Le Temps retrouvé
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Le Temps retrouvé

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Le Temps retrouvé est le septieme et dernier tome d'A la recherche du temps perdu de Marcel Proust publié en 1927 a titre posthume.
L'oeuvre s'ouvre sur le séjour du Narrateur chez Gilberte de Saint-Loup a Tansonville. Une lecture d'un passage inédit du journal des Goncourt entraßne le Narrateur dans des réflexions sur l'art et la littérature, d'ou il conclut que en se demandant si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres [...] ne m'eussent pas paru d'insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, soit qu'elles ne dussent leur prestige qu'a une magie illusoire de la littérature.
L'action se poursuit ensuite a Paris, en 1916.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635253197

Partie 1

Chapitre 1 Tansonville

Toute la journĂ©e, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures oĂč chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et oĂč sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie – isolĂ©s du moins – car c’étaient de vieilles tentures oĂč chaque rose Ă©tait assez sĂ©parĂ©e pour qu’on eĂ»t pu, si elle avait Ă©tĂ© vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes dĂ©corations des chambres d’aujourd’hui oĂč, sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit, toute la journĂ©e je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrĂ©e, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, Ă©tincelants de soleil, et sur la forĂȘt de MĂ©sĂ©glise. Je ne regardais, en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais : c’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenĂȘtre de ma chambre, jusqu’au moment oĂč dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il Ă©tait plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-mĂȘme qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des annĂ©es, Ă©tait venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessinĂ©, s’inscrire dans le carreau de ma fenĂȘtre. Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout du couloir j’apercevais, parce qu’il Ă©tait orientĂ© autrement, comme une bande d’écarlate, la tenture d’un petit salon qui n’était qu’une simple mousseline mais rouge, et prĂȘte Ă  s’incendier si un rayon de soleil y donnait.
Pendant nos promenades, Gilberte me parlait de Robert comme se dĂ©tournant d’elle, mais pour aller auprĂšs d’autres femmes. Et il est vrai que beaucoup encombraient sa vie, et, comme certaines camaraderies masculines pour les hommes qui aiment les femmes, avec ce caractĂšre de dĂ©fense inutilement faite et de place vainement usurpĂ©e qu’ont dans la plupart des maisons les objets qui ne peuvent servir Ă  rien.
Une fois, que j’avais quittĂ© Gilberte assez tĂŽt, je m’éveillai au milieu de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore Ă  demi endormi j’appelai : « Albertine ». Ce n’était pas que j’eusse pensĂ© Ă  elle, ni rĂȘvĂ© d’elle, ni que je la prisse pour Gilberte. Ma mĂ©moire avait perdu l’amour d’Albertine, mais il semble qu’il y ait une mĂ©moire involontaire des membres, pĂąle et stĂ©rile imitation de l’autre, qui vive plus longtemps comme certains animaux ou vĂ©gĂ©taux inintelligents vivent plus longtemps que l’homme. Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs engourdis. Une rĂ©miniscence Ă©close en mon bras m’avait fait chercher derriĂšre mon dos la sonnette, comme dans ma chambre de Paris. Et ne la trouvant pas, j’avais appelĂ© : « Albertine », croyant que mon amie dĂ©funte Ă©tait couchĂ©e auprĂšs de moi, comme elle faisait souvent le soir, et que nous nous endormions ensemble, comptant, au rĂ©veil, sur le temps qu’il faudrait Ă  Françoise avant d’arriver, pour qu’Albertine pĂ»t sans imprudence tirer la sonnette que je ne trouvais pas.
