on entendait le bourdonnement des voix des frĂšres qui dĂ©ambulaient dans les promenoirs en poursuivant quelque pieuse conversation. Ă travers tout le cloĂźtre roulait, montant et descendant, un chant grĂ©gorien que le maĂźtre de chapelle faisait rĂ©pĂ©ter au chĆur ; dans la salle capitulaire tonnait la voix stridente du frĂšre Peter qui exposait aux novices la rĂšgle de saint Bernard.
LâabbĂ© John se leva pour dĂ©tendre ses membres engourdis. Il regarda au-dehors vers les pelouses vertes du cloĂźtre et les lignes gracieuses des arcs gothiques qui entouraient un prĂ©au couvert pour les frĂšres, lesquels, deux par deux, vĂȘtus de bure blanche et noire, la tĂȘte inclinĂ©e, en faisaient le tour. Certains, plus studieux, avaient emportĂ© de la bibliothĂšque des ouvrages enluminĂ©s et Ă©taient assis dans le soleil chaud, avec leurs godets de couleurs et leurs feuilles Ă tranche dorĂ©e devant eux, les Ă©paules arrondies et le visage enfoui dans le vĂ©lin blanc. Il y avait aussi le sculpteur sur cuivre avec son burin et son gravoir. LâĂ©tude et lâart nâĂ©taient pas de tradition chez les cisterciens comme chez leurs parents de lâordre des BĂ©nĂ©dictins, cependant la bibliothĂšque de Waverley Ă©tait copieusement fournie en livres prĂ©cieux et ne manquait pas de lecteurs zĂ©lĂ©s.
Mais la vraie gloire des cisterciens rĂ©sidait dans leur travail extĂ©rieur : aussi Ă tout moment voyait-on quelque moine de retour des champs ou des jardins traverser le cloĂźtre, le visage brĂ»lĂ© par le soleil, le hoyau ou la bĂȘche Ă la main, la robe retroussĂ©e jusquâaux genoux. Les grandes pĂątures dâherbe fraĂźche tachetĂ©es par les moutons Ă lâĂ©paisse toison blanche, les acres de terre conquises sur la bruyĂšre et la fougĂšre pour ĂȘtre livrĂ©es au blĂ©, les vignobles sur le versant sud de la colline de Crooksbury, les rangĂ©es dâĂ©tangs de Hankley, les marais de Frensham drainĂ©s et plantĂ©s de lĂ©gumes, les pigeonniers spacieux, tout cela entourait la grande abbaye et tĂ©moignait des travaux accomplis par lâordre.
La face pleine et rubiconde de lâabbĂ© sâillumina dâune calme satisfaction pendant quâil contemplait sa maison, immense mais bien ordonnĂ©e. Comme chef dâune grande et prospĂšre abbaye, lâabbĂ© John, quatriĂšme du nom, Ă©tait un homme particuliĂšrement douĂ©. Il sâĂ©tait personnellement dotĂ© des moyens qui lui permettaient dâadministrer un vaste domaine, de maintenir lâordre et le dĂ©corum et de les imposer Ă cette importante communautĂ© de cĂ©libataires. Autant il faisait rĂ©gner une discipline rigide sur tous ceux qui se trouvaient au-dessous de lui, autant il se prĂ©sentait en diplomate subtil devant ses supĂ©rieurs. Il avait des entrevues, aussi longues que frĂ©quentes, avec les abbĂ©s et les seigneurs voisins, les Ă©vĂȘques et les lĂ©gats pontificaux, et, Ă lâoccasion, avec le roi. Nombreux Ă©taient les sujets qui devaient lui ĂȘtre familiers. CâĂ©tait vers lui quâon se tournait pour rĂ©gler des points allant de la doctrine de la foi Ă lâarchitecture, de questions forestiĂšres ou agricoles Ă des problĂšmes de drainage ou de droit fĂ©odal. CâĂ©tait Ă©galement lui qui, sur des lieues Ă la ronde, tenait dans le Hampshire et le Surrey la balance de la justice. Pour les moines, son dĂ©plaisir pouvait signifier le jeĂ»ne, lâexil dans quelque communautĂ© plus sĂ©vĂšre, voire lâemprisonnement dans les chaĂźnes. Il avait aussi juridiction sur les laĂŻcs â Ă ceci prĂšs toutefois quâil ne pouvait prononcer la peine de mort, mais il disposait, Ă la place, dâun instrument bien plus terrible : lâexcommunication.
