Agnes Grey est la fille cadette d'un pasteur. Sa famille se retrouve dans une mauvaise passe financiere et pour l'aider, Agnes décide de devenir gouvernante. Son passage dans deux familles va lui révéler que la situation de gouvernante n'est pas des plus faciles.
Anne, la plus jeune des soeurs Bronte, s'est appuyée sur sa propre expérience de gouvernante pour écrire ce premier roman dans lequel elle dénonce les carences éducatives des enfants dans certaines familles riches.
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Agnes Grey
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LiteratureChapitre 1 Le presbytĂšre.
Toutes les histoires vraies portent avec elles une instruction, bien que dans quelques-unes le trĂ©sor soit difficile Ă trouver, et si mince en quantitĂ©, que le noyau sec et ridĂ© ne vaut souvent pas la peine que lâon a eue de casser la noix. Quâil en soit ainsi ou non de mon histoire, câest ce dont je ne puis juger avec compĂ©tence. Je pense pourtant quâelle peut ĂȘtre utile Ă quelques-uns, et intĂ©ressante pour dâautres ; mais le public jugera par lui-mĂȘme. ProtĂ©gĂ©e par ma propre obscuritĂ©, par le laps des ans et par des noms supposĂ©s, je ne crains point dâentreprendre ce rĂ©cit, et de livrer au public ce que je ne dĂ©couvrirais pas au plus intime ami.
Mon pĂšre, membre du clergĂ© dans le nord de lâAngleterre, Ă©tait justement respectĂ© par tous ceux qui le connaissaient. Dans sa jeunesse, il vivait assez confortablement avec les revenus dâun petit bĂ©nĂ©fice et dâune propriĂ©tĂ© Ă lui. Ma mĂšre, qui lâĂ©pousa contre la volontĂ© de ses amis, Ă©tait la fille dâun squire et une femme de cĆur. En vain on lui reprĂ©senta que, si elle devenait la femme dâun pauvre ministre, il lui faudrait renoncer Ă sa voiture, Ă sa femme de chambre, au luxe et Ă lâĂ©lĂ©gance de la richesse, toutes choses qui pour elle nâĂ©taient guĂšre moins que les nĂ©cessitĂ©s de la vie. Elle rĂ©pondit quâune voiture et une femme de chambre Ă©taient, Ă la vĂ©ritĂ©, fort commodes ; mais que, grĂące au ciel, elle avait des pieds pour la porter et des mains pour se servir. Une Ă©lĂ©gante maison et un spacieux domaine nâĂ©taient point, selon elle, Ă mĂ©priser ; mais elle eĂ»t mieux aimĂ© vivre dans une chaumiĂšre avec Richard Grey, que dans un palais avec tout autre.
Ă bout dâarguments, le pĂšre, Ă la fin, dit aux amants quâils pouvaient se marier si tel Ă©tait leur plaisir, mais que sa fille nâaurait pas la plus mince fraction de sa fortune. Il espĂ©rait ainsi refroidir leur ardeur, mais il se trompait. Mon pĂšre connaissait trop bien la valeur de ma mĂšre pour ne pas penser quâelle Ă©tait par elle-mĂȘme une prĂ©cieuse fortune, et que, si elle voulait consentir Ă embellir son humble foyer, il serait heureux de la prendre, Ă quelques conditions que ce fĂ»t ; tandis que ma mĂšre, de son cĂŽtĂ©, eĂ»t plutĂŽt labourĂ© la terre de ses propres mains que dâĂȘtre sĂ©parĂ©e de lâhomme quâelle aimait, dont toute sa joie serait de faire le bonheur, et qui de cĆur et dâĂąme ne faisait dĂ©jĂ quâun avec elle. Ainsi, sa fortune alla grossir la bourse dâune sĆur plus sage, qui avait Ă©pousĂ© un riche nabab ; et elle, Ă lâĂ©tonnement et aux regrets de tous ceux qui la connaissaient, alla sâenterrer dans le presbytĂšre dâun pauvre village, dans les montagnes de⊠Et pourtant, malgrĂ© tout cela, malgrĂ© la fiertĂ© de ma mĂšre et les bizarreries de mon pĂšre, je crois que vous nâauriez pas trouvĂ© dans toute lâAngleterre un plus heureux couple.
