Le Contrat de mariage
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Le Contrat de mariage

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AprÚs avoir mené une intense vie mondaine à Paris et à travers l'Europe, le jeune comte Paul de Manerville décide de se retirer dans sa région natale pour se marier. C'est à Bordeaux qu'il fait la connaissance de Natalie Evangelista, dont le pÚre était trÚs fortuné. Paul la demande en mariage, mais lors de la préparation du contrat de mariage, le notaire de Paul découvre que la fortune de Natalie a été dilapidée par sa mÚre. Celle-ci et Natalie vont tout faire pour mettre la main sur la fortune de Paul.

Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635227686
DÉDIÉ À G. ROSSINI.
Monsieur de Manerville le pĂšre Ă©tait un bon gentilhomme normand bien connu du marĂ©chal de Richelieu, qui lui fit Ă©pouser une des plus riches hĂ©ritiĂšres de Bordeaux dans le temps oĂč le vieux duc y alla trĂŽner en sa qualitĂ© de gouverneur de Guyenne. Le Normand vendit les terres qu’il possĂ©dait en Bessin et se fit Gascon, sĂ©duit par la beautĂ© du chĂąteau de Lanstrac, dĂ©licieux sĂ©jour qui appartenait Ă  sa femme. Dans les derniers jours du rĂšgne de Louis XV, il acheta la charge de major des Gardes de la Porte, et vĂ©cut jusqu’en 1813, aprĂšs avoir fort heureusement traversĂ© la rĂ©volution. Voici comment. Il alla vers la fin de l’annĂ©e 1790 Ă  la Martinique, oĂč sa femme avait des intĂ©rĂȘts, et confia la gestion de ses biens de Gascogne Ă  un honnĂȘte clerc de notaire, appelĂ© Mathias, qui donnait alors dans les idĂ©es nouvelles. À son retour, le comte de Manerville trouva ses propriĂ©tĂ©s intactes et profitablement gĂ©rĂ©es. Ce savoir-faire Ă©tait un fruit produit par la greffe du Gascon sur le Normand. Madame de Manerville mourut en 1810. Instruit de l’importance des intĂ©rĂȘts par les dissipations de sa jeunesse et, comme beaucoup de vieillards, leur accordant plus de place qu’ils n’en ont dans la vie, monsieur de Manerville devint progressivement Ă©conome, avare et ladre. Sans songer que l’avarice des pĂšres prĂ©pare la prodigalitĂ© des enfants, il ne donna presque rien Ă  son fils, encore que ce fĂ»t un fils unique.
Paul de Manerville, revenu vers la fin de l’annĂ©e 1810 du collĂ©ge de VendĂŽme, resta sous la domination paternelle pendant trois annĂ©es. La tyrannie que fit peser sur son hĂ©ritier un vieillard de soixante-dix-neuf ans influa nĂ©cessairement sur un cƓur et sur un caractĂšre qui n’étaient pas formĂ©s. Sans manquer de ce courage physique qui semble ĂȘtre dans l’air de la Gascogne, Paul n’osa lutter contre son pĂšre, et perdit cette facultĂ© de rĂ©sistance qui engendre le courage moral. Ses sentiments comprimĂ©s allĂšrent au fond de son cƓur, oĂč il les garda long-temps sans les exprimer ; puis plus tard, quand il les sentit en dĂ©saccord avec les maximes du monde, il put bien penser et mal agir. Il se serait battu pour un mot, et tremblait Ă  l’idĂ©e de renvoyer un domestique ; car sa timiditĂ© s’exerçait dans les combats qui demandent une volontĂ© constante. Capable de grandes choses pour fuir la persĂ©cution, il ne l’aurait ni prĂ©venue par une opposition systĂ©matique, ni affrontĂ©e par un dĂ©ploiement continu de ses forces. LĂąche en pensĂ©e, hardi en actions, il conserva long-temps cette candeur secrĂšte qui rend l’homme la victime et la dupe volontaire de choses contre lesquelles certaines Ăąmes hĂ©sitent Ă  s’insurger, aimant mieux les souffrir que de s’en plaindre. Il Ă©tait emprisonnĂ© dans le vieil hĂŽtel de son pĂšre, car il n’avait pas assez d’argent pour frayer avec les jeunes gens de la ville, il enviait leurs plaisirs sans pouvoir les partager. Le