Robert vint plusieurs fois Ă  Tansonville pendant que j’y Ă©tais. Il Ă©tait bien diffĂ©rent de ce que je l’avais connu. Sa vie ne l’avait pas Ă©paissi, comme M. de Charlus, tout au contraire, mais, opĂ©rant en lui un changement inverse, lui avait donnĂ© l’aspect dĂ©sinvolte d’un officier de cavalerie – et bien qu’il eĂ»t donnĂ© sa dĂ©mission au moment de son mariage – Ă  un point qu’il n’avait jamais eu. Au fur et Ă  mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il Ă©tait infiniment plus jeune, mais on sentait qu’il ne ferait que se rapprocher davantage de cet idĂ©al avec l’ñge), comme certaines femmes qui sacrifient rĂ©solument leur visage Ă  leur taille et Ă  partir d’un certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant espĂ©rer garder Ă  la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la tournure qui sera la plus capable de reprĂ©senter les autres), Ă©tait devenu plus Ă©lancĂ©, plus rapide, effet contraire d’un mĂȘme vice. Cette vĂ©locitĂ© avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’ĂȘtre vu, le dĂ©sir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fĂ©brilitĂ© qui naĂźt du mĂ©contentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux, et, comme il aimait qu’on ne le vĂźt ni y entrer, ni en sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants hypothĂ©tiques le moins de surface possible, comme on monte Ă  l’assaut. Et cette allure de coup de vent lui Ă©tait restĂ©e. Peut-ĂȘtre aussi schĂ©matisait-elle l’intrĂ©piditĂ© apparente de quelqu’un qui veut montrer qu’il n’a pas peur et ne veut pas se donner le temps de penser.
Pour ĂȘtre complet il faudrait faire entrer en ligne de compte le dĂ©sir, plus il vieillissait, de paraĂźtre jeune, et mĂȘme l’impatience de ces hommes, toujours ennuyĂ©s, toujours blasĂ©s, que sont les gens trop intelligents pour la vie relativement oisive qu’ils mĂšnent et oĂč leurs facultĂ©s ne se rĂ©alisent pas. Sans doute l’oisivetĂ© mĂȘme de ceux-lĂ  peut se traduire par de la nonchalance. Mais, surtout depuis la faveur dont jouissent les exercices physiques, l’oisivetĂ© a pris une forme sportive, mĂȘme en dehors des heures de sport et qui se traduit par une vivacitĂ© fĂ©brile qui croit ne pas laisser Ă  l’ennui le temps ni la place de se dĂ©velopper.
Devenant beaucoup plus sec, il ne faisait presque plus preuve vis-Ă -vis de ses amis, par exemple vis-Ă -vis de moi, d’aucune sensibilitĂ©. Et en revanche il avait avec Gilberte des affectations de sensibleries poussĂ©es jusqu’à la comĂ©die, qui dĂ©plaisaient. Ce n’est pas qu’en rĂ©alitĂ© Gilberte lui fĂ»t indiffĂ©rente. Non, Robert l’aimait. Mais il lui mentait tout le temps, et son esprit de duplicitĂ©, sinon le fond mĂȘme de ses mensonges, Ă©tait perpĂ©tuellement dĂ©couvert. Et alors il ne croyait pouvoir s’en tirer qu’en exagĂ©rant dans des proportions ridicules la tristesse rĂ©elle qu’il avait de peiner Gilberte. Il arrivait Ă  Tansonville obligĂ©, disait-il, de repartir le lendemain matin pour une affaire avec un certain Monsieur du pays qui Ă©tait censĂ© l’attendre Ă  Paris et qui, prĂ©cisĂ©ment rencontrĂ© dans la soirĂ©e prĂšs de Combray, dĂ©voilait involontairement le mensonge au courant duquel Robert avait nĂ©gligĂ© de le mettre, en disant qu’il Ă©tait venu dans le pays se reposer pour un mois et ne retournerait pas Ă  Paris d’ici lĂ . Robert rougissait, voyait le sourire mĂ©lancolique et fin de