Si nous avons tirĂ© jusqu'ici notre concept du devoir de l'usage commun de la raison pratique, il n'en faut nullement conclure que nous l'ayons traitĂ© comme un concept empirique. Loin de lĂ , si nous appliquons notre attention Ă l'expĂ©rience de la conduite des hommes, nous nous trouvons en prĂ©sence de plaintes continuelles et, nous l'avouons nous-mĂȘmes, lĂ©gitimes, sur ce fait, qu'il n'y a point d'exemples certains que l'on puisse rapporter de l'intention d'agir par devoir, que mainte action peut ĂȘtre rĂ©alisĂ©e conformĂ©ment Ă ce que le devoir ordonne, sans qu'il cesse pour cela d'ĂȘtre encore douteux qu'elle soit rĂ©alisĂ©e proprement par devoir et qu'ainsi elle ait une valeur morale. VoilĂ pourquoi il y a eu en tout temps des philosophes qui ont absolument niĂ© la rĂ©alitĂ© de cette intention dans les actions humaines et qui ont tout attribuĂ© Ă l'amour-propre plus ou moins raffinĂ©; ils ne mettaient pas en doute pour cela la justesse du concept de moralitĂ©; ils parlaient au contraire avec une sincĂšre affliction de l'infirmitĂ© et de l'impuretĂ© de la nature humaine, assez noble, il est vrai, suivant eux, pour faire sa rĂšgle d'une idĂ©e si digne de respect, mais en mĂȘme temps trop faible pour la suivre, n'usant de la raison qui devrait servir Ă lui donner sa loi que pour prendre souci de l'intĂ©rĂȘt des inclinations, soit de quelques-unes d'entre elles, soit, si l'on met les choses au mieux, de toutes, en les conciliant entre elles le mieux possible.
En fait, il est absolument impossible d'Ă©tablir par expĂ©rience avec une entiĂšre certitude un seul cas oĂč la maxime d'une action d'ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposĂ© sur des principes moraux et sur la reprĂ©sentation du devoir. Car il arrive parfois sans doute qu'avec le plus scrupuleux examen de nous-mĂȘmes nous ne trouvons absolument rien qui, en dehors du principe moral du devoir, ait pu ĂȘtre assez puissant pour nous pousser Ă telle ou telle bonne action et Ă tel grand sacrifice; mais de lĂ on ne peut nullement conclure avec certitude que rĂ©ellement ce ne soit point une secrĂšte impulsion de l'amour-propre qui, sous le simple mirage de cette idĂ©e, ait Ă©tĂ© la vraie cause dĂ©terminante de la volontĂ©; c'est que nous nous flattons volontiers en nous attribuant faussement un principe de dĂ©termination plus noble; mais en rĂ©alitĂ© nous ne pouvons jamais, mĂȘme par l'examen le plus rigoureux, pĂ©nĂ©trer entiĂšrement jusqu'aux mobiles secrets; or, quand il s'agit de valeur morale, l'essentiel n'est point dans les actions, que l'on voit, mais dans ces principes intĂ©rieurs des actions, que l'on ne voit pas.