De six enfants, ma sĆur Mary et moi furent les seuls qui survĂ©curent aux pĂ©rils du premier Ăąge. Ătant la plus jeune de cinq ou six ans, jâĂ©tais toujours regardĂ©e comme lâenfant, et jâĂ©tais lâidole de la famille : pĂšre, mĂšre et sĆurs, tous sâaccordaient pour me gĂąter ; non pas que leur folle indulgence me rendĂźt mĂ©chante et ingouvernable ; mais, habituĂ©e Ă leurs soins incessants, je restais dĂ©pendante, incapable de me suffire, et peu propre Ă lutter contre les soucis et les troubles de la vie.
Mary et moi fĂ»mes Ă©levĂ©es dans la plus stricte retraite. Ma mĂšre, Ă la fois fort instruite et aimant Ă sâoccuper, prit sur elle tout le fardeau de notre Ă©ducation, Ă lâexception du latin, que mon pĂšre entreprit de nous enseigner, de sorte que nous nâallĂąmes jamais Ă lâĂ©cole ; et, comme il nây avait aucune sociĂ©tĂ© dans le voisinage, nos seuls rapports avec le monde se bornaient Ă prendre le thĂ© avec les principaux fermiers et marchands des environs (afin que lâon ne nous accusĂąt pas dâĂȘtre trop fiers pour frayer avec nos voisins), et Ă faire une visite annuelle Ă notre grand-pĂšre paternel, chez lequel notre bonne grandâmĂšre, une tante et deux ou trois ladies et gentlemen ĂągĂ©s, Ă©taient les seules personnes que nous vissions. Quelquefois notre mĂšre nous racontait des histoires et des anecdotes de ses jeunes annĂ©es, qui, en nous amusant Ă©tonnamment, Ă©veillaient souvent, chez moi du moins, un secret dĂ©sir de voir un peu plus de monde.
Je pensais que ma mĂšre avait dĂ» alors ĂȘtre fort heureuse ; mais elle ne paraissait jamais regretter le temps passĂ©. Mon pĂšre, cependant, dont le caractĂšre nâĂ©tait ni tranquille ni gai par nature, souvent se chagrinait mal Ă propos en pensant aux sacrifices que sa chĂšre femme avait faits Ă cause de lui, et se troublait la tĂȘte avec toutes sortes de plans destinĂ©s Ă augmenter sa petite fortune pour notre mĂšre et pour nous. En vain ma mĂšre lui donnait lâassurance quâelle Ă©tait entiĂšrement satisfaite et que, sâil voulait Ă©pargner un peu pour les enfants, nous aurions toujours assez, tant pour le prĂ©sent que pour lâavenir. Mais lâĂ©conomie nâĂ©tait pas son fort. Il ne se fĂ»t pas endettĂ© (du moins ma mĂšre prenait bon soin quâil ne le fĂźt pas) ; mais pendant quâil avait de lâargent, il le dĂ©pensait ; il aimait Ă voir sa maison confortable, sa femme et ses filles bien vĂȘtues et bien servies, et, en outre, il Ă©tait fort charitable et aimait Ă donner aux pauvres suivant ses moyens, ou plutĂŽt, comme pensaient quelques-uns, au delĂ de ses moyens.
Un jour, un de ses amis lui suggĂ©ra lâidĂ©e de doubler sa fortune personnelle dâun coup. Cet ami Ă©tait un marchand, un homme dâun esprit entreprenant et dâun talent incontestable, qui Ă©tait quelque peu gĂȘnĂ© dans son nĂ©goce et avait besoin dâargent. Il proposa gĂ©nĂ©reusement Ă mon pĂšre de lui donner une belle part de ses profits, sâil voulait lui confier seulement ce quâil pourrait Ă©conomiser. Il pensait pouvoir promettre avec certitude que toute somme que mon pĂšre placerait entre ses mains lui rapporterait cent pour cent. Le petit patrimoine fut promptement vendu et le prix dĂ©posĂ© entre les mains du marchand, qui, aussi promptement, se mit Ă embarquer sa cargaison et Ă se prĂ©parer pour son voyage.