Gilberte, se dĂ©pĂȘtrait – en l’insultant – du gaffeur, rentrait avant sa femme, lui faisait remettre un mot dĂ©sespĂ©rĂ© oĂč il lui disait qu’il avait fait un mensonge pour ne pas lui faire de peine, pour qu’en le voyant repartir pour une raison qu’il ne pouvait pas lui dire elle ne crĂ»t pas qu’il ne l’aimait pas (et tout cela, bien qu’il l’écrivĂźt comme un mensonge, Ă©tait en somme vrai), puis faisait demander s’il pouvait entrer chez elle et lĂ , moitiĂ© tristesse rĂ©elle, moitiĂ© Ă©nervement de cette vie, moitiĂ© simulation chaque jour plus audacieuse, sanglotait, s’inondait d’eau froide, parlait de sa mort prochaine, quelquefois s’abattait sur le parquet comme s’il se fĂ»t trouvĂ© mal. Gilberte ne savait pas dans quelle mesure elle devait le croire, le supposait menteur Ă  chaque cas particulier, et s’inquiĂ©tait de ce pressentiment d’une mort prochaine, mais pensait que d’une façon gĂ©nĂ©rale elle Ă©tait aimĂ©e, qu’il avait peut-ĂȘtre une maladie qu’elle ne savait pas, et n’osait pas Ă  cause de cela le contrarier et lui demander de renoncer Ă  ses voyages. Je comprenais, du reste, d’autant moins pourquoi il se faisait que Morel fĂ»t reçu comme l’enfant de la maison partout oĂč Ă©taient les Saint-Loup, Ă  Paris, Ă  Tansonville.
Françoise, qui avait dĂ©jĂ  vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel, n’en concluait pas que c’était un trait qui reparaissait Ă  certaines gĂ©nĂ©rations chez les Guermantes, mais plutĂŽt – comme Legrandin aidait beaucoup ThĂ©odore – elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de prĂ©jugĂ©s, par croire que c’était une coutume que son universalitĂ© rendait respectable. Elle disait toujours d’un jeune homme, que ce fĂ»t Morel ou ThĂ©odore : « Il a trouvĂ© un Monsieur qui s’est toujours intĂ©ressĂ© Ă  lui et qui lui a bien aidĂ©. » Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu’ils dĂ©tournaient, n’hĂ©sitait pas Ă  leur donner le beau rĂŽle, Ă  leur trouver « bien du cƓur ». Elle blĂąmait sans hĂ©siter ThĂ©odore qui avait jouĂ© bien des tours Ă  Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guĂšre avoir de doutes sur la nature de leurs relations, car elle ajoutait : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit : « Prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien », et ma foi ce Monsieur a tant de cƓur que bien sĂ»r que ThĂ©odore est sĂ»r de trouver prĂšs de lui peut-ĂȘtre bien plus qu’il ne mĂ©rite, car c’est une tĂȘte brĂ»lĂ©e, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit Ă  Jeannette (la fiancĂ©e de ThĂ©odore) : Petite, si jamais vous ĂȘtes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutĂŽt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimĂ© le petit ThĂ©odore pour le mettre dehors, bien sĂ»r qu’il ne l’abandonnera jamais. »
De mĂȘme estimait-elle plus Saint-Loup que Morel et jugeait-elle que, malgrĂ© tous les coups que Morel avait faits, le marquis ne le laisserait jamais dans la peine, car c’est un homme qui avait trop de cƓur, ou alors il faudrait qu’il lui soit arrivĂ© Ă  lui-mĂȘme de grands revers.
C’est au cours d’un de ces entretiens, qu’ayant demandĂ© le nom de famille de ThĂ©odore, qui vivait maintenant dans le Midi, je compris brusquement que c’était lui qui m’avait Ă©crit pour mon article du Figaro cette lettre, d’une Ă©criture populaire et d’un langage charmant, dont le nom du signataire m’était alors inconnu.
