ARGUMENT.
Jeanne et Dunois combattent les Anglais. Ce qui leur arrive dans le chĂąteau dâHermaphrodix.
Si jâĂ©tais roi, je voudrais ĂȘtre juste,
Dans le repos maintenir mes sujets,
Et tous les jours de mon empire auguste
Seraient marqués par de nouveaux bienfaits.
Que si jâĂ©tais contrĂŽleur des finances,
Je donnerais Ă quelques beaux esprits,
Par-ci, par-lĂ , de bonnes ordonnances;
Car, aprĂšs tout, leur travail vaut son prix.
Que si jâĂ©tais archevĂȘque Ă Paris,
Je tĂącherais avec le moliniste
Dâapprivoiser le rude jansĂ©niste.
Mais si jâaimais une jeune beautĂ©,
Je ne voudrais mâĂ©loigner dâauprĂšs dâelle,
Et chaque jour une fĂȘte nouvelle,
Chassant lâennui de lâuniformitĂ©,
Tiendrait son coeur en mes fers arrĂȘtĂ©.
Heureux amants, que lâabsence est cruelle!
Que de dangers on essuie en amour!
On risque, hĂ©las! dĂšs quâon quitte sa belle,
DâĂȘtre cocu deux ou trois fois par jour.
Le preux Chandos Ă peine avait la joie
De sâĂ©baudir sur sa nouvelle proie,
Que tout Ă coup Jeanne de rang en rang
Porte la mort, et fait couler le sang.
De Débora la redoutable lance
Perce Dildo si fatal Ă la France,
Lui qui pilla les trésors de Clairvaux,
Et viola les soeurs de Fontevraux.
Dâun coup nouveau les deux yeux elle crĂšve
A Fonkinar, digne dâaller en GrĂšve.
Cet impudent, né dans les durs climats
De lâHibernie, au milieu des frimas,
Depuis trois ans faisait lâamour en France,
Comme un enfant de Rome ou de Florence.
Elle terrasse et milord Halifax,
Et son cousin lâimpertinent Borax,
Et Midarblou qui renia son pĂšre,
Et Bartonay qui fit cocu son frĂšre.
A son exemple on ne voit chevalier,
Il nâest gendarme, il nâest bon Ă©cuyer,
Qui dix Anglais nâenfile de sa lance.
La mort les suit, la terreur les devance:
On croyait voir en ce moment affreux
Un dieu puissant qui combat avec eux.
Parmi le bruit de lâhorrible tempĂȘte,
FrĂšre Lourdis criait Ă pleine tĂȘte:
« Elle est pucelle, Anglais, frémissez tous;
Câest saint Denis qui lâarme contre vous;
Elle est pucelle, elle a fait des miracles;
Contre son bras vous nâavez point dâobstacles;
Vite Ă genoux, excrĂ©ments dâAlbion,
Demandez-lui sa bénédiction. »
Le fier Talbot, écumant de colÚre,
Incontinent fait empoigner le frĂšre;
On vous le lie, et le moine content,
Sans sâĂ©mouvoir, continuait criant:
« Je suis martyr; Anglais, il faut me croire;
Elle est pucelle; elle aura la victoire. »
Lâhomme est crĂ©dule, et dans son faible coeur
Tout est reçu; câest une molle argile.
Mais que surtout il paraĂźt bien facile
De nous surprendre et de nous faire peur!
Du bon Lourdis le discours extatique
Fit plus dâeffet sur le coeur des soldats
Que lâamazone et sa troupe hĂ©roĂŻque
Nâen avaient fait par lâeffort de leurs bras.
Ce vieil instinct qui fait croire aux prodiges,
Lâesprit dâerreur, le trouble, les vertiges,
La froide crainte, et les illusions,
Ont fait tourner la tĂȘte des Bretons.
De ces Bretons la nation hardie
Avait alors peu de philosophie;
Maints chevaliers étaient des esprits lourds
Les beaux esprits ne sont que de nos jours.
Le preux Chandos, toujours plein dâassurance,
Criait aux siens: « Conquérants de la France,
Marchez Ă droite. » Il dit, et dans lâinstant
On tourne Ă gauche, et lâon fuit en jurant.
Ainsi jadis dans ces plaines fécondes
Que de lâEuphrate environnent les ondes,
Quand des humains lâorgueil capricieux
Voulut bùtir prÚs des voûtes des cieux,
Dieu, ne voulant dâun pareil voisinage,
En cent jargons transmua leur langage.
