Barnabé Rudge - Tome I
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Barnabé Rudge - Tome I

About this book

Londres au XVIIIeme siecle. Les protestants transcendés par Lord George Gordon se rebellent contre le parlement et les catholiques. De sanglantes émeutes éclatent un peu partout dans la région londonienne, qui vont conduire la foule galvanisée au meurtre et au saccage. Une histoire dramatique immortalisée par un grand auteur.

Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635259830

Chapitre 1

Il y avait en 1775, sur la lisiĂšre de la forĂȘt d'Epping, Ă  une distance d'environ douze milles de Londres (en mesurant du Standard[4] dans Cornhill, ou plutĂŽt de l'endroit sur lequel ou prĂšs duquel le Standard avait accoutumĂ© d'ĂȘtre aux temps jadis), un Ă©tablissement public appelĂ© le Maypole[5], comme pouvaient le voir tous ceux des voyageurs qui ne savaient ni lire ni Ă©crire (et, il y a soixante-six ans, il n'y avait pas besoin d'ĂȘtre voyageur pour se trouver dans ce cas-lĂ ), en regardant l'emblĂšme dressĂ© sur le bas cĂŽtĂ© de la route en face dudit Ă©tablissement. Ce n'est pas que cet emblĂšme eĂ»t les nobles proportions des maypoles plantĂ©s d'ordinaire dans les anciens temps ; mais ce n'en Ă©tait pas moins un beau jeune frĂȘne, de trente pieds de haut et droit comme n'importe quelle flĂšche qu'un arbalĂ©trier de la yeomanry d'Angleterre ait jamais pu tirer.
Le Maypole (ce terme exprime Ă  partir d'Ă  prĂ©sent la maison, et non pas son emblĂšme), le Maypole Ă©tait un vieux bĂątiment avec plus de bouts de chevron sur le pignon qu'un dĂ©sƓuvrĂ© ne se soucierait d'en compter par un jour de soleil ; avec de grandes cheminĂ©es en zigzag d'oĂč il semblait que la fumĂ©e elle-mĂȘme ne pouvait sortir, quoi qu'elle en eĂ»t, que sous des formes naturellement fantastiques, grĂące Ă  sa tortueuse ascension ; enfin avec de vastes Ă©curies, sombres, tombant en ruine, et vides. Cette habitation passait pour avoir Ă©tĂ© construite Ă  l'Ă©poque de Henry VIII, et il existait une lĂ©gende comme quoi non seulement la reine Elisabeth, durant une excursion de chasse, avait couchĂ© lĂ  une nuit, dans une certaine chambre Ă  boiseries de chĂȘne avec fenĂȘtre Ă  large embrasure, mais encore comme quoi le lendemain, debout sur un montoir devant la porte, un pied Ă  l'Ă©trier, la vierge monarque avait donnĂ© deçà et delĂ  force coups de poing et force soufflets Ă  un pauvre page pour quelque nĂ©gligence dans son service. Les gens positifs et sceptiques, en minoritĂ© parmi les habituĂ©s du Maypole, comme ils le sont malheureusement dans chaque petite communautĂ©, inclinaient Ă  regarder cette tradition comme un peu apocryphe ; mais quand le maĂźtre de l'antique hĂŽtellerie en appelait au tĂ©moignage du montoir lui-mĂȘme, quand d'un air de triomphe il faisait voir que le bloc Ă©tait demeurĂ© immobile Ă  sa propre place jusqu'au jour d'aujourd'hui, les douteurs ne manquaient jamais d'ĂȘtre terrassĂ©s par une majoritĂ© imposante, et tous les vrais croyants triomphaient de leur dĂ©faite.
