Ce roman a souvent été considéré comme le premier, en France, consacré a la religion protestante, depuis le XVIIe siecle. Mme Hautmann, épouse d'un banquier, se préoccupe d'évangéliser les milieux difficiles. Apres avoir formé des jeunes filles au niveau des institutrices, elle les envoie comme évangélistes dans ces endroits difficiles. Le matin, elles apprennent a lire et a écrire. Le soir, elles organisent des séances d'évangélisation et prechent. Mme Hautmann est une personne assez fanatique, dénuée de sensibilité et dominatrice. Un vieux pasteur va s'opposer a elle...
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L'Évangéliste
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Literature GeneralIndex
LiteratureChapitre 1 GRAND’MÈRE
C’est un retour de cimetière, au jour tombant,
dans une petite maison de la rue du Val-de-Grâce. On vient
d’enterrer grand’mère ; et, la porte poussée, les amis partis,
restées seules dans l’étroit logis où le moindre objet leur
rappelle l’absente, et qui depuis quelques heures semble agrandi,
Mme Ebsen et sa fille sentent mieux toute l’horreur
de leur chagrin. Même là-bas, à Montparnasse, quand la terre
s’ouvrait et leur prenait tout, elles n’avaient pas aussi vivement
qu’à ce coin de croisée, devant ce fauteuil vide, la notion de
l’irréparable, l’angoisse de l’éternelle séparation. C’est comme si
grand’mère venait de mourir une seconde fois.
Mme Ebsen est tombée sur une
chaise et n’en bouge plus, affaissée dans son deuil de laine, sans
même la force de quitter son châle, son chapeau dont le grand voile
de crêpe se hérisse en pointes raides au-dessus de sa bonne large
figure toute bouillie de larmes. Et se mouchant bien fort,
épongeant ses yeux gonflés, elle énumère à haute voix les vertus de
celle qui est partie, sa bonté, sa gaieté, son courage, elle y mêle
des épisodes de sa propre vie, de celle de sa fille ; si bien
qu’un étranger admis à ce vocero bourgeois connaîtrait à
fond l’histoire de ces trois femmes, saurait que M. Ebsen, un
ingénieur de Copenhague, ruiné dans les inventions, est venu à
Paris, il y a vingt ans, pour un brevet d’horloge électrique, que
ça n’a pas marché comme on voulait, et que l’inventeur est mort,
laissant sa femme seule à l’hôtel avec la vieille maman, et pauvre
à ne savoir comment faire ses couches.
Ah ! sans grand’mère, alors, qu’est-ce
qu’on serait devenu, sans grand’mère et son vaillant petit crochet,
qu’elle accélérait jour et nuit, travaillant des nappes, des jetés
de guipure à la main, très peu connus à Paris en ce temps-là, et
que la vieille Danoise allait offrir bravement dans les magasins de
petits ouvrages. Ainsi elle a pu faire marcher la maison, donner
une bonne nourrice à la petite Éline ; mais il en a fallu de
ces ronds, de ces fines dentelles à perdre les yeux. Chère, chère
grand’mère… Et le vocero se déroule, coupé de sanglots, de
mots enfantins qui reviennent à la bonne femme avec sa douleur
d’orpheline et auxquels l’accent étranger, son lourd français de
Copenhague, que vingt ans de Paris n’ont pu corriger, donne quelque
chose d’ingénu, d’attendrissant.
Le chagrin de sa fille est moins expansif.
Très pâle, les dents serrées, Éline s’active dans la maison, avec
son air paisible, ses gestes sûrs un peu lents, sa taille pleine et
souple dans la triste robe noire qu’éclairent d’épais cheveux
blonds et la fleur de ses dix-neuf ans. Sans bruit, en ménagère
adroite, elle a ranimé le feu couvert qui mourait de leur longue
absence, tiré les rideaux, allumé la lampe, délivré le petit salon
du froid et du noir qu’elles ont trouvés là en rentrant ;
puis, sans que la mère ait cessé de parler, de sangloter, elle la
débarrasse de son chapeau, de son châle, lui met des pantoufles
bien chaudes à la place de ses bottines toutes trempées et lourdes
de la terre des morts, et par la main, comme un enfant, l’emmène et
l’assied devant la table où fume la soupière à fleurs entre deux
plats apportés du restaurant. Mme Ebsen résiste.
Manger, ah bien ! oui. Elle n’a pas faim ; puis la vue de
cette petite table, ce troisième couvert qui manque…
« Non, Lina, je t’en prie.
