La BĂȘte humaine est un roman d'Ămile Zola publiĂ© en 1890, le dix-septiĂšme volume de la sĂ©rie Les Rougon-Macquart. L'histoire Ă©voque le monde du chemin de fer et se dĂ©roule tout au long de la ligne Paris-Le Havre. On a coutume de dire qu'elle comporte deux hĂ©ros: d'une part le mĂ©canicien Jacques Lantier et de l'autre sa locomotive, la Lison, que Lantier aime plus qu'une femme. Outre son aspect documentaire, La BĂȘte humaine est un roman noir, sorte de thriller du xixe siĂšcle; c'est aussi un roman sur l'hĂ©rĂ©ditĂ©, Jacques souffrant d'une folie homicide que Zola rattache Ă l'alcoolisme des Macquart.
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La BĂȘte Humaine
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Literature GeneralIndex
LiteratureChapitre 1
En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain dâune livre, le pĂątĂ© et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre Ă son poste, la mĂšre Victoire avait dĂ» couvrir le feu de son poĂȘle, dâun tel poussier, que la chaleur Ă©tait suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenĂȘtre, sây accouda.
CâĂ©tait impasse dâAmsterdam, dans la derniĂšre maison de droite, une haute maison oĂč la Compagnie de lâOuest logeait certains de ses employĂ©s. La fenĂȘtre, au cinquiĂšme, Ă lâangle du toit mansardĂ© qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchĂ©e large trouant le quartier de lâEurope, tout un dĂ©roulement brusque de lâhorizon, que semblait agrandir encore, cet aprĂšs-midi-lĂ , un ciel gris du milieu de fĂ©vrier, dâun gris humide et tiĂšde, traversĂ© de soleil.
En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, sâeffaçaient, lĂ©gĂšres. Ă gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches gĂ©ants, aux vitrages enfumĂ©s, celle des grandes lignes, immense, oĂč lâĆil plongeait, et que les bĂątiments de la poste et de la bouillotterie sĂ©paraient des autres, plus petites, celles dâArgenteuil, de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de lâEurope, Ă droite, coupait de son Ă©toile de fer la tranchĂ©e, que lâon voyait reparaĂźtre et filer au-delĂ , jusquâau tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenĂȘtre mĂȘme, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, sâĂ©cartaient en un Ă©ventail dont les branches de mĂ©tal, multipliĂ©es, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes dâaiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans lâeffacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pĂąle.
Pendant un instant, Roubaud sâintĂ©ressa, comparant, songeant Ă sa gare du Havre. Chaque fois quâil venait de la sorte passer un jour Ă Paris, et quâil descendait chez la mĂšre Victoire, le mĂ©tier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes, lâarrivĂ©e dâun train de Mantes avait animĂ© les quais ; et il suivit des yeux la machine de manĆuvre, une petite machine-tender, aux trois roues basses et couplĂ©es, qui commençait le dĂ©branchement du train, alerte besogneuse, emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage. Une autre machine, puissante celle-lĂ , une machine dâexpress, aux deux grandes roues dĂ©vorantes, stationnait seule, lĂąchait par sa cheminĂ©e une grosse fumĂ©e noire, montant droit, trĂšs lente dans lâair calme. Mais toute son attention fut prise par le train de trois heures vingt-cinq, Ă destination de Caen, empli dĂ©jĂ de ses voyageurs, et qui attendait sa machine. Il nâapercevait pas celle-ci, arrĂȘtĂ©e au-delĂ du pont de lâEurope ; il lâentendait seulement demander la voie, Ă lĂ©gers coups de sifflet pressĂ©s, en personne que lâimpatience gagne. Un ordre fut criĂ©, elle rĂ©pondit par un coup bref quâelle avait compris. Puis, avant la mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il vit alors dĂ©border du pont cette blancheur qui foisonnait, tourbillonnante comme un duvet de neige, envolĂ©e Ă travers les charpentes de fer. Tout un coin de lâespace en Ă©tait blanchi, tandis que les fumĂ©es accrues de lâautre machine Ă©largissaient leur voile noir. DerriĂšre, sâĂ©touffaient des sons prolongĂ©s de trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques tournantes. Une dĂ©chirure se produisit, il distingua, au fond, un train de Versailles et un train dâAuteuil, lâun montant, lâautre descendant, qui se croisaient.