Que ces rĂ©cits, et beaucoup d'autres du mĂȘme genre, fussent authentiques ou controuvĂ©s, le Maypole n'en Ă©tait pas moins rĂ©ellement une vieille maison, une trĂšs vieille maison, aussi vieille peut-ĂȘtre qu'elle prĂ©tendait l'ĂȘtre, peut-ĂȘtre mĂȘme plus vieille, ce qui arrive parfois aux maisons d'un Ăąge incertain tout comme aux dames d'un certain Ăąge. Ses fenĂȘtres avaient de vieux carreaux Ă  treillis, ses planchers Ă©taient affaissĂ©s et inĂ©gaux, ses plafonds Ă©taient noircis par la main du temps et alourdis par des poutres massives. Au-dessus de la porte et du passage Ă©tait un ancien porche sculptĂ© d'une façon bizarre et grotesque ; c'est lĂ  que, les soirs d'Ă©tĂ©, les pratiques favorites fumaient et buvaient, et chantaient aussi, pardieu ! quelquefois mainte bonne chanson, en se reposant sur des siĂšges Ă  dossier Ă©levĂ©, de mine rĂ©barbative, qui, semblables Ă  des dragons jumeaux de je ne sais plus quel conte de fĂ©e, gardaient l'entrĂ©e du manoir.
Dans les cheminĂ©es des chambres hors d'usage, les hirondelles maçonnaient leurs nids depuis de bien longues annĂ©es, et, du commencement du printemps Ă  la fin de l'automne, des colonies entiĂšres de moineaux gazouillaient au bord des toits et des gouttiĂšres. Il y avait dans la cour de la sombre Ă©curie et sur les bĂątiments extĂ©rieurs, plus de pigeons que n'en saurait compter tout autre amateur qu'un aubergiste. Les vols circulaires et tournoyants des pigeons mignons, des pigeons Ă  queue en Ă©ventail, des pigeons culbutants, des pigeons francolins, ne s'accordaient peut-ĂȘtre pas complĂštement avec le caractĂšre grave et sĂ©vĂšre de l'Ă©difice ; mais le monotone roucoulement que ne cessaient d'entretenir, tant que durait le jour, quelques-uns de ces volatiles, seyait Ă  merveille au Maypole et paraissait l'inviter Ă  dormir. Avec ses Ă©tages superposĂ©s, ses petites vitres brouillĂ©es et comme assoupies, sa façade bombante et surplombant sur la chaussĂ©e, la vieille maison avait l'air de pencher la tĂȘte dans son sommeil. VĂ©ritablement, il ne fallait pas un trĂšs grand effort d'imagination pour y dĂ©couvrir d'autres ressemblances encore avec l'humanitĂ©. Les briques dont elle Ă©tait bĂątie avaient Ă©tĂ© primitivement d'un gros rouge foncĂ©, mais elles Ă©taient devenues jaunes et dĂ©colorĂ©es comme la peau d'un vieillard ; les solides charpentes Ă©taient tombĂ©es, comme tombent les dents d'une vieille mĂąchoire, et çà et lĂ  le lierre, tel qu'un chaud vĂȘtement propre Ă  rĂ©conforter son grand Ăąge, enveloppait et serrait de ses vertes feuilles les murailles rongĂ©es par le temps.
C'Ă©tait pourtant une vieillesse robuste encore et gĂ©nĂ©reuse ; et les soirs d'Ă©tĂ© ou d'automne, quand le soleil couchant illuminait les chĂȘnes et les chĂątaigniers de la forĂȘt voisine, la vieille maison, partageant leur Ă©clat, semblait ĂȘtre leur digne compagne et pouvait se flatter d'avoir dans le corps beaucoup de bonnes annĂ©es encore Ă  vivre.
La soirĂ©e dont il s'agit pour nous n'Ă©tait ni une soirĂ©e d'Ă©tĂ© ni une soirĂ©e d'automne, mais le crĂ©puscule d'un jour de mars. Le vent hurlait alors d'une maniĂšre effrayante Ă  travers les branches nues des arbres, et en grondant sourdement dans les amples cheminĂ©es, en fouettant la pluie contre les fenĂȘtres de l'auberge du Maypole, il donnait Ă  ceux des habituĂ©s qui s'y trouvaient en ce moment une incontestable raison d'y prolonger leur sĂ©ance, en mĂȘme temps qu'il permettait Ă  l'aubergiste de prophĂ©tiser que le ciel devait s'Ă©claircir juste Ă  onze heures sonnantes, ce qui coĂŻncidait Ă©tonnamment avec l'heure oĂč il fermait toujours sa maison.