Tels Ă©taient les pouvoirs de lâabbĂ©. Il nâĂ©tait donc point Ă©tonnant de lui voir des traits rudes oĂč se peignait la domination ni de surprendre chez les frĂšres qui levaient les yeux et apercevaient Ă la fenĂȘtre le visage attentif un rĂ©flexe dâhumilitĂ© et une expression plus grave encore.
Un petit coup frappĂ© Ă la porte du bureau rappela lâabbĂ© Ă ses devoirs immĂ©diats, et il retourna vers sa table. Il avait dĂ©jĂ vu le cellĂ©rier et le prieur, lâaumĂŽnier, le chapelain et le lecteur, mais, dans le long moine dĂ©charnĂ© qui obĂ©it Ă son invitation Ă entrer, il reconnut le plus important et le plus importun de ses adjoints : le frĂšre Samuel, le procureur, lâĂ©quivalent du bailli chez les laĂŻcs et qui, en tant que tel, avait la haute main â au veto de lâabbĂ© prĂšs â sur lâadministration des biens temporels du monastĂšre et son lien avec le monde extĂ©rieur. FrĂšre Samuel Ă©tait un vieux moine noueux dont les traits secs et sĂ©vĂšres ne reflĂ©taient aucune lumiĂšre cĂ©leste, mais uniquement le monde sordide vers lequel il Ă©tait constamment tournĂ©. Il tenait sous un bras un gros livre de comptes et de lâautre main serrait un immense trousseau de clĂ©s, insigne de son office. Occasionnellement aussi, il portait une arme offensive, ce dont pouvaient tĂ©moigner les cicatrices de plus dâun paysan ou dâun frĂšre lai.
LâabbĂ© soupira dâun air ennuyĂ©, car il souffrait beaucoup entre les mains de son diligent adjoint.
â Alors, FrĂšre Samuel, que dĂ©sirez-vous ?
â RĂ©vĂ©rend PĂšre, je dois vous rapporter que jâai vendu la laine Ă maĂźtre Baldwin de Winchester deux shillings de plus Ă la balle que lâannĂ©e passĂ©e, car la maladie qui a dĂ©cimĂ© les moutons a fait monter les prix.
â Vous avez bien fait, mon FrĂšre.
â Je dois aussi vous dire que jâai fait saisir les meubles de Whast, le garde-chasse, car le cens de NoĂ«l est toujours impayĂ©, de mĂȘme que la taxe sur les poules.
â Mais il a femme et enfants, mon FrĂšre ! protesta faiblement lâabbĂ©, qui avait bon cĆur mais sâen laissait facilement imposer par son subalterne, plus intransigeant.
â Câest vrai, RĂ©vĂ©rend PĂšre. Mais si je devais fermer les yeux sur lui, comment pourrais-je alors rĂ©clamer la redevance des sĂ©grais aux forestiers de Puttenham, ou le fermage dans les hameaux ? Une pareille nouvelle se rĂ©pandrait de maison Ă maison, et quâadviendrait-il alors de la richesse de Waverley ?
â Quây a-t-il dâautre, FrĂšre Samuel ?
â Il y a la question des Ă©tangs.
Le visage de lâabbĂ© sâillumina : câĂ©tait lĂ un sujet sur lequel il faisait autoritĂ©. Si la rĂšgle de lâordre lâavait privĂ© des douces joies de la vie, il nâen avait quâun plus grand penchant pour celles qui lui restaient.
â Comment se portent nos ombles chevaliers, mon FrĂšre ?
â Ils prospĂšrent, RĂ©vĂ©rend PĂšre, mais les carpes ont pĂ©ri dans le vivier de lâabbĂ©.