– Si, si, il le faut. »
Éline a tenu à dîner là dès le premier soir, à
ne rien changer à leurs habitudes, sachant que le lendemain elles
seraient plus cruelles à reprendre. Et comme elle a sagement fait,
cette douce et raisonnable Lina ! Voici déjà que la tiédeur de
l’appartement, qui se ranime à la double clarté de la lampe et du
feu, pénètre ce pauvre cœur tout transi. Comme il arrive toujours
après ces crises épuisantes, Mme Ebsen mange d’un
farouche appétit ; et peu à peu ses idées, sans changer
d’objet, se modifient et s’adoucissent. C’est sûr qu’on a tout fait
pour que grand’mère fût heureuse, qu’elle ne manquât de rien
jusqu’à son dernier jour. Et quel soulagement en ces minutes
effroyables de se sentir entouré de tant de sympathies ! Que
de monde au modeste convoi ! La rue en était toute noire. De
ses anciennes élèves, Léonie d’Arlot, la baronne Gerspach, Paule et
Louise de Lostande, pas une qui ait manqué. Même on a eu ce que les
riches n’obtiennent aujourd’hui ni pour or ni pour argent, un
discours du pasteur Aussandon, le doyen de la faculté de théologie,
Aussandon, le grand orateur de l’Église réformée, et que, depuis
quinze ans, Paris n’avait pas entendu. Que c’était beau ce qu’il a
dit de la famille, comme il était ému en parlant de cette vaillante
grand’mère, s’expatriant, déjà âgée, pour suivre ses enfants, ne
pas les quitter d’un jour.
« Oh ! pas d’un
chur… » soupire Mme Ebsen, à qui les
paroles du pasteur arrachent en souvenir de nouvelles larmes ;
et prenant à pleins bras sa grande fille, qui s’est approchée
d’elle pour essayer de la calmer, elle l’étreint et crie :
« Aimons-nous bien, ma Linette, ne nous quittons
jamais. » Tout contre elle, avec une longue caresse appuyée
sur ses cheveux gris, Éline répond tendrement, mais très bas, pour
ne pas pleurer : « Jamais ! tu sais bien,
jamais… »
La chaleur, le repas, trois nuits sans sommeil
et tant de larmes ! Elle dort à présent, la pauvre mère. Éline
va et vient sans bruit, lève la table, range un peu la maison que
ce départ affreux et brusque a bouleversée. C’est sa façon
d’engourdir son chagrin, dans une activité matérielle. Mais arrivée
à cette embrasure de fenêtre au rideau constamment relevé, où la
vieille femme se tenait tout le jour, le cœur lui manque pour
serrer ces menus objets qui gardent la trace d’une habitude et
comme l’usure des doigts tremblants qui les maniaient, les ciseaux,
les lunettes sorties de leur étui marquant la page d’un volume
d’Andersen, le crochet en travers d’un ouvrage commencé débordant
du tiroir de la petite table, et le bonnet de dentelle posé sur
l’espagnolette, ses brides mauves dénouées et pendantes.
Éline s’arrête et songe.
Toute son enfance tient dans ce coin. C’est là
que grand’mère lui a appris à lire et à coudre.
Pendant que Mme Ebsen courait
dehors pour ses leçons d’allemand, la petite Lina restait assise
sur ce tabouret aux pieds de la vieille Danoise qui lui parlait de
son pays, lui racontait les légendes du Nord, lui chantait la
chanson de mer du « roi Christian », car son mari avait
été capitaine de navire. Plus tard, quand Éline a su gagner sa vie
à son tour, c’était encore là qu’elle s’installait en rentrant.
Grand’mère, la trouvant à sa place de fillette, continuait à lui
parler avec la même tendresse protégeante ; et dans ces
dernières années, l’esprit de la vieille femme s’affaiblissant un
peu, il lui arrivait de confondre sa fille avec sa petite-fille,
d’appeler Lina « Élisabeth », du nom de
Mme Ebsen, de lui parler de son mari défunt,
brouillant ainsi leurs deux personnalités qui n’étaient dans son
cœur qu’une seule et même affection, une maternité double. Un mot
la ramenait doucement ; alors elle se mettait à rire.
Oh ! ce rire angélique, ce rire d’enfant entre les coques du
petit bonnet, c’est fini, Éline ne le verra plus. Et cette idée lui
prend tout son courage. Ses larmes, qu’elle comprime depuis le
matin à cause de sa mère et aussi par pudeur, par délicatesse,
parce que tout cet apitoiement autour d’elle la gênait, ses larmes
s’échappent violemment, avec des sanglots, avec des cris, et elle
se sauve en suffoquant dans la pièce à côté.
