La Lettre écarlate
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La Lettre écarlate

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A Boston, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siecle, Hester Prynne, jeune épouse d'un vieux savant anglais dont on est maintenant sans nouvelles, a commis le péché d'adultere et refuse de révéler le nom du pere de son enfant. Elle est condamné a affronter la vindicte populaire sur le pilori, avec sa fille Pearl de trois mois, puis a porter, brodée sur sa poitrine, la lettre écarlate «A». Elle est bannie et condamnée a l'isolement. Le jour de son exhibition publique, son mari, un temps captif parmi les Indiens, la reconnait sur la place du Marché, s'introduit aupres d'elle en prison grùce a ses talents de médecin et lui fait promettre de ne pas révéler son retour. Il se jure de découvrir qui est le pere afin de perdre l'ùme de cet homme...
Écrit en 1850, La Lettre Ă©carlate est considĂ©rĂ© comme le premier chef-d'oeuvre de la littĂ©rature amĂ©ricaine. Avec ce roman historique, Nathaniel Hawthorne a Ă©crit un pamphlet contre le puritanisme, base de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de l'Ă©poque, a laquelle appartenaient ses ancetres qui avaient participĂ© a la chasse aux sorcieres de 1692. Honteux de ce passĂ©, Nathaniel Hathorne ira jusqu'a transformer l'orthographe de son nom en Hawthorne...

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635256501

Chapitre 1 LA PORTE DE LA PRISON

Une foule d’hommes barbus, en vĂȘtements de couleurs tristes et chapeaux gris Ă  hautes calottes en forme de pain de sucre, mĂȘlĂ©e de femmes, certaines portant capuchon, d’autres la tĂȘte nue, se tenait assemblĂ©e devant un bĂątiment de bois dont la porte aux lourdes traverses de chĂȘne Ă©tait cloutĂ©e de fer.
Quel que soit le royaume d’Utopie[32] qu’ils aient, Ă  l’origine, projetĂ© de construire en vue de la vertu et du bonheur des hommes, les fondateurs d’une colonie ont invariablement dĂ» placer au premier rang de leurs obligations pratiques la nĂ©cessitĂ© d’allouer Ă  un cimetiĂšre un morceau du terrain vierge oĂč ils allaient bĂątir et un autre morceau Ă  l’emplacement d’une prison.
En consĂ©quence de cette rĂšgle, on peut ĂȘtre assurĂ© que les ancĂȘtres de Boston ont construit la premiĂšre prison de leur ville dans le voisinage de Cornhill[33] avec tout autant d’à-propos qu’ils creusĂšrent dans le lotissement d’Isaac Johnson[34] cette premiĂšre tombe autour de laquelle devaient venir se grouper ensuite toutes les tombes du cimetiĂšre de King’s Chapel. Et quelque quinze ou vingt ans aprĂšs la fondation de la colonie, la prison portait sĂ»rement dĂ©jĂ  les traces du passage des saisons et d’autres marques encore de vieillesse qui assombrissaient un peu plus sa morne façade couleur de hanneton. La rouille des pesantes serrures de sa porte de chĂȘne avait l’air plus ancien que n’importe quoi d’autre dans le Nouveau Monde. Comme tout ce qui touche au crime, elle semblait n’avoir jamais eu de jeune temps. Devant le vilain Ă©difice, et le sĂ©parant de l’orniĂšre des roues de charrettes qui traçait la rue, il y avait un carrĂ© tout envahi de chardons, de chiendent, de bardanes. Ces mauvaises herbes trouvaient Ă©videmment quelque chose de conforme Ă  leur nature dans un sol qui avait portĂ© de si bonne heure cette fleur maudite de la sociĂ©tĂ© civilisĂ©e qu’est une prison. Mais, d’un cĂŽtĂ© du portail et presque sur le seuil du bĂątiment sinistre, un rosier sauvage avait pris racine. Il Ă©tait, en ce mois de juin, tout couvert de ses fleurs dĂ©licates. Et ces fleurs pouvaient passer pour offrir leur parfum et leur beautĂ© fragile au prisonnier qui entrait ou au condamnĂ© qui sortait pour marcher vers son destin, prouvant ainsi combien le cƓur gĂ©nĂ©reux de la nature savait ĂȘtre indulgent.
