En 1862, Sébastien est envoyé par son pere, quincaillier, au college de jésuites de Vannes. S'il est désespéré d'abandonner son monde familier et son amie Marguerite, il est aussi soulagé d'en quitter la médiocrité. Mais tout de suite il se sent rejeté par ses camarades, tous riches et nobles. Il finit cependant par s'habituer aux brimades et, apres l'échec d'une amitié avec un jeune aristocrate, se lie avec Bolorec, éleve renfermé et révolté. Deux années se sont écoulées. Le jeune pere de Kern s'intéresse a l'éducation de Sébastien. Mais son dévouement cache de noirs desseins: une nuit, il le viole...
Dans ce roman d'inspiration autobiographique, Mirbeau s'attaque aux jésuites, a l'armée et, au-dela, a tout ce qui provoque une soumission de l'esprit au dogme et a l'arbitraire. Cette dénonciation n'est pas vraiment sous-tendue par une analyse idéologique, mais plutÎt par l'affectivité. Elle se situe plus au niveau «des tripes», c'est une révolte primaire devant le viol, viol de l'esprit qui se terminera par un viol physique.
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Sébastien Roch
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Literature GeneralIndex
LiteraturePartie 1
LIVRE PREMIER
Chapitre 1
LâĂ©cole Saint-Francois-Xavier, que dirigeaient, que dirigent encore les PĂšres JĂ©suites, en la pittoresque ville de Vannes, se trouvait, vers 1862, dans tout lâĂ©clat de sa renommĂ©e. Aujourdâhui, par un de ces caprices de la mode qui atteignent et changent la forme des gouvernements, des royautĂ©s fĂ©minines, des chapeaux et des collĂšges, bien plus que par les rĂ©centes persĂ©cutions politiques, lesquelles nâamenĂšrent quâun changement de personnel vite rĂ©tabli, elle est tombĂ©e au niveau dâun sĂ©minaire diocĂ©sain quelconque. Mais, Ă cette Ă©poque, il en existait peu, soit parmi les congrĂ©ganistes, soit parmi les laĂŻques, dâaussi florissantes. Outre les fils des familles nobles de la Bretagne, de lâAnjou, de la VendĂ©e, qui formaient le fond de son ordinaire clientĂšle, la cĂ©lĂšbre institution recevait des Ă©lĂšves de toutes les parties de la France bien-pensante. Elle en recevait mĂȘme de lâĂ©tranger catholique, dâEspagne, dâItalie, de Belgique, dâAutriche, oĂč lâimpatience des rĂ©volutions et la prudence des partis forcĂšrent jadis les JĂ©suites de se rĂ©fugier, et oĂč ils ont laissĂ© dâinarrachables racines. Cette vogue, ils la tenaient de leur programme dâenseignement, rĂ©putĂ© paternel et routinier ; ils la tenaient surtout de leurs principes dâĂ©ducation, qui offraient dâexceptionnels avantages et de rares agrĂ©ments : une Ă©ducation de haut ton, religieuse et mondaine Ă la fois, comme il en faut Ă de jeunes gentilshommes, nĂ©s pour faire figure dans le monde, et y perpĂ©tuer les bonnes doctrines et les belles maniĂšres.
