Palmyre Veulard
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Palmyre Veulard

About this book

Palmyre Veulard est entretenue par Gabriel Métivier, un multimillionnaire dont elle est la maßtresse. Mais Gabriel est phtisique. Profes, son médecin, et Palmyre s'entendent pour qu'il fasse un séjour de cure a Montreux ou ils esperent qu'il finira ses jours.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635268245

Chapitre 1

Van Sighem avait dĂ©jĂ  parlĂ© des théùtres, d’un concert Ă  bĂ©nĂ©fice et du temps qu’il faisait. Son stock de conversation Ă©tait Ă©puisĂ©. NĂ©anmoins, il parvint encore Ă  raconter comment il venait de perdre cinquante louis aux courses de Nice, en jouant sur Boulotte et sur Triboulet.
– À ce qu’il paraĂźt, dit-il, Triboulet est arrivĂ© beau dernier ; quant Ă  Boulotte, elle a dĂ©montĂ© son jockey.
Comme Palmyre, un peu moqueuse, lui apprenait que ces deux chevaux n’avaient jamais eu la moindre chance, il reprit :
– C’est Lilas, des Ă©curies Blamont, qui a gagnĂ©.
D’un ton de parfaite indiffĂ©rence, elle rĂ©pĂ©ta :
– Ah ! vraiment, c’est Lilas !
Et tous deux restĂšrent silencieux dans la pĂ©nombre du salon. Dehors, Ă  intervalles rĂ©guliers, le chemin de fer de Passy passait avec un sifflet aigu, et son houloulement rĂ©sonnait dans le calme du boulevard presque solitaire. Palmyre, les regards perdus dans le vague, avait Ă©videmment certain souci. Van Sighem, trouvant ce silence gĂȘnant, cherchait un thĂšme Ă  banalitĂ©s. Mais comme il n’avait qu’une seule pensĂ©e, – une pensĂ©e qu’il n’osait exprimer, – il ne trouvait rien ; et, malgrĂ© lui, il perdait son temps Ă  rouler dans sa tĂȘte des projets vagues et des souvenirs.
La premiĂšre fois qu’il avait vu Palmyre, c’était Ă  l’OpĂ©ra, oĂč l’on donnait Faust. Il y Ă©tait venu aprĂšs un dĂźner dĂ©licat, en compagnie de deux crevĂ©s du high-life dont la conversation roulait exclusivement sur les femmes. La digestion, la musique, les dĂ©cors, les histoires Ă©grillardes, tout cela lui troublait un peu le cerveau. D’abord, il n’eut point une vue nette des choses qui se passaient autour de lui : les tĂȘtes des spectateurs dansĂšrent Ă  ses yeux et se confondirent avec le corps de ballet, les dorures des galeries avec les grosses couleurs des dĂ©cors. NĂ©anmoins, comme Bosquin et madame Miolan-Carvalho attaquaient leur duo :
Laisse-moi contempler ton visage