GrĂące Ă  un heureux hasard, ce buisson de roses a Ă©tĂ© conservĂ© par l’histoire. Mais a-t-il simplement survĂ©cu Ă  l’austĂšre vieille vĂ©gĂ©tation sauvage, aux pins et aux chĂȘnes gigantesques, depuis si longtemps abattus, qui l’auraient ombragĂ© Ă  sa naissance ; ou jaillit-il comme certaines autoritĂ©s le donnent Ă  croire, sous les pas de la sainte Ann Hutchinson[35] alors qu’elle franchissait la porte de la prison ? Nous ne prendrons pas sur nous d’en dĂ©cider. Le trouvant juste au seuil de notre rĂ©cit qui va, tout Ă  l’heure, se mettre en route de derriĂšre cette porte de mauvais augure, nous ne pouvions guĂšre faire autrement que de cueillir une de ses roses pour la tendre au lecteur. Elle symbolisera, espĂ©rons-le, une fleur rĂ©demptrice qui pourrait peut-ĂȘtre doucement poindre chemin faisant ou, tout au moins, Ă©clairera une bien sombre histoire de faiblesse et de douleur humaines.

Chapitre 2 LA PLACE DU MARCHÉ

Sur le carrĂ© d’herbe devant la prison stationnait donc certain matin d’étĂ©, il n’y a pas moins de deux siĂšcles, une foule assez nombreuse d’habitants de Boston qui tenaient tous leurs regards fixĂ©s sur la porte de chĂȘne cloutĂ©e de fer. Chez un autre peuple, ou Ă  une pĂ©riode plus avancĂ©e de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre, la rigiditĂ© farouche qui pĂ©trifiait les visages de ces bonnes gens eĂ»t donnĂ© Ă  penser qu’un Ă©vĂ©nement horrible allait avoir lieu. Elle n’eĂ»t prĂ©sagĂ© rien de moins que l’exĂ©cution d’un criminel notoire condamnĂ© par une sentence lĂ©gale qui n’aurait fait que confirmer le verdict du sentiment populaire. Mais, en ces premiers temps de la rigueur puritaine, on ne pouvait aussi indubitablement tirer une conclusion de ce genre. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce un esclave paresseux ou un enfant indocile que maĂźtre ou parents avaient remis entre les mains des autoritĂ©s afin qu’il subĂźt le chĂątiment du fouet ; peut-ĂȘtre Ă©tait-ce un antinomien, un quaker ou un autre hĂ©rĂ©tique que l’on allait chasser hors de la ville Ă  grandes volĂ©es de verges, ou encore un rĂŽdeur indien rendu fou par l’eau de feu des hommes blancs, qui avait fait scandale par les rues et allait ĂȘtre rejetĂ©, le corps tout zĂ©brĂ© de coups, dans l’ombre de la forĂȘt. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce bel et bien une sorciĂšre comme vieille dame Hibbins[36], l’acrimonieuse veuve du magistrat, qui allait ĂȘtre pendue haut et court. Dans n’importe lequel de ces cas, la mĂȘme solennitĂ© aurait, Ă  une trĂšs lĂ©gĂšre nuance prĂšs, caractĂ©risĂ© l’attitude des spectateurs. Elle Ă©tait tout Ă  fait de mise chez des gens pour qui la religion et la loi ne faisaient autant dire qu’une seule et mĂȘme chose, Ă  laquelle les individus adhĂ©raient si absolument que les mesures de discipline publique, de la plus bĂ©nigne Ă  la plus rigoureuse, revĂȘtaient toutes un caractĂšre d’horreur sacrĂ©e. Maigre et froide, en vĂ©ritĂ©, la sympathie qu’un coupable pouvait en ces temps espĂ©rer des assistants groupĂ©s autour d’un Ă©chafaud. Par contre une punition, qui comporterait de nos jours sa dose de raillerie humiliante et de ridicule, pouvait ĂȘtre alors investie d’une aussi austĂšre dignitĂ© que la peine de mort elle-mĂȘme.