Le nom de celui sur lequel descendait ainsi l'inspiration prophĂ©tique, Ă©tait John Willet, homme corpulent, Ă  large tĂȘte, dont la face rebondie dĂ©notait une profonde obstination et une rare lenteur d'intelligence, combinĂ©es avec une confiance vigoureuse en son propre mĂ©rite. La vanterie ordinaire de John Willet, dans sa plus grande tranquillitĂ© d'humeur, consistait Ă  dire que, s'il n'Ă©tait pas prompt d'esprit, au moins il Ă©tait sĂ»r et infaillible ; assertion qui du moins ne pouvait ĂȘtre contredite, lorsqu'on le voyait en toute chose l'opposĂ© de la promptitude, comme aussi l'un des gaillards les plus bourrus, les plus absolus qui fussent au monde, toujours sĂ»r que ce qu'il disait, pensait ou faisait Ă©tait irrĂ©prochable, et le tenant pour une chose Ă©tablie, ordonnĂ©e par les lois de la nature et de la Providence, si bien que n'importe qui disait, faisait ou pensait autrement, devait ĂȘtre inĂ©vitablement et de toute nĂ©cessitĂ© dans son tort.
M. Willet marcha lentement vers la fenĂȘtre, aplatit son nez grassouillet contre la froide vitre, et, ombrageant ses yeux pour que la rouge lueur de l'Ăątre ne gĂȘnĂąt point sa vue, il regarda au dehors. Puis il retourna lentement vers son vieux siĂšge, dans le coin de la cheminĂ©e, et s'y installant avec un lĂ©ger frisson, comme un homme qui aurait assez pĂąti du froid pour sentir mieux les dĂ©lices d'un feu qui rĂ©chauffe et qui brille, il dit en regardant ses hĂŽtes Ă  la ronde :
« Le ciel s'éclaircira à onze heures sonnantes, ni plus tÎt ni plus tard. Pas avant et pas aprÚs.
– À quoi devinez-vous ça ? dit un petit homme dans le coin d'en face ; la lune n'est plus en son plein, et elle se lĂšve Ă  neuf heures. »
John regarda paisiblement et solennellement son questionneur, jusqu'à ce qu'il fût bien sûr d'avoir réussi à saisir la portée de l'observation, et alors il fit une réponse d'un ton qui semblait signifier que la lune était son affaire personnelle, et que nul autre n'avait rien à y voir.
« Ne vous inquiétez pas de la lune. Ne vous donnez pas cette peine-là. Laissez la lune tranquille, et moi je vous laisserai tranquille aussi.
– Je ne vous ai pas fĂąchĂ©, j'espĂšre ? » dit le petit homme.
Derechef John attendit Ă  loisir jusqu'Ă  ce que l'observation eĂ»t pĂ©nĂ©trĂ© dans son cerveau, et alors rĂ©pliquant : « FĂąchĂ© ? non, pas jusqu'Ă  prĂ©sent ; » il alluma sa pipe, et fuma dans un calme silence. Il jetait de temps en temps un coup d'Ɠil oblique sur un homme enveloppĂ© d'une ample redingote, avec de larges parements ornĂ©s de galons d'argent tout ternis, et de grands boutons de mĂ©tal. Cet homme Ă©tait assis Ă  part de la clientĂšle rĂ©guliĂšre de l'Ă©tablissement ; il portait un chapeau rabattu sur sa figure, ombragĂ©e d'ailleurs par la main sur laquelle reposait son front. Il avait l'air assez peu sociable.
Un autre Ă©tranger Ă©tait assis Ă©galement, bottĂ© et Ă©peronnĂ©, Ă  quelque distance du feu. Ses pensĂ©es, Ă  en juger par ses bras croisĂ©s, ses sourcils froncĂ©s, et le peu de souci qu'il avait de la liqueur qu'il laissait devant lui sans y goĂ»ter, s'occupaient de tout autre chose que du sujet de la conversation, ou des messieurs qui conversaient ensemble. C'Ă©tait un jeune homme d'environ vingt-huit ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, et, quoique d'une figure assez mignonne, Ă  la grĂące il joignait la vigueur. Il portait ses propres cheveux noirs ; il avait un costume de cavalier, et ce vĂȘtement, ainsi que ses grandes bottes (semblables pour la forme et le style Ă  celles de nos Life-Guards[6] d'aujourd'hui), montrait d'incontestables traces du mauvais Ă©tat des routes. Mais, tout souillĂ© qu'il Ă©tait de sa course, il Ă©tait bien habillĂ©, mĂȘme avec richesse, quoique avec une simplicitĂ© de bon goĂ»t ; en un mot, il avait l'air d'un charmant gentleman.