On ne peut pas non plus rendre Ă ceux qui se rient de toute moralitĂ©, comme d'une chimĂšre de l'imagination humaine qui s'exalte elle-mĂȘme par prĂ©somption, de service plus conforme Ă leur dĂ©sirs, que de leur accorder que les concepts du devoir ( avec cette facilitĂ© de conviction paresseuse qui fait aisĂ©ment admettre qu'il en est Ă©galement ainsi de tous les autres concepts) doivent ĂȘtre dĂ©rivĂ©s uniquement de l'expĂ©rience; c'est, en effet, leur prĂ©parer un triomphe certain. Je veux bien, par amour de l'humanitĂ©, accorder que la plupart de nos actions soient conformes au devoir; mais si l'on examine de plus prĂšs l'objet et la fin, on se heurte partout au cher moi, qui toujours finit par ressortir; c'est sur lui, non sur le strict commandement du devoir, qui le plus souvent exigerait l'abnĂ©gation de soi-mĂȘme, que s'appuie le dessein dont elles rĂ©sultent. Il n'est pas prĂ©cisĂ©ment nĂ©cessaire d'ĂȘtre un ennemi de la vertu, il suffit d'ĂȘtre un observateur de sang-froid qui ne prend pas immĂ©diatement pour le bien mĂȘme le vif dĂ©sir de voir le bien rĂ©alisĂ©, pour qu'Ă certains moments (surtout si l'on avance en Ăąge et si l'on a le jugement d'une part mĂ»ri par l'expĂ©rience, d'autre part aiguisĂ© par l'observation) on doute que quelque vĂ©ritable vertu se rencontre rĂ©ellement dans le monde. Et alors il n'y a rien pour nous prĂ©server de la chute complĂšte de nos idĂ©es du devoir, pour conserver dans l'Ăąme un respect bien fondĂ© de la loi qui le prescrit, si ce n'est la claire conviction que, lors mĂȘme qu'il n'y aurait jamais eu d'actions qui fussent dĂ©rivĂ©es de ces sources pures, il ne s'agit nĂ©anmoins ici en aucune façon de savoir si ceci ou cela a lieu, mais que la raison commande par elle-mĂȘme et indĂ©pendamment de tous les faits donnĂ©s ce qui doit avoir lieu, que par suite des actions dont le monde n'a peut-ĂȘtre jamais encore offert le moindre exemple jusqu'aujourd'hui, dont la possibilitĂ© d'exĂ©cution pourrait ĂȘtre mise en doute par celui-lĂ prĂ©cisĂ©ment qui fonde tout sur l'expĂ©rience, sont cependant ordonnĂ©es sans rĂ©mission par la raison, que, par exemple, la pure loyautĂ© dans l'amitiĂ© n'en est pas moins obligatoire pour tout homme, alors mĂȘme qu'il se pourrait qu'il n'y eĂ»t jamais d'ami loyal jusqu'Ă prĂ©sent, parce que ce devoir est impliquĂ© comme devoir en gĂ©nĂ©ral avant toute expĂ©rience dans l'idĂ©e d'une raison qui dĂ©termine la volontĂ© par des principes a priori.
Si l'on ajoute qu'Ă moins de contester au concept de moralitĂ© toute vĂ©ritĂ© et toute relation Ă quelque objet possible, on ne peut disconvenir que la loi morale ait une signification Ă ce point Ă©tendue qu'elle doive valoir non seulement pour des hommes, mais tous les ĂȘtres raisonnables en gĂ©nĂ©ral, non pas seulement sous des conditions contingentes et avec des exceptions, mais avec une absolue nĂ©cessitĂ©, il est clair qu'aucune expĂ©rience ne peut donner lieu de conclure mĂȘme Ă la simple possibilitĂ© de telles lois apodictiques. Car de quel droit pourrions-nous Ă©riger en objet d'un respect sans bornes, comme une prescription universelle pour toute nature raisonnable, ce qui peut-ĂȘtre ne vaut que dans les conditions contingentes de l'humanitĂ©? Et comment des lois de la dĂ©termination de notre volontĂ© devraient-elles ĂȘtre tenues pour des lois de la dĂ©termination de la volontĂ© d'un ĂȘtre raisonnable en gĂ©nĂ©ral, et Ă ce titre seulement, pour des lois applicables aussi Ă notre volontĂ© propre, si elles Ă©taient simplement empiriques et si elles ne tiraient pas leur origine complĂštement a priori d'une raison pure, mais pratique?