Un dĂ©tail est Ă  noter au sujet de l’assemblĂ©e qui Ă©tait en attente devant la prison par ce matin d’étĂ© du dĂ©but de notre histoire : les femmes qui se trouvaient dans la foule, et en assez bon nombre, semblaient prendre un intĂ©rĂȘt spĂ©cial Ă  la peine qui allait ĂȘtre infligĂ©e. L’époque n’était pas tellement raffinĂ©e pour qu’un sentiment de convenance allĂąt empĂȘcher les porteuses de cottes et de vertugadins de frayer un chemin Ă  leurs non minces personnes parmi les foules massĂ©es au pied des Ă©chafauds. Au moral comme au physique, ces matrones et ces jouvencelles relevaient de la Vieille-Angleterre par la naissance et l’éducation, elles avaient la fibre plus Ă©paisse que leurs belles descendantes que six, voire sept gĂ©nĂ©rations sĂ©parent d’elles aujourd’hui. Tout au long de cette lignĂ©e, chaque mĂšre a transmis Ă  sa fille un incarnat plus pĂąle, une beautĂ© plus Ă©phĂ©mĂšre, une structure physique plus fragile sinon une force de caractĂšre moindre. Ces femmes, qui attendaient devant la prison, ne se trouvaient pas Ă©loignĂ©es de plus d’un demi-siĂšcle des temps oĂč la masculine reine Élisabeth n’était pas un type tellement peu reprĂ©sentatif de son sexe. Elles Ă©taient ses compatriotes. Le roastbeef et la biĂšre de leur pays natal et un rĂ©gime moral tout aussi peu raffinĂ© entraient largement dans leur composition. L’étincelant soleil matinal brillait par consĂ©quent sur des Ă©paules larges et des bustes opulents, sur des joues rondes et rouges qui s’étaient Ă©panouies dans l’üle lointaine et n’avaient pĂąli et maigri qu’à peine dans le climat de la Nouvelle-Angleterre. Il rĂ©gnait en outre dans la conversation de ces matrones – car la plupart paraissaient telles – une vigueur qui nous effarerait aujourd’hui tant par la rudesse des termes que par le volume des voix.
– Voisines, dĂ©clara une quinquagĂ©naire aux traits durs, laissez un brin que je vous dise mon avis : pour moi, il serait bel et bon pour la communautĂ© qu’on s’en remĂźt Ă  nous autres, femmes d’ñge et fidĂšles bien rĂ©putĂ©es de l’Église, du soin de punir des pĂ©cheresses comme cette Hester Prynne. Que vous en semble, mes commĂšres ? Si cette coquine avait passĂ© en jugement devant nous autres cinq que voici, s’en fĂ»t-elle tirĂ©e avec la sentence que rendirent nos dignes magistrats ? Par ma foi, je gage bien que non !
– J’ai ouĂŻ dire, remarqua une autre, que son pieux pasteur, le RĂ©vĂ©rend Dimmesdale, prend fort griĂšvement Ă  cƓur que pareil scandale ait Ă©clatĂ© parmi les brebis de son troupeau.
– Les magistrats sont de bons seigneurs craignant Dieu, mais trop clĂ©ments de beaucoup, commenta une troisiĂšme dame en son automne. Ils auraient Ă  tout le moins dĂ» lui marquer le front au fer rouge. Mme Hester aurait alors, par ma foi, tressautĂ© un brin ! Tandis qu’elle ne se souciera mie, l’effrontĂ©e drĂŽlesse, de ce qu’ils lui pourront mettre au corsage ! Vous verrez qu’elle l’ira celer d’une broche ou autre ornement de paĂŻenne et marchera ensuite par les rues aussi pimpante que devant !