Ici, la fenêtre est grande ouverte. La nuit
entre, traversée de coups de vent mouillés qui secouent la claire
lune de mars, l’éparpillent toute blanche sur le lit défait, les
deux chaises encore en face l’une de l’autre, où le cercueil
s’allongeait ce matin pendant l’allocution du pasteur, faite à
domicile, selon le rite luthérien. Pas de désordre dans cette
chambre de mort, rien de ces apprêts qui révèlent le long
alitement, les horreurs de la maladie. On sent la surprise,
l’anéantissement de l’être en quelques heures ; et grand’mère,
qui n’entrait guère ici que pour dormir, y a trouvé un sommeil plus
profond, une nuit plus longue, voilà tout. Elle n’aimait pas cette
chambre, « trop triste », disait-elle, qu’emplissait le
silence ennemi des vieillards et d’où l’on ne voyait que des
arbres, le jardin de M. Aussandon, puis celui des sourds-muets
derrière et le clocher de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; rien que
de la verdure sur des pierres, le vrai charme de Paris, mais la
Danoise préférait son petit coin avec le mouvement et la vie de la
rue. Est-ce pour cela, est-ce l’effet de ce ciel profond, houleux
et par place écumeux comme une mer ? Éline, ici, ne pleure
plus. Par cette fenêtre ouverte, sa douleur monte, s’élargit, se
rassérène. Il lui semble que c’est le chemin qu’a pris la chère vie
disparue ; et son regard cherche là-haut, vers les nuées
floconnantes, vers les pâles éclaircies ouvrant le ciel.
« Mère, es-tu là ? Me
vois-tu ? »
Tout bas, longtemps, elle l’appelle, lui parle
avec des intonations de prière… Puis l’heure sonne à Saint-Jacques,
au Val-de-Grâce, les arbres dépouillés frissonnent au vent de
nuit ; un sifflet de chemin de fer, la corne du tramway
passent sur le grondement continu de Paris… Éline quitte le balcon
auquel elle accoudait sa prière, ferme la croisée, rentre dans le
salon où la mère dort toujours son sommeil d’enfant secoué de gros
soupirs ; et devant cette honnête physionomie, aux rides de
bonté, aux yeux rapetissés de larmes, Lina pense à l’abnégation, au
dévouement de cette excellente créature, au lourd fardeau de
famille qu’elle a si vaillamment, si joyeusement porté :
l’enfant à élever, la maison à nourrir, des responsabilités
d’homme, et jamais de colère, jamais une plainte. Le cœur de la
jeune fille déborde de tendresse, de reconnaissance ; elle
aussi se dévouera toute à sa mère, et encore une fois elle lui jure
« de l’aimer bien, de ne la quitter jamais. »
Mais on frappe à la porte doucement. C’est une
petite fille de sept à huit ans, en tablier noir d’écolière, les
cheveux plats noués presque sur le front d’un ruban clair.
« C’est toi, Fanny, » dit Éline sur le seuil, de peur de
réveiller Mme Ebsen, « il n’y a pas de leçon
ce soir.
– Oh ! je le sais bien,
mademoiselle, » – et l’enfant coule un regard curieux vers la
place de grand’mère pour voir comment c’est quand on est mort, –
« je le sais bien, mais papa a voulu que je monte tout de même
et que je vous embrasse à cause de votre grand chagrin.
– Oh ! petite gentille… »
Elle prend à deux mains la tête de l’enfant,
la serre avec une vraie tendresse : « Adieu, ma Fanny, tu
reviendras demain… Attends que je t’éclaire, l’escalier est tout
noir. » En se penchant, la lampe haute, pour guider jusqu’à sa
porte la fillette qui loge au-dessous, elle aperçoit quelqu’un
debout dans l’ombre qui attend.
« C’est vous, monsieur Lorie ?
– Oui, mademoiselle, c’est moi, je suis là…
Dépêche-toi, Fanny. » Et timide, les yeux levés vers cette
belle fille blonde dont la chevelure s’évapore en rayons sous la
lampe, il explique dans une longue phrase, fignolée, enveloppée
comme un bouquet de deuil de première classe, qu’il n’a pas osé
venir lui-même apporter à nouveau le tribut… le tribut de ses
condoléances ; puis brusquement, rompant toute cette banalité
solennelle : « De tout mon cœur avec votre peine,
mademoiselle Éline.
– Merci, monsieur Lorie. »
Il prend l’enfant par la main, Éline rentre
chez elle ; et les deux portes au rez-de-chaussée et au
premier se referment du même mouvement comme sur une émotion
pareille.
