L'Invasion ou le fou Yégof
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Apres la débacle des armées napoléoniennes relatées dans «Le conscrit de 1813», les armées coalisées apparaissent en France. Le sabotier Hullin et sa cousine Catherine Lefevre suscitent chez les montagnards un mouvement de résistance qui contribue pendant un temps a arreter l'ennemi. Mais le mouvement échoue a cause du fou Yégof, qui prédit depuis trente ans le triomphe des hordes germaniques...

Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635255726

L’INVASION

I

Si vous tenez Ă  connaĂźtre l’histoire de la grande invasion de 1814, telle que me l’a racontĂ©e le vieux chasseur Frantz du Hengst, il faut vous transporter au village des Charmes, dans les Vosges. Une trentaine de maisonnettes couvertes de bardeaux et de joubarbe vert sombre se suivent Ă  la file le long de la Sarre, vous en apercevez les pignons tapissĂ©s de lierre et de chĂšvrefeuilles flĂ©tris, – car l’hiver approche, – les ruchers fermĂ©s avec des bouchons de paille, les petits jardins, les palissades, les bouts de haie qui les sĂ©parent les unes des autres.
À gauche, sur une haute montagne, s’élĂšvent les ruines de l’antique chĂąteau de Falkenstein, dĂ©truit, il y a deux cents ans, par les SuĂ©dois. Ce n’est plus qu’un amas de dĂ©combres hĂ©rissĂ©s de ronces ; un vieux chemin de schlitte[1] aux Ă©chelons vermoulus, y monte Ă  travers les sapins. À droite, sur la cĂŽte, on aperçoit la ferme du Bois-de-ChĂȘnes : une large construction avec granges, Ă©curies, et hangars, la toiture plate chargĂ©e de grosses pierres, pour rĂ©sister aux vents du nord. Quelques vaches se promĂšnent dans les bruyĂšres, quelques chĂšvres dans les rochers.
Tout cela est calme, silencieux.
Des enfants, en pantalons de toile grise, la tĂȘte et les pieds nus, se chauffent autour de leurs petits feux sur la lisiĂšre des bois ; les spirales de fumĂ©e bleue s’effilent dans l’air, de grands nuages blancs et gris restent immobiles au-dessus de la vallĂ©e ; derriĂšre ces nuages on dĂ©couvre les cimes arides du Grosmann et du Donon.
Or il faut savoir que la derniĂšre maison du village, dont le toit en Ă©querre est percĂ© de deux lucarnes vitrĂ©es, et dont la porte basse s’ouvre sur la rue fangeuse, appartenait, en 1813, Ă  Jean-Claude Hullin, un ancien volontaire de 92, mais alors sabotier au village des Charmes, et jouissant d’une grande considĂ©ration parmi les montagnards. Hullin Ă©tait un homme trapu et charnu, avec des yeux gris, de grosses lĂšvres, un nez court, fendu par le bout, et d’épais sourcils grisonnants. Il Ă©tait d’humeur joviale et tendre, et ne savait rien refuser Ă  sa fille Louise, une enfant qu’il avait recueillie jadis de ces misĂ©rables heimathslĂŽs, – ferblantiers, forgerons, – sans feu ni lieu, qui vont de village en village Ă©tamer les casseroles, fondre les cuillers et raccommoder la vaisselle fĂȘlĂ©e. Il la considĂ©rait comme sa propre fille, et ne se souvenait plus qu’elle Ă©tait d’une race Ă©trangĂšre.
Outre cette affection naturelle, le brave homme en avait encore d’autres : il aimait surtout sa cousine, la vieille fermiĂšre du Bois-de-ChĂȘnes, Catherine LefĂšvre, et son fils Gaspard, enlevĂ© par la conscription de cette annĂ©e, un beau garçon fiancĂ© Ă  Louise, et dont toute la famille attendait le retour Ă  la fin de la campagne.