Mon pĂšre Ă©tait heureux, et nous lâĂ©tions tous, avec nos brillantes espĂ©rances. Pour le prĂ©sent, il est vrai, nous nous trouvions rĂ©duits au mince revenu de la cure ; mais mon pĂšre ne croyait pas quâil y eĂ»t nĂ©cessitĂ© de rĂ©duire scrupuleusement nos dĂ©penses Ă cela, et avec un crĂ©dit ouvert chez M. Jackson, un autre chez Smith, et un troisiĂšme chez Hobson, nous vĂ©cĂ»mes mĂȘme plus confortablement quâauparavant, quoique ma mĂšre affirmĂąt quâil eĂ»t mieux valu se renfermer dans les bornes ; quâaprĂšs tout nos espĂ©rances de richesse nâĂ©taient que prĂ©caires, et que, si mon pĂšre voulait seulement tout confier Ă sa direction, il ne se sentirait jamais gĂȘnĂ©. Mais il Ă©tait incorrigible.
Quels heureux moments nous avons passĂ©s, Mary et moi, quand, assises Ă notre travail Ă cĂŽtĂ© du feu, ou errant sur les montagnes couvertes de bruyĂšres, ou nous reposant sous le saule pleureur (le seul gros arbre du jardin), nous parlions de notre bonheur futur, sans autres fondations pour notre Ă©difice que les richesses quâallait accumuler sur nous le succĂšs des opĂ©rations du digne marchand ! Notre pĂšre Ă©tait presque aussi fou que nous ; seulement il affectait de nâĂȘtre point aussi impatient, exprimant ses espĂ©rances par des mots et des saillies qui me frappaient toujours comme Ă©tant extrĂȘmement spirituels et plaisants. Notre mĂšre riait avec bonheur de le voir si confiant et si heureux ; mais cependant elle craignait quâil ne fixĂąt trop exclusivement son cĆur sur ce sujet, et une fois je lâentendis murmurer en quittant la chambre : « Dieu veuille quâil ne soit pas dĂ©sappointĂ© ! je ne sais comment il pourrait le supporter. »
DĂ©sappointĂ© il fut ; et amĂšrement encore. La nouvelle Ă©clata sur nous comme un coup de tonnerre : le vaisseau qui contenait notre fortune avait fait naufrage ; il avait coulĂ© bas avec toute sa cargaison, une partie de lâĂ©quipage, et lâinfortunĂ© marchand lui-mĂȘme. Jâen fus affligĂ©e pour lui ; je fus affligĂ©e de voir nos chĂąteaux en Espagne renversĂ©s ; mais, avec toute lâĂ©lasticitĂ© de la jeunesse, je fus bientĂŽt remise de ce choc.
Quoique les richesses eussent des charmes, la pauvretĂ© nâavait point de terreurs pour une jeune fille inexpĂ©rimentĂ©e comme moi. Et mĂȘme, Ă dire vrai, il y avait quelque chose dâexcitant dans lâidĂ©e que nous Ă©tions tombĂ©s dans la dĂ©tresse et rĂ©duits Ă nos propres ressources. Jâaurais seulement dĂ©sirĂ© que mon pĂšre, ma mĂšre et Mary, eussent eu le mĂȘme esprit que moi. Alors, au lieu de nous lamenter sur les calamitĂ©s passĂ©es, nous nous serions mis joyeusement Ă lâĆuvre pour les rĂ©parer, et, plus grandes eussent Ă©tĂ© les difficultĂ©s, plus dures nos prĂ©sentes privations, plus grande aurait Ă©tĂ© notre rĂ©signation Ă endurer les secondes, et notre vigueur Ă lutter contre les premiĂšres.
