Narrant sur un ton comique les aventures d'un petit escroc dans la Russie provinciale des années 1820, le roman est aussi une troublante dénonciation de la médiocrité humaine.
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Les Ăąmes mortes
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LiteraturePartie 1
Chapitre 1 Le chef-lieu de gouvernement
Une assez jolie petite britchka[1] Ă ressorts entra dans la porte cochĂšre dâune hĂŽtellerie du chef-lieu du gouvernement de N⊠CâĂ©tait un de ces lĂ©gers Ă©quipages de coupe nationale, Ă lâusage des hommes qui font profession de rester longtemps cĂ©libataires, tels que adjudants-colonels en retraite, capitaines en second, propriĂ©taires possĂ©dant un patrimoine dâune pauvre centaine dâĂąmes, en un mot, tous les menus gentillĂątres et hobereaux, quâen Russie on nomme nobles de troisiĂšme main. De la britchka descendit sans prĂ©cipitation un monsieur dâun extĂ©rieur ni beau ni laid, dâune taille ni Ă©paisse ni svelte, ni roide ni souple ; on ne pouvait dire que le voyageur fĂ»t vieux, on ne pouvait non plus le prendre pour un jeune homme. Ajoutons que son entrĂ©e dans la ville nâexcita lâattention de personne, ne fit aucune sensation particuliĂšre ; seulement deux paysans russes, qui se tenaient Ă la porte dâun cabaret Ă©tabli vis-Ă -vis de lâhĂŽtellerie, se communiquĂšrent leurs observations. Ces remarques se rapportaient plutĂŽt Ă lâĂ©quipage qui venait de sâarrĂȘter quâĂ la personne quâils voyaient descendre. « Tiens ; regarde, disait lâun de ces rustres, regarde cette roue ; quâen penses-tu ? Voyons, irait-elle au besoin jusquâĂ Moscou, ou non, dis ? â Elle irait, dit lâautre. â Et jusquâĂ Kazan ? â Je crois quâelle ne tiendrait pas. â JusquâĂ Kazan ? Oh ! non, dit lâautre, non ; elle resterait en route. » Et la conversation sâarrĂȘta lĂ . Un moment auparavant, quand la britchka encore en mouvement Ă©tait sur le point de sâarrĂȘter devant lâentrĂ©e extĂ©rieure de lâauberge, elle croisa un jeune homme vĂȘtu dâun pantalon de basin blanc, trĂšs Ă©troit et trĂšs court, et dâun habit qui avait de grandes prĂ©tentions Ă la mode, sous lequel on voyait se gonfler une chemisette empesĂ©e, fermĂ©e par une Ă©pingle du Toula[2] en fer de fonte et cuivre dorĂ©, figurant un petit pistolet dâarçon. Le jeune homme se retourna, regarda lâĂ©quipage en bloc, retint de la main sa casquette que le vent menaçait dâemporter, et passa son chemin. Quand la britchka fut entrĂ©e dans la cour, le voyageur fut reçu Ă une porte dâescalier intĂ©rieur par un garçon dâauberge si ingambe, si vif, si mobile, quâĂ peine on pouvait saisir le moment de voir son visage. Il se prĂ©cipita dans la cour, une serviette Ă la main, en trĂšs long surtout de demi-coton, dont la taille avait Ă©tĂ© faite juste au niveau des aisselles ; il secoua agilement son Ă©paisse chevelure taillĂ©e net en rond dâun bout de lâoreille Ă lâautre, et conduisit lestement le monsieur dans les chambres du premier et unique Ă©tage, par une galerie en bois annexĂ©e au mur de pierres, jusquâĂ lâappartement quâil plaisait Ă Dieu[3] de lui dĂ©partir sur sa route. CâĂ©tait un appartement dâauberge du genre national, dâune auberge russe faite comme le sont toutes les auberges russes des chefs-lieux de gouvernement ; un appartement oĂč, pour deux roubles par jour[4], le voyageur est mis en possession dâune chambre tranquille, oĂč il jouit du spectacle des Ă©volutions que font, dans tous les coins et recoins et sur le seuil de la chambre voisine, les blattes, les grillons et les gros cafards noirs, qui font Ă lâĆil distrait lâeffet de pruneaux, et de pruneaux en goguette. LĂ on sait que la porte du voisin est toujours barricadĂ©e au moyen dâune commode, et le voisin de chambre, toujours un homme silencieux, morose, mais trĂšs curieux, trĂšs empressĂ© Ă Ă©pier du coin de lâĆil le nouvel arrivant et Ă questionner les garçons et le premier venu sur son compte, malgrĂ© la presque certitude de ne rien apprendre sur eux ou dâapprendre fort peu de chose. La façade de lâauberge rĂ©pondait parfaitement Ă lâintĂ©rieur ; elle Ă©tait longue et Ă deux Ă©tages[5], dont lâinfĂ©rieur ou rez-de-chaussĂ©e, dĂ©pourvu de tout enduit, Ă©tait restĂ© dans son simple dĂ©shabillĂ© de briques inĂ©galement brunes, mais toutes Ă©galement hĂąlĂ©es par lâaction du temps et des brusques changements de lâatmosphĂšre, fort sales en gĂ©nĂ©ral et moisies en quelques endroits, Ă cause de lâĂ©tat dĂ©labrĂ© de tous les conduits. LâĂ©tage avait reçu un enduit que recouvrait le badigeon sacramentel Ă lâocre jaune. Au rez-de-chaussĂ©e Ă©taient des boutiques de selles, licous, brides, fouets, de cordes Ă puits et de touloupes. Ă lâarriĂšre-coin Ă©tait une porte de boutique, ou plutĂŽt une fenĂȘtre Ă tabatiĂšre faisant devanture Ă une espĂšce de loge ou de niche, oĂč se tenait un marchand de coco au miel tout chaud, tout bouillant, avec son samovar[6] en cuivre rouge ; lâhomme lui-mĂȘme constamment rouge comme sa bouilloire, de sorte que, de loin, on eĂ»t dit deux samovars sur la fenĂȘtre ouverte, sâil nây avait eu Ă lâun deux une barbe noire qui gĂątait lâillusion. Pendant que le voyageur faisait lâexamen de la chambre et des meubles, on lui apporta ses effets, et, avant tous, une valise de peau blanche, hĂąlĂ©e, dĂ©primĂ©e, Ă©raillĂ©e, et montrant Ă ces signes quâelle ne voyageait pas pour la premiĂšre fois. Elle fut dĂ©posĂ©e sur deux chaises rapprochĂ©es avec le pied lâune vis-Ă -vis de lâautre contre la paroi par le cocher SĂ©liphane, petit homme trapu, affublĂ© dâun touloupe Ă©courtĂ©, et par son camarade le laquais PĂ©trouchka, garçon dâenviron trente ans, Ă gros nez, grosses lĂšvres et physionomie rude, accoutrĂ© dâune vieille redingote de son maĂźtre. AprĂšs la valise on apporta une petite caisse en bois dâacajou, Ă compartiments superposĂ©s en simple bouleau du Nord, puis des embouchoirs Ă bottes, et une poule rĂŽtie enveloppĂ©e dâun papier bleuĂątre. Quand les bagages, le manteau et les coussins eurent Ă©tĂ© rentrĂ©s, le cocher SĂ©liphane alla Ă ses chevaux, et le laquais PĂ©trouchka sâinstalla dans une petite antichambre trĂšs sombre, un vrai chenil, en y apportant un gros manteau de drap de Frise, et en mĂȘme temps une sorte dâodeur qui lui Ă©tait toute particuliĂšre, odeur qui sâĂ©tait communiquĂ©e Ă un sac de diffĂ©rentes nippes Ă son usage ; il affermit contre le mur un lit fort Ă©troit auquel il manquait un pied quâil supplĂ©a par une bĂ»che ; il couvrit ce bois de lit dâune façon de matelas aplati, mince comme un beignet