vieux gentilhomme le menait chaque soir dans une vieille voiture, traĂźnĂ©e par de vieux chevaux mal attelĂ©s, accompagnĂ© de ses vieux laquais mal habillĂ©s, dans une sociĂ©tĂ© royaliste, composĂ©e des dĂ©bris de la noblesse parlementaire et de la noblesse d’épĂ©e. RĂ©unies depuis la rĂ©volution pour rĂ©sister Ă  l’influence impĂ©riale, ces deux noblesses s’étaient transformĂ©es en une aristocratie territoriale. ÉcrasĂ© par les hautes et mouvantes fortunes des villes maritimes, ce faubourg Saint-Germain de Bordeaux rĂ©pondait par son dĂ©dain au faste qu’étalaient alors le commerce, les administrations et les militaires. Trop jeune pour comprendre les distinctions sociales et les nĂ©cessitĂ©s cachĂ©es sous l’apparente vanitĂ© qu’elles crĂ©ent, Paul s’ennuyait au milieu de ces antiquitĂ©s, sans savoir que plus tard ses relations de jeunesse lui assureraient cette prééminence aristocratique que la France aimera toujours. Il trouvait de lĂ©gĂšres compensations Ă  la maussaderie de ses soirĂ©es dans quelques exercices qui plaisent aux jeunes gens, car son pĂšre les lui imposait. Pour le vieux gentilhomme, savoir manier les armes, ĂȘtre excellent cavalier, jouer Ă  la paume, acquĂ©rir de bonnes maniĂšres, enfin la frivole instruction des seigneurs d’autrefois constituait un jeune homme accompli. Paul faisait donc tous les matins des armes, allait au manĂ©ge et tirait le pistolet. Le reste du temps, il l’employait Ă  lire des romans, car son pĂšre n’admettait pas les Ă©tudes transcendantes par lesquelles se terminent aujourd’hui les Ă©ducations. Une vie si monotone eĂ»t tuĂ© ce jeune homme, si la mort de son pĂšre ne l’eĂ»t dĂ©livrĂ© de cette tyrannie au moment oĂč elle Ă©tait devenue insupportable. Paul trouva des capitaux considĂ©rables accumulĂ©s par l’avarice paternelle, et des propriĂ©tĂ©s dans le meilleur Ă©tat du monde ; mais il avait Bordeaux en horreur, et n’aimait pas davantage Lanstrac, oĂč son pĂšre allait passer tous les Ă©tĂ©s et le menait Ă  la chasse du matin au soir.
DĂšs que les affaires de la succession furent terminĂ©es, le jeune hĂ©ritier avide de jouissances acheta des rentes avec ses capitaux, laissa la gestion de ses domaines au vieux Mathias, le notaire de son pĂšre, et passa six annĂ©es loin de Bordeaux. AttachĂ© d’ambassade Ă  Naples, d’abord, il alla plus tard comme secrĂ©taire Ă  Madrid, Ă  Londres, et fit ainsi le tour de l’Europe. AprĂšs avoir connu le monde, aprĂšs s’ĂȘtre dĂ©grisĂ© de beaucoup d’illusions, aprĂšs avoir dissipĂ© les capitaux liquides que son pĂšre avait amassĂ©s, il vint un moment oĂč, pour continuer son train de vie, Paul dut prendre les revenus territoriaux que son notaire lui avait accumulĂ©s. En ce moment critique, saisi par une de ces idĂ©es prĂ©tendues-sages, il voulut quitter Paris, revenir Ă  Bordeaux, diriger ses affaires, mener une vie de gentilhomme Ă  Lanstrac, amĂ©liorer ses terres, se marier, et arriver un jour Ă  la dĂ©putation. Paul Ă©tait comte, la noblesse redevenait une valeur matrimoniale, il pouvait et devait faire un bon mariage. Si beaucoup de femmes dĂ©sirent Ă©pouser un titre, beaucoup plus encore veulent un homme Ă  qui l’entente de la vie soit familiĂšre. Or, Paul avait acquis pour une somme de sept cent mille francs, mangĂ©e en six ans, cette charge, qui ne se vend pas et qui vaut mieux qu’une charge d’agent de change ; qui exige aussi de longues Ă©tudes, un stage, des examens, des connaissances, des amis, des ennemis, une certaine Ă©lĂ©gance de taille, certaines maniĂšres, un nom facile et gracieux Ă  prononcer ; une charge qui d’ailleurs rapporte des bonnes fortunes, des duels, des paris perdus aux courses, des dĂ©ceptions, des ennuis, des travaux, et force