Le Magasin d'antiquités - Tome I
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Le Magasin d'antiquités - Tome I

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Le Magasin d'antiquités - Tome I

About this book

Nelly et son grand-pere vivent dans une petite maison. Kit, un brave et honnete garçon, les sert avec une loyauté sans faille... Mais le vieil homme, bien qu'adorant l'enfant, cache de sombres secrets... Un horrible nain, Mr Quilp, va les chasser de leur maison et les poursuivre, persuadé que le vieil homme a emporté un magot. Pendant ce douloureux voyage au travers de l'Angleterre, ils rencontreront toute une galerie de personnages parfois sinistres mais aussi souvent pittoresques (les deux polichinelles, le dresseur de chien, la dame du musée de cire, etc). Au travers du destin tragique de Nelly, Dickens dénonce le caractere inhumain du monde industriel de cette Angleterre de la fin du XIXeme siecle.

Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635254439

Chapitre 1

Quoique je sois vieux, la nuit est gĂ©nĂ©ralement le temps oĂč je me plais Ă  me promener. Souvent, dans l’étĂ©, je quitte mon logis dĂšs l’aube du matin, et j’erre tout le long du jour par les champs et les ruelles Ă©cartĂ©es, ou mĂȘme je m’échappe durant plusieurs journĂ©es ou plusieurs semaines de suite ; mais, Ă  moins que je ne sois Ă  la campagne, je ne sors guĂšre qu’aprĂšs le soleil couchĂ©, bien que, grĂące au ciel, j’aime autant que toute autre crĂ©ature vivante ses rayons et la douce gaietĂ© dont ils animent la terre.
Cette habitude, je l’ai insensiblement contractĂ©e ; d’abord, parce qu’elle est favorable Ă  mon infirmitĂ©[1], et ensuite parce qu’elle me fournit le meilleur moyen d’établir mes observations sur le caractĂšre et les occupations des gens qui remplissent les rues. L’éblouissement de l’heure de midi, le va-et-vient confus qui rĂšgne alors, conviendraient mal Ă  des investigations paresseuses comme les miennes : Ă  la clartĂ© d’un rĂ©verbĂšre, ou par l’ouverture d’une boutique, je saisis un trait des figures qui passent devant moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en pleine lumiĂšre : pour dire vrai, la nuit est plus favorable Ă  cet Ă©gard que le jour, qui, trop frĂ©quemment, dĂ©truit, sans souci ni cĂ©rĂ©monie, un chĂąteau bĂąti en l’air, au moment oĂč on va l’achever.
N’est-ce pas un miracle que les habitants des rues Ă©troites puissent supporter ces allĂ©es et venues continuelles, ce mouvement qui n’a jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les dures pierres du pavĂ© qui finissent par en devenir polies et luisantes ! Songez Ă  un pauvre malade, sur une place telle que Saint-Martin’s Court, Ă©coutant le bruit des pas, et, au sein de sa peine et de sa souffrance, obligĂ©, malgrĂ© lui, comme si c’était une tĂąche qu’il dĂ»t remplir, de distinguer le pas d’un enfant de celui d’un homme, le mendiant en savates de l’élĂ©gant, bien bottĂ©, le flĂąneur de l’affairĂ©, la dĂ©marche pesante du pauvre paria qui erre Ă  l’aventure, de l’allure rapide de l’homme qui court Ă  la recherche du plaisir ; songez au bourdonnement, au tumulte dont les sens du malade sont constamment accablĂ©s ; songez Ă  ce courant de vie sans aucun temps d’arrĂȘt, et qui va, va, va, tombant Ă  travers ses rĂȘves troublĂ©s, comme s’il Ă©tait condamnĂ© Ă  se voir couchĂ© mort, mais ayant conscience de son Ă©tat, dans un cimetiĂšre bruyant, sans pouvoir espĂ©rer de repos pour les siĂšcles Ă  venir !
Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de pĂ©age, dans les belles soirĂ©es, les uns s’arrĂȘtent Ă  regarder nonchalamment couler l’eau avec l’idĂ©e vague qu’elle coulera tout Ă  l’heure entre de verts rivages qui s’élargiront de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils se confondent avec la mer ; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le parapet, que vivre, c’est fumer et goĂ»ter un plein farniente, et que le comble du bonheur consiste Ă  dormir au soleil sur un morceau de voile goudronnĂ©e, au fond d’une barque Ă©troite et immobile, d’autres, enfin, et c’est une classe toute diffĂ©rente, dĂ©posent lĂ  des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le passĂ©, que se noyer n’est pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide, le plus facile et le meilleur.
Le matin aussi, soit au printemps, soit dans l’étĂ©, il faut voir Covent-Garden-Market, lorsque le doux parfum des fleurs embaume l’air, effaçant jusqu’aux vapeurs malsaines des dĂ©sordres de la nuit prĂ©cĂ©dente, et rendant Ă  moitiĂ© folle de joie la grive au sombre plumage, dont la cage avait Ă©tĂ© suspendue, durant toute la nuit, Ă  une fenĂȘtre du grenier. Pauvre oiseau ! le seul ĂȘtre du voisinage, peut-ĂȘtre, qui s’intĂ©resse par sa nature au sort des autres petits captifs Ă©talĂ©s lĂ  dĂ©jĂ , le long du chemin ; les uns Ă©vitant les mains brĂ»lantes des amateurs avinĂ©s qui les marchandent ; les autres s’étouffant en se serrant, en se blottissant contre leurs compagnons d’esclavage, attendant que quelque chaland plus sobre et plus humain rĂ©clame pour eux quelques gouttes d’eau fraĂźche qui puissent Ă©tancher leur soif et rafraĂźchir leur plumage[2] ! Cependant quelque vieux clerc, qui passe par lĂ  pour aller Ă  son bureau, se demande, en jetant les yeux sur les tourterelles, qu’est-ce donc qui lui fait rĂȘver bois, prairies et campagnes.
Mais je n’ai pas ici pour objet de m’étendre au long sur mes promenades. L’histoire que je vais raconter tire son origine d’une de ces pĂ©rĂ©grinations, dont j’ai Ă©tĂ© amenĂ© Ă  parler d’abord en guise de prĂ©face.
Une nuit, je m’étais mis Ă  rĂŽder dans la CitĂ©. Je marchais lentement, selon ma coutume, mĂ©ditant sur une foule de sujets. Soudain, je fus arrĂȘtĂ© par une question dont je ne saisis pas bien la portĂ©e, quoiqu’elle semblĂąt cependant m’ĂȘtre adressĂ©e : la voix qui l’avait prononcĂ©e Ă©tait pleine d’une douceur charmante qui me frappa le plus agrĂ©ablement du monde. Je m’empressai de me retourner et aperçus, Ă  la hauteur de mon coude, une jolie petite fille qui me priait de lui indiquer une certaine rue situĂ©e Ă  une distance considĂ©rable, et par consĂ©quent dans une tout autre partie de la ville.
« D’ici lĂ , lui dis-je, mon enfant, il y a une bien grande distance.
– Je le sais, monsieur, rĂ©pliqua-t-elle timidement ; je le sais Ă  mes dĂ©pens, car c’est de lĂ  que je suis venue jusqu’ici.
– Seule ? m’écriai-je avec quelque surprise.
– Oh ! oui, peu m’importe. Mais ce qui maintenant me fait un peu peur, c’est que je me suis Ă©garĂ©e.
– Et d’oĂč vient que vous vous adressez Ă  moi ? SupposĂ© que je voulusse vous tromper

