Matamore, Clindor
Clindor
Quoi ! monsieur, vous rĂȘvez ! et cette Ăąme hautaine,
AprĂšs tant de beaux faits, semble ĂȘtre encore en peine !
NâĂȘtes-vous point lassĂ© dâabattre des guerriers,
Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers ?
Matamore
Il est vrai que je rĂȘve, et ne saurais rĂ©soudre
Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre,
Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.
Clindor
Eh ! de grĂące, monsieur, laissez-les vivre encor.
Quâajouterait leur perte Ă votre renommĂ©e ?
Dâailleurs, quand auriez-vous rassemblĂ© votre armĂ©e ?
Matamore
Mon armée ? Ah ! poltron ! ah ! traßtre ! pour leur mort
Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons, et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs
Nâarme que la moitiĂ© de ses moindres fureurs ;
Dâun seul commandement que je fais aux trois Parques,
Je dĂ©peuple lâĂtat des plus heureux monarques ;
Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats :
Je couche dâun revers mille ennemis Ă bas.
Dâun souffle je rĂ©duis leurs projets en fumĂ©e ;
Et tu mâoses parler cependant dâune armĂ©e !
Tu nâauras plus lâhonneur de voir un second Mars ;
Je vais tâassassiner dâun seul de mes regards,
Veillaque. Toutefois, je songe Ă ma maĂźtresse ;
Ce penser mâadoucit. Va, ma colĂšre cesse,
Et ce petit archer qui dompte tous les dieux
Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.
Regarde, jâai quittĂ© cette effroyable mine
Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ;
Et, pensant au bel Ćil qui tient ma libertĂ©,
Je ne suis plus quâamour, que grĂące, que beautĂ©.
Clindor
Ă dieux ! en un moment que tout vous est possible !
Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible,
Et ne crois point dâobjet si ferme en sa rigueur,
Quâil puisse constamment vous refuser son cĆur.
Matamore
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme :
Quand je veux, jâĂ©pouvante ; et quand je veux, je charme ;
Et, selon quâil me plaĂźt, je remplis tour Ă tour
Les hommes de terreur, et les femmes dâamour.
Du temps que ma beautĂ© mâĂ©tait insĂ©parable,
Leurs persécutions me rendaient misérable ;
Je ne pouvais sortir sans les faire pĂąmer ;
Mille mouraient par jour Ă force de mâaimer :
Jâavais des rendez-vous de toutes les princesses ;
Les reines Ă lâenvi mendiaient mes caresses ;
Celle dâĂthiopie, et celle du Japon,
Dans leurs soupirs dâamour ne mĂȘlaient que mon nom.
De passion pour moi deux sultanes troublĂšrent ;
Deux autres, pour me voir, du sĂ©rail sâĂ©chappĂšrent :
Jâen fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.
Clindor
Son mĂ©contentement nâallait quâĂ votre honneur.
Matamore
Ces pratiques nuisaient Ă mes desseins de guerre,
Et pouvaient mâempĂȘcher de conquĂ©rir la terre.
Dâailleurs, jâen devins las ; et pour les arrĂȘter,
Jâenvoyai le Destin dire Ă son Jupiter
Quâil trouvĂąt un moyen qui fĂźt cesser les flammes
Et lâimportunitĂ© dont mâaccablaient les dames :
Quâautrement ma colĂšre irait dedans les cieux
Le dĂ©grader soudain de lâempire des dieux,
Et donnerait Ă Mars Ă gouverner sa foudre.
La frayeur quâil en eut le fit bientĂŽt rĂ©soudre :
Ce que je demandais fut prĂȘt en un moment ;
Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.
Clindor
Que jâaurais, sans cela, de poulets Ă vous rendre !
Matamore
De quelle que ce soit, garde-toi bien dâen prendre,
Sinon de⊠Tu mâentends ? Que dit-elle de moi ?
Clindor
Que vous ĂȘtes des cĆurs et le charme et lâeffroi ;
Et que si quelque effet peut suivre vos promesses,
Son sort est plus heureux que celui des déesses.
Matamore
Ăcoute. En ce temps-lĂ , dont tantĂŽt je parlois,
Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois ;
Et je...