plaisirs indigestes. Il Ă©tait enfin un homme Ă©lĂ©gant. MalgrĂ© ses folles dĂ©penses, il n’avait pu devenir un homme Ă  la mode. Dans la burlesque armĂ©e des gens du monde, l’homme Ă  la mode reprĂ©sente le marĂ©chal de France, l’homme Ă©lĂ©gant Ă©quivaut Ă  un lieutenant-gĂ©nĂ©ral. Paul jouissait de sa petite rĂ©putation d’élĂ©gance et savait la soutenir. Ses gens avaient une excellente tenue, ses Ă©quipages Ă©taient citĂ©s, ses soupers avaient quelque succĂšs, enfin sa garçonniĂšre Ă©tait comptĂ©e parmi les sept ou huit dont le faste Ă©galait celui des meilleures maisons de Paris. Mais il n’avait fait le malheur d’aucune femme, mais il jouait sans perdre, mais il avait du bonheur sans Ă©clat, mais il avait trop de probitĂ© pour tromper qui que ce fĂ»t, mĂȘme une fille ; mais il ne laissait pas traĂźner ses billets doux, et n’avait pas un coffre aux lettres d’amour dans lequel ses amis pussent puiser en attendant qu’il eĂ»t fini de mettre son col ou de se faire la barbe ; mais ne voulant point entamer ses terres de Guyenne, il n’avait pas cette tĂ©mĂ©ritĂ© qui conseille de grands coups et attire l’attention Ă  tout prix sur un jeune homme ; mais il n’empruntait d’argent Ă  personne, et avait le tort d’en prĂȘter Ă  des amis qui l’abandonnaient et ne parlaient plus de lui ni en bien ni en mal. Il semblait avoir chiffrĂ© son dĂ©sordre. Le secret de son caractĂšre Ă©tait dans la tyrannie paternelle qui avait fait de lui comme un mĂ©tis social. Donc un matin, il dit Ă  l’un de ses amis nommĂ© de Marsay, qui depuis devint illustre : – Mon cher ami, la vie a un sens.
– Il faut ĂȘtre arrivĂ© Ă  vingt-sept ans pour la comprendre, rĂ©pondit railleusement de Marsay.
– Oui, j’ai vingt-sept ans, et prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de mes vingt-sept ans, je veux aller vivre Ă  Lanstrac en gentilhomme. J’habiterai Bordeaux oĂč je transporterai mon mobilier de Paris, dans le vieil hĂŽtel de mon pĂšre, et viendrai passer trois mois d’hiver ici, dans cette maison que je garderai.
– Et tu te marieras ?
– Et je me marierai.
– Je suis ton ami, mon gros Paul, tu le sais, dit de Marsay aprĂšs un moment de silence, eh ! bien, sois bon pĂšre et bon Ă©poux, tu deviendras ridicule pour le reste de tes jours. Si tu pouvais ĂȘtre heureux et ridicule, la chose devrait ĂȘtre prise en considĂ©ration ; mais tu ne seras pas heureux. Tu n’as pas le poignet assez fort pour gouverner un mĂ©nage. Je te rends justice : tu es un parfait cavalier ; personne mieux que toi ne sait rendre et ramasser les guides, faire piaffer un cheval, et rester vissĂ© sur ta selle. Mais, mon cher, le mariage est une autre allure. Je te vois d’ici, menĂ© grand train par madame la comtesse de Manerville, allant contre ton grĂ© plus souvent au galop qu’au trot, et bientĂŽt dĂ©sarçonnĂ© ! oh ! mais dĂ©sarçonnĂ© de maniĂšre Ă  demeurer dans le fossĂ©, les jambes cassĂ©es. Écoute ? Il te reste quarante et quelques mille livres de rente en propriĂ©tĂ©s dans le dĂ©partement de la Gironde, bien. EmmĂšne tes chevaux et tes gens, meuble ton hĂŽtel Ă  Bordeaux, tu seras le roi de Bordeaux, tu y promulgueras les arrĂȘts que nous porterons Ă  Paris, tu seras le correspondant de nos stupiditĂ©s, trĂšs-bien. Fais des folies en province, fais-y mĂȘme des sottises, encore mieux ! peut-ĂȘtre gagneras-tu de la cĂ©lĂ©britĂ©. Mais