– Ah ! mais, protesta avec plus de douceur une jeune femme qui tenait un enfant par la main, elle aura beau celer la marque Ă  sa fantaisie, elle pĂątira toujours dessous d’une brĂ»lure au cƓur.
– Ouais ! que devisons-nous de marques et de brĂ»lures sur le corps de sa robe ou la peau de son front ! cria la plus laide en mĂȘme temps que la plus impitoyable de ces spectatrices en train de s’ériger en tribunal. Cette femme a attirĂ© la honte sur nous toutes et bien mĂ©riterait la mort. N’y a-t-il point de loi qui l’y condamne ? Si fait, et tant en l’Écriture[37] qu’en notre Code[38]. Que les magistrats qui n’ont su l’appliquer ne s’en prennent qu’à eux si leurs Ă©pouses et leurs filles demain sortent du droit chemin !
– MisĂ©ricorde, ma commĂšre ! s’écria un des hommes de la foule, n’y a-t-il donc pas de vertu en la femme hors celle qu’inspire la saine terreur du gibet ? Voici bien la plus Ăąpre parole ! Mais paix Ă  prĂ©sent, voisines, car la clef tourne en la serrure et Mme Hester va sortir en personne.
La porte de la prison ayant Ă©tĂ© grande ouverte de l’intĂ©rieur, on vit d’abord apparaĂźtre, telle une ombre noire se montrant au soleil, la sinistre silhouette du prĂ©vĂŽt. ÉpĂ©e au cĂŽtĂ© et baguette Ă  la main, ce personnage prĂ©figurait, par son aspect, l’écrasante sĂ©vĂ©ritĂ© de la loi puritaine qu’il entrait en son rĂŽle d’appliquer au vif de la personne du coupable. Il Ă©tendit sa baguette officielle de sa main gauche et posa sa main droite sur les Ă©paules d’une jeune femme qu’il fit de la sorte avancer jusqu’à ce que, parvenue au seuil de la prison, elle le repoussĂąt, d’un geste empreint de dignitĂ© naturelle et de force de caractĂšre, pour sortir Ă  l’air libre comme par sa propre volontĂ©. Elle portait dans ses bras un enfant, un nouveau-nĂ© de trois mois, qui clignait des yeux et dĂ©tournait son petit visage de la trop vive lumiĂšre du jour, car son existence ne lui avait jusqu’alors fait connaĂźtre que la pĂ©nombre d’un cachot ou de quelque autre sombre appartement de la prison.
Quand la jeune femme, la mĂšre de l’enfant, se trouva pleinement exposĂ©e Ă  la vue de la foule, son premier mouvement fut de serrer Ă©troitement le nouveau-nĂ© contre elle. Ceci moins par tendresse maternelle que pour dissimuler certaine marque sur sa robe. L’instant d’aprĂšs, jugeant sagement qu’un des signes de sa honte ne servirait que bien mal Ă  cacher l’autre, elle prit l’enfant sur son bras. Puis avec une rougeur brĂ»lante et pourtant un sourire hautain, elle leva sur les habitants de la ville le regard de quelqu’un qui n’entend pas se laisser dĂ©contenancer. Sur le corsage de sa robe, en belle Ă©toffe Ă©carlate et tout entourĂ©e des arabesques fantastiques d’une broderie au fil d’or, apparut la lettre A. C’était si artistiquement ouvrĂ©, avec une telle magnificence, une telle surabondance de fantaisie, que cela faisait l’effet d’un ornement des mieux faits pour mettre la derniĂšre main au costume que portait la jeune femme – lequel rĂ©pondait par sa splendeur au goĂ»t de l’époque, mais outrepassait de beaucoup les limites permises par les lois somptuaires de la colonie.
