Nelly et son grand-pere vivent dans une petite maison. Kit, un brave et honnete garçon, les sert avec une loyauté sans faille... Mais le vieil homme, bien qu'adorant l'enfant, cache de sombres secrets... Un horrible nain, Mr Quilp, va les chasser de leur maison et les poursuivre, persuadé que le vieil homme a emporté un magot. Pendant ce douloureux voyage au travers de l'Angleterre, ils rencontreront toute une galerie de personnages parfois sinistres mais aussi souvent pittoresques (les deux polichinelles, le dresseur de chien, la dame du musée de cire, etc). Au travers du destin tragique de Nelly, Dickens dénonce le caractere inhumain du monde industriel de cette Angleterre de la fin du XIXeme siecle.

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Le Magasin d'antiquités - Tome I
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LiteratureChapitre 1
Quoique je sois vieux, la nuit est gĂ©nĂ©ralement le temps oĂč je me plais Ă me promener. Souvent, dans lâĂ©tĂ©, je quitte mon logis dĂšs lâaube du matin, et jâerre tout le long du jour par les champs et les ruelles Ă©cartĂ©es, ou mĂȘme je mâĂ©chappe durant plusieurs journĂ©es ou plusieurs semaines de suite ; mais, Ă moins que je ne sois Ă la campagne, je ne sors guĂšre quâaprĂšs le soleil couchĂ©, bien que, grĂące au ciel, jâaime autant que toute autre crĂ©ature vivante ses rayons et la douce gaietĂ© dont ils animent la terre.
Cette habitude, je lâai insensiblement contractĂ©e ; dâabord, parce quâelle est favorable Ă mon infirmitĂ©[1], et ensuite parce quâelle me fournit le meilleur moyen dâĂ©tablir mes observations sur le caractĂšre et les occupations des gens qui remplissent les rues. LâĂ©blouissement de lâheure de midi, le va-et-vient confus qui rĂšgne alors, conviendraient mal Ă des investigations paresseuses comme les miennes : Ă la clartĂ© dâun rĂ©verbĂšre, ou par lâouverture dâune boutique, je saisis un trait des figures qui passent devant moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en pleine lumiĂšre : pour dire vrai, la nuit est plus favorable Ă cet Ă©gard que le jour, qui, trop frĂ©quemment, dĂ©truit, sans souci ni cĂ©rĂ©monie, un chĂąteau bĂąti en lâair, au moment oĂč on va lâachever.
Nâest-ce pas un miracle que les habitants des rues Ă©troites puissent supporter ces allĂ©es et venues continuelles, ce mouvement qui nâa jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les dures pierres du pavĂ© qui finissent par en devenir polies et luisantes ! Songez Ă un pauvre malade, sur une place telle que Saint-Martinâs Court, Ă©coutant le bruit des pas, et, au sein de sa peine et de sa souffrance, obligĂ©, malgrĂ© lui, comme si câĂ©tait une tĂąche quâil dĂ»t remplir, de distinguer le pas dâun enfant de celui dâun homme, le mendiant en savates de lâĂ©lĂ©gant, bien bottĂ©, le flĂąneur de lâaffairĂ©, la dĂ©marche pesante du pauvre paria qui erre Ă lâaventure, de lâallure rapide de lâhomme qui court Ă la recherche du plaisir ; songez au bourdonnement, au tumulte dont les sens du malade sont constamment accablĂ©s ; songez Ă ce courant de vie sans aucun temps dâarrĂȘt, et qui va, va, va, tombant Ă travers ses rĂȘves troublĂ©s, comme sâil Ă©tait condamnĂ© Ă se voir couchĂ© mort, mais ayant conscience de son Ă©tat, dans un cimetiĂšre bruyant, sans pouvoir espĂ©rer de repos pour les siĂšcles Ă venir !
Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de pĂ©age, dans les belles soirĂ©es, les uns sâarrĂȘtent Ă regarder nonchalamment couler lâeau avec lâidĂ©e vague quâelle coulera tout Ă lâheure entre de verts rivages qui sâĂ©largiront de plus en plus, jusquâĂ ce quâils se confondent avec la mer ; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le parapet, que vivre, câest fumer et goĂ»ter un plein farniente, et que le comble du bonheur consiste Ă dormir au soleil sur un morceau de voile goudronnĂ©e, au fond dâune barque Ă©troite et immobile, dâautres, enfin, et câest une classe toute diffĂ©rente, dĂ©posent lĂ des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le passĂ©, que se noyer nâest pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide, le plus facile et le meilleur.
