Sébastien Roch
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Sébastien Roch

About this book

En 1862, Sébastien est envoyé par son pere, quincaillier, au college de jésuites de Vannes. S'il est désespéré d'abandonner son monde familier et son amie Marguerite, il est aussi soulagé d'en quitter la médiocrité. Mais tout de suite il se sent rejeté par ses camarades, tous riches et nobles. Il finit cependant par s'habituer aux brimades et, apres l'échec d'une amitié avec un jeune aristocrate, se lie avec Bolorec, éleve renfermé et révolté. Deux années se sont écoulées. Le jeune pere de Kern s'intéresse a l'éducation de Sébastien. Mais son dévouement cache de noirs desseins: une nuit, il le viole...
Dans ce roman d'inspiration autobiographique, Mirbeau s'attaque aux jésuites, a l'armée et, au-dela, a tout ce qui provoque une soumission de l'esprit au dogme et a l'arbitraire. Cette dénonciation n'est pas vraiment sous-tendue par une analyse idéologique, mais plutÎt par l'affectivité. Elle se situe plus au niveau «des tripes», c'est une révolte primaire devant le viol, viol de l'esprit qui se terminera par un viol physique.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635260324

Partie 1
LIVRE PREMIER

Chapitre 1

L’école Saint-Francois-Xavier, que dirigeaient, que dirigent encore les PĂšres JĂ©suites, en la pittoresque ville de Vannes, se trouvait, vers 1862, dans tout l’éclat de sa renommĂ©e. Aujourd’hui, par un de ces caprices de la mode qui atteignent et changent la forme des gouvernements, des royautĂ©s fĂ©minines, des chapeaux et des collĂšges, bien plus que par les rĂ©centes persĂ©cutions politiques, lesquelles n’amenĂšrent qu’un changement de personnel vite rĂ©tabli, elle est tombĂ©e au niveau d’un sĂ©minaire diocĂ©sain quelconque. Mais, Ă  cette Ă©poque, il en existait peu, soit parmi les congrĂ©ganistes, soit parmi les laĂŻques, d’aussi florissantes. Outre les fils des familles nobles de la Bretagne, de l’Anjou, de la VendĂ©e, qui formaient le fond de son ordinaire clientĂšle, la cĂ©lĂšbre institution recevait des Ă©lĂšves de toutes les parties de la France bien-pensante. Elle en recevait mĂȘme de l’étranger catholique, d’Espagne, d’Italie, de Belgique, d’Autriche, oĂč l’impatience des rĂ©volutions et la prudence des partis forcĂšrent jadis les JĂ©suites de se rĂ©fugier, et oĂč ils ont laissĂ© d’inarrachables racines. Cette vogue, ils la tenaient de leur programme d’enseignement, rĂ©putĂ© paternel et routinier ; ils la tenaient surtout de leurs principes d’éducation, qui offraient d’exceptionnels avantages et de rares agrĂ©ments : une Ă©ducation de haut ton, religieuse et mondaine Ă  la fois, comme il en faut Ă  de jeunes gentilshommes, nĂ©s pour faire figure dans le monde, et y perpĂ©tuer les bonnes doctrines et les belles maniĂšres.
Ce n’était point par hasard que les JĂ©suites, Ă  leur retour de Brugelette, s’étaient installĂ©s, en plein cƓur du pays armoricain. Aucun dĂ©cor de paysage et d’humanitĂ© ne leur convenait mieux pour pĂ©trir les cerveaux et manier les Ăąmes. LĂ , les mƓurs du moyen Ăąge sont encore trĂšs vivantes, les souvenirs de la chouannerie respectĂ©s comme des dogmes. De tous les pays bretons, le taciturne Morbihan est demeurĂ© le plus obstinĂ©ment breton, par son fatalisme religieux, sa rĂ©sistance sauvage au progrĂšs moderne, et la poĂ©sie, Ăąpre, indiciblement triste de son sol qui livre l’homme, abruti de misĂšres, de superstitions et de fiĂšvres, Ă  l’omnipotente et vorace consolation du prĂȘtre. De ces landes, de ces rocs, de cette terre barbare et souffrante, plantĂ©e de pĂąles calvaires et semĂ©e de pierres sacrĂ©es, Ă©manent un mysticisme violent, une obsession de lĂ©gende et d’épopĂ©e, bien faits pour impressionner les jeunes Ăąmes dĂ©licates, les pĂ©nĂ©trer de cette discipline spirituelle, de ce goĂ»t du merveilleux et de l’hĂ©roĂŻque, qui sont le grand moyen d’action des JĂ©suites, et par quoi ils rĂȘvent d’établir, sur le monde, leur toute-puissance
 Les prospectus de l’établissement – chefs-d’Ɠuvre typographiques – ornĂ©s de dessins pieux, de vues affriolantes, de noms sonores, de priĂšres rimĂ©es et de certificats hygiĂ©niques, ne tarissaient pas d’éloges sur la supĂ©rioritĂ© morale du milieu breton, en mĂȘme temps qu’une description lyrique des paysages et des monuments excitait la passion des archĂ©ologues et la curiositĂ© des touristes. Entre de glorieuses Ă©vocations de l’histoire locale, de ses luttes, de ses martyres, ces prospectus avertissaient aussi les familles que, par une grĂące spĂ©ciale, due Ă  la proximitĂ© de Sainte-Anne-d’Auray, les miracles n’étaient pas rares, au collĂšge, principalement vers l’époque du baccalaurĂ©at, que les Ă©lĂšves prenaient des bains de mer sur une plage bĂ©nite, et qu’ils mangeaient de la langouste, une fois par semaine.
Devant un tel programme, et malgrĂ© la modestie de sa condition, M. Joseph-Hippolyte-ElphĂšge Roch, quincaillier Ă  PervenchĂšres, petite ville du dĂ©partement de l’Orne, osa concevoir l’orgueilleuse pensĂ©e d’envoyer, chez les JĂ©suites de Vannes, son fils SĂ©bastien qui venait d’avoir ses onze ans. Il s’en fut trouver le curĂ© qui approuva chaudement.
– Cristi ! Monsieur Roch, c’est une crĂąne idĂ©e
 Quand on sort de ces maisons-lĂ , voyez-vous ?
 Mazette !
 Quand on sort de lĂ  !
 Puu
 ut !