Ce nâĂ©tait point par hasard que les JĂ©suites, Ă leur retour de Brugelette, sâĂ©taient installĂ©s, en plein cĆur du pays armoricain. Aucun dĂ©cor de paysage et dâhumanitĂ© ne leur convenait mieux pour pĂ©trir les cerveaux et manier les Ăąmes. LĂ , les mĆurs du moyen Ăąge sont encore trĂšs vivantes, les souvenirs de la chouannerie respectĂ©s comme des dogmes. De tous les pays bretons, le taciturne Morbihan est demeurĂ© le plus obstinĂ©ment breton, par son fatalisme religieux, sa rĂ©sistance sauvage au progrĂšs moderne, et la poĂ©sie, Ăąpre, indiciblement triste de son sol qui livre lâhomme, abruti de misĂšres, de superstitions et de fiĂšvres, Ă lâomnipotente et vorace consolation du prĂȘtre. De ces landes, de ces rocs, de cette terre barbare et souffrante, plantĂ©e de pĂąles calvaires et semĂ©e de pierres sacrĂ©es, Ă©manent un mysticisme violent, une obsession de lĂ©gende et dâĂ©popĂ©e, bien faits pour impressionner les jeunes Ăąmes dĂ©licates, les pĂ©nĂ©trer de cette discipline spirituelle, de ce goĂ»t du merveilleux et de lâhĂ©roĂŻque, qui sont le grand moyen dâaction des JĂ©suites, et par quoi ils rĂȘvent dâĂ©tablir, sur le monde, leur toute-puissance⊠Les prospectus de lâĂ©tablissement â chefs-dâĆuvre typographiques â ornĂ©s de dessins pieux, de vues affriolantes, de noms sonores, de priĂšres rimĂ©es et de certificats hygiĂ©niques, ne tarissaient pas dâĂ©loges sur la supĂ©rioritĂ© morale du milieu breton, en mĂȘme temps quâune description lyrique des paysages et des monuments excitait la passion des archĂ©ologues et la curiositĂ© des touristes. Entre de glorieuses Ă©vocations de lâhistoire locale, de ses luttes, de ses martyres, ces prospectus avertissaient aussi les familles que, par une grĂące spĂ©ciale, due Ă la proximitĂ© de Sainte-Anne-dâAuray, les miracles nâĂ©taient pas rares, au collĂšge, principalement vers lâĂ©poque du baccalaurĂ©at, que les Ă©lĂšves prenaient des bains de mer sur une plage bĂ©nite, et quâils mangeaient de la langouste, une fois par semaine.
Devant un tel programme, et malgrĂ© la modestie de sa condition, M. Joseph-Hippolyte-ElphĂšge Roch, quincaillier Ă PervenchĂšres, petite ville du dĂ©partement de lâOrne, osa concevoir lâorgueilleuse pensĂ©e dâenvoyer, chez les JĂ©suites de Vannes, son fils SĂ©bastien qui venait dâavoir ses onze ans. Il sâen fut trouver le curĂ© qui approuva chaudement.
â Cristi ! Monsieur Roch, câest une crĂąne idĂ©e⊠Quand on sort de ces maisons-lĂ , voyez-vous ?⊠Mazette !⊠Quand on sort de lĂ !⊠Puu⊠ut !âŠ
Et, prolongeant en sifflement le son de cette exclamation qui lui Ă©tait familiĂšre, il traça dans lâair, avec son bras, un geste dont lâamplitude embrassait le monde.
â HĂ© ! parbleu !⊠je le sais bien, acquiesça M. Roch qui rĂ©pĂ©ta, en lâĂ©largissant encore, le geste du curĂ©. HĂ© ! parbleu !⊠à qui le dites-vous ?⊠Oui, mais câest trĂšs cher ; câest trop cherâŠ
â Câest trop cher ?⊠riposta le curé⊠Ah ! dame⊠Ăcoutez donc⊠Toute la noblesse, toute lâĂ©lite⊠Ăa nâest pas non plus de la petite biĂšre, ça, Monsieur Roch !⊠Les JĂ©suites⊠Bigre ! ne confondons pas, je vous prie, autour avec alentour⊠Ainsi, moi, jâai connu un gĂ©nĂ©ral et deux Ă©vĂȘques⊠Eh bien, ils en venaient⊠voilĂ !⊠Et les marquis, mon cher monsieur, y en a ! y en a !⊠Vous comprenez, ça se paie, ces choses-lĂ !âŠ
â HĂ© ! parbleu ! Je ne dis pas non⊠protesta M. Roch, Ă©bloui⊠Ăvidemment, ça doit se payer !
Il ajoute, en se rengorgeant :
â Dâailleurs oĂč serait le mĂ©rite ?⊠Car enfin, soyons justes⊠Câest comme moi, Monsieur le curé⊠Une belle lampe, nâest-ce pas ? je la vends plus cher quâune vilaineâŠ
â VoilĂ la question ! rĂ©suma le curĂ© qui tapota lâĂ©paule de M. Roch Ă menus coups, affectueux et encourageants⊠Vous avez, mon cher paroissien, mis le doigt sur la question⊠Les JĂ©suites !⊠Bigre ! ça nâest pas rien !