Le matin aussi, soit au printemps, soit dans lâĂ©tĂ©, il faut voir Covent-Garden-Market, lorsque le doux parfum des fleurs embaume lâair, effaçant jusquâaux vapeurs malsaines des dĂ©sordres de la nuit prĂ©cĂ©dente, et rendant Ă moitiĂ© folle de joie la grive au sombre plumage, dont la cage avait Ă©tĂ© suspendue, durant toute la nuit, Ă une fenĂȘtre du grenier. Pauvre oiseau ! le seul ĂȘtre du voisinage, peut-ĂȘtre, qui sâintĂ©resse par sa nature au sort des autres petits captifs Ă©talĂ©s lĂ dĂ©jĂ , le long du chemin ; les uns Ă©vitant les mains brĂ»lantes des amateurs avinĂ©s qui les marchandent ; les autres sâĂ©touffant en se serrant, en se blottissant contre leurs compagnons dâesclavage, attendant que quelque chaland plus sobre et plus humain rĂ©clame pour eux quelques gouttes dâeau fraĂźche qui puissent Ă©tancher leur soif et rafraĂźchir leur plumage[2] ! Cependant quelque vieux clerc, qui passe par lĂ pour aller Ă son bureau, se demande, en jetant les yeux sur les tourterelles, quâest-ce donc qui lui fait rĂȘver bois, prairies et campagnes.
Mais je nâai pas ici pour objet de mâĂ©tendre au long sur mes promenades. Lâhistoire que je vais raconter tire son origine dâune de ces pĂ©rĂ©grinations, dont jâai Ă©tĂ© amenĂ© Ă parler dâabord en guise de prĂ©face.
Une nuit, je mâĂ©tais mis Ă rĂŽder dans la CitĂ©. Je marchais lentement, selon ma coutume, mĂ©ditant sur une foule de sujets. Soudain, je fus arrĂȘtĂ© par une question dont je ne saisis pas bien la portĂ©e, quoiquâelle semblĂąt cependant mâĂȘtre adressĂ©e : la voix qui lâavait prononcĂ©e Ă©tait pleine dâune douceur charmante qui me frappa le plus agrĂ©ablement du monde. Je mâempressai de me retourner et aperçus, Ă la hauteur de mon coude, une jolie petite fille qui me priait de lui indiquer une certaine rue situĂ©e Ă une distance considĂ©rable, et par consĂ©quent dans une tout autre partie de la ville.
« Dâici lĂ , lui dis-je, mon enfant, il y a une bien grande distance.
â Je le sais, monsieur, rĂ©pliqua-t-elle timidement ; je le sais Ă mes dĂ©pens, car câest de lĂ que je suis venue jusquâici.
â Seule ? mâĂ©criai-je avec quelque surprise.
â Oh ! oui, peu mâimporte. Mais ce qui maintenant me fait un peu peur, câest que je me suis Ă©garĂ©e.
â Et dâoĂč vient que vous vous adressez Ă moi ? SupposĂ© que je voulusse vous tromperâŠ
â Je suis sĂ»re que vous nâen feriez rien, dit la petite crĂ©ature ; car vous ĂȘtes un vieux gentleman, et vous marchez si lentement ! »
Je ne saurais dire quelle impression je reçus de cette rĂ©plique et de lâĂ©nergie qui la caractĂ©risa. Une larme brilla dans les yeux vifs de la jeune fille ; et, tandis quâelle me regardait en face, un tremblement se lisait sur sa figure dĂ©licate.
« Venez, lui dis-je ; je vais vous conduire oĂč vous allez. »
Elle mit sa main dans la mienne avec autant de confiance que si elle mâavait connu depuis le berceau, et nous voilĂ partis de compagnie. La petite crĂ©ature rĂ©glait son pas sur le mien, et elle semblait, en vĂ©ritĂ©, moins recevoir de moi une protection que me soutenir et me guider. Je remarquai que de temps en temps elle me lançait un regard Ă la dĂ©robĂ©e, comme pour se bien assurer que je ne la trompais point ; je crus mâapercevoir aussi que chacun de ces regards rapides et perçants augmentait sa confiance envers moi.
Pour ma part, ma curiositĂ©, mon intĂ©rĂȘt nâĂ©taient pas moindres Ă lâĂ©gard de cette enfant : je dis enfant, car certainement câen Ă©tait une, quoique je pensasse, dâaprĂšs ce que jâen pouvais voir, que câĂ©tait sa constitution chĂ©tive et dĂ©licate qui lui donnait un caractĂšre particulier dâextrĂȘme jeunesse. Bien que ses vĂȘtements fussent trĂšs-simples, ils Ă©taient dâune propretĂ© parfaite et ne trahissaient ni la pauvretĂ© ni la nĂ©gligence.