Et, prolongeant en sifflement le son de cette exclamation qui lui Ă©tait familiĂšre, il traça dans l’air, avec son bras, un geste dont l’amplitude embrassait le monde.
– HĂ© ! parbleu !
 je le sais bien, acquiesça M. Roch qui rĂ©pĂ©ta, en l’élargissant encore, le geste du curĂ©. HĂ© ! parbleu !
 Ă  qui le dites-vous ?
 Oui, mais c’est trĂšs cher ; c’est trop cher

– C’est trop cher ?
 riposta le curé  Ah ! dame
 Écoutez donc
 Toute la noblesse, toute l’élite
 Ça n’est pas non plus de la petite biĂšre, ça, Monsieur Roch !
 Les JĂ©suites
 Bigre ! ne confondons pas, je vous prie, autour avec alentour
 Ainsi, moi, j’ai connu un gĂ©nĂ©ral et deux Ă©vĂȘques
 Eh bien, ils en venaient
 voilĂ  !
 Et les marquis, mon cher monsieur, y en a ! y en a !
 Vous comprenez, ça se paie, ces choses-lĂ  !

– HĂ© ! parbleu ! Je ne dis pas non
 protesta M. Roch, Ă©bloui
 Évidemment, ça doit se payer !
Il ajoute, en se rengorgeant :
– D’ailleurs oĂč serait le mĂ©rite ?
 Car enfin, soyons justes
 C’est comme moi, Monsieur le curé  Une belle lampe, n’est-ce pas ? je la vends plus cher qu’une vilaine