il remarqua Palmyre. Elle Ă©tait appuyĂ©e au balcon d’une avant-scĂšne. Sous les flots de lumiĂšre roulant dans la salle, sa chevelure d’un blond ardent avait des reflets de flammes. Les traits accentuĂ©s, presque durs de son visage s’adoucissaient en se dĂ©tachant sur le fond incertain de l’air rutilant de vapeurs. Ses moindres mouvements Ă©taient d’une souplesse fĂ©line, pleine de sĂ©ductions. Comme ses regards rencontraient toujours cette tĂȘte entre toutes les tĂȘtes, Van Sighem se mit Ă  questionner ses compagnons. Ceux-ci, heureux d’étourdir un peu sa naĂŻvetĂ© provinciale, lui prodiguĂšrent les dĂ©tails vrais ou faux sur Palmyre et sur son amant, Gabriel MĂ©tivier. AprĂšs le spectacle, tous allĂšrent souper au CafĂ© Anglais, avec des femmes.
LĂ , comme on le raillait sur sa passion naissante, Van Sighem, trĂšs excitĂ©, paria qu’il aurait Palmyre ; puis il emmena une Italienne qui lui ressemblait un peu.
Or, depuis quinze jours, ayant rĂ©ussi Ă  se lier avec MĂ©tivier, il lui rendait de frĂ©quentes visites ; mais jamais encore il ne s’était trouvĂ© seul avec sa maĂźtresse. Deux ou trois fois, il avait essayĂ© d’écrire, et couchĂ© sur le papier quelques-unes de ces phrases qui semblent toujours empruntĂ©es au « Parfait SecrĂ©taire » : une certaine crainte l’avait empĂȘchĂ© d’expĂ©dier ses lettres. À cette heure, une occasion unique se prĂ©sentait : il pouvait parler, elle l’écouterait peut-ĂȘtre
 Et la timiditĂ© du provincial devant la Parisienne le clouait, muet, sur sa causeuse ; et, dĂ©sespĂ©rant de savoir parler ou agir, persuadĂ© du reste qu’elle avait oubliĂ© sa prĂ©sence dans une rĂȘverie, il se mit Ă  la contempler et Ă  l’analyser. Elle Ă©tait Ă©videmment obsĂ©dĂ©e par une pensĂ©e secrĂšte ; quelle pouvait ĂȘtre cette pensĂ©e ? Une peine, un dĂ©sir, un souci ?
 De l’amour peut-ĂȘtre ?
 Non ; ses yeux clairs, brillant de ce bleu froid des anciennes faĂŻences, ses yeux fascinateurs et indiffĂ©rents comme des yeux de vipĂšre ne trahissaient pas l’amour
 Cependant, MĂ©tivier se disait heureux. Il la croyait fidĂšle. Elle l’était peut-ĂȘtre
 Alors, par intĂ©rĂȘt ; car elle ne l’aimait pas, elle ne pouvait l’aimer
 Mais l’intĂ©rĂȘt, pour les femmes comme elle, n’est point de savourer la fortune, mĂȘme immense, d’un seul homme : c’est d’entraĂźner Ă  leur suite une foule en rut, de dĂ©vorer les monceaux d’or entassĂ©s Ă  leurs pieds par la concupiscence universelle, de vider ceux qui s’approchent d’elles et de conserver, de toutes les passions excitĂ©es et satisfaites, quelques cartes qui en font venir d’autres, – d’autres sans cesse
 Et leur gloire est d’engloutir sans lassitude, indistinctement, les hĂ©ritages des fils des preux et ceux entassĂ©s par des gĂ©nĂ©rations laborieuses de bourgeois Ă©conomes

Alors Van Sighem, effrayĂ© en songeant Ă  l’envolĂ©e des louis paternels, si Palmyre consentait Ă  souffler dessus, se mit Ă  regarder autour de lui, supputant ce qu’elle pouvait coĂ»ter. L’ameublement du salon, banal, incomplet, point en rapport avec la fortune de MĂ©tivier, ne lui apprit rien. À vrai dire, une table de laque japonaise, au milieu de la piĂšce, aux grands Ă©maux du seiziĂšme siĂšcle, piĂšces uniques, Ă©veillaient l’idĂ©e de quelque appĂ©tit de vrai luxe ; dans un coin, un petit secrĂ©taire Renaissance, Ă  incrustations d’ivoire, Ɠuvre de quelque artiste italien de la Renaissance, Ă©tonnait par sa perfection. Mais le tapis Ă©tait maigre, les tentures des portes d’un goĂ»t dĂ©plorable et d’un bon marchĂ© trop Ă©vident. En revanche, la cheminĂ©e Ă©tait garnie de vieilles dentelles espagnoles, Ă  fines dĂ©coupures, Ă  dessins compliquĂ©s d’arabesques. Trois affreux tableaux, copies de copies, pastiches d’un rapin par un barbouilleur, Ă©clataient dans de lourds cadres dorĂ©s. Le Hollandais remarqua surtout une Madeleine pĂ©nitente, comme aplatie sur une tĂȘte de mort, et dont la chair, de tons faux rose, se dĂ©tachait sur un fond baroque, terre de Sienne brĂ»lĂ©e. MoitiĂ© machinalement, moitiĂ© dans l’espoir de renouer la conversation, il demanda :
– Qu’est-ce que ce tableau ?
Palmyre leva les yeux et répondit sans hésitation :
– C’est un Corrùge.
Puisque ses notions sur l’art Ă©taient aussi rudimentaires, il ne fallait pas causer peinture avec elle : cela l’ennuierait certainement. Mais pour avoir acquis de semblables tableaux, MĂ©tivier devait ĂȘtre un imbĂ©cile, de peu rĂ©crĂ©ante compagnie, ou un avare.
Ah ! dans ce dernier cas, le succĂšs serait facile : Palmyre avait sans doute le goĂ»t des choses chĂšres et de continuels besoins d’argent : si son amant n’avait pas la gĂ©nĂ©rositĂ© de les satisfaire, il devait ĂȘtre possible de le supplanter
 Cependant MĂ©tivier n’était pas un avare ; en mainte occasion il avait Ă©talĂ© son mĂ©pris de l’argent ; et non loin de ces tableaux grotesques, sur la cheminĂ©e, des deux cĂŽtĂ©s d’une pendule en bronze dorĂ©, – d’une pendule de quatre cents francs, – deux statuettes en vieux Saxe Ă©lancĂ©es, presque vivantes, avaient le charme des piĂšces de premier choix
 Et sur tous les guĂ©ridons il y avait des fleurs : des roses venues de Nice, des seringas Ă  peine ouverts, d’énormes touffes de violettes : de sorte que l’air Ă©tait imprĂ©gnĂ© de parfums Ă©touffants qui grisaient et rendaient la respiration difficile.
Alors Van Sighem, auquel son examen n’apprenait rien, dĂ©sespĂ©ra de rĂ©ussir ; Ă  sa place, un Parisien eĂ»t dĂ©jĂ  trouvĂ© l’expĂ©dient juste, et une fois de plus il regretta de n’ĂȘtre pas Parisien. Par sa niaiserie, il allait perdre son pari. Ses amis se moqueraient de lui, et ils auraient raison. S’il Ă©tait si maladroit avec une fille, comment s’y prendrait-il avec une honnĂȘte femme ?