On ne pourrait non plus rendre un plus mauvais service Ă la moralitĂ© que de vouloir la faire dĂ©river d'exemples. Car tout exemple qui m'en est proposĂ© doit lui-mĂȘme ĂȘtre jugĂ© auparavant selon des principes de la moralitĂ© pour qu'on sache s'il est bien digne de servir d'exemple originel, c'est-Ă -dire de modĂšle; mais il ne peut nullement fournir en tout premier lieu le concept de moralitĂ©. MĂȘme le Saint de l'Evangile doit ĂȘtre d'abord comparĂ© avec notre idĂ©al de perfection morale avant qu'on le reconnaisse comme tel; aussi dit-il de lui-mĂȘme : Pourquoi m'appelez-vous bon, moi (que vous voyez)? Nul n'est bon (le type du bien) que Dieu seul (que vous ne voyez pas). Mais d'oĂč possĂ©dons-nous le concept de Dieu comme souverain bien? Uniquement de l'idĂ©e que la raison trace a priori de la perfection morale et qu'elle lie indissolublement au concept d'une libre volontĂ©. En matiĂšre morale l'imitation n'a aucune place; des exemples ne servent qu'Ă encourager, c'est-Ă -dire qu'ils mettent hors de doute la possibilitĂ© d'exĂ©cuter ce que la loi ordonne; ils font tomber sous l'intuition ce que la rĂšgle pratique exprime d'une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale; mais ils ne peuvent jamais donner le droit de mettre de cĂŽtĂ© leur vĂ©ritable original, qui rĂ©side dans la raison, et de se rĂ©gler sur eux.
Si donc il n'y a pas de vrai principe suprĂȘme de la moralitĂ© qui ne doive s'appuyer uniquement sur une raison pure indĂ©pendamment de toute expĂ©rience, je crois qu'il n'est mĂȘme pas nĂ©cessaire de demander s'il est bon d'exposer ces concepts sous forme universelle (in abstracto), tels qu'ils existent a priori avec les principes qui s'y rattachent, supposĂ© du moins que la connaissance proprement dite doive se distinguer de la connaissance commune et prendre le titre de philosophique. Mais de nos jours cette question pourrait bien ĂȘtre nĂ©cessaire. Car, si l'on recueillait les suffrages pour savoir laquelle doit ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ©e, ou bien d'une connaissance rationnelle pure sĂ©parĂ©e de tout Ă©lĂ©ment empirique, d'une mĂ©taphysique des moeurs par consĂ©quent, ou bien d'une philosophie pratique populaire, on devine bien vite de quel cĂŽtĂ© pencherait la balance.
Il est sans contredit tout Ă fait louable de descendre aussi aux concepts populaires lorsqu'on a rĂ©ussi d'abord Ă s'Ă©lever, et de façon Ă satisfaire pleinement l'esprit, jusqu'aux principes de la raison pure. ProcĂ©der ainsi, c'est fonder tout d'abord la doctrine des moeurs sur une mĂ©taphysique, et ensuite celle-ci fermement Ă©tablie, la rendre accessible par vulgarisation. Mais il est tout Ă fait absurde de vouloir condescendre Ă cette accommodation dĂšs les premiĂšres recherches, dont dĂ©pend toute l'exactitude des principes. Ce n'est pas seulement que ce procĂ©dĂ© ne saurait jamais prĂ©tendre au mĂ©rite extrĂȘmement rare d'une vĂ©ritable vulgarisation philosophique; car il n'y a vraiment rien de difficile Ă se faire comprendre du commun des hommes quand pour cela on renonce Ă toute profondeur de pensĂ©e; mais il en rĂ©sulte alors une fastidieuse mixture d'observations entassĂ©es pĂȘle-mĂȘle et de principes d'une raison Ă moitiĂ© raisonnante; les cerveaux vides s'en repaissent, parce qu'il y a lĂ malgrĂ© tout quelque chose d'utile pour le bavardage quotidien; mais les esprits pĂ©nĂ©trants n'y trouvent que confusion, et dans leur dĂ©sappointement ils ne peuvent, sans savoir Ă quoi se prendre, qu'en dĂ©tourner les yeux. Cependant, s'il est des philosophes qui ne soient pas dupes de trompe-l'oeil, ils trouvent un accueil peu favorable, quand ils dĂ©tournent pour un temps de la prĂ©tendue vulgarisation, afin de conquĂ©rir le droit de vulgariser une fois seulement qu'ils seront arrivĂ©s Ă des vues dĂ©finies.