La jeune femme Ă©tait de haute taille avec une silhouette de parfaite Ă©lĂ©gance en ses imposantes dimensions. Elle avait d’abondants cheveux bruns, si soyeux qu’ils reflĂ©taient les rayons du soleil et un visage, qui, en plus de la beautĂ© des traits et de l’éclat du teint, frappait par l’ampleur du front et de profonds yeux noirs. Elle avait l’allure d’une grande dame aussi, d’aprĂšs les canons de la noblesse d’alors caractĂ©risĂ©s par une certaine dignitĂ© majestueuse plutĂŽt que par l’indescriptible grĂące Ă©vanescente qui est Ă  prĂ©sent reconnue pour en ĂȘtre l’indice. Et jamais Hester Prynne n’avait eu autant l’air d’une grande dame dans cette ancienne acception du terme que lorsqu’elle sortit de prison. Ceux qui la connaissaient avant et avaient comptĂ© la voir ternie par les nuages du dĂ©sastre furent stupĂ©faits et mĂȘme troublĂ©s en voyant combien sa beautĂ© Ă©tait Ă©clatante et transformait en halo l’ignominie et le malheur qui l’entouraient. Il est vrai, qu’aux yeux d’un spectateur trĂšs sensible, quelque chose d’exquisement douloureux aurait pu paraĂźtre s’y mĂȘler. Les vĂȘtements qu’elle avait façonnĂ©s pour ce jour en prison paraissaient exposer son Ă©tat d’esprit, rĂ©vĂ©ler une sorte d’insouciance dĂ©sespĂ©rĂ©e, par la vive originalitĂ© de leurs dĂ©tails. Mais ce qui attirait tous les regards et transfigurait en quelque sorte la femme ainsi vĂȘtue, si bien qu’hommes et femmes de son ancien entourage Ă©taient Ă  prĂ©sent frappĂ©s comme s’ils la voyaient pour la premiĂšre fois, c’était la LETTRE ÉCARLATE si fantastiquement brodĂ©e sur son sein. Elle faisait l’effet d’un charme qui aurait Ă©cartĂ© Hester Prynne de tous rapports ordinaires avec l’humanitĂ© et l’aurait enfermĂ©e dans une sphĂšre pour elle seule.
– Elle est bonne ouvriĂšre d’aiguille, pour sĂ»r, remarqua une des spectatrices, mais y eut-il jamais femme avant cette effrontĂ©e coquine pour faire montre de pareille adresse en pareille occasion ? Çà, voisines, n’est-ce point lĂ  façon de se gausser de nos magistrats en se faisant gloire de ce que ces dignes seigneurs entendaient ĂȘtre punition ?
– On ferait bien, marmotta celle de ces matrones qui avait le plus implacable visage, d’arracher cette belle robe des belles Ă©paules de dame Hester. Et quant Ă  la lettre Ă©carlate qu’elle a si curieusement ouvrĂ©e, je donnerais un bout de ma vieille flanelle Ă  rhumatismes pour en faire une plus sĂ©ante !
– Oh, paix, voisines, paix ! murmura leur jeune compagne. Qu’elle n’aille surtout nous entendre ! Il n’est pas un point de cette lettre brodĂ©e qui ne lui ait percĂ© le cƓur.
Le sinistre prévÎt fit, à ce moment, un geste de sa baguette.
– Place, bonnes gens, au nom du Roi, faites place ! cria-t-il. Livrez passage et je vous promets que Mme Hester Prynne sera placĂ©e lĂ  oĂč hommes, femmes et enfants la pourront bien voir, en son brave appareil, de cette heure Ă  une heure aprĂšs midi. BĂ©nie soit la vertueuse colonie du Massachusetts oĂč l’impuretĂ© est traĂźnĂ©e au grand jour ! Venez, Madame Hester, faire voir votre lettre Ă©carlate sur la Place du MarchĂ© !