– VoilĂ  la question ! rĂ©suma le curĂ© qui tapota l’épaule de M. Roch Ă  menus coups, affectueux et encourageants
 Vous avez, mon cher paroissien, mis le doigt sur la question
 Les JĂ©suites !
 Bigre ! ça n’est pas rien !
Longtemps, ils se promenĂšrent, judicieux et prolixes, sous les tilleuls du presbytĂšre, prĂ©parant Ă  SĂ©bastien un avenir splendide. Le soleil gouttelait d’entre les feuilles, sur leurs vĂȘtements et sur les herbes de l’allĂ©e. L’air Ă©tait lourd. Lentement, les mains croisĂ©es derriĂšre le dos, ils marchaient, s’arrĂȘtant, tous les cinq pas, trĂšs rouges, en sueur, l’ñme remplie de rĂȘves grandioses. Un petit chien les suivait qui, derriĂšre eux, trottinait en boitant et tirait la langue. M. Roch rĂ©pĂ©ta :
– Quand on a les JĂ©suites dans sa manche, on est sĂ»r de faire son chemin !
Sur quoi, le curé appuya de son enthousiasme :
– Et quel chemin !
 Car ce qu’ils ont le bras long, ces messieurs !
 On ne peut pas
 non, on ne peut pas s’en faire une idĂ©e.
Et sur un ton de confidence, il murmura d’une voix qui tremblait de respect et d’admiration :
– Et puis, vous savez
 On dit qu’ils mùnent le pape
 Tout simplement !
SĂ©bastien, en faveur de qui s’agitaient ces projets merveilleux, Ă©tait un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux trĂšs francs, trĂšs doux, dont les prunelles n’avaient jusqu’ici reflĂ©tĂ© que du bonheur. Il avait la viriditĂ© fringante, la grĂące Ă©lastique des jeunes arbustes qui ont poussĂ©, pleins de sĂšve, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur introublĂ©e de leur vĂ©gĂ©tale vie. À l’école oĂč il allait, depuis cinq ans, il n’avait rien appris, sinon Ă  courir, Ă  jouer, Ă  se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bĂąclĂ©s, ses leçons vite retenues, plus vite oubliĂ©es, n’étaient qu’un travail mĂ©canique, presque corporel, sans plus d’importance mentale que le saut du mouton ; ils n’avaient dĂ©veloppĂ©, en lui, aucune impulsion cĂ©rĂ©brale, dĂ©terminĂ© aucun phĂ©nomĂšne de spiritualitĂ©. Il aimait Ă  se rouler dans l’herbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la riviĂšre, et il ne demandait Ă  la nature que d’ĂȘtre un perpĂ©tuel champ de rĂ©crĂ©ation. Son pĂšre, absorbĂ© tout le jour par les multiples dĂ©tails d’un commerce bien achalandĂ©, n’avait pas eu le temps de semer, en cet esprit vierge, les premiĂšres semences de la vie intellectuelle. Il n’y songeait pas, aimant mieux, aux heures de loisir, prononcer des discours aux voisins assemblĂ©s devant sa boutique. Majestueux et hantĂ© de transcendantales sottises, jamais, du reste, il n’eĂ»t consenti Ă  descendre jusqu’aux naĂŻves curiositĂ©s d’un enfant. Il faut dire, tout de suite, qu’il eĂ»t Ă©tĂ© l’homme le plus embarrassĂ© du monde, car son ignorance Ă©galait ses prĂ©tentions, lesquelles Ă©taient infinies. Un soir d’orage, SĂ©bastien dĂ©sira savoir ce que c’était que le tonnerre : « C’est le bon Dieu qui n’est pas content », expliqua M. Roch, interloquĂ© par cette brusque question qu’il n’avait pas prĂ©vue. À plusieurs autres interrogations qui mettaient, chaque fois, sa science en dĂ©faut, il se tirait d’affaire, avec cet invariable aphorisme : « Il y a des connaissances auxquelles un gamin de ton Ăąge ne doit pas ĂȘtre initiĂ©. » SĂ©bastien s’en tenait lĂ , ne se sentant pas le goĂ»t de fouiller le secret des choses, ni de continuer cette vaine incursion Ă  travers le domaine moral. Et il Ă©tait retournĂ© Ă  ses jeux, sans en demander plus. À l’ñge oĂč le cerveau des enfants est dĂ©jĂ  bourrĂ© de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poĂ©sies