– Je suis sĂ»re que vous n’en feriez rien, dit la petite crĂ©ature ; car vous ĂȘtes un vieux gentleman, et vous marchez si lentement ! »
Je ne saurais dire quelle impression je reçus de cette rĂ©plique et de l’énergie qui la caractĂ©risa. Une larme brilla dans les yeux vifs de la jeune fille ; et, tandis qu’elle me regardait en face, un tremblement se lisait sur sa figure dĂ©licate.
« Venez, lui dis-je ; je vais vous conduire oĂč vous allez. »
Elle mit sa main dans la mienne avec autant de confiance que si elle m’avait connu depuis le berceau, et nous voilĂ  partis de compagnie. La petite crĂ©ature rĂ©glait son pas sur le mien, et elle semblait, en vĂ©ritĂ©, moins recevoir de moi une protection que me soutenir et me guider. Je remarquai que de temps en temps elle me lançait un regard Ă  la dĂ©robĂ©e, comme pour se bien assurer que je ne la trompais point ; je crus m’apercevoir aussi que chacun de ces regards rapides et perçants augmentait sa confiance envers moi.
Pour ma part, ma curiositĂ©, mon intĂ©rĂȘt n’étaient pas moindres Ă  l’égard de cette enfant : je dis enfant, car certainement c’en Ă©tait une, quoique je pensasse, d’aprĂšs ce que j’en pouvais voir, que c’était sa constitution chĂ©tive et dĂ©licate qui lui donnait un caractĂšre particulier d’extrĂȘme jeunesse. Bien que ses vĂȘtements fussent trĂšs-simples, ils Ă©taient d’une propretĂ© parfaite et ne trahissaient ni la pauvretĂ© ni la nĂ©gligence.
« Qui donc, lui demandai-je, vous a envoyée si loin toute seule ?
– Quelqu’un qui est trùs-bon pour moi, monsieur.
– Et qu’ĂȘtes-vous allĂ©e faire ?
– Je ne dois pas le dire. »
Dans le ton et les termes de cette rĂ©plique, il y avait un je ne sais quoi qui me fit regarder la petite crĂ©ature avec une involontaire expression de surprise. Quel pouvait ĂȘtre le message pour lequel elle Ă©tait ainsi d’avance prĂ©parĂ©e Ă  rĂ©pondre de la sorte ? Ses yeux pĂ©nĂ©trants semblaient lire Ă  travers mes pensĂ©es. En rencontrant mon regard, elle ajouta qu’il n’y avait aucun mal dans ce qu’elle Ă©tait allĂ©e faire, mais que c’était un grand secret, un secret qu’elle-mĂȘme ne connaissait pas.
Ces paroles avaient Ă©tĂ© prononcĂ©es sans la moindre apparence d’artifice ou de tromperie, mais au contraire avec cet air de franchise non suspecte, indice certain de la vĂ©ritĂ©. L’enfant continuait de marcher comme prĂ©cĂ©demment ; plus nous avancions, plus elle devenait familiĂšre avec moi ; elle causait gaiement chemin faisant, mais ne parlait pas de sa maison autrement que pour remarquer que nous prenions une direction qui lui Ă©tait inconnue et me demander si c’était lĂ  le plus court.
Tandis que nous allions ainsi, je roulais dans mon esprit cent explications diffĂ©rentes de l’énigme et les rejetais l’une aprĂšs l’autre. J’eusse rougi de me prĂ©valoir de l’ingĂ©nuitĂ© ou de la reconnaissance de cette enfant, au profit de ma curiositĂ©. J’aime ces petits ĂȘtres, et ce n’est pas chose Ă  dĂ©daigner quand ceux-lĂ  aussi nous aiment, qui viennent de sortir tout frais des mains de Dieu. Comme sa confiance m’avait plu tout d’abord, je rĂ©solus d’en rester digne et de justifier le mouvement qui l’avait portĂ©e Ă  s’abandonner Ă  moi.
Cependant il n’y avait pas de raison pour que je m’abstinsse de voir la personne qui avait pu, avec une telle imprudence, l’envoyer si loin, de nuit, toute seule. Or, comme il Ă©tait Ă  prĂ©sumer que l’enfant, dĂšs qu’elle apercevrait son logis, me souhaiterait le bonsoir et contrarierait ainsi mon dessein, j’eus soin d’éviter les rues les plus frĂ©quentĂ©es et de prendre les plus dĂ©tournĂ©es. Ainsi elle ne sut pas oĂč nous Ă©tions avant que nous fussions dans sa rue mĂȘme. Ma nouvelle connaissance frappa joyeusement des mains, s’élança Ă  quelques pas devant moi, s’arrĂȘta Ă  une porte, oĂč elle se tint sur la marche jusqu’à mon arrivĂ©e, et, dĂšs que je l’eus rejointe, elle fit retentir la sonnette.