Que l'on examine seulement les essais sur la moralitĂ© composĂ©s dans ce goĂ»t favori; on trouvera tantĂŽt la destination particuliĂšre de la nature humaine (mais de temps Ă autre aussi l'idĂ©e d'une nature raisonnable en gĂ©nĂ©ral), tantĂŽt la perfection, tantĂŽt le bonheur, ici le sentiment moral, lĂ la crainte de Dieu, un peu de ceci, mais un peu de cela Ă©galement, le tout singuliĂšrement mĂȘlĂ©; cependant on ne s'avise pas de demander si c'est bien dans la connaissance de la nature humaine (que nous ne pouvons pourtant tenir que de l'expĂ©rience) qu'il faut chercher les principes de la moralitĂ©; et du moment qu'il n'en est pas ainsi, du moment que ces principes sont entiĂšrement a priori, indĂ©pendants de toute matiĂšre empirique, et ne doivent pouvoir se trouver que dans les purs concepts de la raison, et nulle part ailleurs, pas mĂȘme pour la moindre part, on n'a pas cependant l'idĂ©e de mettre rĂ©solument tout Ă fait Ă part cette recherche conçue comme philosophie pure pratique ou (si l'on ose se servir d'un nom si dĂ©criĂ©) comme MĂ©taphysique (3) des moeurs, de la porter pour elle-mĂȘme Ă sa pleine perfection et de demander au public qui souhaite la vulgarisation de prendre patience jusqu'Ă la fin de cette entreprise.
Or une telle MĂ©taphysique des moeurs, complĂštement isolĂ©e, qui n'est mĂ©langĂ©e ni d'anthropologie, ni de thĂ©ologie, ni de physique ou d'hyperphysique, encore moins de qualitĂ©s occultes (qu'on pourrait appeler hypophysiques), n'est pas seulement un indispensable substrat de toute connaissance thĂ©orique des devoirs dĂ©finie avec certitude, elle est encore un desideratum de la plus haute importance pour l'accomplissement effectif de leurs prescriptions. Car la reprĂ©sentation du devoir et en gĂ©nĂ©ral de la loi morale, quand elle est pure et qu'elle n'est mĂ©langĂ©e d'aucune addition Ă©trangĂšre de stimulants sensibles, a sur le coeur humain par les voies de la seule raison ( qui s'aperçoit alors qu'elle peut ĂȘtre pratique par elle-mĂȘme) une influence beaucoup plus puissante que celle de tous les autres mobiles (4) que l'on peut Ă©voquer du champ de l'expĂ©rience, au point que dans la conscience de sa dignitĂ© elle mĂ©prise ces mobiles, et que peu Ă peu elle est capable de leur commander; au lieu qu'une doctrine morale bĂątarde, qui se compose de mobiles fournis par des sentiments et des inclinations en mĂȘme temps que de concepts de la raison, rend nĂ©cessairement l'Ăąme hĂ©sitante entre des motifs d'action qui ne se laissent ramener Ă aucun principe, qui ne peuvent conduire au bien que tout Ă fait par hasard, et qui souvent aussi peuvent conduire au mal.
Par ce qui prĂ©cĂšde, il est Ă©vident que tous les concepts moraux ont leur siĂšge et leur origine complĂštement a priori dans la raison, dans la raison humaine la plus commune aussi bien que dans celle qui est au plus haut degrĂ© spĂ©culative; qu'ils ne peuvent pas ĂȘtre abstraits d'une connaissance empirique, et par suite, simplement contingente; que c'est cette puretĂ© d'origine qui les rend prĂ©cisĂ©ment dignes comme ils le sont de nous servir de principes pratiques suprĂȘmes; que tout ce qu'on ajoute d'empirique est autant d'enlevĂ© Ă leur vĂ©ritable influence et Ă la valeur absolue des actions; que ce n'est pas seulement une exigence de la plus haute rigueur, au point de vue thĂ©orique, quand il s'agit simplement de spĂ©culation, mais qu'il est encore de la plus grande importance pratique de puiser ces concepts et ces lois Ă la source de la raison pure, de les prĂ©senter purs et sans mĂ©lange, qui plus est, de dĂ©terminer l'Ă©tendue de toute cette connaissance rationnelle pratique et cependant pure, c'est-Ă -dire