« Qui donc, lui demandai-je, vous a envoyée si loin toute seule ?
â Quelquâun qui est trĂšs-bon pour moi, monsieur.
â Et quâĂȘtes-vous allĂ©e faire ?
â Je ne dois pas le dire. »
Dans le ton et les termes de cette rĂ©plique, il y avait un je ne sais quoi qui me fit regarder la petite crĂ©ature avec une involontaire expression de surprise. Quel pouvait ĂȘtre le message pour lequel elle Ă©tait ainsi dâavance prĂ©parĂ©e Ă rĂ©pondre de la sorte ? Ses yeux pĂ©nĂ©trants semblaient lire Ă travers mes pensĂ©es. En rencontrant mon regard, elle ajouta quâil nây avait aucun mal dans ce quâelle Ă©tait allĂ©e faire, mais que câĂ©tait un grand secret, un secret quâelle-mĂȘme ne connaissait pas.
Ces paroles avaient Ă©tĂ© prononcĂ©es sans la moindre apparence dâartifice ou de tromperie, mais au contraire avec cet air de franchise non suspecte, indice certain de la vĂ©ritĂ©. Lâenfant continuait de marcher comme prĂ©cĂ©demment ; plus nous avancions, plus elle devenait familiĂšre avec moi ; elle causait gaiement chemin faisant, mais ne parlait pas de sa maison autrement que pour remarquer que nous prenions une direction qui lui Ă©tait inconnue et me demander si câĂ©tait lĂ le plus court.
Tandis que nous allions ainsi, je roulais dans mon esprit cent explications diffĂ©rentes de lâĂ©nigme et les rejetais lâune aprĂšs lâautre. Jâeusse rougi de me prĂ©valoir de lâingĂ©nuitĂ© ou de la reconnaissance de cette enfant, au profit de ma curiositĂ©. Jâaime ces petits ĂȘtres, et ce nâest pas chose Ă dĂ©daigner quand ceux-lĂ aussi nous aiment, qui viennent de sortir tout frais des mains de Dieu. Comme sa confiance mâavait plu tout dâabord, je rĂ©solus dâen rester digne et de justifier le mouvement qui lâavait portĂ©e Ă sâabandonner Ă moi.
Cependant il nây avait pas de raison pour que je mâabstinsse de voir la personne qui avait pu, avec une telle imprudence, lâenvoyer si loin, de nuit, toute seule. Or, comme il Ă©tait Ă prĂ©sumer que lâenfant, dĂšs quâelle apercevrait son logis, me souhaiterait le bonsoir et contrarierait ainsi mon dessein, jâeus soin dâĂ©viter les rues les plus frĂ©quentĂ©es et de prendre les plus dĂ©tournĂ©es. Ainsi elle ne sut pas oĂč nous Ă©tions avant que nous fussions dans sa rue mĂȘme. Ma nouvelle connaissance frappa joyeusement des mains, sâĂ©lança Ă quelques pas devant moi, sâarrĂȘta Ă une porte, oĂč elle se tint sur la marche jusquâĂ mon arrivĂ©e, et, dĂšs que je lâeus rejointe, elle fit retentir la sonnette.
Une partie de cette porte Ă©tait vitrĂ©e, sans contrevent qui la protĂ©geĂąt : ce que je ne pus remarquer dâabord, car, Ă lâintĂ©rieur, tout Ă©tait ombre et silence : dâailleurs, je nâattendais pas avec moins dâanxiĂ©tĂ© que lâenfant une rĂ©ponse Ă notre appel. Elle avait sonnĂ© deux ou trois fois dĂ©jĂ , quand nous entendĂźmes du dedans le bruit dâune personne qui se meut, et enfin une faible lumiĂšre apparut Ă travers le vitrage. Comme cette lumiĂšre approchait trĂšs-lentement, celui qui la portait ayant Ă se frayer un chemin parmi une grande quantitĂ© dâobjets Ă©pars et confus, cette circonstance me permit de voir Ă la fois, quelle Ă©tait la nature de la personne qui sâavançait et du lieu dans lequel elle cheminait.
CâĂ©tait un petit vieillard aux longs cheveux gris. Tandis quâil Ă©levait la lumiĂšre au-dessus de sa tĂȘte et regardait en avant Ă mesure quâil approchait, je pus distinguer parfaitement ses traits et sa physionomie. MalgrĂ© les ravages produits par lâĂąge, il me sembla reconnaĂźtre dans ses formes grĂȘles et maigres quelque chose de la forme svelte et souple que jâavais remarquĂ©e chez lâenfant. Il y avait certainement de lâanalogie dans leurs yeux bleus brillants ; mais le vieillard Ă©tait tellement ridĂ© par lâĂąge et les chagrins, que lĂ sâarrĂȘtait toute ressemblance.