et non moins gras quâun beignet fait de la veille, que lâaubergiste voulut bien laisser Ă sa disposition. Pendant que les domestiques de lâinconnu faisaient leurs arrangements, leur maĂźtre passa dans la salle commune. Ce que câest que les salles communes dans nos auberges, tout voyageur le sait Ă fond en une fois ; ce sont partout les mĂȘmes parois peintes Ă lâhuile, noircies en haut par la fumĂ©e, salies en bas par la chevelure des pratiques, encrassĂ©es immĂ©diatement au-dessous par le dos de tous les voyageurs, et surtout par les bons gros marchands de la province ; car ceux-ci, les jours de foire et de marchĂ©, viennent lĂ prendre leur portion de thĂ©, dont ils se font sept ou huit verres, jusquâĂ ce quâil ne sorte plus de la thĂ©iĂšre que lâeau bouillante Ă lâĂ©tat naturel, quâils y versent, Ă mesure, dâune autre thĂ©iĂšre plus grande. Câest partout le mĂȘme plafond enfumĂ© et le mĂȘme lustre poudreux Ă carcasse de cuivre et pendeloques de verre innombrables, qui ressautent et cliquettent chaque fois que le garçon dâauberge court sur une vieille piĂšce de toile cirĂ©e, en balançant hardiment, Ă hauteur dâĂ©paules, un plateau portant un rĂ©giment de tasses quâon prendrait pour une volĂ©e dâoiseaux assemblĂ©s sur une planche bercĂ©e par la houle du rivage ; partout les mĂȘmes tableaux appendus aux murs, peintures Ă lâhuile la plupart, sâil vous plaĂźt, et impayables⊠et ce quâon voit enfin en toute auberge ; seulement ici il y avait Ă remarquer une nymphe gratifiĂ©e dâune poitrine si haute, que personne, je crois, nâaura jamais vu dans la nature un pareil luxe de carnation. Je me trompe : on peut, il est vrai, citer quelques exemples analogues dans certains tableaux dâhistoire ou de mythologie, qui ont Ă©tĂ©, on ne sait quand, ni oĂč, ni par qui, importĂ©s en Russie, Ă moins que ce ne soit par nos grands seigneurs, touristes de distinction et amateurs passionnĂ©s des beaux-arts, qui en auront peut-ĂȘtre fait lâacquisition en Italie, dâaprĂšs le conseil des courriers quâils prennent pour guides et directeurs dans leurs voyages. Le monsieur jeta sa casquette sur une table et se dĂ©sentortilla le cou dâune longue Ă©charpe de laine bariolĂ©e comme celles que les femmes tricotent pour leurs maris, Ă qui elles enseignent la maniĂšre de sâen servir ; quant Ă messieurs les cĂ©libataires, ils en portent aussi, mais je ne puis dire de qui ils les tiennent ; pour ma part, le ciel mâest tĂ©moin que je nâen ai jamais fait usage. Le monsieur donc, ainsi dĂ©coiffĂ©, mis Ă lâaise, et aĂ©rĂ©, ordonna, sans sâexpliquer autrement, quâon lui servĂźt Ă dĂźner. Pendant quâon lui apportait plusieurs plats, de ces plats quâon trouve dans toutes les auberges, premiĂšrement la soupe aux choux fermentĂ©s, avec accompagnement, sur une assiette Ă part, du pĂątĂ© feuilletĂ©, tenu en rĂ©serve des semaines entiĂšres pour lâappĂ©tit connu de messieurs les voyageurs ; puis de la cervelle rissolĂ©e, flanquĂ©e de petits pois, des saucisses sur un lit de choucroute, poularde rĂŽtie et concombres, soit baignant dans la saumure, soit frais et servis en salade de tranches fines, et enfin lâĂ©ternel gĂąteau feuilletĂ© Ă la confiture, toujours Ă lâĂ©talage, toujours au service des dĂźneurs ; pendant que le garçon dâauberge