Lorsque Roger avait quittĂ© pour la seconde fois la France, emportant le prĂ©cieux fardeau de Suzanne presque endormie dans ses bras, il nâavait fait quâun court sĂ©jour en Belgique : le temps dâacheter un peu de linge pour sa fille et pour lui.
AprĂšs quoi il avait pris passage avec Suzanne Ă bord dâun paquebot Ă destination de New York.
Il resta quelques mois seulement dans cette ville ; une occasion sâoffrant Ă lui de diriger une usine importante Ă QuĂ©bec, il alla sâinstaller au Canada.
Il sâĂ©tait remis au travail avec une sorte dâĂąpretĂ©, rĂȘvant de reconstituer sa fortune et de revenir en France la consacrer tout entiĂšre, sâil le fallait, Ă la dĂ©couverte du mystĂšre qui enveloppait le drame de Ville-dâAvray.
Il usait ses forces Ă des labeurs acharnĂ©s, passant ses nuits Ă des recherches scientifiques, essayant de trouver, le premier, quelques nouvelles formes dâexploitation et qui, remplaçant les procĂ©dĂ©s vieillis, lui donneraient Ă bref dĂ©lai la richesse.
Il avait repris, comme sâil nâavait pas quittĂ© la France, ses travaux dâautrefois, faisant, comme autrefois encore, deux parts de sa vie, lâune Ă sa fille Suzanne, lâautre Ă ses travaux de chimie et de mĂ©canique.
Un travail aussi énergique, soutenu par une intelligence trÚs alerte et trÚs développée, devait lui porter bonheur.
Coup sur coup, Roger fit deux ou trois dĂ©couvertes importantes qui devaient transformer la fabrication de lâacier.
Les AmĂ©ricains sont audacieux et intelligents. Roger trouva auprĂšs dâeux lâappui quâil lui fallait, et, comme il Ă©tait lui-mĂȘme intelligent et audacieux, on ne sâenquit point de son passĂ© ni des raisons qui lui avaient fait quitter la France.
Il revint Ă New York, oĂč on lui facilita la mise en Ćuvre de ses procĂ©dĂ©s de fabrication. Ils rĂ©ussirent, au-delĂ mĂȘme de ses espĂ©rances.
DĂšs lors, ce fut fini.
En quelques annĂ©es, il eut une des plus importantes aciĂ©ries de New York, qui rivalisa avec les plus connues dâEurope puis dâautres maisons sâĂ©levĂšrent sous sa direction.
Laroque nâeut bientĂŽt plus Ă sâoccuper de lâavenir de sa fille.
AssociĂ© toujours, â avec de gros intĂ©rĂȘts, â il ne fut jamais en nom. Il se souvenait du passĂ© et ne voulait pas attirer trop prĂšs lâattention de lâopinion.
Il craignait, non pour lui, mais pour Suzanne.
Lorsquâil Ă©tait au Canada, alors que Suzanne nâavait encore que huit ou neuf ans, il avait pu changer son nom de Roger Laroque contre celui de William Farney.
Il avait trouvĂ© Ă QuĂ©bec un employĂ© de lâusine dont il Ă©tait directeur et dont la douceur, la grande intelligence et la droiture lâavaient tout de suite attirĂ©.
Une amitiĂ© avait commencĂ© entre eux, â elle nâĂ©tait quâĂ lâĂ©tat dâĂ©bauche, â quand un Ă©vĂ©nement dramatique la resserra tout Ă coup pour la dĂ©nouer presque aussitĂŽt.
Un incendie, â un de ces terribles sinistres comme seule lâAmĂ©rique nous en montre parfois, â Ă©clata Ă QuĂ©bec.
La maison oĂč demeurait Laroque fut une des premiĂšres atteintes. Laroque se sauva, mit sa fille en sĂ»retĂ© et courut chez son ami, lequel portait ce nom de William Farney.
La maison de Farney Ă©tait en flammes. Farney, Ă une fenĂȘtre, tendait dĂ©sespĂ©rĂ©ment ses bras, montrant aux spectateurs affolĂ©s sa fille, une enfant de dix ans, pour laquelle il implorait la pitiĂ© et le courage.