La salle quâil traversait Ă pas lents Ă©tait un de ces rĂ©ceptacles dâobjets curieux et antiques qui semblent se cacher dans les coins les plus bizarres de notre ville, et, par jalousie et mĂ©fiance, dĂ©rober leurs trĂ©sors moisis aux regards du public. Il y avait lĂ des assortiments de cottes de mailles, toutes droites et figurant des fantĂŽmes de chevaliers armĂ©s ; il y avait des bas-reliefs fantastiques empruntĂ©s aux cloĂźtres des moines dâautrefois ; il y avait diverses sortes dâarmes rouillĂ©es ; il y avait des figures contournĂ©es en porcelaine, en bois et en fer ; il y avait des ouvrages dâivoire ; il y avait des tapisseries et des meubles Ă©tranges, dont le dessin paraissait dĂ» Ă la fiĂšvre des rĂȘves. La physionomie Ă©garĂ©e du petit vieillard Ă©tait merveilleusement en harmonie avec la localitĂ©. Cet homme devait ĂȘtre allĂ© Ă tĂątons parmi les vieilles Ă©glises, les tombes et les maisons abandonnĂ©es, pour en recueillir les dĂ©pouilles de ses propres mains. Dans toute sa collection, il nây avait rien qui ne fĂ»t en parfaite analogie avec lui, rien qui fĂ»t plus que lui vieux et dĂ©labrĂ©.
Tout en tournant la clef dans la serrure, il me contemplait avec une surprise qui fut loin de diminuer lorsque son regard se porta de moi sur ma compagne de route. La porte sâouvrit, et lâenfant, sâadressant Ă son grand-pĂšre, lui raconta la petite histoire de notre rencontre.
« Dieu te bĂ©nisse ! sâĂ©cria le vieillard en passant la main sur la tĂȘte de lâenfant ; comment se fait-il que tu aies pu tâĂ©garer en chemin ? O Nell, si je tâavais perdue !
â Grand-pĂšre, rĂ©pondit avec fermetĂ© la petite fille, jâeusse retrouvĂ© mon chemin pour revenir vers vous, nâayez pas peur. »
Le vieillard lâembrassa ; puis il se tourna de mon cĂŽtĂ© et mâinvita Ă entrer, ce que je fis. La porte fut fermĂ©e de nouveau Ă double tour. Mon hĂŽte, me prĂ©cĂ©dant avec son flambeau, me conduisit, Ă travers la salle que jâavais dĂ©jĂ contemplĂ©e du dehors, dans une petite piĂšce situĂ©e derriĂšre : lĂ se trouvait une autre porte ouvrant sur une sorte de cabinet oĂč je vis un lit en miniature qui eĂ»t bien convenu Ă une fĂ©e, tant il Ă©tait exigu et gentiment arrangĂ©. Lâenfant prit une lumiĂšre et se retira dans la petite chambre, me laissant avec le vieillard.
« Vous devez ĂȘtre fatiguĂ©, monsieur, me dit-il en approchant pour moi une chaise du feu. Comment pourrais-je vous remercier ? »
Je répondis :
« En ayant une autre fois plus de soin de votre petite-fille, mon bon ami.
â Plus de soin !⊠rĂ©pĂ©ta le vieillard dâune voix aigre ; plus de soin de Nelly !⊠Qui jamais a aimĂ© une enfant comme jâaime ma Nell ? »
Il prononça ces paroles avec une surprise si manifeste, que je me trouvai fort embarrassĂ© pour rĂ©pondre, dâautant plus que, sâil y avait dans ses maniĂšres quelque chose de heurtĂ© et dâĂ©garĂ©, ses traits offraient les indices dâune pensĂ©e profonde et triste, dâoĂč je conclus que, contrairement Ă ma premiĂšre impression, ce nâĂ©tait ni un radoteur ni un imbĂ©cile.
« Je ne crois pas, lui dis-je, que vous ayez assez souci de votre enfant.
â Moi ! je nâen ai pas souci !⊠sâĂ©cria le vieillard en mâinterrompant. Ah ! que vous me jugez mal !⊠Ma petite Nelly ! ma petite Nelly ! »
Nul homme, quelques paroles quâil employĂąt, ne pourrait montrer plus de tendresse que nâen montra dans ce peu de mots le marchand de curiositĂ©s. Jâattendis quâil parlĂąt de nouveau ; mais il appuya le menton sur sa main, et, secouant deux ou trois fois la tĂȘte, il tint ses yeux fixĂ©s sur le foyer.