Hullin se rappelait toujours avec enthousiasme ses campagnes de Sambre-et-Meuse, d’Italie et d’Égypte. Il y pensait souvent, et parfois, le soir, aprĂšs le travail, il se rendait Ă  la scierie du Valtin, cette sombre usine formĂ©e de troncs d’arbres encore revĂȘtus de leur Ă©corce, et que vous apercevez lĂ -bas au fond de la gorge. Il s’asseyait au milieu des bĂ»cherons, des charbonniers, des schlitteurs, en face du grand feu de sciure, et tandis que la roue pesante tournait, que l’écluse tonnait et que la scie grinçait, lui, le coude sur le genou, la pipe aux lĂšvres, il leur parlait de Hoche, de KlĂ©ber, et finalement du gĂ©nĂ©ral Bonaparte, qu’il avait vu cent fois, et dont il peignait la figure maigre, les yeux perçants, le profil d’aigle, comme s’il eĂ»t Ă©tĂ© prĂ©sent.
Tel était Jean-Claude Hullin.
C’était un homme de la vieille souche gauloise, aimant les aventures extraordinaires, les entreprises hĂ©roĂŻques, mais clouĂ© au travail par le sentiment du devoir depuis le jour de l’an jusqu’à la Saint-Sylvestre.
Quant Ă  Louise, la fille des heimathslĂŽs, c’était une crĂ©ature svelte, lĂ©gĂšre, les mains longues et dĂ©licates, les yeux d’un bleu d’azur si tendre qu’ils vous allaient jusqu’au fond de l’ñme, le teint d’une blancheur de neige, les cheveux d’un blond paille, semblables Ă  de la soie, les Ă©paules inclinĂ©es comme celles d’une vierge en priĂšre. Son naĂŻf sourire, son front rĂȘveur, enfin toute sa personne rappelait le vieux lied du minnesinger Erhart, lorsqu’il dit : « J’ai vu passer un rayon de lumiĂšre, mes « yeux en sont encore Ă©blouis
 Était-ce un regard de la « lune Ă  travers le feuillage ?
 Était-ce un sourire de « l’aurore au fond des bois ? – Non
 c’était la belle « Édith, mon amour, qui passait
 Je l’ai vue, et mes « yeux en sont encore Ă©blouis. »
Louise n’aimait que les champs, les jardins et les fleurs. Au printemps, les premiĂšres notes de l’alouette lui faisaient rĂ©pandre des larmes d’attendrissement. Elle allait voir naĂźtre les bluets et l’aubĂ©pine derriĂšre les buissons de la cĂŽte ; elle guettait le retour des hirondelles au coin des fenĂȘtres de la mansarde. C’était toujours la fille des heimathslĂŽs errants et vagabonds, seulement un peu moins sauvage. Hullin lui pardonnait tout ; il comprenait sa nature et lui disait parfois en riant :
« Ma pauvre Louise, avec le butin que tu nous apportes, – tes belles gerbes de fleurs et d’épis dorĂ©s, – nous mourrions de faim dans trois jours ! »
Alors elle lui souriait si tendrement et l’embrassait de si bon cƓur, qu’il se remettait à l’ouvrage en disant :
« Bah ! qu’ai-je besoin de gronder ? Elle a raison, elle aime le soleil
 Gaspard travaillera pour deux, il aura du bonheur pour quatre
 Je ne le plains pas, au contraire
 Des femmes qui travaillent, on en trouve assez, et ça ne les rend pas plus belles ; mais des femmes qui aiment ! quelle chance d’en rencontrer une, quelle chance ! »
Ainsi raisonnait le brave homme, et les jours, les semaines, les mois, se suivaient dans l’attente prochaine du retour de Gaspard.
La mĂšre LefĂšvre, femme d’une extrĂȘme Ă©nergie, partageait les idĂ©es de Hullin au sujet de Louise.
« Moi, disait-elle, je n’ai besoin que d’une fille qui nous aime ; je ne veux pas qu’elle se mĂȘle de mon mĂ©nage. Pourvu qu’elle soit contente ! Tu ne me gĂȘneras pas, n’est-ce pas, Louise ? »
Et toutes deux s’embrassaient !