Sur la table, Ă  cĂŽtĂ© de lui, gisaient nĂ©gligemment une lourde cravache et un chapeau Ă  bords plats, qui sans doute convenait mieux Ă  l'inclĂ©mence de la tempĂ©rature. Il y avait aussi lĂ  une paire de pistolets dans leurs fontes, avec un court manteau de cavalier. On ne voyait de sa figure que les longs cils noirs qui cachaient ses yeux baissĂ©s ; mais un air d'aisance nĂ©gligente et de grĂące aussi parfaite que naturelle dans les attitudes circulait sur toute sa personne, et semblait mĂȘme se rĂ©pandre sur ces menus accessoires, tous beaux et en bon Ă©tat.
Une seule fois M. Willet laissa ses yeux errer vers le jeune gentleman, comme pour lui demander Ă  la muette s'il avait remarquĂ© son silencieux voisin. Évidemment John et le jeune gentleman s'Ă©taient souvent rencontrĂ©s Ă  une Ă©poque antĂ©rieure. Comme son coup d'Ɠil ne lui avait pas Ă©tĂ© rendu, et n'avait pas mĂȘme Ă©tĂ© remarquĂ© par la personne Ă  qui il l'avait adressĂ©, John concentra graduellement toute sa puissance visuelle dans un foyer unique, pour la braquer sur l'homme au chapeau rabattu. Il en vint mĂȘme, Ă  la longue, Ă  une fixitĂ© de regard d'une intensitĂ© si notable, qu'elle frappa ses compĂšres du coin du feu. Tous, d'un commun accord, ĂŽtant leurs pipes de leurs lĂšvres, se mirent Ă©galement Ă  considĂ©rer l'Ă©tranger, l'Ɠil fixe, la bouche bĂ©ante.
Le robuste aubergiste avait une paire de grands yeux stupides comme des yeux de poisson, et le petit homme qui avait hasardĂ© la remarque au sujet de la lune (il Ă©tait sacristain et sonneur de Chigwell, village situĂ© tout prĂšs du Maypole) avait de petits yeux ronds, noirs et brillants comme des grains de rosaire. Ce petit homme portait en outre aux genouillĂšres de sa culotte d'un noir de rouille, sur son habit du mĂȘme ton, et du haut en bas de son gilet Ă  pans rabattus, de petits boutons bizarres qui ne ressemblaient Ă  rien qu'Ă  ses yeux ; mais, par exemple, la ressemblance Ă©tait si frappante, que, lorsqu'ils Ă©tincelaient et chatoyaient Ă  la flamme de l’ñtre Ă©galement reflĂ©tĂ©e sur les boucles luisantes de ses souliers, il paraissait tout yeux des pieds Ă  la tĂȘte. et l'on eĂ»t dit qu'il employait chacun d'eux Ă  contempler le chaland inconnu. Qui s'Ă©tonnerait qu'un homme devĂźnt mal Ă  son aise sous le feu d'une pareille batterie, sans parler des yeux appartenant Ă  Tom Cobb le courtaud, marchand de chandelles et buraliste de la poste ; puis encore au long Philippe Parkes, le garde forestier, qui tous deux, gagnĂ©s par la contagion de l'exemple, regardaient non moins fixement l'homme au chapeau rabattu ?