Saint-Loup insistait pour que je restasse Ă  Tansonville et laissa Ă©chapper une fois, bien qu’il ne cherchĂąt visiblement plus Ă  me faire plaisir, que ma venue avait Ă©tĂ© pour sa femme une joie telle qu’elle en Ă©tait restĂ©e, Ă  ce qu’elle lui avait dit, transportĂ©e de joie tout un soir, un soir oĂč elle se sentait si triste que je l’avais, en arrivant Ă  l’improviste, miraculeusement sauvĂ©e du dĂ©sespoir, « peut-ĂȘtre du pire », ajouta-t-il. Il me demandait de tĂącher de la persuader qu’il l’aimait, me disant que la femme qu’il aimait aussi, il l’aimait moins qu’elle et romprait bientĂŽt. « Et pourtant », ajouta-t-il, avec une telle fĂ©linitĂ© et un tel besoin de confidence que je croyais par moments que le nom de Charlie allait, malgrĂ© Robert, « sortir » comme le numĂ©ro d’une loterie, « j’avais de quoi ĂȘtre fier. Cette femme qui me donna tant de preuves de sa tendresse et que je vais sacrifier Ă  Gilberte, jamais elle n’avait fait attention Ă  un homme, elle se croyait elle-mĂȘme incapable d’ĂȘtre amoureuse. Je suis le premier. Je savais qu’elle s’était refusĂ©e Ă  tout le monde tellement que, quand j’ai reçu la lettre adorable oĂč elle me disait qu’il ne pouvait y avoir de bonheur pour elle qu’avec moi, je n’en revenais pas. Évidemment, il y aurait de quoi me griser, si la pensĂ©e de voir cette pauvre petite Gilberte en larmes ne m’était pas intolĂ©rable. Ne trouves-tu pas qu’elle a quelque chose de Rachel ? », me disait-il. Et en effet j’avais Ă©tĂ© frappĂ© d’une vague ressemblance qu’on pouvait Ă  la rigueur trouver maintenant entre elles. Peut-ĂȘtre tenait-elle Ă  une similitude rĂ©elle de quelques traits (dus par exemple Ă  l’origine hĂ©braĂŻque pourtant si peu marquĂ©e chez Gilberte) Ă  cause de laquelle Robert, quand sa famille avait voulu qu’il se mariĂąt, s’était senti attirĂ© vers Gilberte. Elle tenait aussi Ă  ce que Gilberte, ayant surpris des photographies de Rachel, cherchait pour plaire Ă  Robert Ă  imiter certaines habitudes chĂšres Ă  l’actrice, comme d’avoir toujours des nƓuds rouges dans les cheveux, un ruban de velours noir au bras, et se teignait les cheveux pour paraĂźtre brune. Puis sentant que ses chagrins lui donnaient mauvaise mine, elle essayait d’y remĂ©dier. Elle le faisait parfois sans mesure. Un jour oĂč Robert devait venir le soir pour vingt-quatre heures Ă  Tansonville, je fus stupĂ©fait de la voir venir se mettre Ă  table si Ă©trangement diffĂ©rente de ce qu’elle Ă©tait, non seulement autrefois, mais mĂȘme les jours habituels, que je restai stupĂ©fait comme si j’avais eu devant moi une actrice, une espĂšce de ThĂ©odora. Je sentais que malgrĂ© moi je la regardais trop fixement dans ma curiositĂ© de savoir ce qu’elle avait de changĂ©. Cette curiositĂ© fut d’ailleurs bientĂŽt satisfaite quand elle se moucha, car, malgrĂ© toutes les prĂ©cautions qu’elle y mit, par toutes les couleurs qui restĂšrent sur le mouchoir, en faisant une riche palette, je vis qu’elle Ă©tait complĂštement peinte. C’était cela qui lui faisait cette bouche sanglante et qu’elle s’efforçait de rendre rieuse en croyant que cela lui allait bien, tandis que l’heure du train qui s’approchait sans que Gilberte sĂ»t si son mari arrivait vraiment ou s’il n’enverrait pas une de ces dĂ©pĂȘches dont M. de Guermantes avait spirituellement fixĂ© le modĂšle : « Impossible venir, mensonge suit », pĂąlissait ses joues et cernait ses yeux.