Mary ne se lamentait pas, mais elle pensait continuellement Ă notre malheur, et elle tomba dans un Ă©tat dâabattement dont aucun de mes efforts ne pouvait la tirer. Je ne pouvais lâamener Ă regarder la chose sous le mĂȘme point de vue que moi ; et jâavais si peur dâĂȘtre taxĂ©e de frivolitĂ© enfantine ou dâinsensibilitĂ© stupide, que je gardais soigneusement pour moi la plupart de mes brillantes idĂ©es, sachant bien quâelles ne pouvaient ĂȘtre apprĂ©ciĂ©es.
Ma mĂšre ne pensait quâĂ consoler mon pĂšre, Ă payer nos dettes et Ă diminuer nos dĂ©penses par tous les moyens possibles ; mais mon pĂšre Ă©tait complĂštement Ă©crasĂ© par la calamitĂ©. SantĂ©, force, esprit, il perdit tout sous le coup, et il ne les retrouva jamais entiĂšrement. En vain ma mĂšre sâefforçait de le ranimer en faisant appel Ă sa piĂ©tĂ©, Ă son courage, Ă son affection pour elle et pour nous. Cette affection mĂȘme Ă©tait son plus grand tourment. CâĂ©tait pour nous quâil avait si ardemment dĂ©sirĂ© accroĂźtre sa fortune ; câĂ©tait notre intĂ©rĂȘt qui avait donnĂ© tant de vivacitĂ© Ă ses espĂ©rances, et qui donnait tant dâamertume Ă son malheur actuel. Il se reprochait dâavoir nĂ©gligĂ© les conseils de ma mĂšre, qui lâeussent empĂȘchĂ© au moins de contracter des dettes. La pensĂ©e quâil lâavait enlevĂ©e Ă une existence aisĂ©e et au luxe de la richesse pour les soucis et les labeurs de la pauvretĂ© lui Ă©tait amĂšre, et il souffrait de voir cette femme autrefois si admirĂ©e, si Ă©lĂ©gante, transformĂ©e en une active femme de mĂ©nage, de la tĂȘte et des mains continuellement occupĂ©e des soins de la maison et dâĂ©conomie domestique. Le contentement mĂȘme avec lequel elle accomplissait ses devoirs, la gaietĂ© avec laquelle elle supportait ses revers, sa bontĂ© inĂ©puisable et le soin quâelle prenait de ne jamais lui adresser le moindre blĂąme, tout cela Ă©tait pour cet homme ingĂ©nieux Ă se tourmenter une aggravation de ses souffrances. Ainsi lâĂąme agit sur le corps ; le systĂšme nerveux souffrit et les troubles de lâesprit sâaccrurent ; sa santĂ© fut sĂ©rieusement atteinte, et aucune de nous ne pouvait le convaincre que lâaspect de nos affaires nâĂ©tait pas aussi triste, aussi dĂ©sespĂ©rĂ© que son imagination malade se le figurait.