Tandis que nous gardions ainsi le silence, la porte du cabinet sâouvrit, et lâenfant reparut. Ses fins cheveux bruns tombaient Ă©pars sur son cou, et son visage Ă©tait animĂ© par lâempressement quâelle avait mis Ă venir nous rejoindre. Sans perdre un instant, elle sâoccupa des prĂ©paratifs du souper. Pendant quâelle se livrait Ă ce soin, je remarquai que le vieillard profitait de lâoccasion pour mâexaminer plus Ă fond quâil ne lâavait fait dâabord. Je vis avec surprise que lâenfant paraissait chargĂ©e de toute la besogne, et que, Ă lâexception de nous trois, il ne semblait y avoir Ăąme qui vive dans la maison. Je saisis un moment oĂč elle Ă©tait sortie de la chambre pour glisser un mot Ă ce sujet ; Ă quoi le vieillard rĂ©pliqua quâil y avait peu de grandes personnes aussi dignes de confiance, aussi soigneuses que Nelly.
« Il mâest toujours pĂ©nible, dis-je, choquĂ© de ce que je prenais chez lui pour de lâĂ©goĂŻsme, il mâest toujours pĂ©nible dâĂȘtre tĂ©moin de cette espĂšce dâinitiation Ă la vie rĂ©elle chez de jeunes ĂȘtres Ă peine hors de la limite Ă©troite de lâenfance, câest tarir en eux la confiance et la naĂŻvetĂ©, deux des principales qualitĂ©s que le ciel leur ait dĂ©parties ; câest leur demander de partager nos chagrins avant lâheure oĂč ils sont capables de sâassocier Ă nos plaisirs.
â Nâayez pas peur de dĂ©truire chez elle ces qualitĂ©s prĂ©cieuses ; non, rĂ©pondit le vieillard me regardant fixement, les sources en sont trop profondes. Dâailleurs, les enfants du pauvre connaissent peu le plaisir. Il faut acheter et payer jusquâaux moindres jouissances de lâenfance.
â Mais⊠excusez la libertĂ© de mon langage⊠vous nâĂȘtes sans doute pas si pauvre ?
â Nelly nâest pas ma fille ; câest sa mĂšre qui Ă©tait ma fille, et sa mĂšre Ă©tait pauvre. Je ne mets rien de cĂŽtĂ© ; rien, pas un sou, bien que je vive comme vous voyez. Mais (il posa sa main sur mon bras et sâinclina pour ajouter Ă demi-voix) elle sera riche un de ces jours ; elle deviendra une grande dame. Ne pensez pas mal de moi parce que jâuse de son service. Elle est heureuse de me donner ses soins, vous avez pu en juger ; son cĆur se briserait Ă lâidĂ©e que je pusse demander Ă toute autre personne ce que ses petites mains ont le courage dâentreprendre. Moi ! nâavoir pas souci de mon enfant !⊠cria-t-il tout Ă coup dâun accent plaintif. Dieu sait que cette enfant est lâunique pensĂ©e de ma vie, et cependant il ne me favorise pas ! Oh ! non, il ne me favorise pas ! »
En ce moment, celle qui faisait le sujet de notre conversation rentra, et le vieillard, mâinvitant Ă me mettre Ă table, rompit lâentretien et retomba dans le silence.
Nous avions à peine commencé le repas, quand un ...
Table of contents
- Titre
- Lâauteur anglais au public Français
- Address of the english author to the french public.
- Chapitre 1
- Chapitre 2
- Chapitre 3
- Chapitre 4
- Chapitre 5
- Chapitre 6
- Chapitre 7
- Chapitre 8
- Chapitre 9
- Chapitre 10
- Chapitre 11
- Chapitre 12
- Chapitre 13
- Chapitre 14
- Chapitre 15
- Chapitre 16
- Chapitre 17
- Chapitre 18
- Chapitre 19
- Chapitre 20
- Chapitre 21
- Chapitre 22
- Chapitre 23
- Chapitre 24
- Chapitre 25
- Chapitre 26
- Chapitre 27
- Chapitre 28
- Chapitre 29
- Chapitre 30
- Chapitre 31
- Chapitre 32
- Chapitre 33
- Chapitre 34
- Chapitre 35
- Chapitre 36
- Chapitre 37
- à propos de cette édition électronique
- Notes de bas de page
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