Chapitre 2 UN FONCTIONNAIRE
Il y avait déjà quatre ou cinq mois que ces Lorie habitaient la maison, et dans la rue du Val-de-Grâce, une rue de province avec ses commérages au pas des portes, ses murs de couvent dépassés de grands arbres, sa chaussée où les chiens, les chats, les pigeons s’ébattent sans peur des voitures, l’émoi de curiosité causé par l’installation de cette étrange famille n’était pas encore apaisé. Un matin d’octobre, sous la pluie battante, un vrai jour de déménagement, on les avait vus arriver ; le monsieur, long, tout en noir, un crêpe au chapeau, et, quoique jeune encore, vieilli par son air sérieux, une bouche serrée entre des favoris administratifs. Avec lui deux enfants, un garçon d’une douzaine d’années, coiffé d’une casquette de marine à ancre et à ganse dorées, et une petite fille que tenait par la main la bonne en coiffe berrichonne, tout en noir, elle aussi, et brûlée par le soleil comme ses maîtres. Un camion de chemin de fer les suivit de près, chargé de caisses, de malles, de ballots empilés.
« Et les meubles ? » demanda la concierge installant ses locataires. La Berrichonne répondit, très calme « Y en a pas… », et, comme le trimestre était payé d’avance, il fallut se contenter de ce renseignement. Où couchaient-ils ? Sur quoi mangeait-on ? Et pour s’asseoir ? Autant d’énigmes difficiles à éclaircir ; car la porte s’entrebâillait à peine, et si les croisées n’avaient pas de rideaux, leurs volets pleins restaient toujours tirés sur la rue et sur le jardin. Ce n’est pas du monsieur, sévère et fermé jusqu’au menton dans sa longue redingote, qu’on pouvait espérer quelque détail ; d’ailleurs, il n’était jamais là, s’en allait le matin fort affairé, une serviette en cuir sous le bras, et ne rentrait qu’à la nuit. Quant à la grande et forte fille à tournure de nourrice qui les servait, elle avait un certain coup de jupe de côté, une façon brusque de tourner le dos aux indiscrétions, qui tenait le monde à distance. Dehors, le garçon marchait devant elle, la petite, cramponnée à sa robe ; et lorsqu’elle allait au lavoir, un paquet de linge sur sa hanche robuste, elle enfermait les enfants à double verrou. Ces gens-là ne recevaient jamais de visites ; seulement deux ou trois fois la semaine, un petit homme coiffé d’un chapeau de paille noire, espèce de marinier, rôdeur du bord de l’eau, avec des yeux vifs dans un teint de jaunisse, et toujours un grand panier à la main. En somme, on ne savait rien sur eux, sinon que le monsieur s’appelait Lorie-Dufresne, comme le témoignait une carte de visite clouée à la porte :
CHARLES LORIE-DUFRESNE
Sous Préfet à Cherchett
Province d’Alger
Sous Préfet à Cherchett
Province d’Alger
tout ceci raturé d’un trait de plume, mais incomplètement, comme à regret.
Il venait en effet d’être révoqué, et voici dans quelles circonstances. Nommé en Algérie vers la fin de l’Empire, Lorie-Dufresne avait dû à son éloignement d’être maintenu sous le nouveau régime. Sans convictions bien solides du reste, comme la plupart de nos fonctionnaires, et tout disposé à donner à la République les mêmes preuves de zèle qu’à l’Empire, pourvu qu’on lui conservât son poste. La vie à bon marché dans un pays admirable, un palais pour sous-préfecture avec des jardins d’orangers et de bananiers en terrasse sur la mer, à ses ordres un peuple de chaouchs, des spahis dont les longs manteaux rouges s’envolaient sur un geste, ouverts et allumés comme des ailes de flamants, chevaux de selle et de trait fournis par l’État à cause des grandes distances à parcourir, voyons, tout cela valait bien quelques sacrifices d’opinion.
Maintenu le Seize-Mai, Lorie ne vit sa position menacée qu’après le départ de Mac-Mahon ; mais il échappa encore, grâce à son nouveau préfet, M. Chemineau. Ce Chemineau, un ancien avoué de Bourges, futé et froid, très souple, de dix ans plus vieux que lui, avait été pour Lorie-Dufresne, alors conseiller de préfecture, ce type idéal que les jeunes gens adoptent en commençant la vie et sur lequel ils se façonnent presque à leur insu, à l’âge où il faut toujours copier quelque chose ou quelqu’un. Il grima sa jolie figure sur la sienne, lui prit ses airs gourmés, finauds, son sourire discret, la coupe de ses favoris et jusqu’au sautillement de son binocle au bout du doigt. Longtemps après, lorsqu’ils se retrouvèrent en Algérie, Chemineau crut revoir l’image de sa jeunesse, mais avec quelque chose de naïf et d’ouvert dans le regard, que M. le préfet n’avait jamais eu ; et c’est à cette ressemblance toute flatteuse que Lorie dut sans doute la protection de ce vieux garçon, aussi sec, aussi craquant et inexorable que le papier timbré sur lequel il grossoyait autrefois ses procédures.