Lâutile phaĂ©ton fut vendu, ainsi que le cheval, ce vieux favori gras et bien nourri que nous avions rĂ©solu de laisser finir ses jours en paix, et qui ne devait jamais sortir de nos mains ; la petite remise et lâĂ©curie furent louĂ©es ; le domestique et la plus coĂ»teuse des deux servantes furent congĂ©diĂ©s. Nos vĂȘtements furent raccommodĂ©s et retournĂ©s jusquâau point oĂč allait la plus stricte dĂ©cence. Notre nourriture, dĂ©jĂ simple, fut encore simplifiĂ©e (Ă lâexception des plats favoris de mon pĂšre) ; le charbon et la chandelle furent Ă©conomisĂ©s ; la paire de chandeliers rĂ©duite Ă un seul, employĂ© dans la plus absolue nĂ©cessitĂ© ; le charbon soigneusement arrangĂ© dans la grille Ă moitiĂ© vide, surtout lorsque mon pĂšre Ă©tait dehors pour le service de la paroisse, ou retenu dans son lit par la maladie. Quant aux tapis, ils furent soumis aux mĂȘmes reprises et raccommodages que nos habits. Pour supprimer la dĂ©pense dâun jardinier, Mary et moi entreprĂźmes de tenir en ordre le jardin ; et tout le travail de cuisine et de mĂ©nage, qui ne pouvait ĂȘtre aisĂ©ment fait par une seule servante, fut accompli par ma mĂšre et ma sĆur, aidĂ©es un peu par moi Ă lâoccasion ; je dis un peu, parce que, quoique je fusse une femme Ă mon avis, je nâĂ©tais encore pour elles quâune enfant. Dâailleurs ma mĂšre, comme toutes les femmes actives et bonnes mĂ©nagĂšres, aimait Ă faire par elle-mĂȘme ; et, quel que fĂ»t le travail quâelle eĂ»t Ă faire, elle pensait que personne nâĂ©tait plus apte Ă le faire quâelle. Aussi, toutes les fois que jâoffrais de lâaider, je recevais cette rĂ©ponse : « Non, mon amour, vous ne pouvez ; il nây a rien ici que vous puissiez faire. Allez aider votre sĆur, ou faites-lui faire une petite promenade avec vous ; dites-lui quâelle ne doit pas rester assise si longtemps, quâelle ne doit pas rester Ă la maison aussi constamment quâelle le fait, que sa santĂ© en souffre. »
« Mary, maman dit que je dois vous aider, ou vous faire faire une petite promenade avec moi ; que votre santĂ© sâaltĂ©rera si vous demeurez aussi longtemps sans sortir.
â Mâaider, vous ne le pouvez, AgnĂšs ; et je ne puis sortir avec vous, jâai beaucoup trop Ă faire.
â En ce cas, laissez-moi vous aider.
â Vous ne pouvez vraiment, chĂšre enfant. Allez travailler votre musique ou jouer avec le chat. »
Il y avait toujours beaucoup dâouvrage de couture Ă faire ; mais on ne mâavait pas appris Ă couper un seul vĂȘtement, et, Ă lâexception des grosses coutures et de lâourlet, il y avait peu de chose que je pusse faire : car ma mĂšre et ma sĆur affirmaient toutes deux quâil leur Ă©tait plus facile de faire le travail elles-mĂȘmes que de me le prĂ©parer. Dâailleurs, elles aimaient mieux me voir poursuivre mes Ă©tudes ou mâamuser ; il serait toujours assez tĂŽt de me courber sur mon ouvrage, comme une grave matrone quand mon favori petit minet serait devenu un fort et gros chat. Dans de telles circonstances, quoique je ne fusse guĂšre plus utile que le petit chat, mon dĂ©sĆuvrement nâĂ©tait pas tout Ă fait sans excuse.
Au milieu de tous nos embarras, je nâentendis quâune seule fois ma mĂšre se plaindre du manque dâargent. Comme lâĂ©tĂ© approchait, elle nous dit Ă Mary et Ă moi : « Combien il serait Ă dĂ©sirer que votre papa pĂ»t passer quelques semaines aux bains de mer ! Je suis convaincue que lâair de la mer et le changement de scĂšne lui feraient beaucoup de bien. Mais vous savez que nous nâavons pas dâargent, » ajouta-t-elle avec un soupir. Nous eussions fort dĂ©sirĂ© toutes deux que la chose pĂ»t se faire, et nous nous lamentions grandement quâelle fĂ»t impossible. « Les plaintes ne sont bonnes Ă rien, nous dit ma mĂšre ; peut-ĂȘtre, aprĂšs tout, ce projet peut-il ĂȘtre exĂ©cutĂ©. Mary, vous dessinez fort bien ; pourquoi ne feriez-vous pas quelques nouveaux dessins qui, encadrĂ©s avec les aquarelles que vous avez dĂ©jĂ , pourraient ĂȘtre vendus Ă quelque libĂ©ral marchand de tableaux qui saurait discerner leur mĂ©rite ?
â Maman, je serais fort heureuse de penser quâils puissent ĂȘtre vendus nâimporte Ă quel prix.