la puissance entiĂšre de la raison pure pratique, de s'abstenir ici toutefois, quoique la philosophie spĂ©culative le permette et qu'elle le trouve mĂȘme parfois nĂ©cessaire, de faire dĂ©pendre les principes de la nature particuliĂšre de la raison humaine, mais puisque des lois morales doivent valoir pour tout ĂȘtre raisonnable en gĂ©nĂ©ral, de les dĂ©duire du concept universel d'un ĂȘtre raisonnable en gĂ©nĂ©ral, et ainsi d'exposer toute la morale, qui dans son application aux hommes a besoin de l'anthropologie, d'abord indĂ©pendamment de cette derniĂšre science, comme philosophie pure, c'est-Ă -dire comme mĂ©taphysique, de l'exposer, dis-je, ainsi complĂštement (ce qui est aisĂ© Ă faire dans ce genre de connaissance tout Ă fait sĂ©parĂ©), en ayant bien conscience que si l'on n'est pas en possession de cette mĂ©taphysique, c'est peine inutile, je ne veux pas dire de dĂ©terminer exactement pour le jugement spĂ©culatif l'Ă©lĂ©ment moral du devoir dans tout ce qui est conforme au devoir, mais qu'il est mĂȘme impossible, en ce qui concerne simplement l'usage commun et pratique, et particuliĂšrement l'instruction morale, de fonder la moralitĂ© sur ses vrais principes, de produire par lĂ des dispositions morales pures et de les inculquer dans les Ăąmes pour le plus grand bien du monde.
Or, afin d'aller dans ce travail, en nous avançant par une gradation naturelle, non pas simplement du jugement moral commun (qui est ici fort digne d'estime) au jugement philosophique, comme cela a Ă©tĂ© fait Ă un autre moment, mais d'une philosophie populaire, qui ne va pas au-delĂ de ce qu'elle peut atteindre Ă tĂątons au moyen d'exemples, jusqu'Ă la mĂ©taphysique (qui ne se laisse arrĂȘter par rien d'empirique, et qui, devant mesurer tout l'ensemble de la connaissance rationnelle de cette espĂšce, s'Ă©lĂšve en tout cas jusqu'aux IdĂ©es, lĂ oĂč les exemples mĂȘme nous abandonnent), il nous faut suivre et exposer clairement la puissance pratique de la raison, depuis ses rĂšgles universelles de dĂ©termination jusqu'au point oĂč le concept du devoir en dĂ©coule.
Toute chose dans la nature agit d'aprĂšs des lois. Il n'y a qu'un ĂȘtre raisonnable qui ait la facultĂ© d'agir d'aprĂšs la reprĂ©sentation des lois, c'est-Ă -dire d'aprĂšs les principes, en d'autres termes, qui ait une volontĂ©. Puisque, pour dĂ©river les actions des lois, la raison est requise, la volontĂ© n'est rien d'autre qu'une raison pratique. Si la raison chez un ĂȘtre dĂ©termine infailliblement la volontĂ©, les actions de cet ĂȘtre qui sont reconnues nĂ©cessaires, objectivement sont aussi reconnues telles subjectivement, c'est-Ă -dire qu'alors la volontĂ© est une facultĂ© de choisir cela seulement que la raison, indĂ©pendamment de l'inclination, reconnaĂźt comme pratiquement nĂ©cessaire, c'est-Ă -dire comme bon. Mais si la raison ne dĂ©termine pas suffisamment par elle seule la volontĂ©, si celle-ci est soumise encore Ă des conditions subjectives (Ă de certains mobiles) qui ne concordent pas toujours avec les conditions objectives, en un mot, si la volontĂ© n'est pas encore en soi pleinement conforme Ă la raison (comme cela arrive chez les hommes), alors les actions qui sont reconnues nĂ©cessaires objectivement sont subjectivement contingentes, et la dĂ©termination d'une telle volontĂ©, en conformitĂ© avec des lois objectives, est une contrainte; c'est-Ă -dire que le rapport des lois objectives Ă une volontĂ© qui n'est pas complĂštement bonne est reprĂ©sentĂ© comme la dĂ©termination de la volontĂ© d'un ĂȘtre raisonnable par des principes de la raison sans doute, mais par des principes auxquels cette volontĂ©, selon sa nature, n'est pas nĂ©cessairement docile.