dĂ©primantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces dĂ©formations habituelles, qui font partie de ce qu’on appelle l’éducation de la famille. En grandissant, loin de s’étioler, sa peau se colora d’un sang plus vif ; loin de se raidir, ses membres sans cesse en mouvement s’assouplirent, et ses yeux gardĂšrent cette expression profonde, qui est comme le reflet des grands espaces, et qui met de l’infini au mystĂ©rieux regard des bĂȘtes. Mais on disait, dans le pays, que pour le fils d’un homme aussi spirituel, aussi savant, aussi Ă  son aise que M. Roch, il Ă©tait bien en retard, et que c’était bien malheureux. Le pĂšre ne s’en inquiĂ©tait pas. Il ne pouvait entrer dans sa pensĂ©e qu’un enfant, sorti de sa propre chair, pĂ»t mentir Ă  sa naissance et manquer aux destinĂ©es brillantes qui l’attendaient.
– Comment m’appellĂ©-je ? interrogeait-il parfois, en plongeant dans les yeux de SĂ©bastien un regard dominateur.
– Joseph, Hippolyte, ElphĂšge, Roch, rĂ©pondait l’enfant sur le ton d’une leçon rĂ©citĂ©e.
– Souviens-toi toujours de cela
 Aie sans cesse prĂ©sent Ă  l’esprit mon nom
 le nom des Roch
 et tout ira bien. RĂ©pĂšte un peu.
Et d’une voix prĂ©cipitĂ©e, mangeant la moitiĂ© des syllabes, le petit SĂ©bastien recommençait :
– J’seph
 p’lyte
 phùge Roch !
– Allons
 c’est trùs bien ! complimentait le quincaillier, satisfait d’entendre un nom qu’il trouvait beau et magique comme un talisman.
M. Roch habitait, dans la rue de Paris, une maison reconnaissable Ă  ses deux Ă©tages, et Ă  son magasin, peint en vert foncĂ©, rĂ©champi de larges filets rouges. DerriĂšre les glaces de la devanture, reluisaient des cuivreries, des lampes en porcelaine, des irrigateurs richement bronzĂ©s, dont les tuyaux de caoutchouc, dĂ©roulĂ©s en guirlandes, formaient avec les bouillottes, les couronnes tombales, les abat-jour dentelĂ©s, les soufflets en cuir rouge, cloutĂ©s d’or, des motifs de dĂ©coration ingĂ©nieux et sĂ©ducteurs. Il tirait grande vanitĂ© de cette maison, la seule de la rue qui eĂ»t deux Ă©tages et fĂ»t couverte en ardoise, ainsi que de ce magasin, le seul du pays qui montrĂąt, inscrite sur un fond de marbre noir, une enseigne Ă©blouissante, aux lettres dorĂ©es et en relief. Les voisins enviaient l’air de supĂ©rioritĂ© et de confortable rare que donnaient, Ă  cette habitation luxueuse, la façade, crĂ©pie de deux tons de jaune, et les fenĂȘtres, encadrĂ©es de moulures historiĂ©es, d’une blancheur crue de plĂątre neuf. Mais ils en Ă©taient fiers pour la ville. M. Roch n’était point, d’ailleurs, un individuquelconque, et faisait honneur au pays, autant par son caractĂšre que par sa maison. Il jouissait Ă  PervenchĂšres d’une situation privilĂ©giĂ©e. Sa rĂ©putation d’homme riche, ses qualitĂ©s de beau parleur et l’orthodoxie de ses opinions le mettaient au-dessus de l’état d’un commerçant ordinaire. La bourgeoisie fusionnait avec lui, sans crainte de dĂ©choir, les fonctionnaires les plus importants s’arrĂȘtaient volontiers, au seuil de sa boutique, et causaient avec lui, sur « le pied d’égalitĂ© » ; chacun, selon son rang, lui marquait l’amitiĂ© la plus cordiale, ou la considĂ©ration la plus respectueuse.