Longtemps, ils se promenĂšrent, judicieux et prolixes, sous les tilleuls du presbytĂšre, prĂ©parant Ă SĂ©bastien un avenir splendide. Le soleil gouttelait dâentre les feuilles, sur leurs vĂȘtements et sur les herbes de lâallĂ©e. Lâair Ă©tait lourd. Lentement, les mains croisĂ©es derriĂšre le dos, ils marchaient, sâarrĂȘtant, tous les cinq pas, trĂšs rouges, en sueur, lâĂąme remplie de rĂȘves grandioses. Un petit chien les suivait qui, derriĂšre eux, trottinait en boitant et tirait la langue. M. Roch rĂ©pĂ©ta :
â Quand on a les JĂ©suites dans sa manche, on est sĂ»r de faire son chemin !
Sur quoi, le curé appuya de son enthousiasme :
â Et quel chemin !⊠Car ce quâils ont le bras long, ces messieurs !⊠On ne peut pas⊠non, on ne peut pas sâen faire une idĂ©e.
Et sur un ton de confidence, il murmura dâune voix qui tremblait de respect et dâadmiration :
â Et puis, vous savez⊠On dit quâils mĂšnent le pape⊠Tout simplement !
SĂ©bastien, en faveur de qui sâagitaient ces projets merveilleux, Ă©tait un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux trĂšs francs, trĂšs doux, dont les prunelles nâavaient jusquâici reflĂ©tĂ© que du bonheur. Il avait la viriditĂ© fringante, la grĂące Ă©lastique des jeunes arbustes qui ont poussĂ©, pleins de sĂšve, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur introublĂ©e de leur vĂ©gĂ©tale vie. Ă lâĂ©cole oĂč il allait, depuis cinq ans, il nâavait rien appris, sinon Ă courir, Ă jouer, Ă se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bĂąclĂ©s, ses leçons vite retenues, plus vite oubliĂ©es, nâĂ©taient quâun travail mĂ©canique, presque corporel, sans plus dâimportance mentale que le saut du mouton ; ils nâavaient dĂ©veloppĂ©, en lui, aucune impulsion cĂ©rĂ©brale, dĂ©terminĂ© aucun phĂ©nomĂšne de spiritualitĂ©. Il aimait Ă se rouler dans lâherbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la riviĂšre, et il ne demandait Ă la nature que dâĂȘtre un perpĂ©tuel champ de rĂ©crĂ©ation. Son pĂšre, absorbĂ© tout le jour par les multiples dĂ©tails dâun commerce bien achalandĂ©, nâavait pas eu le temps de semer, en cet esprit vierge, les premiĂšres semences de la vie intellectuelle. Il nây songeait pas, aimant mieux, aux heures de loisir, prononcer des discours aux voisins assemblĂ©s devant sa boutique. Majestueux et hantĂ© de transcendantales sottises, jamais, du reste, il nâeĂ»t consenti Ă descendre jusquâaux naĂŻves curiositĂ©s dâun enfant. Il faut dire, tout de suite, quâil eĂ»t Ă©tĂ© lâhomme le plus embarrassĂ© du monde, car son ignorance Ă©galait ses prĂ©tentions, lesquelles Ă©taient infinies. Un soir dâorage, SĂ©bastien dĂ©sira savoir ce que câĂ©tait que le tonnerre : « Câest le bon Dieu qui nâest pas content », expliqua M. Roch, interloquĂ© par cette brusque question quâil nâavait pas prĂ©vue. Ă plusieurs autres interrogations qui mettaient, chaque fois, sa science en dĂ©faut, il se tirait dâaffaire, avec cet invariable aphorisme : « Il y a des connaissances auxquelles un gamin de ton Ăąge ne doit pas ĂȘtre initiĂ©. » SĂ©bastien sâen tenait lĂ , ne se sentant pas le goĂ»t de fouiller le secret des choses, ni de continuer cette vaine incursion Ă travers le domaine moral. Et il Ă©tait retournĂ© Ă ses jeux, sans en demander plus. Ă lâĂąge oĂč le cerveau des enfants est dĂ©jĂ bourrĂ© de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poĂ©sies dĂ©primantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces dĂ©formations habituelles, qui font partie de ce quâon appelle lâĂ©ducation de la famille. En grandissant, loin de sâĂ©tioler, sa peau se colora dâun sang plus vif ; loin de se raidir, ses membres sans cesse en mouvement sâassouplirent, et ses yeux gardĂšrent cette expression profonde, qui est comme le reflet des grands espaces, et qui met de lâinfini au mystĂ©rieux regard des bĂȘtes. Mais on disait, dans le pays, que pour le fils dâun homme aussi spirituel, aussi savant, aussi Ă son aise que M. Roch, il Ă©tait bien en retard, et que câĂ©tait bien malheureux. Le pĂšre ne sâen inquiĂ©tait pas. Il ne pouvait entrer dans sa pensĂ©e quâun enfant, sorti de sa propre chair, pĂ»t mentir Ă sa naissance et manquer aux destinĂ©es brillantes qui lâattendaient.