Comme Roubaud allait quitter la fenĂȘtre, une voix qui prononçait son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la terrasse du quatriĂšme, un jeune homme dâune trentaine dâannĂ©es, Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait lĂ en compagnie de son pĂšre, chef adjoint des grandes lignes, et de ses sĆurs, Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans, adorables, menant le mĂ©nage avec les six mille francs des deux hommes, au milieu dâun continuel Ă©clat de gaietĂ©. On entendait lâaĂźnĂ©e rire, pendant que la cadette chantait, et quâune cage, pleine dâoiseaux des Ăźles, rivalisait de roulades.
« Tiens ! monsieur Roubaud, vous ĂȘtes donc Ă Paris ?⊠Ah ! oui, pour votre affaire avec le sous-prĂ©fet ! »
De nouveau accoudĂ©, le sous-chef de gare expliqua quâil avait dĂ» quitter Le Havre, le matin mĂȘme, par lâexpress de six heures quarante. Un ordre du chef de lâexploitation lâappelait Ă Paris, on venait de le sermonner dâimportance. Heureux encore de nây avoir pas laissĂ© sa place.
« Et madame ? » demanda Henri.
Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes. Son mari lâattendait lĂ , dans cette chambre dont la mĂšre Victoire leur remettait la clef, Ă chacun de leurs voyages, et oĂč ils aimaient dĂ©jeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave femme Ă©tait retenue en bas, Ă son poste de la salubritĂ©. Ce jour-lĂ , ils avaient mangĂ© un petit pain Ă Mantes, voulant se dĂ©barrasser de leurs courses dâabord. Mais trois heures Ă©taient sonnĂ©es, il mourait de faim.
Henri, pour ĂȘtre aimable, posa encore une question :
« Et vous couchez à Paris ? »
Non, non ! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par lâexpress de six heures trente. Ah bien ! oui, des vacances ! On ne vous dĂ©rangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout de suite Ă la niche !
Un moment, les deux employĂ©s se regardĂšrent, en hochant la tĂȘte. Mais ils ne sâentendaient plus, un piano endiablĂ© venait dâĂ©clater en notes sonores. Les deux sĆurs devaient taper dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des Ăźles. Alors, le jeune homme, qui sâĂ©gayait Ă son tour, salua, rentra dans lâappartement ; et le sous-chef, seul, demeura un instant les yeux sur la terrasse, dâoĂč montait toute cette gaietĂ© de jeunesse. Puis, les regards levĂ©s, il aperçut la machine qui avait fermĂ© ses purgeurs, et que lâaiguilleur envoyait sur le train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se perdaient, parmi les gros tourbillons de fumĂ©e noire, salissant le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.
Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un geste dĂ©sespĂ©rĂ©. Ă quoi diable SĂ©verine pouvait-elle sâattarder ainsi ? Elle nâen sortait plus, lorsquâelle Ă©tait dans un magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait lâestomac, il eut lâidĂ©e de mettre la table. La vaste piĂšce, Ă deux fenĂȘtres, lui Ă©tait familiĂšre, servant Ă la fois de chambre Ă coucher, de salle Ă manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit drapĂ© de cotonnade rouge, son buffet Ă dressoir, sa table ronde, son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes, des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres. Tout cela Ă©tait dâune propretĂ© extrĂȘme, et il sâamusait Ă ces soins de mĂ©nage, comme sâil eĂ»t jouĂ© Ă la dĂźnette, heureux de la blancheur du linge, trĂšs amoureux de sa femme, riant lui-mĂȘme du bon rire frais dont elle allait Ă©clater, en ouvrant la porte. Mais, lorsquâil eut posĂ© le pĂątĂ© sur une assiette, et placĂ©, Ă cĂŽtĂ©, la bouteille de vin blanc, il sâinquiĂ©ta, chercha des yeux. Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oubliĂ©s, une petite boĂźte de sardines et du fromage de gruyĂšre.