 ne te marie pas. Qui se marie aujourd’hui ? des commerçants dans l’intĂ©rĂȘt de leur capital ou pour ĂȘtre deux Ă  tirer la charrue, des paysans qui veulent en produisant beaucoup d’enfants se faire des ouvriers, des agents de change ou des notaires obligĂ©s de payer leurs charges, de malheureux rois qui continuent de malheureuses dynasties. Nous seuls sommes exempts du bĂąt, et tu vas t’en harnacher ? Enfin pourquoi te maries-tu ? tu dois compte de tes raisons Ă  ton meilleur ami ? D’abord, quand tu Ă©pouserais une hĂ©ritiĂšre aussi riche que toi, quatre-vingt mille livres de rente pour deux, ne sont pas la mĂȘme chose que quarante mille livres de rente pour un, parce qu’on se trouve bientĂŽt trois, et quatre s’il nous arrive un enfant. Aurais-tu par hasard de l’amour pour cette sotte race des Manerville qui ne te donnera que des chagrins ? tu ignores donc le mĂ©tier de pĂšre et mĂšre ? Le mariage, mon gros Paul, est la plus sotte des immolations sociales ; nos enfants seuls en profitent et n’en connaissent le prix qu’au moment oĂč leurs chevaux paissent les fleurs nĂ©es sur nos tombes. Regrettes-tu ton pĂšre, ce tyran qui t’a dĂ©solĂ© ta jeunesse ? Comment t’y prendras-tu pour te faire aimer de tes enfants ? Tes prĂ©voyances pour leur Ă©ducation, tes soins de leur bonheur, tes sĂ©vĂ©ritĂ©s nĂ©cessaires les dĂ©saffectionneront. Les enfants aiment un pĂšre prodigue ou faible qu’ils mĂ©priseront plus tard. Tu seras donc entre la crainte et le mĂ©pris. N’est pas bon pĂšre de famille qui veut ! Tourne les yeux sur nos amis, et dis-moi ceux de qui tu voudrais pour fils ? nous en avons connu qui dĂ©shonoraient leur nom. Les enfants, mon cher, sont des marchandises trĂšs-difficiles Ă  soigner. Les tiens seront des anges, soit ! As-tu jamais sondĂ© l’abĂźme qui sĂ©pare la vie du garçon de la vie de l’homme mariĂ© ? Écoute ? Garçon, tu peux te dire : – « Je n’aurai que telle somme de ridicule, le public ne pensera de moi que ce que je lui permettrai de penser. » MariĂ©, tu tombes dans l’infini du ridicule ! Garçon, tu te fais ton bonheur, tu en prends aujourd’hui, tu t’en passes demain ; mariĂ©, tu le prends comme il est, et, le jour oĂč tu en veux, tu t’en passes. MariĂ©, tu deviens ganache, tu calcules des dots, tu parles de morale publique et religieuse, tu trouves les jeunes gens immoraux, dangereux ; enfin tu deviendras un acadĂ©micien social. Tu me fais pitiĂ©. Le vieux garçon dont l’hĂ©ritage est attendu, qui se dĂ©fend Ă  son dernier soupir contre une vieille garde Ă  laquelle il demande vainement Ă  boire, est un bĂ©at en comparaison de l’homme mariĂ©. Je ne te parle pas de tout ce qui peut advenir de tracassant, d’ennuyant, d’impatientant, de tyrannisant, de contrariant, de gĂȘnant, d’idiotisant, de narcotique et de paralytique dans le combat de deux ĂȘtres toujours en prĂ©sence, liĂ©s Ă  jamais, et qui se sont attrapĂ©s tous deux en croyant se convenir ; non, ce serait recommencer la satire de Boileau, nous la savons par cƓur. Je te pardonnerais ta pensĂ©e ridicule, si tu me promettais de te marier en grand seigneur, d’instituer un majorat avec ta fortune, de profiter de la lune de miel pour avoir deux enfants lĂ©gitimes, de donner Ă  ta femme une maison complĂšte distincte de la tienne, de ne vous rencontrer que dans le monde, et de ne jamais revenir de voyage sans te faire annoncer par un courrier. Deux cent mille livres de rente suffisent Ă  cette existence, et tes antĂ©cĂ©dents te permettent de la crĂ©er au moyen d’une riche Anglaise affamĂ©e d’un titre. Ah ! cette vie aristocratique me semble vraiment française, la seule grande, la seule qui nous obtienne le respect, l’amitiĂ© d’une femme, la seule qui nous distingue de la masse actuelle, enfin la seule pour laquelle un jeune homme puisse quitter la vie de garçon. Ainsi posĂ©, le comte de Manerville conseille son Ă©poque, se met au-dessus de tout et ne peut plus ĂȘtre que ministre ou ambassadeur. Le ridicule ne l’atteindra jamais, il a conquis les avantages sociaux du mariage et garde les privilĂ©ges du garçon.
