Le Comte de Moret - Tome II
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Suite du tome I... Louis XIII influencé par sa famille se sépare de Richelieu. Mais il finit par s'aperçoir de la fourberie de son entourage...

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635260256

Partie 1
TROISIÈME VOLUME

Chapitre 1 LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.

Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre rĂ©cit, que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance avec le roi Louis XIII, qu’ils ont entrevu Ă  peine pendant cette nuit oĂč, poussĂ© par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la chambre de la reine, il n’y entra que pour s’assurer que l’on n’y tenait point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.
Il s’était purgĂ©, il s’était fait saigner, et n’en Ă©tait ni plus gai ni plus rouge ; mais tout au contraire, sa mĂ©lancolie n’avait fait qu’augmenter.
Cette mĂ©lancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le roi dĂšs l’ñge de quatorze Ă  quinze ans, le conduisait Ă  essayer les uns aprĂšs les autres toutes sortes de divertissements qui ne le divertissaient pas. Joignez Ă  cela qu’il Ă©tait presque le seul Ă  la cour, avec son fou l’AngĂ©ly, qui fĂ»t vĂȘtu de noir, ce qui ajoutait encore Ă  son air lugubre.
Rien n’était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, Ă  l’exception de la reine Anne d’Autriche et de la reine-mĂšre, qui du reste, avaient toujours le soin de prĂ©venir le roi lorsqu’elles dĂ©siraient lui rendre visite, il n’entrait jamais aucune femme.
Souvent, lorsque l’on avait audience de lui, en arrivant Ă  l’heure dĂ©signĂ©e, on Ă©tait reçu ou par BĂ©ringhen, qu’en sa qualitĂ© de premier valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de TrĂ©ville, ou par M. de Guitaut ; l’un ou l’autre de ces messieurs vous introduisait dans le salon oĂč l’on cherchait inutilement des yeux le roi ; le roi Ă©tait dans une embrasure de fenĂȘtre avec quelqu’un de son intimitĂ©, Ă  qui il avait fait l’honneur de dire : Monsieur un tel, venez avec moi et ennuyons-nous. Et sur ce point, on Ă©tait toujours sĂ»r qu’il se tenait religieusement parole Ă  lui et aux autres.
Plus d’une fois la reine, dans le but d’avoir prise sur ce morne personnage, et trop sĂ»re de ne pouvoir y parvenir par elle-mĂȘme, avait, sur le conseil de la reine-mĂšre, admis dans son intimitĂ© ou attachĂ© Ă  sa maison quelque belle crĂ©ature de la fidĂ©litĂ© de laquelle elle Ă©tait certaine, espĂ©rant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux yeux, mais toujours inutilement.
Ce roi, que de Luynes, aprÚs quatre ans de mariage, avait été obligé de porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des favorites. La buggera a passato i monti, disaient les Italiens.
La belle Mme de Chevreuse, elle que l’on pouvait appeler l’IrrĂ©sistible, y avait essayĂ©, et malgrĂ© la triple sĂ©duction de sa jeunesse, de sa beautĂ© et de son esprit, elle y avait Ă©chouĂ©.
– Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientĂ©e de cette invincible froideur, vous n’avez donc pas de maĂźtresse.
– Si fait, madame, j’en ai, lui rĂ©pondit le roi.
– Comment donc les aimez-vous, alors ?
– De la ceinture en haut, rĂ©pondit le roi.
– Bon, fit Mme de Chevreuse, la premiùre fois que je viendrai au Louvre, je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des cuisses.
C’était un espoir pareil qui avait fait appeler Ă  la cour la belle et chaste enfant que nous avons dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e Ă  nos lecteurs sous le nom d’Isabelle de Lautrec. On savait son dĂ©vouement acharnĂ© Ă  la reine qui l’avait fait Ă©lever, quoique son pĂšre fĂ»t attachĂ©, lui, au duc de RĂ©thellois. Et en effet, elle Ă©tait si belle, que Louis XIII s’en Ă©tait d’abord fort occupĂ© ; il avait causĂ© avec elle, et son esprit l’avait charmĂ©. Elle, de son cĂŽtĂ©, tout Ă  fait ignorante des desseins que l’on avait sur elle, avait rĂ©pondu au roi avec modestie et respect. Mais il avait, six mois avant l’époque oĂč nous sommes arrivĂ©s, recrutĂ© un nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s’était plus occupĂ© d’Isabelle, mais encore il avait presque entiĂšrement cessĂ© d’aller chez la reine.