prĂ©sentait Ă lâinconnu toutes ces choses, les unes rĂ©chauffĂ©es, les autres froides, celui-ci lui adressait la parole avec affabilitĂ©, lui faisant raconter toutes sortes de dĂ©tails sur lâhomme qui auparavant tenait cette hĂŽtellerie, et sur son patron, lâaubergiste actuel : il demandait, par maniĂšre de passe-temps, combien lâĂ©tablissement lui rapportait, et si ce nâĂ©tait pas, comme tant de ses confrĂšres, un grand vaurien ; sur quoi le serviteur rĂ©pond ordinairement : « Oh ! oui, monsieur ! vous avez bien devinĂ© ; câest un fier gredin ! » En Russie, maintenant, comme en Europe, il est Ă©vident quâon sâhumanise ; et il y a beaucoup de personnes honorables qui ne peuvent manger dans les auberges sans questionner les domestiques, sans Ă©changer mĂȘme avec eux des propos badins, ou plaisanter sur leur compte. Le nouvel arrivĂ©, lui, nâĂ©tait pas homme Ă sâarrĂȘter longtemps aux questions futiles : il voulut savoir, et avec une grande exactitude, qui Ă©tait, en cette ville-lĂ , le gouverneur civil, qui le vice-gouverneur, qui le prĂ©sident du tribunal, qui le procureur gĂ©nĂ©ral ; bref, non seulement il nâomit pas un seul personnage marquant, mais encore câest avec force dĂ©tails et un grand air dâintĂ©rĂȘt quâil sâinforma du nom, de la qualitĂ©, des titres, du caractĂšre de tous les principaux propriĂ©taires ; il demandait combien ils avaient dâĂąmes chrĂ©tiennes dans leur obĂ©issance, sâils habitaient loin, quel Ă©tait leur genre de vie, leur maniĂšre dâĂȘtre, et sâils venaient souvent Ă la ville : il demanda dâun ton on ne peut plus sĂ©rieux sâil nây avait pas eu de maladies contagieuses dans le gouvernement, des fiĂšvres chaudes, des dysenteries, la petite vĂ©role, etc., etc. ; et Ă tout cela, on voyait quâil gravait toutes les rĂ©ponses dans sa mĂ©moire avec un soin qui dĂ©notait plus que de la curiositĂ© vulgaire. Ce monsieur, Ă le bien considĂ©rer, devait ĂȘtre un homme dâun esprit positif et solide, et il se mouchait Ă fort grand bruit. On ne sait comment il sây prenait pour cela ; mais il est de fait que son nez produisait un son Ă©clatant, analogue Ă celui du cor de chasse. Ce mĂ©rite, si minime quâil puisse paraĂźtre, le mit toutefois en fort grande considĂ©ration auprĂšs du garçon dâauberge, qui, chaque fois quâil entendait ce bruit magistral[7], secouait son Ă©paisse chevelure et se cambrait plus respectueusement, inclinait le front en avant sans mouvoir le reste du corps, et disait : « Que dĂ©sire monsieur ? » Le monsieur, aprĂšs son repas, prit une tasse de cafĂ© et sâinstalla sur le divan en glissant derriĂšre son Ă©pine dorsale un de ces coussins que, dans nos hĂŽtelleries russes, on rembourre, non pas dâun crin Ă©lastique, mais de quelque chose qui, en peu de temps, acquiert Ă peu prĂšs la consistance dâun pouding de briques et de cailloux. LĂ , sâĂ©tant involontairement pris Ă bĂąiller, il clignota quelques minutes, puis se leva et se fit reconduire Ă sa chambre, oĂč il sâĂ©tendit et fit une mĂ©ridienne dâenviron deux heures. Ă son rĂ©veil, il Ă©crivit sur un petit carrĂ© de papier, Ă la demande du garçon, ses noms de baptĂȘme et de famille, et son rang civil. Le garçon, en redescendant lâescalier, se mit Ă Ă©peler le chiffon, oĂč Ă©taient inscrits ces mots : Le