« Ah ! vois-tu, me disait Saint-Loup – avec un accent volontairement tendre qui contrastait tant avec sa tendresse spontanĂ©e d’autrefois, avec une voix d’alcoolique et des modulations d’acteur – Gilberte heureuse, il n’y a rien que je ne donnerais pour cela. Elle a tant fait pour moi. Tu ne peux pas savoir. » Et ce qui Ă©tait le plus dĂ©plaisant dans tout cela Ă©tait encore l’amour-propre, car Saint-Loup Ă©tait flattĂ© d’ĂȘtre aimĂ© par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste Ă©tait censĂ© avoir pour lui des dĂ©tails qu’il savait bien exagĂ©rĂ©s sinon inventĂ©s de toute piĂšce, lui Ă  qui Morel demandait chaque jour plus d’argent. Et c’était en me confiant Gilberte qu’il repartait pour Paris. J’eus, du reste, l’occasion, pour anticiper un peu, puisque je suis encore Ă  Tansonville, de l’y apercevoir une fois dans le monde, et de loin, oĂč sa parole, malgrĂ© tout vivante et charmante, me permettait de retrouver le passĂ©. Je fus frappĂ© de voir combien il changeait. Il ressemblait de plus en plus Ă  sa mĂšre. Mais la maniĂšre de sveltesse hautaine qu’il avait hĂ©ritĂ©e d’elle et qu’elle avait parfaite, chez lui, grĂące Ă  l’éducation la plus accomplie, s’exagĂ©rait, se figeait ; la pĂ©nĂ©tration du regard propre aux Guermantes lui donnait l’air d’inspecter tous les lieux au milieu desquels il passait, mais d’une façon quasi inconsciente, par une sorte d’habitude et de particularitĂ© animale ; mĂȘme immobile, la couleur qui Ă©tait la sienne plus que de tous les Guermantes, d’ĂȘtre seulement de l’ensoleillement d’une journĂ©e d’or devenue solide, lui donnait comme un plumage si Ă©trange, faisait de lui une espĂšce si rare, si prĂ©cieuse, qu’on aurait voulu la possĂ©der pour une collection ornithologique ; mais quand, de plus, cette lumiĂšre changĂ©e en oiseau se mettait en mouvement, en action, quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans une soirĂ©e oĂč j’étais, il avait des redressements de sa tĂȘte si joyeusement et si fiĂšrement huppĂ©e sous l’aigrette d’or de ses cheveux un peu dĂ©plumĂ©s, des mouvements de cou tellement plus souples, plus fiers et plus coquets que n’en ont les humains, que devant la curiositĂ© et l’admiration moitiĂ© mondaine, moitiĂ© zoologique qu’il vous inspirait, on se demandait si c’était dans le faubourg Saint-Germain qu’on se trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait un grand seigneur traverser un salon, ou se promener dans sa cage un merveilleux oiseau. Pour peu qu’on y mĂźt un peu d’imagination, le ramage ne se prĂȘtait pas moins Ă  cette interprĂ©tation que le plumage. Il disait ce qu’il croyait grand siĂšcle et par lĂ  imitait les maniĂšres des Guermantes. Mais un rien d’indĂ©finissable faisait qu’elles devenaient les maniĂšres de M. de Charlus. « Je te quitte un instant, me dit-il, dans cette soirĂ©e oĂč Mme de Marsantes Ă©tait un peu plus loin. Je vais faire un doigt de cour Ă  ma niĂšce. » Quant Ă  cet amour dont il me parlait sans cesse, il n’était pas d’ailleurs que celui pour Charlie, bien que ce fĂ»t le seul qui comptĂąt pour lui. Quel que soit le genre d’amours d’un homme, on se trompe toujours sur le nombre des personnes avec qui il a des liaisons, parce qu’on interprĂšte faussement des amitiĂ©s comme des liaisons, ce qui est une erreur par addition, mais aussi parce qu’on croit qu’une liaison prouvĂ©e en exclut une autre, ce qui est un autre genre d’erreur. Deux personnes peuvent dire : « la maĂźtresse de X