Un chemin fut alors ouvert parmi la foule des spectateurs. PrĂ©cĂ©dĂ©e par le prĂ©vĂŽt et suivie par une procession dĂ©sordonnĂ©e d’hommes aux fronts sĂ©vĂšres et de femmes aux visages durs, Hester Prynne se dirigea vers le lieu de son chĂątiment. Une foule d’écoliers curieux et surexcitĂ©s qui ne comprenaient pas grand-chose Ă  l’affaire, sinon qu’elle leur valait une demi-journĂ©e de vacances, la prĂ©cĂ©dĂšrent en courant sans cesser de tourner la tĂȘte pour la regarder, ainsi que l’enfant qui clignait des yeux dans ses bras et que la lettre qui rougeoyait sur sa poitrine. Il n’y avait pas, en ce temps-lĂ , grande distance entre la porte de la prison et la Place du MarchĂ©. À la prisonniĂšre, cependant, le parcours parut trĂšs long car, pour hautaine que fĂ»t sa contenance, chaque pas que faisaient les gens qui se pressaient autour d’elle lui Ă©tait une agonie comme si son cƓur avait Ă©tĂ© jetĂ© dans la rue pour ĂȘtre piĂ©tinĂ© par tous. Il y a toutefois, en notre nature, une merveilleuse, une misĂ©ricordieuse disposition qui veut que nous ne nous rendions jamais compte de l’intensitĂ© d’une souffrance pendant que nous l’endurons, mais ensuite seulement, d’aprĂšs les Ă©lancements que nous en laisse le contrecoup. Ce fut donc d’un air qui pouvait passer pour serein qu’Hester Prynne supporta cette partie de son Ă©preuve et parvint Ă  l’extrĂ©mitĂ© ouest de la Place du MarchĂ© devant une maniĂšre d’estrade dressĂ©e, semblait-il, Ă  demeure, presque Ă  l’abri du toit de la premiĂšre Ă©glise de Boston. Cette estrade faisait, en fait, partie d’une machine pĂ©nale qui, depuis deux ou trois gĂ©nĂ©rations, n’est plus pour nous qu’historique mais qui Ă©tait considĂ©rĂ©e, dans l’ancien temps, comme tout aussi efficace pour encourager les peuples Ă  la vertu que le fut la guillotine parmi les terroristes de France. C’était, en bref, l’estrade d’un pilori. Au-dessus se voyait cet instrument conçu de façon Ă  emprisonner une tĂȘte humaine dans une Ă©treinte Ă©troite afin de la maintenir face aux regards du public. Cette carcasse de bois et de fer symbolisait les affres les plus cruelles de l’ignominie. Il semble bien, en effet, que quelle qu’ait pu ĂȘtre la faute d’un individu, il n’y a pas d’outrage qui aille plus Ă  rencontre de notre commune nature que celui qui interdit au coupable de cacher son visage sous le coup de la honte. Or, telle Ă©tait l’essence de ce chĂątiment. Dans le cas d’Hester Prynne, cependant, comme dans d’autres assez frĂ©quents, il y avait adoucissement : son jugement la condamnait Ă  se tenir un certain temps debout sur l’estrade, mais sans subir cette Ă©treinte autour du cou, cet emprisonnement de la tĂȘte que permettait le diabolique engin. Connaissant bien son rĂŽle, Hester gravit donc les degrĂ©s d’un escalier de bois et se trouva ainsi exposĂ©e aux regards de la multitude, le plancher du pilori arrivant Ă  hauteur d’épaule d’homme.
S’il y avait eu un papiste parmi cette foule de puritains, la vue d’une femme aussi belle, si frappante par sa parure et son maintien et qui tenait un enfant dans ses bras, aurait pu lui Ă©voquer cette image divine de la maternitĂ© que, rivalisant d’art, tant d’illustres peintres ont reprĂ©sentĂ©e. Il aurait vu dans ce spectacle quelque chose qui lui aurait rappelĂ©, mais seulement par contraste, la mĂšre sans pĂ©chĂ© dont l’enfant devait racheter le monde. Ici, la tache du plus profond pĂ©chĂ© marquait une fonction entre toutes sacrĂ©e de la vie humaine, de sorte que le monde Ă©tait plus avili encore par la beautĂ© de cette femme et plus perdu l’enfant qu’elle avait portĂ©.