conseiller de collĂšge Paul Ivanovitch Tchitchikof, voyageant pour affaires personnelles. Comme le faquin Ă©tait encore occupĂ© de sa lecture, P. I. Tchitchikof passa de sa personne tout prĂšs de lui ; il sortait pour voir la ville. Il parait quâil fut content de ce quâil y vit ; il trouva, en effet, que cette petite ville ne le cĂ©dait Ă aucun Ă©gard aux autres chefs-lieux de nos gouvernements : ici, comme partout, beaucoup de maisons de bois modestement peintes en gris, et quelques maisons en pierres Ă©blouissantes de leur Ă©ternel badigeon Ă lâocre jaune. Toutes ces maisons Ă©taient Ă un, Ă un et demi et Ă deux Ă©tages. Jâai dit Ă un et demi, comptant pour demi la mezzanine[8], qui est une maniĂšre de tourmenter la toiture et dâenvahir le grenier, sous prĂ©texte dây faire des chambres ; lâopinion des architectes de province est que rien nâest plus joli. Ces maisons, en certains endroits, Ă©taient comme perdues dans lâencaissement gĂ©nĂ©ral dâune rue large comme un champ et dans dâinterminables palissades de planches. Sur dâautres points elles Ă©taient plus rapprochĂ©es, et lĂ on voyait un peu de monde, un peu de mouvement, un peu de vie. LĂ on apercevait, au-dessus ou Ă cĂŽtĂ© de quelques portes, des enseignes presque effacĂ©es, mais oĂč lâon distinguait pourtant encore, sur celle-ci, des images de diffĂ©rents pains en nĆud dâamour et autres formes ; sur celle-lĂ , des bottes ; sur dâautres, un habit, un pantalon bleu et le mot tailleur dâArchavie (Varsovie), Ă la suite du nom du lâartiste. Plus loin lâenseigne reprĂ©sentait des bonnets et des casquettes, avec ces mots : Magasin de lâĂ©tranger Vacili FĂ©dorof ; ailleurs Ă©taient peints un billard et deux amateurs en habits habillĂ©s, rappelant les comparses de nos théùtres, lorsquâils figurent les invitĂ©s dâun bal splendide. Lâun des partenaires est reprĂ©sentĂ© les bras trĂšs retirĂ©s en arriĂšre, au moment oĂč il chasse sa bille ; lâautre se tient debout, mais ses jambes sont tellement ouvertes Ă la hauteur des genoux, quâil ressemble Ă un danseur de guinguette qui vient dâexĂ©cuter un entrechat. Au-dessous de cette peinture provoquante, Ă©tait Ă©crit : Câest ici lâĂ©tablissement. Ă deux ou trois coins de rue se tenaient naĂŻvement des tables de menus trafiquants de la campagne, couvertes de noisettes et de pains dâĂ©pice qui ressemblaient Ă du savon ; lĂ oĂč il y avait des restaurants, lâenseigne reprĂ©sentait un Ă©norme poisson piquĂ© dâune fourchette. Ce quâon remarquait le plus souvent, câĂ©taient des aigles impĂ©riales Ă deux tĂȘtes, dĂ©dorĂ©es, noirĂątres et poudreuses, qui sont maintenant remplacĂ©es par cette inscription : Cabaret. Le pavĂ© Ă©tait partout plus ou moins dĂ©foncĂ©. Il vit aussi le jardin de la ville, plantĂ© de maigres arbustes mal venus, serrĂ©s vers le milieu de la tige par un lien rapprochant trois tuteurs trĂšs joliment peints en vert Ă lâhuile. Quoique ces arbustes ne fussent ni plus ni moins grands que des roseaux, il a Ă©tĂ© dit dans les gazettes, Ă lâoccasion dâune illumination : « Notre ville, grĂące aux soins dâune administration toute paternelle, sâest embellie dâun jardin riche en arbres touffus, ombreux et variĂ©s dâespĂšces, prodigues de leur douce fraĂźcheur aux jours brĂ»lants de la saison caniculaire. Oh ! quâil Ă©tait attendrissant de voir comme les cĆurs des bourgeois tressaillaient de reconnaissance et comme les yeux versaient des ruisseaux de larmes en songeant Ă tous ces travaux, Ă ces soins Ă©clairĂ©s de lâautoritĂ© locale ! » AprĂšs sâĂȘtre fait expliquer par le garde de ville du coin de rue quel Ă©tait le plus court chemin pour aller Ă la cathĂ©drale, puis de quel cĂŽtĂ© Ă©taient les tribunaux et lâhĂŽtel du gouverneur, Tchitchikof alla voir la riviĂšre qui coule au milieu de la ville ; chemin faisant, il arracha dâun poteau une affiche qui y Ă©tait fixĂ©e par trois clous inĂ©gaux, afin dâen prendre connaissance chez lui tout Ă loisir ; il regarda attentivement une assez jolie dame qui passait sur un trottoir de madriers, suivie dâun petit domestique en livrĂ©e de coupe militaire, qui tenait un cabas ou sac de til[9] Ă la main ; et aprĂšs avoir jetĂ© un regard autour de lui, comme pour se rappeler bien la disposition des lieux, il sâen retourna Ă la maison. Il fut soutenu pour la forme par le garçon dâauberge en montant lâescalier qui conduisait Ă sa chambre. Il prit le thĂ©, puis il sâassit devant une console, se fit donner de la lumiĂšre, tira de sa poche lâaffiche dont il sâĂ©tait emparĂ© dans sa promenade, lâavança prĂšs de la chandelle, et se mit Ă lire en fermant Ă demi lâĆil droit. Il nây avait rien de remarquable dans cette affiche : on donnait un drame de Kotzebue dans lequel M. Poplevine jouait le rĂŽle de Rolla, Mlle Iahlova celui de Cora ; les autres personnages Ă©taient moins marquants, et pourtant il en lut toute la liste, et mĂȘme il lut le prix des places du parterre, et sut que lâaffiche avait Ă©tĂ© imprimĂ©e dans la typographie des tribunaux du gouvernement ; puis il la retourna pour voir sâil nây avait pas quelque chose Ă lire au verso, mais nây ayant rien trouvĂ©, il se frotta les yeux, plia lâaffiche et la mit dans son nĂ©cessaire de voyage, oĂč il avait lâhabitude de fourrer tout ce qui lui tombait sous la main. Sa journĂ©e fut scellĂ©e par une portion de veau froid arrosĂ©e dâune boisson aigre-douce, et par un somme rivalisant de bruit avec un grand jeu de pompe, selon lâimage usitĂ©e dans quelques endroits du vaste empire russe. Tout le jour suivant fut employĂ© Ă faire des visites ; le voyageur se mit en devoir dâaller saluer chez eux tous les personnages marquants de la ville. Il se rendit respectueusement chez le gouverneur, qui, comme Tchitchikof, nâĂ©tait ni gras ni maigre, mais qui portait Sainte-Anne au cou ; il avait mĂȘme Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© pour lâĂ©toile[10] ; du reste, câĂ©tait un homme tout bonasse, Ă qui il arrivait quelquefois de broder sur du tulle. AprĂšs cela, il alla chez le vice-gouverneur, puis chez le procureur et chez le prĂ©sident de cour, chez le maĂźtre de police, chez le fermier des eaux-de-vie, chez le directeur gĂ©nĂ©ral des fabriques de la couronne. Je regrette quâil soit difficile dâĂ©numĂ©rer au complet tous les puissants de ce petit monde ; mais il suffit de dire que le voyageur dĂ©ploya une activitĂ© extraordinaire dans cette course aux visites ; ce fut au point quâil crut devoir aller prĂ©senter ses respects mĂȘme Ă lâinspecteur du conseil de mĂ©decine local et Ă lâarchitecte de la