La demie sonna. Roubaud marchait de long en large, tournant, au moindre bruit, lâoreille vers lâescalier. Dans son attente dĂ©sĆuvrĂ©e, en passant devant la glace, il sâarrĂȘta, se regarda. Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le roux ardent de ses cheveux frisĂ©s eĂ»t pĂąli. Sa barbe, quâil portait entiĂšre, restait drue, elle aussi, dâun blond de soleil. Et, de taille moyenne, mais dâune extraordinaire vigueur, il se plaisait Ă sa personne, satisfait de sa tĂȘte un peu plate, au front bas, Ă la nuque Ă©paisse, de sa face ronde et sanguine, Ă©clairĂ©e de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient, embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait Ă©pousĂ© une femme plus jeune que lui de quinze annĂ©es, ces coups dâĆil frĂ©quents, donnĂ©s aux glaces, le rassuraient.
Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebĂąiller la porte. Mais câĂ©tait une marchande de journaux de la gare, qui rentrait chez elle, Ă cĂŽtĂ©. Il revint, sâintĂ©ressa Ă une boĂźte de coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boĂźte, un cadeau de SĂ©verine Ă la mĂšre Victoire, sa nourrice. Et ce petit objet avait suffi, toute lâhistoire de son mariage se dĂ©roulait. DĂ©jĂ trois ans bientĂŽt. NĂ© dans le Midi, Ă Plassans, dâun pĂšre charretier, sorti du service avec les galons de sergent-major, longtemps facteur mixte Ă la gare de Mantes, il Ă©tait passĂ© facteur chef Ă celle de Barentin ; et câĂ©tait lĂ quâil lâavait connue, sa chĂšre femme, lorsquâelle venait de Doinville, prendre le train, en compagnie de Mlle Berthe, la fille du prĂ©sident Grandmorin. SĂ©verine Aubry nâĂ©tait que la cadette dâun jardinier, mort au service des Grandmorin ; mais le prĂ©sident, son parrain et son tuteur, la gĂątait tellement, faisant dâelle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux au mĂȘme pensionnat de Rouen, et elle-mĂȘme avait une telle distinction native, que longtemps Roubaud sâĂ©tait contentĂ© de la dĂ©sirer de loin, avec la passion dâun ouvrier dĂ©grossi pour un bijou dĂ©licat, quâil jugeait prĂ©cieux. LĂ Ă©tait lâunique roman de son existence. Il lâaurait Ă©pousĂ©e sans un sou, pour la joie de lâavoir, et quand il sâĂ©tait enhardi enfin, la rĂ©alisation avait dĂ©passĂ© le rĂȘve : outre SĂ©verine et une dot de dix mille francs, le prĂ©sident, aujourdâhui en retraite, membre du conseil dâadministration de la Compagnie de lâOuest, lui avait donnĂ© sa protection. DĂšs le lendemain du mariage, il Ă©tait passĂ© sous-chef Ă la gare du Havre. Il avait sans doute pour lui ses notes de bon employĂ©, solide Ă son poste, ponctuel, honnĂȘte, dâun esprit bornĂ©, mais trĂšs droit, toutes sortes de qualitĂ©s excellentes qui pouvaient expliquer lâaccueil prompt fait Ă sa demande et la rapiditĂ© de son avancement. Il prĂ©fĂ©rait croire quâil devait tout Ă sa femme. Il lâadorait.
Lorsquâil eut ouvert la boĂźte de sardines, Roubaud perdit dĂ©cidĂ©ment patience. Le rendez-vous Ă©tait pour trois heures. OĂč pouvait-elle ĂȘtre ? Elle ne lui conterait pas que lâachat dâune paire de bottines et de six chemises demandait la journĂ©e. Et, comme il passait de nouveau devant la glace, il sâaperçut, les sourcils hĂ©rissĂ©s, le front coupĂ© dâune ligne dure. Jamais au Havre il ne la soupçonnait. Ă Paris, il sâimaginait toutes sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang montait Ă son crĂąne, ses poings dâancien homme dâĂ©quipe se serraient, comme au temps oĂč il poussait des wagons. Il redevenait la brute inconsciente de sa force, il lâaurait broyĂ©e, dans un Ă©lan de fureur aveugle.
Séverine poussa la porte, parut toute fraßche, toute joyeuse.