SitĂŽt quâun dâeux Ă boire demandait,
PlĂątre ou mortier dâabord on lui donnait;
Et cette gent, de qui Dieu se moquait,
Se sépara, laissant là son ouvrage.
On sait bientĂŽt aux remparts dâOrlĂ©ans
Ce grand combat contre les assiégeants:
La RenommĂ©e y vole Ă tire dâaile,
Et va prĂŽnant le nom de la Pucelle.
Vous connaissez lâimpĂ©tueuse ardeur
De nos Français; ces fous sont pleins dâhonneur:
Ainsi quâau bal ils vont tous aux batailles.
Déjà Dunois la gloire des bùtards,
Dunois quâen GrĂšce on aurait pris pour Mars,
Et La Trimouille, et La Hire, et Saintrailles,
Et Richemont, sont sortis des murailles,
Croyant déjà chasser les ennemis,
Et criant tous: « OĂč sont-ils? oĂč sont-ils? »
Ils nâĂ©taient pas bien loin car prĂšs des portes
Sire Talbot, homme de trĂšs grand sens,
Pour sâopposer Ă lâardeur de nos gens,
En embuscade avait mis dix cohortes.
Sire Talbot a depuis plus dâun jour
JurĂ© tout haut par saint George et lâAmour
Quâil entrerait dans la ville assiĂ©gĂ©e.
Son ùme était vivement partagée:
Du gros Louvet la superbe moitié
Avait pour lui plus que de lâamitiĂ©;
Et ce hĂ©ros, quâun noble espoir enflamme,
Veut conquérir et la ville et sa dame.
Nos chevaliers Ă peine ont fait cent pas
Que ce Talbot leur tombe sur les bras;
Mais nos Français ne sâĂ©tonnĂšrent pas.
Champs dâOrlĂ©ans, noble et petit théùtre
De ce combat terrible, opiniĂątre,
Le sang humain dont vous fûtes couverts
Vous engraissa pour plus de cent hivers.
Jamais les champs de Zama, de Pharsale,
De Malplaquet la campagne fatale,
CélÚbres lieux couverts de tant de morts,
Nâont vu tenter de plus hardis efforts.
Vous eussiez vu les lances hérissées,
Lâune sur lâautre en cent tronçons cassĂ©es;
Les écuyers, les chevaux renversés,
Dessus leurs pieds dans lâinstant redressĂ©s;
Le feu jaillir des coups de cimeterre,
Et du soleil redoubler la lumiĂšre;
De tous cÎtés voler, tomber à bas
Ăpaules, nez, mentons, pieds, jambes, bras.
Du haut des cieux les anges de la guerre,
Le fier Michel, et lâexterminateur,
Et des Persans le grand flagellateur,
Avaient les yeux attachés sur la terre,
Et regardaient ce combat plein dâhorreur.
Michel alors prit la vaste balance
OĂč dans le ciel on pĂšse les humains;
Dâune main sĂ»re il pesa les destins
Et les hĂ©ros dâAngleterre et de France.
Nos chevaliers, pesés exactement,
Légers de poids par malheur se trouvÚrent:
Du grand Talbot les destins lâemportĂšrent;
CâĂ©tait du ciel un secret jugement.
Le Richemont se voit incontinent
PercĂ© dâun trait de la hanche Ă la fesse;
Le vieux Saintraille au-dessus du genou;
Le beau La Hire, ah! je nâose dire oĂč;
Mais que je plains sa gentille maĂźtresse!
Dans un marais La Trimouille enfoncé
Nâen put sortir quâavec un bras cassĂ©:
Donc Ă la ville il fallut quâils revinssent
Tout Ă©cloppĂ©s, et quâau lit ils se tinssent.
VoilĂ comment ils furent bien punis,
Car ils sâĂ©taient moquĂ©s de saint Denis.
Comme il lui plaĂźt Dieu fait justice ou grĂące;
Quesnel lâa dit, nul ne peut en douter:
Or il lui plut le bĂątard excepter
Des Ă©tourdis dont il punit lâaudace.
Un chacun dâeux, laidement ajustĂ©,
Sâen retournait sur un brancard portĂ©,
En maugréant et Jeanne et sa fortune.
Dunois, nâayant Ă©gratignure aucune,
Pousse aux Anglais, plus prompt que les éclairs:
Il fend leurs rangs, se fait jour Ă travers,
Passe, et se trouve aux lieux oĂč la Pucelle
Fait tout tomber, oĂč tout fuit devant elle.