M. Roch Ă©tait gros et rond, soufflĂ© de graisse rose, avec un crĂąne tout petit que le front coupait carrĂ©ment en façade plate et luisante. Le nez, d’une verticalitĂ© gĂ©omĂ©trique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues, sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait, de sa frange cotonneuse, les deux oreilles, vastes, profondes, inverties et molles comme des fleurs d’arum. Les yeux, enchĂąssĂ©s dans les capsules charnues et trop saillantes des paupiĂšres, accusaient des pensĂ©es rĂ©guliĂšres, l’obĂ©issance aux lois, le respect des autoritĂ©s Ă©tablies, et je ne sais quelle stupiditĂ© animale, tranquille, souveraine, qui s’élevait parfois jusqu’à la noblesse. Ce calme bovin, cette majestĂ© lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient y reconnaĂźtre tous les caractĂšres de la race, de la dignitĂ© et de la force. Mais ce qui lui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, l’universelle estime, c’est que, opiniĂątre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait des choses, rĂ©pĂ©tait, en les dĂ©naturant, des phrases pompeuses, que ni lui, ni personne ne comprenait, et qui laissaient nĂ©anmoins, dans l’esprit des auditeurs, une impression de gĂȘne admirative.
Sa conversation avec le curĂ© l’avait fort excitĂ©. Toute la journĂ©e, il demeura plus grave que de coutume, plus prĂ©occupĂ©, distrait de sa besogne par une foule de pensĂ©es tumultueuses qui se livraient dans son crĂąne Ă  de trop rudes combats. Le soir, aprĂšs le dĂźner, il retint, longtemps, auprĂšs de lui, le petit SĂ©bastien qu’il observait Ă  la dĂ©robĂ©e, d’un air profond, sans lui parler de rien. Il dit seulement le lendemain, Ă  quelques clients notables, sur un ton de confidence : « Peut-ĂȘtre se passera-t-il, ici, bientĂŽt, un Ă©vĂ©nement important. Attendez-vous Ă  une grosse nouvelle. » Si bien que, rentrĂ©s chez eux, les gens intriguĂ©s se livraient aux plus improbables conjectures. De maison en maison, le bruit courut que M. Roch allait se remarier. Il fut obligĂ© de dissiper cette erreur flatteuse, et de mettre PervenchĂšres au courant de ses projets. D’ailleurs, quoiqu’il aimĂąt Ă  accaparer la curiositĂ© publique par de petits mystĂšres ingĂ©nieux, qui amenaient des commentaires et des discussions sur sa personne, il n’était point homme Ă  garder, de longs jours, un secret dont il pouvait tirer un hommage direct et prompt. Mais il ajouta :
– C’est un simple projet
 il n’y a rien de fait encore
 Je rĂ©flĂ©chis, je pĂšse, je compare.
Deux raisons puissantes l’encourageaient dans le choix dispendieux qu’il avait fait du collĂšge de Vannes : l’intĂ©rĂȘt de SĂ©bastien qui recevrait lĂ  une instruction « cossue », et ne pouvait manquer d’ĂȘtre façonnĂ© Ă  de grandes choses ; sa propre vanitĂ©, surtout, qui serait dĂ©licieusement caressĂ©e, quand on dirait, en parlant de lui : « C’est le pĂšre du petit jeune homme qui est aux JĂ©suites. » Il accomplissait un devoir, plus qu’un devoir, un sacrifice dont il entendait bien Ă©craser son fils, et se parer aux yeux de tous. En mĂȘme temps, il augmentait notablement sa considĂ©ration locale. C’était tentant. Cela mĂ©ritait aussi de graves, de longues rĂ©flexions, car M. Roch ne pouvait jamais se rĂ©signer Ă  prendre un parti avec simplicitĂ©. Il fallait qu’il tournĂąt et retournĂąt les choses sous toutes leurs faces, qu’il les Ă©tudiĂąt sous tous leurs angles, et que, finalement, il se perdĂźt dans une sĂ©rie de complications absurdes, lointaines, inextricables, tout Ă  fait Ă©trangĂšres au sujet. Quoiqu’il connĂ»t, Ă  un centime prĂšs, sa fortune, il voulut Ă©tablir sa caisse Ă  nouveau, repasser ses inventaires, vĂ©rifier minutieusement l’état de ses revenus. Il fit des comptes, Ă©quilibra des budgets, se posa des objections irrĂ©futables, les rĂ©futa par d’irrĂ©futables raisonnements. Et ce furent les paroles du curĂ©, qui toujours rĂ©sonnaient Ă  ses oreilles : « Et les marquis !
 Y en a ! Y en a ! », bien plus que la bonne situation de ses affaires, qui achevĂšrent de le dĂ©cider. En Ă©crivant au PĂšre recteur du collĂšge de Vannes, il lui sembla qu’il entrait de plainpied dans l’armorial de France.