â Des carpes ne vivent que sur un fond de gravier. Et puis il faut les mettre dans de justes proportions : trois mĂąles laitĂ©s pour une femelle ĆuvĂ©e, FrĂšre procureur. De plus, lâendroit doit se trouver Ă lâabri du vent, ĂȘtre rocailleux et sablonneux, avoir une aune de profondeur, et des saules et de lâherbe sur les bords. De la vase pour la tanche et du gravier pour la carpe.
Le procureur sâinclina avec le visage de quelquâun qui va annoncer une mauvaise nouvelle.
â Il y a du brochet dans le vivier de lâabbĂ©.
â Du brochet ! sâexclama lâabbĂ© horrifiĂ©. Autant enfermer un loup dans notre bergerie ! Mais comment peut-il y avoir du brochet dans lâĂ©tang ? Il nây en avait point lâan passĂ©, et le brochet, que je sache, ne tombe point avec la pluie, pas plus quâil ne pousse comme les fleurs au printemps. Il nous faut drainer lâĂ©tang, sans quoi nous risquons fort de passer tout le carĂȘme au poisson sĂ©chĂ© et de voir tous les FrĂšres frappĂ©s du grand mal ...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1 - LA MAISON DES LORING
- Chapitre 2 - COMMENT LE DIABLE SâEN VINT Ă WAVERLEY
- Chapitre 3 - LE CHEVAL JAUNE DE CROOKSBURY
- Chapitre 4 - COMMENT LE PORTE-CONTRAINTE SâEN VINT AU MANOIR DE TILFORD
- Chapitre 5 - COMMENT NIGEL FUT JUGĂ PAR LâABBĂ DE WAVERLEY
- Chapitre 6 - LADY ERMYNTRUDE OUVRE LE COFFRE DE FER
- Chapitre 7 - COMMENT NIGEL SâEN FUT FAIRE SES EMPLETTES Ă GUILDFORD
- Chapitre 8 - COMMENT LE ROI CHASSA AU FAUCON DANS LA BRUYĂRE DE CROOKSBURY
- Chapitre 9 - COMMENT NIGEL TINT LE PONT DE TILFORD
- Chapitre 10 - COMMENT LE ROI ACCUEILLIT SON SĂNĂCHAL DE CALAIS
- Chapitre 11 - DANS LE CHĂTEAU DE DUPPLIN
- Chapitre 12 - COMMENT NIGEL COMBATTIT LâINFIRME DE SHALFORD
- Chapitre 13 - COMMENT LES DEUX COMPAGNONS CHEMINĂRENT SUR LA VIEILLE ROUTE
- Chapitre 14 - COMMENT NIGEL CHASSA LE FURET ROUGE
- Chapitre 15 - COMMENT LE FURET ROUGE ARRIVA Ă COSFORD
- Chapitre 16 - COMMENT LA COUR DU ROI FESTOYA DANS LE CHĂTEAU DE CALAIS
- Chapitre 17 - LES ESPAGNOLS SUR MER
- Chapitre 18 - COMMENT BLACK SIMON SE FIT PAYER SON GAGE PAR LE ROI DE SERCQ
- Chapitre 19 - COMMENT UN ĂCUYER DâANGLETERRE RENCONTRA UN ĂCUYER DE FRANCE
- Chapitre 20 - COMMENT LES ANGLAIS ATTAQUĂRENT LE CHĂTEAU DE LA BROHINIĂRE
- Chapitre 21 - COMMENT LE SECOND MESSAGER SâEN FUT Ă COSFORD
- Chapitre 22 - COMMENT ROBERT DE BEAUMANOIR SâEN VINT Ă PLOĂRMEL
- Chapitre 23 - COMMENT TRENTE HOMMES DE JOCELYN RENCONTRĂRENT TRENTE HOMMES DE PLOĂRMEL
- Chapitre 24 - COMMENT NIGEL FUT RAPPELĂ AUPRĂS DE SON MAĂTRE
- Chapitre 25 - COMMENT LE ROI DE FRANCE TINT CONSEIL Ă MAUPERTUIS
- Chapitre 26 - COMMENT NIGEL ACCOMPLIT SON TROISIĂME EXPLOIT
- Chapitre 27 - COMMENT LE TROISIĂME MESSAGER SâEN VINT Ă COSFORD
- Chapitre 28 - à propos de cette édition électronique
- Notes de bas de page
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