Et en effet les favoris se succĂ©daient prĂšs du roi avec une rapiditĂ© qui n’avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf, tenait momentanĂ©ment la corde.
Il y avait d’abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlĂ©.
Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet ; puis son porteur d’arbalùte d’Esplan, qu’il fit marquis de Grimaud.
Puis Chalais, auquel il laissa couper la tĂȘte.
Puis Baradas, le favori du moment.
Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrĂące de Baradas, disgrĂące que l’on pouvait toujours prĂ©voir quand on connaissait la fragilitĂ© de cet Ă©trange sentiment qui, chez le roi Louis XIII, tenait un inqualifiable milieu entre l’amitiĂ© et l’amour.
En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers ; c’étaient : M. de TrĂ©ville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous nous sommes assez occupĂ© dans quelques-uns de nos livres, pour que nous nous contentions de le nommer ici ; le comte de Nogent Beautru, frĂšre de celui que le cardinal venait d’envoyer en Espagne, qui, la premiĂšre fois qu’il avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă  la cour, avait eu la chance, pour lui faire passer un endroit des Tuileries oĂč il y avait de l’eau, dĂ©porter le roi sur ses Ă©paules, comme saint-Christophe avait portĂ© JĂ©sus-Christ, et qui avait le rare privilĂšge, non-seulement comme son fou l’AngĂ©ly, de tout lui dire, mais encore de dĂ©rider ce front funĂšbre, par ses plaisanteries.
Bassompierre, fait marĂ©chal en 1622, bien plus par les souvenirs d’alcĂŽve de Marie de MĂ©dicis que par ses propres souvenirs de bataille ; homme, du reste, d’un esprit assez charmant, et d’un manque de cƓur assez complet, pour rĂ©sumer en lui toute cette Ă©poque qui s’étend de la premiĂšre partie du seiziĂšme siĂšcle Ă  la premiĂšre partie du dix-septiĂšme ; Lublet des Noyers, son secrĂ©taire, ou plutĂŽt son valet, La Vieuville, le surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout dĂ©vouĂ© Ă  lui et Ă  la reine Anne d’Autriche, qui, Ă  toutes les offres que lui fit le cardinal pour se l’attacher, ne fit jamais d’autres rĂ©ponses que : « Impossible, Votre Éminence, je suis au roi et l’Évangile dĂ©fend de servir deux maĂźtres : » et enfin, le marĂ©chal de Marillac, frĂšre du garde des sceaux, qui devait, lui aussi, ĂȘtre une des taches sanglantes du rĂšgne de Louis XIII, ou plutĂŽt du ministĂšre du cardinal de Richelieu.
Ceci posĂ© comme explication prĂ©liminaire, il arriva que, le lendemain du jour oĂč SouscarriĂšres avait fait au cardinal un rapport si vĂ©ridique et si circonstanciĂ© des Ă©vĂ©nements de la nuit prĂ©cĂ©dente, le roi, aprĂšs avoir dĂ©jeunĂ© avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et ordonnĂ© que l’on prĂ©vĂźnt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de prendre l’un son luth, l’autre sa viole, pour le distraire pendant la grande occupation Ă  laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui Ă©taient venus lui faire leur cour.
– Messieurs, allons larder ! fit-il.
– Allons larder, messieurs, dit l’AngĂ©ly en nasillant, voyez comme cela s’accorde bien : majestĂ© et larder !
Et, sur cette plaisanterie assez mĂ©diocre et que nous ne rappellerions pas si elle n’était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille et celui de Nogent sur le milieu de sa tĂȘte.
– Eh bien, drîle, que fais-tu ? lui dit Nogent.
– Je me couvre, et je vous couvre, dit l’AngĂ©ly.
– Devant le roi, y penses-tu ?
– Bah ! pour des bouffons, c’est sans consĂ©quence