Malheureusement, après quelques années de Cherchell, Mme Lorie tomba malade ; une de ces cruelles blessures de femmes qui les frappent aux sources mêmes de la vie, et que développe vite ce climat excessif où tout pousse et fermente terriblement. Sous peine de mourir en quelques mois, il fallait revenir en France, dans une humidité d’atmosphère qui pourrait prolonger longtemps, sauver même cette existence si précieuse à toute une famille. Lorie voulait demander son changement, le préfet l’en empêcha. Le ministère l’oubliait ; écrire, c’était tendre le cou. « Patientez encore… Quand je passerai l’eau, je vous la ferai passer avec moi. »
La pauvre femme partit seule, et vint s’abriter à Amboise, en Touraine, chez des cousins éloignés. Elle ne put même emmener ses enfants, les vieux Gailleton n’en ayant jamais eu, les détestant, les craignant dans leur maison étroite et proprette, à l’égal d’une nuée de sauterelles ou de toute autre horde malfaisante. Il fallut bien se résigner à la séparation ; l’occasion était trop belle de ce séjour sous un ciel merveilleux, avec un semblant de famille, la pension moins chère que dans un hôtel. D’ailleurs, ils n’en auraient pas pour longtemps, Chemineau n’étant pas homme à moisir en Algérie. « Et je passerai l’eau avec lui… », disait Lorie-Dufresne qui ramassait les mots de son chef.
Des mois se passèrent ainsi ; et la malade se désespérait, sans mari, sans enfants, livrée aux taquineries idiotes de ses hôtes, aux sourds lancinements de son mal. C’était, de semaine en semaine, des lettres déchirantes, une plainte toujours la même, « mon mari…, mes enfants… », qui traversait la mer et faisait chaque jeudi, jour du courrier, trembler jusqu’à la pointe de ses favoris le pauvre sous-préfet guettant à la longue-vue du cercle le paquebot qui venait de France. À un dernier appel, plus navrant que les autres, il prit un grand parti, s’embarqua pour aller voir le ministre, une démarche lui paraissant en ce cas moins dangereuse qu’une lettre. Au moins on parle, on se défend ; et puis il est toujours plus facile de signer de loin un arrêt de mort que de le prononcer en face du condamné. Lorie avait raisonné juste. Par hasard, ce ministre était un brave homme que la politique n’avait pas encore gelé jusqu’au ventre et qui s’émut à cette petite histoire de famille égarée parmi son tas de paperasses ambitieuses.
« Retournez à Cherchell, mon cher monsieur Lorie… Au premier mouvement, votre affaire est sûre. »
S’il était content, le sous-préfet, en franchissant la grille de la place Beauvau, en sautant dans le fiacre qui le conduisait à la gare pour l’express de Touraine ! L’arrivée chez les Gailleton fut moins gaie. Sa femme l’accueillit de sa chaise longue qu’elle ne quittait plus, passant tristement ses journées à regarder devant elle la grosse tour du château d’Amboise, do...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1 - GRAND’MÈRE
- Chapitre 2 - UN FONCTIONNAIRE
- Chapitre 3 - ÉLINE EBSEN
- Chapitre 4 - HEURES DU MATIN
- Chapitre 5 - L’HÔTEL AUTHEMAN
- Chapitre 6 - L’ÉCLUSE
- Chapitre 7 - PORT-SAUVEUR
- Chapitre 8 - LE TÉMOIGNAGE DE WATSON
- Chapitre 9 - EN HAUT DE LA CÔTE
- Chapitre 10 - LA RETRAITE
- Chapitre 11 - UN DÉTOURNEMENT
- Chapitre 12 - ROMAIN ET SYLVANIRE
- Chapitre 13 - TROP RICHES
- Chapitre 14 - DERNIÈRE LETTRE
- Chapitre 15 - À L’ORATOIRE
- Chapitre 16 - LE BANC DE GABRIELLE
- Chapitre 17 - AIMONS-NOUS BIEN… NE NOUS QUITTONS JAMAIS…
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