L'Ă©tranger finit par devenir mal Ă  son aise ; peut-ĂȘtre Ă©tait-ce de se voir exposĂ© Ă  cette fusillade de regards inquisiteurs : peut-ĂȘtre cela dĂ©pendait-il de la nature de ses mĂ©ditations prĂ©cĂ©dentes ; plus probablement de la derniĂšre cause : car, lorsqu'il changea sa position et jeta Ă  la hĂąte un regard autour de lui, il tressaillit de se trouver le point le mire de regards si perçants, et il lança au groupe de la cheminĂ©e un coup d'Ɠil colĂšre et soupçonneux, Ce coup d'Ɠil eut pour effet de dĂ©tourner immĂ©diatement tous les yeux vers l'Ăątre, exceptĂ© ceux de John Willet, lequel, se voyant pris en quelque sorte sur le fait, et n'Ă©tant pas (comme nous l'avons dĂ©jĂ  constatĂ©) d’un naturel trĂšs vif, restait seul Ă  contempler son hĂŽte d’une façon singuliĂšrement gauche et embarrassĂ©e.
« Eh bien ? » dit l'étranger.
Eh bien ! il n'y avait pas grand-chose dans cet Eh bien-là, ce n'était pas un long discours.
« J'avais cru que vous demandiez quelque chose, » dit l'aubergiste aprÚs une pause de deux ou trois minutes, pour se donner le temps de la réflexion.
L'Ă©tranger ĂŽta son chapeau et dĂ©couvrit les traits durs d’un homme de soixante ans ou environ. Ils Ă©taient fatiguĂ©s et usĂ©s par le temps. Leur expression, naturellement rude, n'Ă©tait pas adoucie par un foulard noir serrĂ© autour de sa tĂȘte, et qui, tout en tenant lieu de perruque, ombrageait son front et cachait presque ses sourcils Était-ce pour distraire les regards et leur dĂ©rober une profonde balafre Ă  prĂ©sent cicatrisĂ©e en une laide couture, mais qui, lorsqu'elle Ă©tait fraĂźche, avait dĂ» mettre Ă  nu la pommette de la joue ? Si c'Ă©tait lĂ  son but, il n'y rĂ©ussissait guĂšre, car elle sautait aux yeux. Son teint Ă©tait d’une nuance cadavĂ©reuse, et il avait une barbe grise, dĂ©jĂ  longue de quelque trois semaines de date. Tel Ă©tait le personnage (trĂšs piĂštrement vĂȘtu) qui se leva alors de son siĂšge et vint, en se promenant Ă  travers la salle, se rasseoir dans le coin de la cheminĂ©e, que lui cĂ©da trĂšs vite le petit sacristain, par politesse ou par crainte.
« Un voleur de grand chemin ! chuchota Tom Cobb à Parkes, le garde forestier.
– Croyez-vous que les voleurs de grand chemin n'ont pas un plus beau costume que celui-lĂ  ? repartit Parkes C'est, quelque chose de mieux que ce que vous pensez, Tom. Les voleurs de grand chemin ne sont pas des gueux en guenilles, ce n'est pas dans leurs goĂ»ts ni dans leurs habitudes, je vous en donne ma parole. »
Pendant ce dialogue, le sujet de leurs conjectures avait fait Ă  l'Ă©tablissement l’honneur de demander quelque breuvage, qui lui avait Ă©tĂ© servi par Joe[7], fils de l’aubergiste, gars d'une vingtaine d’annĂ©es, Ă  larges Ă©paules bien dĂ©couplĂ©, que son pĂšre se plaisait encore Ă  considĂ©rer comme un petit garçon, et Ă  traiter en consĂ©quence. Étendant ses mains pour les rĂ©chauffer au feu de l'Ăątre, l'homme tourna la tĂȘte du cĂŽtĂ© de la compagnie, et, aprĂšs l'avoir parcourue d'un regard perçant, il dit, d'une voix bien appropriĂ©e Ă  son extĂ©rieur :
« Quelle est donc cette maison qui se trouve à environ un mille d'ici ?
– Un cabaret ? dit l'aubergiste de son ton habituel.
– Un cabaret, pĂšre ! se rĂ©cria Joe. Y pensez-vous ? un cabaret Ă  un mille environ du Maypole ? Il veut parler de la grande maison, la Garenne, rien de plus clair. N'est-ce pas, monsieur, la vieille maison en briques rouges, bĂątie sur ses propres terres ?
– Oui, dit l'Ă©tranger.
