Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire ou le moral joue un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait exclusivement monsieur de La Baudraye, en racontant avec brièveté les résultats de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les difficultés sous-jacentes que rencontraient les ministres pendant la Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles eurent si peu de réalité que monsieur de La Baudraye se rendit à Paris au moment où le Cardinal y fut appelé par la session des Chambres. Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par monsieur de La Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver un matin à l'hôtel de Mayence où il s'était logé rue Saint-Honoré, près de la place Vendôme, un confident des ministres qui se connaissait en liquidations. Cet élégant personnage sorti d'un élégant cabriolet et vêtu de la façon la plus élégante fut obligé de monter au numéro 37, c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit le provincial se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café.
- Est-ce à monsieur Milaud de La Baudraye que j'ai l'honneur…
- Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.
Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien pardessus chiné de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de La Baudraye, le négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles.
- Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante sous chez Hurbain, au Palais-Royal.
- Et pourquoi?…
- Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus grands seigneurs… Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une créance sur le feu duc d'Orléans… et même sur… (il baissa la voix) sur Monsieur…
- Vous venez m'acheter mes titres… dit le vigneron qui se crut spirituel.
- Acheter!… fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?… Je suis monsieur des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire général du ministère, et je viens vous proposer une transaction.
- Laquelle?
- Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur…
- De mes débiteurs…
- Hé! bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs, ils sont dans les bonnes grâces du roi, mais ils sont sans argent, et obligés à une grande représentation … Vous n'ignorez pas les difficultés de la politique: l'aristocratie est à reconstruire, en présence d'un Tiers Etat formidable. La pensée du roi, que la France juge très mal, est de créer dans la pairie une institution nationale, analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée, il nous faut des années et des millions… Noblesse oblige, le duc de Navarreins, qui, vous le savez, est premier gentilhomme de la Chambre, ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas… (soyez raisonnable! jugez la politique! Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble aussi!) donc il ne peut pas vous payer…
- Monsieur…
- Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez?… il ne peut pas vous payer en argent; hé! bien, en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous en faveurs… royales ou ministérielles.
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