– Mais, mon bon ami, je ne suis pas de Marsay, je suis tout bonnement, comme tu me fais l’honneur de le dire toi-mĂȘme, Paul de Manerville, bon pĂšre et bon Ă©poux, dĂ©putĂ© du centre, et peut-ĂȘtre pair de France ; destinĂ©e excessivement mĂ©diocre ; mais je suis modeste, je me rĂ©signe.
– Et ta femme, dit l’impitoyable de Marsay, se rĂ©signera-t-elle ?
– Ma femme, mon cher, fera ce que je voudrai.
– Ha, mon pauvre ami, tu en es encore lĂ  ? Adieu, Paul. DĂšs aujourd’hui je te refuse mon estime. Encore un mot, car je ne saurais souscrire froidement Ă  ton abdication. Vois donc oĂč gĂźt la force de notre position. Un garçon, n’eĂ»t-il que six mille livres de rente, ne lui restĂąt-il pour toute fortune que sa rĂ©putation d’élĂ©gance, que le souvenir de ses succĂšs
 HĂ© ! bien, cette ombre fantastique comporte d’énormes valeurs. La vie offre encore des chances Ă  ce garçon dĂ©teint. Oui, ses prĂ©tentions peuvent tout embrasser. Mais le mariage, Paul, c’est le : – Tu n’iras pas plus loin social. MariĂ©, tu ne pourras plus ĂȘtre que ce que tu seras, Ă  moins que ta femme ne daigne s’occuper de toi.
– Mais, dit Paul, tu m’écrases toujours sous des thĂ©ories exceptionnelles ! Je suis las de vivre pour les autres, d’avoir des chevaux pour les montrer, de tout faire en vue du Qu’en dira-t-on, de me ruiner pour Ă©viter que des niais s’écrient : – Tiens, Paul a toujours la mĂȘme voiture. OĂč en est-il de sa fortune ? Il la mange ? il joue Ă  la Bourse ? Non, il est millionnaire. Madame une telle est folle de lui. Il a fait venir d’Angleterre un attelage qui, certes, est le plus beau de Paris. On a remarquĂ© Ă  Longchamps les calĂšches Ă  quatre chevaux de messieurs de Marsay et de Manerville, elles Ă©taient parfaitement attelĂ©es. Enfin, mille niaiseries avec lesquelles une masse d’imbĂ©ciles nous conduit. Je commence Ă  voir que cette vie oĂč l’on roule au lieu de marcher nous use et nous vieillit. Crois-moi, mon cher Henry, j’admire ta puissance, mais sans l’envier. Tu sais tout juger, tu peux agir et penser en homme d’État, te placer au-dessus des lois gĂ©nĂ©rales, des idĂ©es reçues, des prĂ©juges admis, des convenances adoptĂ©es, enfin, tu perçois les bĂ©nĂ©fices d’une situation dans laquelle je n’aurais, moi, que des malheurs. Tes dĂ©ductions froides, systĂ©matiques, rĂ©elles peut-ĂȘtre, sont aux yeux de la masse, d’épouvantables immoralitĂ©s. Moi, j’appartiens Ă  la masse. Je dois jouer le jeu selon les rĂšgles de la sociĂ©tĂ© dans laquelle je suis forcĂ© de vivre. En te mettant au sommet des choses humaines, sur ces pics de glace, tu trouves encore des sentiments ; mais moi j’y gĂšlerais. La vie de ce plus grand nombre auquel j’appartiens bourgeoisement, se compose d’émotions dont j’ai maintenant besoin. Souvent un homme Ă  bonnes fortunes, coquette avec dix femmes, et n’en a pas une seule ; puis, quels que soient sa force, son habiletĂ©, son usage du monde, il survient des crises oĂč il se trouve comme Ă©crasĂ© entre deux portes. Moi, j’aime l’échange constant et doux de la vie, je veux cette bonne existence oĂč vous trouvez toujours une femme prĂšs de vous

– C’est un peu leste, le mariage, s’écria de Marsay.