Des flammes les environnaient, les atteignaient, brĂ»laient leurs cheveux, leurs vĂȘtements. Des poutres se dĂ©tachaient du plafond, les escaliers Ă©taient crevĂ©s, la mort hideuse, Ă©pouvantable, approchait pour le pĂšre et la fille.
Roger Laroque vit le danger et ne réfléchit pas.
Il fit planter des Ă©chelles contre le mur et, les Ă©chelles nâarrivant pas jusquâĂ la fenĂȘtre, il accrocha une corde dâincendie munie dâun solide crochet, Ă lâune de ses extrĂ©mitĂ©s, Ă la fenĂȘtre oĂč se trouvaient le pĂšre et la fille.
Il grimpa Ă cette corde jusquâen haut :
â Donnez-moi votre fille, William, dit-il.
Le pauvre homme tendit lâenfant Ă©vanouie, que Roger retint dans ses bras, en se laissant dĂ©gringoler jusquâĂ lâĂ©chelle.
Puis il descendit. Lâenfant Ă©tait sauvĂ©e. Il voulut remonter. Il nâĂ©tait plus temps.
Voyant sa fille hors de danger et ne craignant rien pour lui-mĂȘme, William avait profitĂ© de la corde pour descendre, mais le mur sâĂ©tait effondrĂ©, la corde sâĂ©tait dĂ©tachĂ©e et lâhomme Ă©tait tombĂ© en bas, avec des dĂ©combres enflammĂ©s.
Il avait les deux jambes brisées.
Roger Laroque lui-mĂȘme avait eu le visage Ă©raflĂ© par une poutrelle qui nâĂ©tait quâun brasier rouge ; il Ă©tait Ă jamais dĂ©figurĂ©. Par bonheur, les yeux avaient Ă©tĂ© prĂ©servĂ©s.
Du reste, son hĂ©roĂŻque dĂ©vouement devait ĂȘtre inutile.
La petite fille avait Ă©tĂ© si Ă©pouvantĂ©e par lâhorrible danger quâelle avait couru, quâelle fut prise, cinq ou six jours aprĂšs, par une grosse fiĂšvre qui lâemporta.
William Farney adorait sa fille.
Il fut plongé, aprÚs cette mort, dans un sombre désespoir.
Quand il guérit, la tristesse demeura, la joie ne revint pas.
LâamitiĂ© Ă©tait devenue plus Ă©troite entre les deux hommes, si Ă©troite mĂȘme que Roger, un jour, nâhĂ©sita pas Ă lui faire la confidence de ce quâil Ă©tait, de ce quâil avait Ă©tĂ©, ne lui cachant rien.
William Farney le crut.
Un jour, Farney disparut de lâusine.
Il avait Ă©crit Ă plusieurs de ses amis que, sâennuyant depuis la mort de sa fille, il voulait chercher aventure, et, avec les ressources dont il disposait, gagner le nord du Canada pour y faire du trafic.
Ă Laroque seulement, il avait Ă©crit quâil Ă©tait rĂ©solu Ă mourir et quâil voulait quâon ignorĂąt son suicide ; non point quâil eĂ»t honte de mourir ainsi et dâen finir avec une vie qui lui Ă©tait insupportable depuis la mort de sa fille, mais il avait rĂ©solu de mourir ignorĂ© et de laisser planer une Ă©ternelle incertitude sur sa mort.
Il envoya Ă Roger tous les papiers pouvant prouver lâidentitĂ© dâun William Farney et de sa fille, et il achevait la lettre en disant :
« Gardez ces papiers, mon cher ami, je veux quâils deviennent les vĂŽtres, afin quâils vous donnent la sĂ©curitĂ©, si jamais, comme vous en avez le secret espoir, vous retournez en France. Personne ne prouvera que Farney est mort. Substituez-vous Ă moi, substituez votre fille Ă ma pauvre enfant. Vous ĂȘtes dĂ©sormais William Farney et non plus Roger Laroque et le hasard devait bien faire les choses puisque nos deux filles sâappelaient Suzanne⊠Adieu, William, soyez heureux dans votre enfant ! »
Ă la lettre â lettre Ă©trange â Ă©taient joints, en effet, tous les papiers du mort, tous les papiers de sa fille.
â Eh bien, jâaccepte, murmura Roger, cela me servira sans doute.
Et effectivement, lorsque Roger revint Ă New York, il se fit appeler du nom de son ami.
Il s...