Mais Gaspard ne revenait toujours pas, et depuis deux mois on n’avait plus de ses nouvelles.
Or ce jour-lĂ , vers le milieu du mois de dĂ©cembre 1813, entre trois et quatre heures de l’aprĂšs-midi, Hullin, courbĂ© sur son Ă©tabli, terminait une paire de sabots ferrĂ©s pour le bĂ»cheron Rochart. Louise venait de dĂ©poser une Ă©cuelle de terre fleuronnĂ©e sur le petit poĂȘle de fonte, qui pĂ©tillait et bruissait d’un ton plaintif, tandis que la vieille horloge comptait les secondes de son tic-tac monotone. Au dehors, tout le long de la rue, on remarquait de ces petites flaques d’eau, recouvertes d’une couche de glace blanche et friable, annonçant l’approche des grands froids. Parfois on entendait courir de gros sabots sur la terre durcie, on voyait passer un feutre, un capuchon, un bonnet de coton, puis le bruit s’éloignait, et le sifflement plaintif du bois vert dans la flamme, le bourdonnement du rouet de Louise et le bouillonnement de la marmite reprenaient le dessus. Cela durait depuis deux heures, lorsque Hullin, jetant par hasard un coup d’Ɠil Ă  travers les petites vitres de la fenĂȘtre, suspendit sa besogne et resta les yeux tout grands ouverts, comme absorbĂ© par un spectacle inusitĂ©.
En effet, au tournant de la rue, en face du cabaret des Trois-Pigeons, s’avançait alors, – au milieu d’une bande de gamins sifflant, sautant et criant : « le roi de Carreau ! le roi de Carreau ! » – s’avançait, dis-je, le plus Ă©trange personnage qui soit possible d’imaginer : figurez-vous un homme roux de barbe et de cheveux, la figure grave, l’Ɠil sombre, le nez droit, les sourcils joints au milieu du front, un cercle de fer-blanc sur la tĂȘte, une peau de chien-berger gris de fer aux longs poils flottant sur le dos, les deux pattes de devant nouĂ©es autour du cou ; la poitrine couverte de petites croix de cuivre en breloques, les jambes revĂȘtues d’une sorte de caleçon de toile grise nouĂ© au-dessus de la cheville, et les pieds nus. Un corbeau de grande taille, les ailes noires lustrĂ©es de blanc, Ă©tait perchĂ© sur son Ă©paule. On aurait dit, Ă  sa dĂ©marche imposante, un de ces anciens rois mĂ©rovingiens tels que les reprĂ©sentent les images de MontbĂ©liard ; il tenait de la main gauche un gros bĂąton court, taillĂ© en forme de sceptre, et de la main droite il faisait des gestes magnifiques, levant le doigt au ciel et apostrophant son cortĂšge.
Toutes les portes s’ouvraient sur son passage ; derriĂšre toutes les vitres se pressaient les figures des curieux. Quelques vieilles femmes, sur l’escalier extĂ©rieur de leurs baraques, appelaient le fou, qui ne daignait pas tourner la tĂȘte ; d’autres descendaient dans la rue et voulaient lui barrer le passage, mais lui, la tĂȘte haute, le sourcil relevĂ©, d’un geste et d’un mot, les forçait de s’écarter.
« Tiens ! fit Hullin, voici YĂ©gof
 Je ne m’attendais pas Ă  le revoir cet hiver
 Cela n’entre pas dans ses habitudes
 Que diable peut-il avoir pour revenir par un temps pareil ? »
Et Louise, dĂ©posant sa quenouille, se hĂąta d’accourir pour contempler le Roi de Carreau. C’était tout un Ă©vĂ©nement que l’arrivĂ©e du fou YĂ©gof Ă  l’entrĂ©e de l’hiver ; les uns s’en rĂ©jouissaient, espĂ©rant le retenir et lui faire raconter sa fortune et sa gloire dans les cabarets ; d’autres et surtout les femmes, en concevaient une vague inquiĂ©tude, car les fous, comme chacun sait, ont des idĂ©es d’un autre monde : ils connaissent le passĂ© et l’avenir, ils sont inspirĂ©s de Dieu ; le tout est de savoir les comprendre, leurs paroles ayant toujours deux sens, l’un grossier pour les gens ordinaires, l’autre profond pour les Ăąmes dĂ©licates et les sages. Ce fou-lĂ , d’ailleurs, plus que tous les autres, avait des pensĂ©es vraiment extraordinaires et sublimes. On ne savait ni d’oĂč il venait, ni oĂč il allait, ni ce qu’il voulait, car YĂ©gof errait Ă  travers le pays comme une Ăąme en peine ; il parlait des races Ă©teintes, et se prĂ©tendait lui-mĂȘme empereur d’Austrasie, de PolynĂ©sie et autres lieux. On aurait pu Ă©crire de gros livres sur ses chĂąteaux, ses palais et ses places fortes, dont il connaissait le nombre, la situation, l’architecture, et dont il cĂ©lĂ©brait la grandeur, la beautĂ©, la richesse d’un air simple et modeste. Il parlait de ses Ă©curies, de ses chasses, des officiers de sa couronne, de ses ministres, de ses conseillers, des intendants de ses provinces ; il ne se trompait jamais ni sur leurs noms ni sur leur mĂ©rite, mais il se plaignait amĂšrement d’avoir Ă©tĂ© dĂ©trĂŽnĂ© par la race maudite, et la vieille sage-femme Sapience Coquelin, chaque fois qu’elle l’entendait gĂ©mir Ă  ce sujet, pleurait Ă  chaudes larmes, et d’autres aussi. Alors lui, levant le doigt au ciel, s’écriait :