â Comment mâappellĂ©-je ? interrogeait-il parfois, en plongeant dans les yeux de SĂ©bastien un regard dominateur.
â Joseph, Hippolyte, ElphĂšge, Roch, rĂ©pondait lâenfant sur le ton dâune leçon rĂ©citĂ©e.
â Souviens-toi toujours de cela⊠Aie sans cesse prĂ©sent Ă lâesprit mon nom⊠le nom des Roch⊠et tout ira bien. RĂ©pĂšte un peu.
Et dâune voix prĂ©cipitĂ©e, mangeant la moitiĂ© des syllabes, le petit SĂ©bastien recommençait :
â Jâseph⊠pâlyte⊠phĂšge Roch !
â Allons⊠câest trĂšs bien ! complimentait le quincaillier, satisfait dâentendre un nom quâil trouvait beau et magique comme un talisman.
M. Roch habitait, dans la rue de Paris, une maison reconnaissable Ă ses deux Ă©tages, et Ă son magasin, peint en vert foncĂ©, rĂ©champi de larges filets rouges. DerriĂšre les glaces de la devanture, reluisaient des cuivreries, des lampes en porcelaine, des irrigateurs richement bronzĂ©s, dont les tuyaux de caoutchouc, dĂ©roulĂ©s en guirlandes, formaient avec les bouillottes, les couronnes tombales, les abat-jour dentelĂ©s, les soufflets en cuir rouge, cloutĂ©s dâor, des motifs de dĂ©coration ingĂ©nieux et sĂ©ducteurs. Il tirait grande vanitĂ© de cette maison, la seule de la rue qui eĂ»t deux Ă©tages et fĂ»t couverte en ardoise, ainsi que de ce magasin, le seul du pays qui montrĂąt, inscrite sur un fond de marbre noir, une enseigne Ă©blouissante, aux lettres dorĂ©es et en relief. Les voisins enviaient lâair de supĂ©rioritĂ© et de confortable rare que donnaient, Ă cette habitation luxueuse, la façade, crĂ©pie de deux tons de jaune, et les fenĂȘtres, encadrĂ©es de moulures historiĂ©es, dâune blancheur crue de plĂątre neuf. Mais ils en Ă©taient fiers pour la ville. M. Roch nâĂ©tait point, dâailleurs, un individuquelconque, et faisait honneur au pays, autant par son caractĂšre que par sa maison. Il jouissait Ă PervenchĂšres dâune situation privilĂ©giĂ©e. Sa rĂ©putation dâhomme riche, ses qualitĂ©s de beau parleur et lâorthodoxie de ses opinions le mettaient au-dessus de lâĂ©tat dâun commerçant ordinaire. La bourgeoisie fusionnait avec lui, sans crainte de dĂ©choir, les fonctionnaires les plus importants sâarrĂȘtaient volontiers, au seuil de sa boutique, et causaient avec lui, sur « le pied dâĂ©galitĂ© » ; chacun, selon son rang, lui marquait lâamitiĂ© la plus cordiale, ou la considĂ©ration la plus respectueuse.
M. Roch Ă©tait gros et rond, soufflĂ© de graisse rose, avec un crĂąne tout petit que le front coupait carrĂ©ment en façade plate et luisante. Le nez, dâune verticalitĂ© gĂ©omĂ©trique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues, sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait, de sa frange cotonneuse, les deux oreilles, vastes, profondes, inverties et molles comme des fleurs dâarum. Les yeux, enchĂąssĂ©s dans les capsules charnues et trop saillantes des paupiĂšres, accusaient des pensĂ©es rĂ©guliĂšres, lâobĂ©issance aux lois, le respect des autoritĂ©s Ă©tablies, et je ne sais quelle stupiditĂ© animale, tranquille, souveraine, qui sâĂ©levait parfois jusquâĂ la noblesse. Ce calme bovin, cette majestĂ© lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient y reconnaĂźtre tous les caractĂšres de la race, de la dignitĂ© et de la force. Mais ce qui lui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, lâuniverselle estime, câest que, opiniĂątre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait des choses, rĂ©pĂ©tait, en les dĂ©naturant, des phrases pompeuses, que ni lui, ni personne ne comprenait, et qui laissaient nĂ©anmoins, dans lâesprit des auditeurs, une impression de gĂȘne admirative.