Une partie de cette porte Ă©tait vitrĂ©e, sans contrevent qui la protĂ©geĂąt : ce que je ne pus remarquer d’abord, car, Ă  l’intĂ©rieur, tout Ă©tait ombre et silence : d’ailleurs, je n’attendais pas avec moins d’anxiĂ©tĂ© que l’enfant une rĂ©ponse Ă  notre appel. Elle avait sonnĂ© deux ou trois fois dĂ©jĂ , quand nous entendĂźmes du dedans le bruit d’une personne qui se meut, et enfin une faible lumiĂšre apparut Ă  travers le vitrage. Comme cette lumiĂšre approchait trĂšs-lentement, celui qui la portait ayant Ă  se frayer un chemin parmi une grande quantitĂ© d’objets Ă©pars et confus, cette circonstance me permit de voir Ă  la fois, quelle Ă©tait la nature de la personne qui s’avançait et du lieu dans lequel elle cheminait.
C’était un petit vieillard aux longs cheveux gris. Tandis qu’il Ă©levait la lumiĂšre au-dessus de sa tĂȘte et regardait en avant Ă  mesure qu’il approchait, je pus distinguer parfaitement ses traits et sa physionomie. MalgrĂ© les ravages produits par l’ñge, il me sembla reconnaĂźtre dans ses formes grĂȘles et maigres quelque chose de la forme svelte et souple que j’avais remarquĂ©e chez l’enfant. Il y avait certainement de l’analogie dans leurs yeux bleus brillants ; mais le vieillard Ă©tait tellement ridĂ© par l’ñge et les chagrins, que lĂ  s’arrĂȘtait toute ressemblance.
La salle qu’il traversait Ă  pas lents Ă©tait un de ces rĂ©ceptacles d’objets curieux et antiques qui semblent se cacher dans les coins les plus bizarres de notre ville, et, par jalousie et mĂ©fiance, dĂ©rober leurs trĂ©sors moisis aux regards du public. Il y avait lĂ  des assortiments de cottes de mailles, toutes droites et figurant des fantĂŽmes de chevaliers armĂ©s ; il y avait des bas-reliefs fantastiques empruntĂ©s aux cloĂźtres des moines d’autrefois ; il y avait diverses sortes d’armes rouillĂ©es ; il y avait des figures contournĂ©es en porcelaine, en bois et en fer ; il y avait des ouvrages d’ivoire ; il y avait des tapisseries et des meubles Ă©tranges, dont le dessin paraissait dĂ» Ă  la fiĂšvre des rĂȘves. La physionomie Ă©garĂ©e du petit vieillard Ă©tait merveilleusement en harmonie avec la localitĂ©. Cet homme devait ĂȘtre allĂ© Ă  tĂątons parmi les vieilles Ă©glises, les tombes et les maisons abandonnĂ©es, pour en recueillir les dĂ©pouilles de ses propres mains. Dans toute sa collection, il n’y avait rien qui ne fĂ»t en parfaite analogie avec lui, rien qui fĂ»t plus que lui vieux et dĂ©labrĂ©.
Tout en tournant la clef dans la serrure, il me contemplait avec une surprise qui fut loin de diminuer lorsque son regard se porta de moi sur ma compagne de route. La porte s’ouvrit, et l’enfant, s’adressant à son grand-pùre, lui raconta la petite histoire de notre rencontre.
« Dieu te bĂ©nisse ! s’écria le vieillard en passant la main sur la tĂȘte de l’enfant ; comment se fait-il que tu aies pu t’égarer en chemin ? O Nell, si je t’avais perdue !
– Grand-pĂšre, rĂ©pondit avec fermetĂ© la petite fille, j’eusse retrouvĂ© mon chemin pour revenir vers vous, n’ayez pas peur. »
Le vieillard l’embrassa ; puis il se tourna de mon cĂŽtĂ© et m’invita Ă  entrer, ce que je fis. La porte fut fermĂ©e de nouveau Ă  double tour. Mon hĂŽte, me prĂ©cĂ©dant avec son flambeau, me conduisit, Ă  travers la salle que j’avais dĂ©jĂ  contemplĂ©e du dehors, dans une petite piĂšce situĂ©e derriĂšre : lĂ  se trouvait une autre porte ouvrant sur une sorte de cabinet oĂč je vis un lit en miniature qui eĂ»t bien convenu Ă  une fĂ©e, tant il Ă©tait exigu et gentiment arrangĂ©. L’enfant prit une lumiĂšre et se retira dans la petite chambre, me laissant avec le vieillard.
« Vous devez ĂȘtre fatiguĂ©, monsieur, me dit-il en approchant pour moi une chaise du feu. Comment pourrais-je vous remercier ? »
Je répondis :
« En ayant une autre fois plus de soin de votre petite-fille, mon bon ami.
– Plus de soin !
 rĂ©pĂ©ta le vieillard d’une voix aigre ; plus de soin de Nelly !
 Qui jamais a aimĂ© une enfant comme j’aime ma Nell ? »
Il prononça ces paroles avec une surprise si manifeste, que je me trouvai fort embarrassĂ© pour rĂ©pondre, d’autant plus que, s’il y avait dans ses maniĂšres quelque chose de heurtĂ© et d’égarĂ©, ses traits offraient les indices d’une pensĂ©e profonde et triste, d’oĂč je conclus que, contrairement Ă  ma premiĂšre impression, ce n’était ni un radoteur ni un imbĂ©cile.