« Câest moi⊠Hein ? tu as dĂ» croire que jâĂ©tais perdue. »
Dans lâĂ©clat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince et trĂšs souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle nâĂ©tait point jolie dâabord, la face longue, la bouche forte, Ă©clairĂ©e de dents admirables. Mais, Ă la regarder, elle sĂ©duisait par le charme, lâĂ©trangetĂ© de ses larges yeux bleus, sous son Ă©paisse chevelure noire.
Et, comme son mari, sans rĂ©pondre, continuait Ă lâexaminer, du regard trouble et vacillant quâelle connaissait bien, elle ajouta :
« Oh ! jâai couru⊠Imagine-toi, impossible dâavoir un omnibus. Alors, ne voulant pas dĂ©penser lâargent dâune voiture, jâai couru⊠Regarde comme jâai chaud.
â Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu viens du Bon MarchĂ©. »
Mais, tout de suite, avec une gentillesse dâenfant, elle se jeta Ă son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main potelĂ©e :
« Vilain, vilain, tais-toi !⊠Tu sais bien que je tâaime. »
Une telle sincĂ©ritĂ© sortait de toute sa personne, il la sentait restĂ©e si candide, si droite, quâil la serra Ă©perdument dans ses bras. Toujours ses soupçons finissaient ainsi. Elle, sâabandonnait, aimant Ă se faire cajoler. Il la couvrait de baisers, quâelle ne rendait pas ; et câĂ©tait mĂȘme lĂ son inquiĂ©tude obscure, cette grande enfant passive, dâune affection filiale, oĂč lâamante ne sâĂ©veillait point.
« Alors, tu as dévalisé le Bon Marché ?
â Oh ! oui. Je vais te conter⊠Mais, auparavant, mangeons. Ce que jâai faim !⊠Ah ! Ă©coute, jâai un petit cadeau. Dis : Mon petit cadeau. »
Elle lui riait dans le visage, de tout prĂšs. Elle avait fourrĂ© sa main droite dans sa poche, oĂč elle tenait un objet, quâelle ne sortait pas.
« Dis vite : Mon petit cadeau. »
Lui, riait aussi, en bon homme. Il se décida.
« Mon petit cadeau. »
CâĂ©tait un couteau quâelle venait de lui acheter, pour en remplacer un quâil avait perdu et quâil pleurait, depuis quinze jours. Il sâexclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de suite, il allait sâen servir. Elle Ă©tait ravie de sa joie ; et, en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitiĂ© ne fĂ»t pas coupĂ©e.
« Mangeons, mangeons, rĂ©pĂ©ta-t-elle. Non, non ! je tâen prie, ne ferme pas encore. Jâai si chaud ! »
Elle lâavait rejoint Ă la fenĂȘtre, elle demeura lĂ quelques secondes, appuyĂ©e Ă son Ă©paule, regardant le vaste champ de la gare. Pour le moment, les fumĂ©es sâen Ă©taient allĂ©es, le disque cuivrĂ© du soleil descendait dans la brume, derriĂšre les maisons de la rue de Rome. En bas, une machine de manĆuvre amenait, tout formĂ©, le train de Mantes, qui devait partir Ă quatre heures vingt-cinq. Elle le refoula le long du quai, sous la marquise, fut dĂ©telĂ©e. Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs de tampons annonçaient lâattelage imprĂ©vu de voitures quâon ajoutait. Et, seule, au milieu des rails, avec son mĂ©canicien et son chauffeur, noirs de la poussiĂšre du voyage, une lourde machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et essoufflĂ©e, sans autre vapeur quâun mince filet sortant dâune soupape. Elle attendait quâon lui ouvrĂźt la voie, pour retourner au dĂ©pĂŽt des Batignolles. Un signal rouge claqua, sâeffaça. Elle partit.
« Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne ! dit Roubaud en quittant la fenĂȘtre. Les entends-tu taper sur leur piano ?⊠Tout Ă lâheure, jâai vu Henri, qui mâa dit de te prĂ©senter ses hommages.
â Ă table, Ă table ! » cria SĂ©verine.
Et elle se jeta sur les sardines, elle dĂ©vora. Ah ! le petit pain de Mantes Ă©tait loin ! Cela la grisait, quand elle venait Ă Paris. Elle Ă©tait toute vibrante du bonheur dâavoir couru les trottoirs, elle gardait une fiĂšvre de ses achats au Bon MarchĂ©. En un coup, chaque printemps, elle y dĂ©pensait ses Ă©conomies de lâhiver, prĂ©fĂ©rant tout y acheter, disant quâelle y Ă©conomisait son voyage. Aussi, sans perdre une bouchĂ©e, ne tarissait-elle pas. Un peu confuse, rougissante, elle finit par lĂącher le total de la somme quâelle avait dĂ©pensĂ©e, plus de trois cents francs.