Sa conversation avec le curĂ© lâavait fort excitĂ©. Toute la journĂ©e, il demeura plus grave que de coutume, plus prĂ©occupĂ©, distrait de sa besogne par une foule de pensĂ©es tumultueuses qui se livraient dans son crĂąne Ă de trop rudes combats. Le soir, aprĂšs le dĂźner, il retint, longtemps, auprĂšs de lui, le petit SĂ©bastien quâil observait Ă la dĂ©robĂ©e, dâun air profond, sans lui parler de rien. Il dit seulement le lendemain, Ă quelques clients notables, sur un ton de confidence : « Peut-ĂȘtre se passera-t-il, ici, bientĂŽt, un Ă©vĂ©nement important. Attendez-vous Ă une grosse nouvelle. » Si bien que, rentrĂ©s chez eux, les gens intriguĂ©s se livraient aux plus improbables conjectures. De maison en maison, le bruit courut que M. Roch allait se remarier. Il fut obligĂ© de dissiper cette erreur flatteuse, et de mettre PervenchĂšres au courant de ses projets. Dâailleurs, quoiquâil aimĂąt Ă accaparer la curiositĂ© publique par de petits mystĂšres ingĂ©nieux, qui amenaient des commentaires et des discussions sur sa personne, il nâĂ©tait point homme Ă garder, de longs jours, un secret dont il pouvait tirer un hommage direct et prompt. Mais il ajouta :
â Câest un simple projet⊠il nây a rien de fait encore⊠Je rĂ©flĂ©chis, je pĂšse, je compare.
Deux raisons puissantes lâencourageaient dans le choix dispendieux quâil avait fait du collĂšge de Vannes : lâintĂ©rĂȘt de SĂ©bastien qui recevrait lĂ une instruction « cossue », et ne pouvait manquer dâĂȘtre façonnĂ© Ă de grandes choses ; sa propre vanitĂ©, surtout, qui serait dĂ©licieusement caressĂ©e, quand on dirait, en parlant de lui : « Câest le pĂšre du petit jeune homme qui est aux JĂ©suites. » Il accomplissait un devoir, plus quâun devoir, un sacrifice dont il entendait bien Ă©craser son fils, et se parer aux yeux de tous. En mĂȘme temps, il augmentait notablement sa considĂ©ration locale. CâĂ©tait tentant. Cela mĂ©ritait aussi de graves, de longues rĂ©flexions, car M. Roch ne pouvait jamais se rĂ©signer Ă prendre un parti avec simplicitĂ©. Il fallait quâil tournĂąt et retournĂąt les choses sous toutes leurs faces, quâil les Ă©tudiĂąt sous tous leurs angles, et que, finalement, il se perdĂźt dans une sĂ©rie de complications absurdes, lointaines, inextricables, tout Ă fait Ă©trangĂšres au sujet. Quoiquâil connĂ»t, Ă un centime prĂšs, sa fortune, il voulut Ă©tablir sa caisse Ă nouveau, repasser ses inventaires, vĂ©rifier minutieusement lâĂ©tat de ses revenus. Il fit des comptes, Ă©quilibra des budgets, se posa des objections irrĂ©futables, les rĂ©futa par dâirrĂ©futables raisonnements. Et ce furent les paroles du curĂ©, qui toujours rĂ©sonnaient Ă ses oreilles : « Et les marquis !⊠Y en a ! Y en a ! », bien plus que la bonne situation de ses affaires, qui achevĂšrent de le dĂ©cider. En Ă©crivant au PĂšre recteur du collĂšge de Vannes, il lui sembla quâil entrait de plainpied dans lâarmorial de France.