La représentation d'un principe objectif, en tant que ce principe est contraignant pour une volonté, s'appelle un commandement (de la raison), et la formule du commandement s'appelle un IMPERATIF.
Tous les impĂ©ratifs sont exprimĂ©s par le verbe devoir (sollen), et ils indiquent par lĂ le rapport d'une loi objective de la raison Ă une volontĂ© qui, selon sa constitution subjective, n'est pas nĂ©cessairement dĂ©terminĂ©e par cette loi (une contrainte). Ils disent qu'il serait bon de faire telle chose ou de s'en abstenir; mais ils le disent Ă une volontĂ© qui ne fait pas toujours une chose parce qu'il lui est reprĂ©sentĂ© qu'elle est bonne Ă faire. Or cela est pratiquement bon, qui dĂ©termine la volontĂ© au moyen des reprĂ©sentations de la raison, par consĂ©quent non pas en vertu de causes subjectives, mais objectivement, c'est-Ă -dire en vertu de principes qui sont valables pour tout ĂȘtre raisonnable en tant que tel. Ce bien pratique est distinct de l'agrĂ©able, c'est-Ă -dire de ce qui a de l'influence sur la volontĂ© uniquement au moyen de la sensation en vertu de causes purement subjectives, valables seulement pour la sensibilitĂ© de tel ou tel, et non comme principe de la raison, valable pour tout le monde (5).
Une volontĂ© parfaitement bonne serait donc tout aussi bien sous l'empire de lois objectives (lois du bien); mais elle ne pourrait pour cela ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e comme contrainte Ă des actions conformes Ă la loi, parce que d'elle-mĂȘme, selon sa constitution subjective, elle ne peut ĂȘtre dĂ©terminĂ©e que par la reprĂ©sentation du bien. VoilĂ pourquoi il n'y a pas d'impĂ©ratif valable pour la volontĂ© divine et en gĂ©nĂ©ral pour une volontĂ© sainte; le verbe devoir est un terme qui n'est pas ici Ă sa place, parce que dĂ©jĂ de lui-mĂȘme le vouloir est nĂ©cessairement en accord avec la loi. VoilĂ pourquoi les impĂ©ratifs sont seulement des formules qui expriment le rapport de lois objectives du vouloir en gĂ©nĂ©ral Ă l'imperfection subjective de la volontĂ© de tel ou tel ĂȘtre raisonnable, par exemple de la volontĂ© humaine.
Or tous les impĂ©ratifs commandent ou hypothĂ©tiquement ou catĂ©goriquement. Les impĂ©ratifs hypothĂ©tiques reprĂ©sentent la nĂ©cessitĂ© pratique d'une action possible, considĂ©rĂ©e comme moyen d'arriver Ă quelque autre chose que l'on veut (ou du moins qu'il est possible qu'on veuille). L'impĂ©ratif catĂ©gorique serait celui qui reprĂ©senterait une action comme nĂ©cessaire pour elle-mĂȘme, et sans rapport Ă une autre but, comme nĂ©cessaire objectivement.
Puisque toute loi pratique reprĂ©sente une action possible comme bonne, et par consĂ©quent comme nĂ©cessaire pour un sujet capable d'ĂȘtre dĂ©terminĂ© pratiquement par la raison, tous les impĂ©ratifs sont des formules par lesquelles est dĂ©terminĂ©e l'action qui, selon le principe d'une volontĂ© bonne en quelque façon, est nĂ©cessaire. Or, si l'action n'est bonne que comme moyen pour quelque autre chose, l'impĂ©ratif est hypothĂ©tique; si elle est reprĂ©sentĂ©e comme bonne en soi, par suite comme Ă©tant nĂ©cessairement dans une volontĂ© qui est en soi conforme Ă la raison le principe qui la dĂ©termine, alors l'impĂ©ratif est catĂ©gorique.
L'impératif énonce donc qu'elle est l'action qui, possible par moi, serait bonne, et il représente la rÚgle pratique en rapport avec une...