 , je la connais », prononcer deux noms diffĂ©rents et ne se tromper ni l’une ni l’autre. Une femme qu’on aime suffit rarement Ă  tous nos besoins et on la trompe avec une femme qu’on n’aime pas. Quant au genre d’amours que Saint-Loup avait hĂ©ritĂ© de M. de Charlus, un mari qui y est enclin fait habituellement le bonheur de sa femme. C’est une loi gĂ©nĂ©rale Ă  laquelle les Guermantes trouvaient le moyen de faire exception parce que ceux qui avaient ce goĂ»t voulaient faire croire qu’ils avaient, au contraire, celui des femmes. Ils s’affichaient avec l’une ou l’autre et dĂ©sespĂ©raient la leur. Les Courvoisier en usaient plus sagement. Le jeune vicomte de Courvoisier se croyait seul sur la terre, et depuis l’origine du monde, Ă  ĂȘtre tentĂ© par quelqu’un de son sexe. Supposant que ce penchant lui venait du diable, il lutta contre lui, Ă©pousa une femme ravissante, lui fit des enfants
 Puis un de ses cousins lui enseigna que ce penchant est assez rĂ©pandu, poussa la bontĂ© jusqu’à le mener dans des lieux oĂč il pouvait le satisfaire. M. de Courvoisier n’en aima que plus sa femme, redoubla de zĂšle prolifique et elle et lui Ă©taient citĂ©s comme le meilleur mĂ©nage de Paris. On n’en disait point autant de celui de Saint-Loup parce que Robert au lieu de se contenter de l’inversion, faisait mourir sa femme de jalousie en cherchant sans plaisir des maĂźtresses !
Il est possible que Morel, Ă©tant excessivement noir, fĂ»t nĂ©cessaire Ă  Saint-Loup comme l’ombre l’est au rayon de soleil. On imagine trĂšs bien dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond, dorĂ©, intelligent, douĂ© de tous les prestiges et recelant Ă  fond de cale un goĂ»t secret, ignorĂ© de tous, pour les nĂšgres. Robert, d’ailleurs, ne laissait jamais la conversation toucher Ă  ce genre d’amours qui Ă©tait le sien. Si je disais un mot : « Oh ! je ne sais pas, rĂ©pondait-il avec un dĂ©tachement si profond qu’il en laissait tomber son monocle, je n’ai pas soupçon de ces choses-lĂ . Si tu dĂ©sires des renseignements lĂ -dessus, mon cher, je te conseille de t’adresser ailleurs. Moi, je suis un soldat, un point c’est tout. Autant ces choses-lĂ  m’indiffĂšrent, autant je suis avec passion la guerre balkanique. Autrefois cela t’intĂ©ressait, l’histoire des batailles. Je te disais alors qu’on reverrait, mĂȘme dans les conditions les plus diffĂ©rentes, les batailles typiques, par exemple le grand essai d’enveloppement par l’aile de la bataille d’Ulm. Eh bien ! si spĂ©ciales que soient ces guerres balkaniques, LullĂ©-Burgas c’est encore Ulm, l’enveloppement par l’aile. VoilĂ  les sujets dont tu peux me parler. Mais pour le genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m’y connais autant qu’en sanscrit. » Ces sujets que Robert dĂ©daignait ainsi, Gilberte, au contraire, quand il Ă©tait reparti, les abordait volontiers en causant avec moi. Non, certes, relativement Ă  