La scĂšne n’était pas exempte de cette horreur profonde et comme religieuse que le spectacle de la culpabilitĂ© et de la honte d’un des leurs Ă©veille chez les hommes avant que la sociĂ©tĂ© devienne assez corrompue pour que pareil spectacle fasse sourire au lieu de faire frĂ©mir. Les tĂ©moins de la disgrĂące d’Hester Prynne en Ă©taient Ă  cette pĂ©riode de simplicitĂ© premiĂšre. Ils Ă©taient assez durs pour regarder mettre Ă  mort cette femme sans Ă©lever un murmure contre une punition aussi implacable, mais ils n’avaient pas cette insensibilitĂ© qui, Ă  une autre Ă©tape de la vie sociale, n’aurait trouvĂ© que matiĂšre Ă  plaisanterie devant une exhibition pareille. MĂȘme s’il y avait eu une tendance Ă  tourner la chose en ridicule, elle eĂ»t Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e en germe par la prĂ©sence solennelle de gens aussi haut placĂ©s que le gouverneur, le juge, un gĂ©nĂ©ral et tous les pasteurs de la ville, assis ou debout sur un des balcons du temple et qui, tous, abaissaient leurs regards sur le plancher du pilori. Lorsque semblables personnages peuvent faire partie d’un spectacle de ce genre sans mettre en danger la dignitĂ© de leurs fonctions, c’est un signe certain que l’application de toute sentence lĂ©gale conserve toute sa portĂ©e et toute sa signification. Aussi la foule Ă©tait-elle sombre et grave.
L’infortunĂ©...

Table of contents

  1. Titre
  2. LES BUREAUX DE LA DOUANE – Pour servir de Prologue Ă  La Lettre Ă©carlate.
  3. Chapitre 1 - LA PORTE DE LA PRISON
  4. Chapitre 2 - LA PLACE DU MARCHÉ
  5. Chapitre 3 - LA RECONNAISSANCE
  6. Chapitre 4 - L’ENTREVUE
  7. Chapitre 5 - HESTER À SON AIGUILLE
  8. Chapitre 6 - PEARL
  9. Chapitre 7 - CHEZ LE GOUVERNEUR
  10. Chapitre 8 - L’ENFANT-LUTIN ET LE PASTEUR
  11. Chapitre 9 - LE MÉDECIN
  12. Chapitre 10 - LE MÉDECIN ET LE MALADE
  13. Chapitre 11 - L’INTÉRIEUR D’UN CƒUR
  14. Chapitre 12 - LA VEILLÉE DU PASTEUR
  15. Chapitre 13 - HESTER SOUS UN AUTRE JOUR
  16. Chapitre 14 - HESTER ET LE MÉDECIN
  17. Chapitre 15 - HESTER ET PEARL
  18. Chapitre 16 - UNE PROMENADE EN FORÊT
  19. Chapitre 17 - LE PASTEUR ET SA PAROISSIENNE
  20. Chapitre 18 - FLOT DE LUMIÈRE ENSOLEILLÉE
  21. Chapitre 19 - L’ENFANT AU BORD DU RUISSEAU
  22. Chapitre 20 - LE PASTEUR DANS UN LABYRINTHE
  23. Chapitre 21 - LE JOUR FÉRIÉ DE NOUVELLE-ANGLETERRE
  24. Chapitre 22 - LE CORTÈGE
  25. Chapitre 23 - LA RÉVÉLATION DE LA LETTRE ÉCARLATE
  26. CONCLUSION
  27. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  28. Notes de bas de page

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