ville. En sortant de lĂ , il ordonna Ă son cocher dâaller doucement, voulant, du fond de sa britchka, penser Ă qui il avait encore Ă faire sa visite ; mais il se trouva quâil avait Ă©puisĂ© la liste des fonctionnaires et employĂ©s de la localitĂ©. Dans les conversations quâil eut avec les autoritĂ©s, il avait su trĂšs habilement faire sa cour Ă chacun en graduant ses prĂ©venances. Au gouverneur il avait trouvĂ© moyen dâamener un Ă -propos pour glisser le mot que, « dans sa juridiction, on entrait comme dans un paradis ; que les chemins Ă©taient doux comme du velours, et que les gouvernements qui donnent aux provinces de sages magistrats sont bien dignes et dâamour et de louanges. » Il dit au maĂźtre de police quelque chose de trĂšs flatteur par rapport aux gardes de ville ; et, dans la conversation avec le vice-gouverneur et avec le prĂ©sident de cour, qui nâĂ©taient encore que du rang de conseillers dâĂtat, rang qui correspond au grade de brigadier, il les gratifia deux fois du titre prĂ©maturĂ© de VOTRE EXCELLENCE, ce qui ne laissa pas que de leur ĂȘtre fort agrĂ©able. La consĂ©quence fut que le gouverneur lâinvita Ă venir le jour mĂȘme Ă sa soirĂ©e ; les autres employĂ©s, de leur cĂŽtĂ©, lâinvitĂšrent, qui Ă dĂźner, qui Ă une partie de boston, qui Ă un thĂ© dâapparat. Le voyageur paraissait Ă©viter autant que possible de parler de lui-mĂȘme ; sâil y Ă©tait forcĂ©, ce nâĂ©tait que sous la double enveloppe du lieu commun et dâune Ă©vidente rĂ©serve, et son langage, en pareille occasion, affectait volontiers les formes du discours Ă©crit : il disait ĂȘtre un ver, un atome invisible de ce monde, peu digne quâon fit grande attention Ă lui ; quâil avait beaucoup souffert dans sa vie ; que, dans le service public, il avait Ă©tĂ©, pour sa droiture inflexible, un vrai souffre-douleur ; quâil sâĂ©tait fait, par sa franchise, beaucoup dâennemis, dont quelques-uns avaient mĂȘme attentĂ© Ă sa vie ; que maintenant, ne voulant plus songer quâau repos, il commençait Ă sâoccuper du soin de choisir une localitĂ© agrĂ©able pour sây fixer Ă jamais ; et que, Ă©tant arrivĂ© en cette ville⊠il avait cru de son devoir le plus indispensable de venir prĂ©senter ses humbles civilitĂ©s aux fonctionnaires publics⊠marquants. Câest tout ce que la ville parvint Ă recueillir de la bouche de ce modeste personnage. Tchitchikof Ă©tait content de sa matinĂ©e, et il lui tardait dâaller se montrer Ă la soirĂ©e du gouverneur. Les apprĂȘts quâil jugea Ă propos de faire pour cette soirĂ©e lui prirent deux bonnes heures de temps, et il porta sur les moindres dĂ©tails de sa toilette une attention telle que nous nâen avons jamais connu dâautre exemple. AprĂšs une courte sieste qui suivit son dĂźner, il se fit donner Ă laver ; il se frotta trĂšs longtemps de savon les deux joues en les enflant Ă lâaide de sa langue ; puis saisissant lâessuie-mains, jetĂ© en sautoir sur lâĂ©paule du garçon dâauberge, il en frotta soigneusement son frais visage, Ă commencer de derriĂšre les oreilles, du cou et de la nuque jusquâaux tempes, aux coins de la bouche et autour des narines, aprĂšs sâĂȘtre largement gargarisĂ© Ă deux reprises, en soufflant une bonne partie de son eau droit Ă la face du garçon qui tenait lâaiguiĂšre. Puis il sâajusta devant la