Mais ce n’était point aussi facile qu’il l’avait tout d’abord supposĂ©, et son amour-propre fut soumis Ă  de dures Ă©preuves. Les RĂ©vĂ©rends PĂšres, en pleine vogue, obligĂ©s, chaque vacance, d’agrandir leur Ă©tablissement, se montraient sĂ©vĂšres dans le choix des Ă©lĂšves, et quelque peu dĂ©goĂ»tĂ©s. En principe, ils n’admettaient Ă  l’internat que les fils de nobles et de ceux-lĂ  dont la position sociale pĂ»t faire honneur Ă  leur palmarĂšs. Pour le reste, pour le menu fretin des bourgeoisies obscures et mal rentĂ©es, ils demandaient Ă  rĂ©flĂ©chir ; aprĂšs quoi, ayant rĂ©flĂ©chi, ils ne demandaient, le plus souvent, qu’à s’abstenir, sauf, bien entendu, lorsqu’on leur prĂ©sentait un petit prodige, qu’ils s’attribuaient gĂ©nĂ©reusement, en vue des prospectus Ă  venir. M. Joseph-Hippolyte-ElphĂšge Roch – bien qu’il passĂąt pour riche, Ă  PervenchĂšres – n’était point dans le cas des privilĂ©giĂ©s de la fortune, des hors concours de la naissance ; quoique marguillier, il Ă©tait notoirement classĂ© « parmi le reste » ; et SĂ©bastien n’annonçait, en rien, un prodige. Une premiĂšre annĂ©e, les JĂ©suites opposĂšrent aux dĂ©marches rĂ©itĂ©rĂ©es de M. Roch des objections spĂ©cieuses et polies
 l’encombrement
 l’extrĂȘme jeunesse de l’élĂšve
 et toute la sĂ©rie dilatoire des : « Ne craignait-il pas ? »  Ce fut une cruelle dĂ©ception pour le vaniteux quincaillier. Si les JĂ©suites refusaient de prendre son fils, qu’allait-on penser de lui, Ă  PervenchĂšres ? Sa situation s’en trouverait sĂ»rement diminuĂ©e. DĂ©jĂ  il croyait reconnaĂźtre des regards ironiques dans les yeux de ses amis, qui lui demandaient : « HĂ© bien !
 Vous gardez donc SĂ©bastien ? » Il faisait bonne contenance, et rĂ©pondait : « Vous savez, ce n’est qu’un projet
 Il n’y a rien de fait encore. Je rĂ©flĂ©chis, je pĂšse, je compare
 Et puis les JĂ©suites !
 HĂ© !
 HĂ© !
 Je me tĂąte
 J’ai peur qu’on exagĂšre
 LĂ , vraiment, n’exagĂšre-t-on pas ? » Mais il avait la mort dans l’ñme. Il est probable que le pauvre SĂ©bastien en eĂ»t Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  pomper la vie intellectuelle aux vulgaires et coriaces tĂ©tines des sĂ©minaires diocĂ©sains, ou des lycĂ©es dĂ©partementaux, si, son pĂšre, en des lettres mĂ©morables, ne s’était vigoureusement rĂ©clamĂ© de la glorieuse histoire de sa famille, sous la RĂ©volution.
Il expliqua, qu’en 1786, le comte du Plessis-Boutoir, dont le vaste domaine occupait tout le pays de PervenchĂšres et les communes circonvoisines, voulant ĂȘtre agrĂ©able Ă  Dieu, ainsi que l’atteste une plaque commĂ©morative de marbre noir, restaura de ses deniers l’église paroissiale, construction romane du douziĂšme siĂšcle, connue pour le beau tympan sculptĂ© de sa porte et l’admirable ordonnance de ses arcatures. Le comte amena de Paris des tailleurs de pierre, parmi lesquels se trouvait un jeune homme, du nom de Jean Roch, originaire de Montpellier, et, d’aprĂšs des probabilitĂ©s flatteuses, mais malheureusement non Ă©tablies, descendant de saint Roch qui vĂ©cut et mourut en cette ville. Ce Jean Roch fut, Ă  n’en pas douter, un ouvrier d’un rare mĂ©rite. On lui doit la rĂ©fection de deux chapiteaux reprĂ©sentant le massacre des Innocents, et celle des animaux symboliques qui ornent le portail. Il s’installa dans le pays, s’y maria, car c’était un homme rangĂ©, fonda la dynastie act...

Table of contents

  1. Titre
  2. Partie 1 - LIVRE PREMIER
  3. Partie 2 - LIVRE DEUXIÈME

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