« Fichtre ! dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la femme dâun sous-chef !⊠Mais tu nâavais Ă prendre que six chemises et une paire de bottines ?
â Oh ! mon ami, des occasions uniques !⊠Une petite soie Ă rayures dĂ©licieuse ! un chapeau dâun goĂ»t, un rĂȘve ! des jupons tout faits, avec des volants brodĂ©s ! Et tout ça pour rien, jâaurais payĂ© le double au Havre⊠On va mâexpĂ©dier, tu verras ! »
Il avait pris le parti de rire, tant elle Ă©tait jolie, dans sa joie, avec son air de confusion suppliante. Et puis, câĂ©tait si charmant, cette dĂźnette improvisĂ©e, au fond de cette chambre oĂč ils Ă©taient seuls, bien mieux quâau restaurant. Elle, qui dâordinaire buvait de lâeau, se laissait aller, vidait son verre de vin blanc, sans savoir. La boĂźte de sardines Ă©tait finie, ils entamĂšrent le pĂątĂ© avec le beau couteau neuf. Ce fut un triomphe, tellement il coupait bien.
« Et toi, voyons, ton affaire ? demanda-t-elle. Tu me fais bavarder, tu ne me dis pas comment ça sâest terminĂ©, pour le sous-prĂ©fet. »
Alors, il conta en dĂ©tail la façon dont le chef de lâexploitation lâavait reçu. Oh ! un lavage de tĂȘte en rĂšgle ! Il sâĂ©tait dĂ©fendu, avait dit la vraie vĂ©ritĂ©, comment ce petit crevĂ© de sous-prĂ©fet sâĂ©tait obstinĂ© Ă monter avec son chien dans une voiture de premiĂšre, lorsquâil y avait une voiture de seconde, rĂ©servĂ©e pour les chasseurs et leurs bĂȘtes, et la querelle qui sâen Ă©tait suivie, et les mots quâon avait Ă©changĂ©s. En somme, le chef lui donnait raison dâavoir voulu faire respecter la consigne ; mais le terrible Ă©tait la parole quâil avouait lui-mĂȘme : « Vous ne serez pas toujours les maĂźtres ! » On le soupçonnait dâĂȘtre rĂ©publicain. Les discussions qui venaient de marquer lâouverture de la session de 1869, et la peur sourde des prochaines Ă©lections gĂ©nĂ©rales rendaient le gouvernement ombrageux. Aussi lâaurait-on certainement dĂ©placĂ©, sans la bonne recommandation du prĂ©sident Grandmorin. Encore avait-il dĂ» signer la lettre dâexcuse, conseillĂ©e et rĂ©digĂ©e par ce dernier.
SĂ©verine lâinterrompit, criant :
« Hein ? ai-je eu raison de lui Ă©crire et de lui faire une visite avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon⊠Je savais bien quâil nous tirerait dâaffaire.
â Oui, il tâaime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long, dans la Compagnie⊠Vois donc un peu Ă quoi ça sert, dâĂȘtre un bon employĂ©. Ah ! on ne mâa point mĂ©nagĂ© les Ă©loges : pas beaucoup dâinitiative, mais de la conduite, de lâobĂ©issance, du courage, enfin tout ! Eh bien ! ma chĂšre, si tu nâavais pas Ă©tĂ© ma femme, et si Grandmorin nâavait pas plaidĂ© ma cause, par amitiĂ© pour toi, jâĂ©tais fichu, on mâenvoyait en pĂ©nitence, au fond de quelque petite station. »
Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant Ă elle-mĂȘme :
« Oh ! certainement, câest un homme qui...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1
- Chapitre 2
- Chapitre 3
- Chapitre 4
- Chapitre 5
- Chapitre 6
- Chapitre 7
- Chapitre 8
- Chapitre 9
- Chapitre 10
- Chapitre 11
- Chapitre 12
- à propos de cette édition électronique
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