Mais ce nâĂ©tait point aussi facile quâil lâavait tout dâabord supposĂ©, et son amour-propre fut soumis Ă de dures Ă©preuves. Les RĂ©vĂ©rends PĂšres, en pleine vogue, obligĂ©s, chaque vacance, dâagrandir leur Ă©tablissement, se montraient sĂ©vĂšres dans le choix des Ă©lĂšves, et quelque peu dĂ©goĂ»tĂ©s. En principe, ils nâadmettaient Ă lâinternat que les fils de nobles et de ceux-lĂ dont la position sociale pĂ»t faire honneur Ă leur palmarĂšs. Pour le reste, pour le menu fretin des bourgeoisies obscures et mal rentĂ©es, ils demandaient Ă rĂ©flĂ©chir ; aprĂšs quoi, ayant rĂ©flĂ©chi, ils ne demandaient, le plus souvent, quâĂ sâabstenir, sauf, bien entendu, lorsquâon leur prĂ©sentait un petit prodige, quâils sâattribuaient gĂ©nĂ©reusement, en vue des prospectus Ă venir. M. Joseph-Hippolyte-ElphĂšge Roch â bien quâil passĂąt pour riche, Ă PervenchĂšres â nâĂ©tait point dans le cas des privilĂ©giĂ©s de la fortune, des hors concours de la naissance ; quoique marguillier, il Ă©tait notoirement classĂ© « parmi le reste » ; et SĂ©bastien nâannonçait, en rien, un prodige. Une premiĂšre annĂ©e, les JĂ©suites opposĂšrent aux dĂ©marches rĂ©itĂ©rĂ©es de M. Roch des objections spĂ©cieuses et polies⊠lâencombrement⊠lâextrĂȘme jeunesse de lâĂ©lĂšve⊠et toute la sĂ©rie dilatoire des : « Ne craignait-il pas ? »⊠Ce fut une cruelle dĂ©ception pour le vaniteux quincaillier. Si les JĂ©suites refusaient de prendre son fils, quâallait-on penser de lui, Ă PervenchĂšres ? Sa situation sâen trouverait sĂ»rement diminuĂ©e. DĂ©jĂ il croyait reconnaĂźtre des regards ironiques dans les yeux de ses amis, qui lui demandaient : « HĂ© bien !⊠Vous gardez donc SĂ©bastien ? » Il faisait bonne contenance, et rĂ©pondait : « Vous savez, ce nâest quâun projet⊠Il nây a rien de fait encore. Je rĂ©flĂ©chis, je pĂšse, je compare⊠Et puis les JĂ©suites !⊠HĂ© !⊠HĂ© !⊠Je me tĂąte⊠Jâai peur quâon exagĂšre⊠LĂ , vraiment, nâexagĂšre-t-on pas ? » Mais il avait la mort dans lâĂąme. Il est probable que le pauvre SĂ©bastien en eĂ»t Ă©tĂ© rĂ©duit Ă pomper la vie intellectuelle aux vulgaires et coriaces tĂ©tines des sĂ©minaires diocĂ©sains, ou des lycĂ©es dĂ©partementaux, si, son pĂšre, en des lettres mĂ©morables, ne sâĂ©tait vigoureusement rĂ©clamĂ© de la glorieuse histoire de sa famille, sous la RĂ©volution.
Il expliqua, quâen 1786, le comte du Plessis-Boutoir, dont le vaste domaine occupait tout le pays de PervenchĂšres et les communes circonvoisines, voulant ĂȘtre agrĂ©able Ă Dieu, ainsi que lâatteste une plaque commĂ©morative de marbre noir, restaura de ses deniers lâĂ©glise paroissiale, construction romane du douziĂšme siĂšcle, connue pour le beau tympan sculptĂ© de sa porte et lâadmirable ordonnance de ses arcatures. Le comte amena de Paris des tailleurs de pierre, parmi lesquels se trouvait un jeune homme, du nom de Jean Roch, originaire de Montpellier, et, dâaprĂšs des probabilitĂ©s flatteuses, mais malheureusement non Ă©tablies, descendant de saint Roch qui vĂ©cut et mourut en cette ville. Ce Jean Roch fut, Ă nâen pas douter, un ouvrier dâun rare mĂ©rite. On lui doit la rĂ©fection de deux chapiteaux reprĂ©sentant le massacre des Innocents, et celle des animaux symboliques qui ornent le portail. Il sâinstalla dans le pays, sây maria, car câĂ©tait un homme rangĂ©, fonda la dynastie act...
Table of contents
- Titre
- Partie 1 - LIVRE PREMIER
- Partie 2 - LIVRE DEUXIĂME
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