Paul ne se dĂ©contenança pas et dit en continuant : – Ris, si tu veux ; moi, je me sentirai l’homme le plus heureux du monde quand mon valet de chambre entrera me disant : – Madame attend monsieur pour dĂ©jeuner. Quand je pourrai, le soir en rentrant, trouver un cƓur

– Toujours trop leste, Paul ! Tu n’es pas encore assez moral pour te marier.
– 
 Un cƓur Ă  qui confier mes affaires et dire mes secrets. Je veux vivre assez intimement avec une crĂ©ature pour que notre affection ne dĂ©pende pas d’un oui ou d’un non, d’une situation oĂč le plus joli homme cause des dĂ©sillusionnements Ă  l’amour. Enfin, j’ai le courage nĂ©cessaire pour devenir, comme tu le dis, bon pĂšre et bon Ă©poux ! Je me sens propre aux joies de la famille, et veux me mettre dans les conditions exigĂ©es par la sociĂ©tĂ© pour avoir une femme, des enfants

– Tu me fais l’effet d’un panier de mouches Ă  miel. Marche ! tu seras une dupe toute ta vie. Ah ! tu veux te marier pour avoir une femme. En d’autres termes, tu veux rĂ©soudre heureusement Ă  ton profit le plus difficile des problĂšmes que prĂ©sentent aujourd’hui les mƓurs bourgeoises créées par la rĂ©volution française, et tu commenceras par une vie d’isolement ! Crois-tu que ta femme ne voudra pas de cette vie que tu mĂ©prises ? en aura-t-elle comme toi le dĂ©goĂ»t ? Si tu ne veux pas de la belle conjugalitĂ© dont le programme vient d’ĂȘtre formulĂ© par ton ami de Marsay, Ă©coute un dernier conseil ? Reste encore garçon pendant treize ans, amuse-toi comme un damnĂ© ; puis, Ă  quarante ans, Ă  ton premier accĂšs de goutte, Ă©pouse une veuve de trente-six ans : tu pourras ĂȘtre heureux. Si tu prends une jeune fille pour femme, tu mourras enragĂ© !
– Ah ! çà, dis-moi pourquoi ? s’écria Paul un peu piquĂ©.
– Mon cher, rĂ©pondit de Marsay, la satire de Boileau contre les femmes est une suite de banalitĂ©s poĂ©tisĂ©es. Pourquoi les femmes n’auraient-elles pas des dĂ©fauts ? Pourquoi les dĂ©shĂ©riter de l’Avoir le plus clair de la nature humaine ? Aussi, selon moi, le problĂšme du mariage n’est-il plus lĂ  oĂč ce critique l’a mis. Crois-tu donc qu’il en soit du mariage comme de l’amour, et qu’il suffise Ă  un mari d’ĂȘtre homme pour ĂȘtre aimĂ© ? Tu vas donc dans les boudoirs pour n’en rapporter que d’heureux souvenirs ? Tout, dans notre vie de garçon, prĂ©pare une fatale erreur Ă  l’homme mariĂ© qui n’est pas un profond observateur du cƓur humain. Dans les heureux jours de sa jeunesse, un homme, par la bizarrerie de nos mƓurs, donne toujours le bonheur, il triomphe de femmes toutes sĂ©duites qui obĂ©issent Ă  des dĂ©sirs. De part et d’autre, les obstacles que crĂ©ent les lois, les sentiments et la dĂ©fense naturelle Ă  la femme, engendrent une mutualitĂ© de sensations qui trompe les gens superficiels sur leurs relations futures en Ă©tat de mariage oĂč les obstacles n’existent plus, oĂč la femme souffre l’amour au lieu de le permettre, repousse souvent le plaisir au lieu de le dĂ©sirer. LĂ , pour nous, la vie change d’aspect. Le garçon libre et sans soins, toujours agresseur, n’a rien Ă  craindre d’un insuccĂšs. En Ă©tat de mariage, un Ă©chec est irrĂ©parable. S’il est possible Ă  un amant de faire revenir une femme d’un arrĂȘt dĂ©favorable, ce retour, mon cher, est le Waterloo des maris. Comme NapolĂ©on, le mari est condamnĂ© Ă  des victoires qui, malgrĂ© leur nombre, n’empĂȘchent pas la premiĂšre dĂ©faite de le renverser. La femme, si flattĂ©e de la persĂ©vĂ©rance, si heureuse de la colĂšre d’un amant, les nomme brutalitĂ© chez un mari. Si le garçon choisit son terrain, si tout lui est permis, tout est dĂ©fendu Ă  un maĂźtre, et s...

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  2. Le Contrat de mariage

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