â Cela vaut la peine dâessayer, au moins. Fournissez les dessins, et jâessayerai de trouver lâacheteur.
â Je voudrais bien pouvoir aussi faire quelque chose, dis-je.
â Vous, AgnĂšs ! Eh bien, vous dessinez assez bien aussi. En choisissant un sujet simple, jâose dire que vous ĂȘtes capable de produire une Ćuvre que nous serions tous fiers de montrer.
â Mais jâai un autre projet dans la tĂȘte, maman, et je lâai depuis longtemps ; seulement, je nâai jamais osĂ© vous en parler.
â Vraiment ! dites-nous ce que câest.
â Jâaimerais Ă ĂȘtre gouvernante. »
Ma mĂšre poussa une exclamation de surprise et se mit Ă rire. Ma sĆur laissa tomber son ouvrage dans son Ă©tonnement, et sâĂ©cria :
« Vous une gouvernante, AgnĂšs ! Pouvez-vous bien rĂȘver Ă cela ?
â Eh bien, je ne vois lĂ rien de si extraordinaire. Je ne prĂ©tends pas ĂȘtre capable de donner de lâinstruction Ă de grandes filles ; mais assurĂ©ment je peux en instruire de petites. Jâaimerais tant cela ! Jâaime tant les enfants ! Maman, laissez-moi ĂȘtre gouvernante.
â Mais, mon amour, vous nâavez pas encore appris Ă avoir soin de vous-mĂȘme ; et il faut plus de jugement et dâexpĂ©rience pour gouverner de jeunes enfants que pour en gouverner de grands.
â Pourtant, maman, jâai dix-huit ans passĂ©s, et je suis parfaitement capable de prendre soin de moi et des autres aussi. Vous ne connaissez pas la moitiĂ© de la sagesse et de la prudence que jâai, car je nâai jamais Ă©tĂ© mise Ă lâĂ©preuve.
â Mais pensez donc, dit Mary, Ă ce que vous feriez dans une maison pleine dâĂ©trangers, sans moi ou maman pour parler ou agir pour vous, ayant Ă prendre soin de plusieurs enfants et de vous-mĂȘme, et nâayant personne Ă qui demander conseil ! Vous ne sauriez pas seulement quels vĂȘtements mettre.
â Vous pensez, parce que je ne fais que ce que vous me commandez, que je nâai pas un jugement Ă moi ? mais mettez-moi Ă lâĂ©preuve, et vous verrez ce que je peux faire. »
En ce moment mon pĂšre entra, et on lui expliqua le sujet de la discussion.
« Vous gouvernante, ma petite AgnĂšs ! sâĂ©cria-t-il ; et, en dĂ©pit de son mal, cette idĂ©e le fit rire.
â Oui, papa ; ne dites rien contre cet Ă©tat ; je lâaimerais tant, et je crois que je pourrais lâexercer admirablement.
â Mais, ma chĂ©rie, nous ne pouvons nous passer de vous. » Et une larme brilla dans ses yeux quand il ajouta : « Non, non, quelque malheureux que nous soyons, nous nâen sommes sĂ»rement pas encore rĂ©duits lĂ .