« Je ne crois pas, lui dis-je, que vous ayez assez souci de votre enfant.
– Moi ! je n’en ai pas souci !
 s’écria le vieillard en m’interrompant. Ah ! que vous me jugez mal !
 Ma petite Nelly ! ma petite Nelly ! »
Nul homme, quelques paroles qu’il employĂąt, ne pourrait montrer plus de tendresse que n’en montra dans ce peu de mots le marchand de curiositĂ©s. J’attendis qu’il parlĂąt de nouveau ; mais il appuya le menton sur sa main, et, secouant deux ou trois fois la tĂȘte, il tint ses yeux fixĂ©s sur le foyer.
Tandis que nous gardions ainsi le silence, la porte du cabinet s’ouvrit, et l’enfant reparut. Ses fins cheveux bruns tombaient Ă©pars sur son cou, et son visage Ă©tait animĂ© par l’empressement qu’elle avait mis Ă  venir nous rejoindre. Sans perdre un instant, elle s’occupa des prĂ©paratifs du souper. Pendant qu’elle se livrait Ă  ce soin, je remarquai que le vieillard profitait de l’occasion pour m’examiner plus Ă  fond qu’il ne l’avait fait d’abord. Je vis avec surprise que l’enfant paraissait chargĂ©e de toute la besogne, et que, Ă  l’exception de nous trois, il ne semblait y avoir Ăąme qui vive dans la maison. Je saisis un moment oĂč elle Ă©tait sortie de la chambre pour glisser un mot Ă  ce sujet ; Ă  quoi le vieillard rĂ©pliqua qu’il y avait peu de grandes personnes aussi dignes de confiance, aussi soigneuses que Nelly.
« Il m’est toujours pĂ©nible, dis-je, choquĂ© de ce que je prenais chez lui pour de l’égoĂŻsme, il m’est toujours pĂ©nible d’ĂȘtre tĂ©moin de cette espĂšce d’initiation Ă  la vie rĂ©elle chez de jeunes ĂȘtres Ă  peine hors de la limite Ă©troite de l’enfance, c’est tarir en eux la confiance et la naĂŻvetĂ©, deux des principales qualitĂ©s que le ciel leur ait dĂ©parties ; c’est leur demander de partager nos chagrins avant l’heure oĂč ils sont capables de s’associer Ă  nos plaisirs.
– N’ayez pas peur de dĂ©truire chez elle ces qualitĂ©s prĂ©cieuses ; non, rĂ©pondit le vieillard me regardant fixement, les sources en sont trop profondes. D’ailleurs, les enfants du pauvre connaissent peu le plaisir. Il faut acheter et payer jusqu’aux moindres jouissances de l’enfance.
– Mais
 excusez la libertĂ© de mon langage
 vous n’ĂȘtes sans doute pas si pauvre ?
– Nelly n’est pas ma fille ; c’est sa mĂšre qui Ă©tait ma fille, et sa mĂšre Ă©tait pauvre. Je ne mets rien de cĂŽtĂ© ; rien, pas un sou, bien que je vive comme vous voyez. Mais (il posa sa main sur mon bras et s’inclina pour ajouter Ă  demi-voix) elle sera riche un de ces jours ; elle deviendra une grande dame. Ne pensez pas mal de moi parce que j’use de son service. Elle est heureuse de me donner ses soins, vous avez pu en juger ; son cƓur se briserait Ă  l’idĂ©e que je pusse demander Ă  toute autre personne ce que ses petites mains ont le courage d’entreprendre. Moi ! n’avoir pas souci de mon enfant !
 cria-t-il tout Ă  coup d’un accent plaintif. Dieu sait que cette enfant est l’unique pensĂ©e de ma vie, et cependant il ne me favorise pas ! Oh ! non, il ne me favorise pas ! »
En ce moment, celle qui faisait le sujet de notre conversation rentra, et le vieillard, m’invitant à me mettre à table, rompit l’entretien et retomba dans le silence.
Nous avions à peine commencé le repas, quand un ...

Table of contents

  1. Titre
  2. L’auteur anglais au public Français
  3. Address of the english author to the french public.
  4. Chapitre 1
  5. Chapitre 2
  6. Chapitre 3
  7. Chapitre 4
  8. Chapitre 5
  9. Chapitre 6
  10. Chapitre 7
  11. Chapitre 8
  12. Chapitre 9
  13. Chapitre 10
  14. Chapitre 11
  15. Chapitre 12
  16. Chapitre 13
  17. Chapitre 14
  18. Chapitre 15
  19. Chapitre 16
  20. Chapitre 17
  21. Chapitre 18
  22. Chapitre 19
  23. Chapitre 20
  24. Chapitre 21
  25. Chapitre 22
  26. Chapitre 23
  27. Chapitre 24
  28. Chapitre 25
  29. Chapitre 26
  30. Chapitre 27
  31. Chapitre 28
  32. Chapitre 29
  33. Chapitre 30
  34. Chapitre 31
  35. Chapitre 32
  36. Chapitre 33
  37. Chapitre 34
  38. Chapitre 35
  39. Chapitre 36
  40. Chapitre 37
  41. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  42. Notes de bas de page

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