son mari car elle ignorait, ou feignait d’ignorer tout. Mais elle s’étendait volontiers sur eux en tant qu’ils concernaient les autres, soit qu’elle y vĂźt une sorte d’excuse indirecte pour Robert, soit que celui-ci, partagĂ© comme son oncle entre un silence sĂ©vĂšre Ă  l’égard de ces sujets et un besoin de s’épancher et de mĂ©dire, l’eĂ»t instruite pour beaucoup. Entre tous, M. de Charlus n’était pas Ă©pargnĂ© ; c’était sans doute que Robert, sans parler de Morel Ă  Gilberte, ne pouvait s’empĂȘcher, avec elle, de lui rĂ©pĂ©ter, sous une forme ou sous une autre, ce que le violoniste lui avait appris. Et il poursuivait son ancien bienfaiteur de sa haine. Ces conversations, que Gilberte affectionnait, me permirent de lui demander si, dans un genre parallĂšle, Albertine, dont c’est par elle que j’avais entendu la premiĂšre fois le nom, quand jadis elles Ă©taient amies de cours, avait de ces goĂ»ts. Gilberte refusa de me donner ce renseignement. Au reste, il y avait longtemps qu’il eĂ»t cessĂ© d’offrir quelque intĂ©rĂȘt pour moi. Mais je continuais Ă  m’en enquĂ©rir machinalement, comme un vieillard qui, ayant perdu la mĂ©moire, demande de temps Ă  autre des nouvelles du fils qu’il a perdu.
Un autre jour je revins Ă  la charge et demandai encore Ă  Gilberte si Albertine aimait les femmes. « Oh ! pas du tout. – Mais vous disiez autrefois qu’elle avait mauvais genre. – J’ai dit cela, moi ? vous devez vous tromper. En tout cas si je l’ai dit – mais vous faites erreur – je parlais au contraire d’amourettes avec des jeunes gens. À cet Ăąge-lĂ , du reste, cela n’allait probablement pas bien loin. »
Gilberte disait-elle cela pour me cacher qu’elle-mĂȘme, selon ce qu’Albertine m’avait dit, aimait les femmes et avait fait Ă  Albertine des propositions ? Ou bien (car les autres sont souvent plus renseignĂ©s sur notre vie que nous ne croyons) savait-elle que j’avais aimĂ©, que j’avais Ă©tĂ© jaloux d’Albertine et (les autres pouvant savoir plus de vĂ©ritĂ© que nous ne croyons, mais l’étendre aussi trop loin et ĂȘtre dans l’erreur par des suppositions excessives, alors que nous les avions espĂ©rĂ©s dans l’erreur par l’absence de toute supposition) s’imaginait-elle que je l’étais encore et me mettait-elle sur les yeux, par bontĂ©, ce bandeau qu’on a toujours tout prĂȘt pour les jaloux ? En tout cas, les paroles de Gilberte, depuis « le mauvais genre » d’autrefois jusqu’au certificat de bonne vie et mƓurs d’aujourd’hui, suivaient une marche inverse des affirmations d’Albertine qui avait fini presque par avouer des demi-rapports avec Gilberte. Albertine m’avait Ă©tonnĂ© en cela comme sur ce que m’avait dit AndrĂ©e, car pour toute cette petite bande, si j’avais d’abord cru, avant de la connaĂźtre, Ă  sa perversitĂ©, je m’étais rendu compte de mes fausses suppositions, comme il arrive si souvent quand on trouve une honnĂȘte fille et presque ignorante des rĂ©alitĂ©s de l’amour dans le milieu qu’on avait cru Ă  tort le plus dĂ©pravĂ©. Puis j’avais refait le chemin en sens contraire, reprenant pour vraies mes suppositions du dĂ©but. Mais peut-ĂȘtre Albertine avait-elle voulu me dire cela pour avoir l’air plus expĂ©rimentĂ©e qu’elle n’était et