â Oh ! non, dit ma mĂšre. Il nây a aucune nĂ©cessitĂ© de prendre un tel parti ; câest purement un caprice Ă elle. Ainsi, retenez votre langue, mĂ©chante enfant : car, si vous ĂȘtes si disposĂ©e Ă nous quitter, vous savez bien que nous ne le sommes pas Ă nous sĂ©parer de vous. »
Je fus rĂ©duite au silence pour ce jour-lĂ et pour plusieurs autres ; mais je ne renonçai pas Ă mon projet favori. Mary prit ses instruments de peinture et se mit ardemment Ă lâĆuvre. Je pris les miens aussi ; mais, pendant que je dessinais, je pensais Ă autre chose. Quel dĂ©licieux Ă©tat que celui de gouvernante ! Entrer dans le monde ; commencer une nouvelle vie ; agir pour moi-mĂȘme ; exercer mes facultĂ©s jusque-lĂ sans emploi ; essayer mes forces inconnues ; gagner ma vie, et mĂȘme quelque chose de plus pour aider mon pĂšre, ma mĂšre et ma sĆur, en les exonĂ©rant de ma nourriture et de mon entretien ; montrer Ă papa ce que sa petite AgnĂšs pouvait faire ; convaincre maman et Mary que je nâĂ©tais pas tout Ă fait lâĂȘtre impuissant et insouciant quâelles croyaient. En outre, quel charme de se voir chargĂ©e du soin et de lâĂ©ducation de jeunes enfants ! Quoi quâen pussent dire les autres, je me sentais pleinement Ă la hauteur de la tĂąche. Les souvenirs de mes propres pensĂ©es pendant ma premiĂšre enfance seraient un guide plus sĂ»r que les instructions du plus mĂ»r conseiller. Je nâaurais quâĂ me remĂ©morer ce que jâĂ©tais moi-mĂȘme Ă lâĂąge de mes jeunes Ă©lĂšves, pour savoir aussitĂŽt comment gagner leur confiance et leur affection ; comment faire naĂźtre chez eux le regret dâavoir mal fait ; comment encourager les timides, consoler les affligĂ©s ; comment leur rendre la Vertu praticable, lâInstruction dĂ©sirable, la Religion aimable et intelligible. Quelle dĂ©licieuse tĂąche que dâaider les jeunes idĂ©es Ă Ă©clore, de soigner ces tendres plantes et de voir leurs boutons Ă©clore jour par jour !
Je persĂ©vĂ©rais donc dans mon projet, quoique la crainte de dĂ©plaire Ă ma mĂšre et de tourmenter mon pĂšre mâempĂȘchĂąt de revenir sur ce sujet pendant plusieurs jours. Enfin, jâen parlai de nouveau Ă ma mĂšre en particulier, et avec quelque difficultĂ© jâobtins la promesse quâelle mâaiderait de tout son pouvoir. Le consentement de mon pĂšre fut ensuite obtenu, et, quoique ma sĆur Mary nâeĂ»t pas encore donnĂ© son approbation, ma bonne mĂšre commença Ă sâoccuper de me trouver une place. Elle Ă©crivit Ă la famille de mon pĂšre, et consulta les annonces des journaux ; elle avait depuis longtemps cessĂ© toute relation avec sa propre famille, et nâeĂ»t pas voulu avoir recours Ă elle dans un cas de cette nature. Mais ses parents avaient vĂ©cu depuis si longtemps sĂ©parĂ©s et oubliĂ©s du monde, que plusieurs semaines sâĂ©coulĂšrent avant que lâon me pĂ»t procurer une place convenable. Ă la fin, Ă ma grande joie, il fut dĂ©cidĂ© que je prendrais charge de la jeune famille dâune certaine mistress Bloomfield, que ma bonne grandâtante Grey avait connue dans sa jeun...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1 - Le presbytĂšre.
- Chapitre 2 - PremiĂšres leçons dans lâart de lâenseignement.
- Chapitre 3 - Quelques leçons de plus.
- Chapitre 4 - La grandâmĂšre.
- Chapitre 5 - Lâoncle.
- Chapitre 6 - Encore le presbytĂšre.
- Chapitre 7 - Horton-Lodge.
- Chapitre 8 - LâentrĂ©e dans le monde.
- Chapitre 9 - Le bal.
- Chapitre 10 - LâĂ©glise.
- Chapitre 11 - Les paysans.
- Chapitre 12 - La pluie.
- Chapitre 13 - Les primevĂšres.
- Chapitre 14 - Le recteur.
- Chapitre 15 - La promenade.
- Chapitre 16 - La substitution.
- Chapitre 17 - Confessions.
- Chapitre 18 - Allégresse et deuil.
- Chapitre 19 - La lettre.
- Chapitre 20
- Chapitre 21 - LâĂ©cole.
- Chapitre 22 - La visite.
- Chapitre 23 - Le parc.
- Chapitre 24 - La plage.
- Chapitre 25 - Conclusion.
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