– Sire, faites donc taire votre fou ! s’écria Nogent furieux.
– Bon ! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l’on fait taire l’AngĂ©ly ?
– On me paye pour tout dire, fit l’AngĂ©ly ; si je me taisais, je ferais comme M. de La Vieuville, qu’on fait surintendant des finances pour qu’il y ait des finances, et qui n’a pas de finances, je volerais mon argent.
– Mais Votre MajestĂ© n’a pas entendu ce qu’il a dit.
– Si fait, mais tu m’en dis bien d’autres à moi.
– À vous, Sire ?
– Oui, tout Ă  l’heure, quand, en jouant Ă  la raquette, j’ai manquĂ© le volant. Ne m’as-tu pas dit : « En voilĂ  un beau Louis le Juste ! » Si je ne te regardais pas un peu comme le confrĂšre de l’AngĂ©ly, crois-tu que je te laisserais me dire de ces choses-lĂ  ? Allons larder, messieurs, allons larder !
Ces deux, mots : Allons larder, mĂ©ritent une explication, sous peine de ne pas ĂȘtre intelligibles pour nos lecteurs ; cette explication, nous allons la donner.
Nous avons dit, Ă  deux endroits diffĂ©rents dĂ©jĂ  que, pour combattre sa mĂ©lancolie, le roi se livrait, Ă  toute sorte de divertissements qui ne le divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des jets d’eau avec des plumes ; Ă©tant jeune homme il avait enluminĂ© des images, ce que ses courtisans avaient appelĂ© faire de la peinture ; il avait fait ce que ses courtisans avaient appelĂ© de la musique, c’est-Ă -dire jouĂ© du tambour, exercice auquel, s’il faut en croire Bassompierre, il rĂ©ussissait trĂšs-bien.
Il avait fait des cages et des chĂąssis, avec M. des Noyers. Il s’était fait confiturier et avait fait d’excellentes confitures ; puis jardinier et avait rĂ©ussi Ă  avoir en fĂ©vrier des pois verts qu’il avait fait vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetĂ©s. Enfin il s’était mis Ă  faire la barbe, et un beau jour, dans l’ardeur qu’il avait pour cet amusement, il avait rĂ©uni tous ses officiers, et lui-mĂȘme leur avait coupĂ© la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en commĂ©moration d’une main auguste, on a appelĂ© une royale, si bien que le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre :
Hélas ! ma pauvre barbe,
Qui t’a donc faite ainsi ?
C’est le grand roi Louis
TreiziĂšme de ce nom
Qui toute ébarba sa maison.
Ça, monsieur de la Force,
Faut vous la faire aussi.
Hélas, Sire, merci,
Ne me la faites pas :
Me méconnaßtraient, mes soldats.
Laissons la barbe en pointe
Au cousin Richelieu,
Car par la vertudieu
Ce serait trop oser
Que de prétendre la raser.
Or, le roi Louis XIII avait fini pas se lasser de faire la barbe, comme il finissait par se lasser de tout, et comme il Ă©tait descendu quelques jours auparavant dans sa cuisine, afin d’y introduire une mesure Ă©conomique dans laquelle la gĂ©nĂ©rale Coquet perdit sa soupe au lait et M. de La VrilliĂšre ses biscuits du matin ; il avait vu son cuisinier et ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-lĂ  des filets de bƓuf, ceux-lĂ  des liĂšvres, ceux-lĂ  des faisans ; il avait trouvĂ© cette opĂ©ration des plus rĂ©crĂ©atives. Il en rĂ©sultait que, depuis un mois Ă  peu prĂšs, Sa MajestĂ© avait adoptĂ© ce nouveau divertissement.
Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.
Je ne sais si l’art de la cuisine avait Ă  gagner en passant par des mains royales, mais l’état, de l’ornementation y avait fait de grands progrĂšs. Les longes de veau et les filets de bƓuf surtout qui prĂ©sentaient une plus grande surface, redescendaient Ă  l’office avec les dessins les plus variĂ©s. Le roi se bornait Ă  larder en paysage, c’est-Ă -dire qu’il dessinait, des arbres, des maisons, de chasses, des chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys ; mais Nogent et les autres ne se bornaient point Ă  des figures hĂ©raldiques et variaient leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les plus sĂ©vĂšres et faisait exiler impitoyablement des tables royales les morceaux ornementĂ©s par...

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  2. Partie 1 - TROISIÈME VOLUME
  3. Partie 2 - QUATRIÈME VOLUME

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