« Ô femmes ! ĂŽ femmes ! souvenez-vous !
 souvenez-vous !
 L’heure est proche
 l’esprit des tĂ©nĂšbres s’enfuit
 La vieille race
 les maĂźtres de vos maĂźtres s’avancent comme les flots de la mer ! »
Et chaque printemps il avait l’habitude de faire un tour dans les vieux nids de hibou, les antiques castels et tous les dĂ©combres qui couronnent les Vosges au fond des bois, au Nideck, au GĂ©roldseck, Ă  Lutzelbourg, Ă  Turkestein, disant qu’il allait visiter ses leudes, et parlant de rĂ©tablir l’antique splendeur de ses États, et de remettre les peuples rĂ©voltĂ©s en esclavage, avec l’aide du Grand GĂŽlo, son cousin.
Jean-Claude Hullin riait de ces choses, n’ayant pas l’esprit assez Ă©levĂ© pour entrer dans les sphĂšres invisibles ; mais Louise en Ă©prouvait un grand trouble, surtout lorsque le corbeau battait de l’aile et faisait entendre son cri rauque.
YĂ©gof descendait donc la rue sans s’arrĂȘter nulle part, et Louise, tout Ă©mue, voyant qu’il regardait leur maisonnette, se prit Ă  dire :
« Papa Jean-Claude, je crois qu’il vient chez nous.
– C’est bien possible, rĂ©pondit Hullin ; le pauvre diable aurait grand besoin d’une paire de sabots fourrĂ©s par un froid pareil, et s’il me la demande, ma foi, je serais bien en peine de la lui refuser.
– Oh que vous ĂȘtes bon ! fit la jeune fille en l’embrassant avec tendresse.
– Oui
 oui
 tu me cĂąlines, dit-il en riant, parce que je fais ce que tu veux
 Qui me paiera mon bois et mon travail ?
 Ce ne sera pas YĂ©gof ! »
Louise l’embrassa de nouveau, et Hullin, la regardant d’un Ɠil attendri, murmura :
« Cette monnaie en vaut bien une autre. »
YĂ©gof se trouvait alors Ă  cinquante pas de la maisonnette, et le tumulte croissait toujours. Les gamins, s’accrochant aux loques de sa veste, criaient : « Carreau ! Pique ! TrĂšfle ! » Tout Ă  coup il se retourna levant son sceptre, et d’un air digne, quoique furieux, il s’écria :
« Retirez-vous, race maudite !
 Retirez-vous
 ne m’assourdissez plus
 ou je dĂ©chaĂźne contre vous la meute de mes molosses ! »
Cette menace ne fit que redoubler les sifflets et les Ă©clats de rire ; mais comme au mĂȘme instant Hullin parut sur le seuil avec sa longue tariĂšre, et que, distinguant cinq ou six des plus acharnĂ©s, il les prĂ©vint que le soir mĂȘme il irait leur tirer les oreilles pendant le souper, chose que le brave homme avait dĂ©jĂ  faite plusieurs fois avec l’assentiment des parents, toute la bande se dispersa, consternĂ©e de cette rencontre. Alors, se tournant vers le fou :
« Entre, Yégof, lui dit le sabotier, viens te réchauffer au coin du feu.
– Je ne m’appelle pas YĂ©gof, rĂ©pondit le malheureux d’un air offensĂ©, je m’appelle Luitprand, roi d’Austrasie et de PolynĂ©sie.
– Oui, oui, je sais, fit Jean-Claude, je sais ! Tu m’as dĂ©jĂ  racontĂ© tout cela. Enfin, n’importe, que tu t’appelles YĂ©gof ou Luitprand, entre toujours. Il fait froid ; tĂąche de te rĂ©chauffer.
– J’entre, reprit le fou, mais c’est pour une affaire bien autrement grave, c’est pour une affaire d’État
 pour former une alliance indissoluble entre les Germains et les Triboques.
– Bon, nous allons causer de cela. »
YĂ©gof, se courbant alors sous la porte, entra tout rĂȘveur, et salua Louise de la tĂȘte en abaissant son sceptre ; mais le corbeau ne voulut pas entrer. DĂ©ployant ses grandes ailes creuses, il fit un vaste circuit autour de la baraque, et vint s’abattre de plein vol contre les vitres pour les briser.
« Hans, lui cria le fou, prends garde ! J’arrive !
 »
Mais l’oiseau ne dĂ©tacha point ses griffes aiguĂ«s des mailles de plomb, et ne cessa pas d’agiter aux fenĂȘtres ses grandes ailes, tant que son maĂźtre resta dans la cassine. Louise ne le quittait pas des yeux ; elle en avait peur. Quant Ă  YĂ©gof, il prit place dans le vieux fauteuil de cuir, derriĂšre le poĂȘle, les jambes Ă©tendues, comme sur un trĂŽne, et promenant autour de lui des regards superbes, il s’écria :
« J’arrive de JĂ©romĂ© en ligne d...

Table of contents

  1. Titre
  2. L’INVASION
  3. LE PASSAGE DES RUSSES
  4. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  5. Notes de bas de page

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