Quand deux torrents, lâeffroi des laboureurs,
Précipités du sommet des montagnes,
MĂȘlent leurs flots, assemblent leurs fureurs,
Ils vont noyer lâespoir de nos campagnes:
Plus dangereux étaient Jeanne et Dunois,
Unis ensemble et frappant Ă la fois.
Dans leur ardeur si bien ils sâemportĂšrent,
Si rudement les Anglais ils chassĂšrent,
Que de leurs gens bientĂŽt ils sâĂ©cartĂšrent.
La nuit survint; Jeanne et lâautre hĂ©ros,
Nâentendant plus ni Français ni Chandos,
Font tous deux halte en criant: « Vive France! »
Au coin dâun bois oĂč rĂ©gnait le silence.
Au clair de lune ils cherchent le chemin.
Ils viennent, vont, tournent, le tout en vain;
Enfin rendus, ainsi que leur monture,
Mourants de faim, et lassés de chercher,
Ils maudissaient la fatale aventure
Dâavoir vaincu sans savoir oĂč coucher.
Tel un vaisseau sans voile, sans boussole,
Tournoie au grĂ© de Neptune et dâĂole.
Un certain chien, qui passa tout auprĂšs,
Pour les sauver sembla venir exprĂšs;
Ce chien approche, il jappe, il leur fait fĂȘte;
Virant sa queue, et portant haut sa tĂȘte,
Devant eux marche; et, se tournant cent fois,
Il paraissait leur dire en son patois:
« Venez par là , messieurs, suivez-moi vite;
Venez, vous dis-je, et vous aurez bon gßte. »
Nos deux héros entendirent fort bien
Par ses façons ce que voulait ce chien;
Ils suivent donc, guidĂ©s par lâespĂ©rance,
En priant Dieu pour le bien de la France,
Et se faisant tous deux de temps en temps
Sur leurs exploits de trĂšs beaux compliments.
Du coin lascif dâune vive prunelle,
Dunois lorgnait malgré lui la Pucelle;
Mais il savait quâĂ son bijou cachĂ©
De tout lâĂtat le sort est attachĂ©,
Et quâĂ jamais la France est ruinĂ©e,
Si cette fleur se cueille avant lâannĂ©e.
Il étouffait noblement ses désirs,
Et prĂ©fĂ©rait lâĂtat Ă ses plaisirs.
Et cependant, quand la route mal sûre
De lâĂąne saint faisait clocher lâallure,
Dunois ardent, Dunois officieux
De son bras droit retenait la guerriĂšre,
Et Jeanne dâArc, en clignotant des yeux,
De son bras gauche étendu par derriÚre
Serrait aussi ce héros vertueux:
Dont il advint tandis quâils chevauchĂšrent,
Que trĂšs souvent leurs bouches se touchĂšrent
Pour se parler tous les deux de plus prĂšs
De la patrie et de ses intĂ©rĂȘts.
On mâa contĂ©, ma belle Konismare,
Que Charles Douze, en son humeur bizarre,
Vainqueur des rois et vainqueur de lâamour,
Nâosa tâadmettre Ă sa brutale cour:
Charles craignit de te rendre les armes;
Il se sentit, il évita tes charmes.
Mais tenir Jeanne et ne point y toucher,
Se mettre Ă table, avoir faim sans manger,
Cette victoire était cent fois plus belle.
Dunois ressemble Ă Robert dâArbrisselle,
A ce grand saint qui se plut Ă coucher
Entre les bras de deux nonnes fessues,
A caresser quatre cuisses dodues,
Quatre tétons, et le tout sans pécher.
Au point du jour apparut Ă leur vue
Un beau palais dâune vaste Ă©tendue;
De marbre blanc était bùti le mur;
Une dorique et longue colonnade
Porte un balcon formé de jaspe pur;
De porcelaine était la balustrade.
Nos paladins, enchantés, éblouis,
Crurent entrer tout droit en paradis.
Le chien aboie: aussitĂŽt vingt trompettes
Se font entendre, et quarante estafiers
A pourpoints dâor, Ă brillantes braguettes,
Viennent sâoffrir Ă nos deux chevaliers.
TrÚs galamment deux jeunes écuyers
Dans le palais par la main les conduisent,
Dans des bains dâor filles les introduisent
HonnĂȘtement; puis lavĂ©s, essuyĂ©s,
Dâ...