Un Ă©chec semblable paraissait dur Ă  sa vanitĂ©. Puis, il s’était brĂ»lĂ© au jeu. Palmyre Ă©tait maintenant pour lui plus qu’un caprice : il souffrirait de la voir rester aux bras d’un autre.
En calculant ainsi les voluptĂ©s convoitĂ©es en vain, en enveloppant du regard ce corps de femme qui se dessinait sous les plis du cachemire collant, il se sentit Ă©touffer. Il se leva, fit quelques pas sans que Palmyre le regardĂąt ; puis, irrĂ©sistiblement attirĂ©, il revint s’asseoir auprĂšs d’elle.
Sa gorge Ă©tait sĂšche. Une telle ardeur de passion l’emplissait qu’il en oublia le ridicule de son silence. Renonçant Ă  chercher encore d’introuvables paroles, il prit dans ses deux mains la petite main de Palmyre et se mit Ă  la caresser, essayant de mettre dans son attouchement toutes sortes de tendresses. Alors Palmyre, sans retirer sa main, le regarda bien en face, avec un sourire et un lĂ©ger haussement d’épaules. Mais elle ne lui dit rien ; et il restait plus embarrassĂ© que jamais, ignorant si cette concession Ă©tait pour lui un avantage, tremblant d’ĂȘtre pris, Ă  cause de sa jeunesse, de son air naĂŻf, de sa gaucherie, pour un garçon sans consĂ©quence, auquel on ne marchande pas de lĂ©gĂšres faveurs. Il se fit petit, et sans bouger, trĂšs tranquille, il gardait la main. Ses perplexitĂ©s augmentĂšrent quand il s’aperçut dans une glace ; il se trouva d’apparence bien lourde, avec sa grosse figure rose de poupon de cire et ses cheveux soigneusement pommadĂ©s ; puis, il paraissait beaucoup trop sĂ©rieux : ses vagues favoris blond pĂąle lui donnaient l’air d’un pasteur protestant.
En ce moment, on frappa deux coups à la porte. Palmyre ne prit pas la peine de répondre ; néanmoins, une minute aprÚs, la femme de chambre, Irma, entra et, avec un regard circulaire, annonça de sa voix fûtée :
– M. Profùs !
Palmyre se leva toute droite, brusquement tirĂ©e de sa distraction. Mais elle s’aperçut que Van Sighem l’observait, et, reprenant son sang-froid, elle accueillit l’arrivant.
– Ah ! c’est vous, docteur ! Enfin !
 J’avais hĂąte de vous voir
 Gabriel a beaucoup toussĂ©, cette nuit

Puis, s’apercevant que les deux hommes ne se connaissaient pas, elle les prĂ©senta l’un Ă  l’autre. ProfĂšs, aprĂšs un salut, alla s’appuyer contre la cheminĂ©e. Il se tenait volontiers debout, pour faire ressortir les grĂąces de sa personne et pour ne gĂȘner en rien son geste Ă©lĂ©gant. Devant lui, Van Sighem se trouva complĂštement effacĂ© ...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1
  3. Chapitre 2
  4. Chapitre 3
  5. Chapitre 4
  6. Chapitre 5
  7. Chapitre 6
  8. Chapitre 7
  9. Chapitre 8
  10. Chapitre 9
  11. Chapitre 10

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