pour m’éblouir, Ă  Paris, du prestige de sa perversitĂ© comme la premiĂšre fois, Ă  Balbec, par celui de sa vertu. Et tout simplement, quand je lui avais parlĂ© des femmes qui aimaient les femmes, pour ne pas avoir l’air de ne pas savoir ce que c’était, comme dans une conversation on prend un air entendu si on parle de Fourier ou de Tobolsk encore qu’on ne sache pas ce que c’est. Elle avait peut-ĂȘtre vĂ©cu prĂšs de l’amie de Mlle Vinteuil et d’AndrĂ©e, sĂ©parĂ©e par une cloison Ă©tanche d’elles qui croyaient qu’elle n’en Ă©tait pas, ne s’était renseignĂ©e ensuite – comme une femme qui Ă©pouse un homme de lettres cherche Ă  se cultiver – qu’afin de me complaire en se faisant capable de rĂ©pondre Ă  mes questions, jusqu’au jour oĂč elle avait compris qu’elles Ă©taient inspirĂ©es par la jalousie et oĂč elle avait fait machine en arriĂšre, Ă  moins que ce ne fĂ»t Gilberte qui me mentĂźt. L’idĂ©e me vint que c’était pour avoir appris d’elle, au cours d’un flirt qu’il aurait conduit dans le sens qui l’intĂ©ressait, qu’elle ne dĂ©testait pas les femmes, que Robert l’avait Ă©pousĂ©e, espĂ©rant des plaisirs qu’il n’avait pas dĂ» trouver chez lui puisqu’il les prenait ailleurs. Aucune de ces hypothĂšses n’était absurde, car chez des femmes comme la fille d’Odette ou les jeunes filles de la petite bande il y a une telle diversitĂ©, un tel cumul de goĂ»ts alternants, si mĂȘme ils ne sont pas simultanĂ©s, qu’elles passent aisĂ©ment d’une liaison avec une femme Ă  un grand amour pour un homme, si bien que dĂ©finir le goĂ»t rĂ©el et dominant reste difficile. C’est ainsi qu’Albertine avait cherchĂ© Ă  me plaire pour me dĂ©cider Ă  l’épouser, mais elle y avait renoncĂ© elle-mĂȘme Ă  cause de mon caractĂšre indĂ©cis et tracassier. C’était, en effet, sous cette forme trop simple que je jugeais mon aventure avec Albertine, maintenant que je ne voyais plus cette aventure que du dehors.
Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne puis m’étendre, c’est Ă  quel point, vers cette Ă©poque-lĂ , toutes les personnes qu’avait aimĂ©es Albertine, toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu’elles auraient voulu, demandĂšrent, implorĂšrent, j’oserai dire mendiĂšrent, Ă  dĂ©faut de mon amitiĂ©, quelques relations avec moi. Il n’y aurait plus eu besoin d’offrir de l’argent Ă  Mme Bontemps pour qu’elle me renvoyĂąt Albertine. Ce retour de la vie, se produisant quand il ne servait plus Ă  rien, m’attristait profondĂ©ment, non Ă  cause d’Albertine, que j’eusse reçue sans plaisir si elle m’eĂ»t Ă©tĂ© ramenĂ©e, non plus de Touraine mais de l’autre monde, mais Ă  cause d’une jeune femme que j’aimais et que je ne pouvais arriver Ă  voir. Je me disais que si elle mourait, ou si je ne l’aimais plus, tous ceux qui eussent pu me rapprocher d’elle tomberaient Ă  mes pieds. En attendant, j’essayais en vain d’agir sur eux, n’étant pas guĂ©ri par l’expĂ©rience, qui aurait dĂ» m’apprendre – si elle apprenait jamais rien – qu’aimer est un mauvais sort comme ceux qu’il y a dans les contes contre quoi on ne peut rien jusqu’à ce q...

Table of contents

  1. Titre
  2. Partie 1
  3. Partie 2

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