– Et qui Ă©tait, il y a quinze ou vingt ans, au milieu d'un parc cinq fois aussi vaste. Ce parc, ainsi que d'autres domaines plus riches, a changĂ© de mains piĂšce Ă  piĂšce et a disparu. C'est bien dommage, poursuivit le jeune homme.
– Possible, fut la rĂ©plique. Mais ma question concernait le propriĂ©taire. Ce qu'a Ă©tĂ© la maison, je ne m'en soucie guĂšre ; et pour ce qu'elle est, je peux bien le voir par moi-mĂȘme. »
L'hĂ©ritier prĂ©somptif du Maypole pressa ses lĂšvres de son doigt ; et lançant un coup d'Ɠil du cĂŽtĂ© du jeune gentleman que nous avons dĂ©jĂ  fait connaĂźtre, et qui avait changĂ© d'attitude la premiĂšre fois qu'on avait parlĂ© de la maison, il rĂ©pliqua d'un ton moins haut :
« Le propriĂ©taire se nomme Haredale, M. Geoffroy Haredale, et
 (il lança de nouveau un coup d'Ɠil dans la mĂȘme direction) et un digne gentleman encore
 Hem ! »
Ne faisant pas plus attention à cette toux d'avertissement qu'au geste significatif dont elle avait été précédée, l'étranger continua son rÎle de questionneur.
« Je me suis détourné de mon chemin en venant ici, et j'ai pris le sentier pour traverser les terres de cette Garenne. Quelle est la jeune dame que j'ai vue monter en voiture ? serait-ce sa fille ?
– Mais comment le saurais-je, mon brave homme ? rĂ©pliqua Joe, qui essayait, tout en faisant quelques rangements autour de l'Ăątre, de s'avancer prĂšs de son questionneur et de le tirer par la manche ; je n'ai jamais vu la jeune dame dont vous parlez. AĂŻe !
 Encore du vent et de la pluie ! Bon, en voilĂ  une soirĂ©e !
– Diable de temps, en effet ! observa l'Ă©tranger.
– Vous y ĂȘtes habituĂ©, n'est-ce pas ? dit Joe, saisissant tout ce qui semblait promettre une diversion au sujet de l'entretien.
– Mais oui, pas mal comme ça, repartit l'autre. Revenons donc à la jeune dame. Est-ce que M. Haredale a une fille ?
– Non, non, dit le jeune homme impatientĂ© ; il est cĂ©libataire
 il est
 laissez-nous donc un peu tranquilles, mon brave homme, si c'est possible. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne goĂ»te pas trop lĂ -bas votre conversation ? »
Sans tenir compte de cette remontrance chuchotée, et faisant semblant de ne pas l'entendre, le bourreau poursuivit, de maniÚre à pousser Joe à bout :
« La belle raison ! Ce n'est pas la premiĂšre fois que des cĂ©libataires ont eu des filles. Comme si elle ne pouvait pas ĂȘtre sa fille sans qu'il fĂ»t mariĂ© !
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, » rĂ©pondit Joe, ajou...

Table of contents

  1. Titre
  2. UN MOT D'INTRODUCTION.
  3. Chapitre 1
  4. Chapitre 2
  5. Chapitre 3
  6. Chapitre 4
  7. Chapitre 5
  8. Chapitre 6
  9. Chapitre 7
  10. Chapitre 8
  11. Chapitre 9
  12. Chapitre 10
  13. Chapitre 11
  14. Chapitre 12
  15. Chapitre 13
  16. Chapitre 14
  17. Chapitre 15
  18. Chapitre 16
  19. Chapitre 17
  20. Chapitre 18
  21. Chapitre 19
  22. Chapitre 20
  23. Chapitre 21
  24. Chapitre 22
  25. Chapitre 23
  26. Chapitre 24
  27. Chapitre 25
  28. Chapitre 26
  29. Chapitre 27
  30. Chapitre 28
  31. Chapitre 29
  32. Chapitre 30
  33. Chapitre 31
  34. Chapitre 32
  35. Chapitre 33
  36. Chapitre 34
  37. Chapitre 35
  38. Chapitre 36
  39. Chapitre 37
  40. Chapitre 38
  41. Chapitre 39
  42. Chapitre 40
  43. Chapitre 41
  44. Chapitre 42
  45. Notes de bas de page

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