glace une chemisette de batiste, sâarracha deux poils du nez, et, aussitĂŽt aprĂšs cette opĂ©ration, passa un habit couleur tabac dâEspagne Ă pluie dâor. AprĂšs avoir endossĂ© son manteau, il longea rapidement dans sa voiture deux rues dâune largeur remarquable, Ă©clairĂ©es de la maigre lueur tombant languissamment de quelques fenĂȘtres de maisons qui semblaient fuir, une lanterne sourde Ă la main. En revanche, lâhĂŽtel du gouverneur Ă©tait Ă©clairĂ© du haut en bas comme pour un grand bal. CalĂšches Ă fanaux allumĂ©s, gendarmes prĂšs de lâavancĂ©e[11], cris des postillons, rien ne manquait au comme il faut dâun hĂŽtel prĂ©fectoral. En entrant dans le salon, Tchitchikof dut un instant clignoter, tant lâĂ©clat des bougies, des lampes et de la parure des dames Ă©tait redoutable. La piĂšce en Ă©tait tout imprĂ©gnĂ©e de lumiĂšre. Les habits noirs voltigeaient çà et lĂ , sĂ©parĂ©ment et en essaims, comme on voit les mouches fondre sur un beau sucre raffinĂ©, en Ă©tĂ©, dans un chaud mois de juillet, quand la vieille mĂ©nagĂšre le met en morceaux devant une fenĂȘtre large ouverte ; les enfants de la maison sâassemblent alentour, et suivent avec la vive curiositĂ© de leur Ăąge le mouvement des rudes mains de la vieille, qui lĂšve et abat le marteau sur les fragments quâelle rĂ©duit en petits cubes irrĂ©guliers, et les escadrons aĂ©riens manĆuvrent habilement la gaze de leurs ailes dans le courant dâair, sâabattent hardiment sur la table en vraies commensales reçues, et, profitant de la myopie de leur hĂŽtesse et du soleil qui lui blesse la vue, envahissent, les unes lâamas des cubes confectionnĂ©s, les autres les galeries que forme lâentassement des gros fragments Ă rĂ©duire. RassasiĂ©es, sans ce secours, des mille richesses de lâĂ©tĂ©, mets friands que le ciel prodigue en tout lieu Ă ces filles de lâair, elles sont venues lĂ moins pour se nourrir que pour voir de prĂšs le cristal sucrĂ© qui brille, pour aller et venir dans tous les passages que forme un monceau de sucre, pour se faire voir, pour se voir, pour se frotter les unes aux autres les pattes de devant et celles de derriĂšre, et pour sâen chatouiller Ă elles-mĂȘmes la poitrine sous leurs ailes lĂ©gĂšres, pour tourner sur elles-mĂȘmes, sâenvoler et de nouveau venir sâabattre et sâĂ©battre avec de nouveaux bataillons. Tchitchikof nâavait pas eu le temps de se reconnaĂźtre, que dĂ©jĂ il Ă©tait saisi sous le bras par le gouverneur, qui le prĂ©senta aussitĂŽt Ă madame son Ă©pouse. Le voyageur ne fut pas plus embarrassĂ© le soir devant la femme quâil ne lâavait Ă©tĂ© le matin devant le mari. Il trouva moyen de lui tourner un petit compliment, trĂšs convenable dans la bouche dâun homme dâun certain Ăąge, en possession dâun rang civil mitoyen comme son Ăąge. Quand les quadrilles qui se formaient dans la salle eurent fait reculer jusquâau mur ceux qui ne dansaient pas, il se croisa les bras sur lâĂ©pine dorsale et regarda trĂšs attentivement les danseurs. Beaucoup de dames Ă©taient en Ă©lĂ©gante toilette Ă la mode ; dâautres portaient les robes que les faiseuses de la province avaient pu leur fournir. Les homm...
Table of contents
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- Partie 2
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