L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
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L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

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L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

About this book

L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II was written in the year 1605 by Miguel Cervantes. This book is one of the most popular novels of Miguel Cervantes, and has been translated into several other languages around the world.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635246762

Chapitre 1

De la maniÚre dont le curé et le barbier se conduisirent avec don Quichotte au sujet de sa maladie
Cid Hamet Ben-EngĂ©li raconte, dans la seconde partie de cette histoire et troisiĂšme sortie de don Quichotte, que le curĂ© et le barbier demeurĂšrent presque un mois sans le voir, afin de ne pas lui rappeler le souvenir des choses passĂ©es. Toutefois, ils ne manquĂšrent pas de visiter sa niĂšce et sa gouvernante pour leur recommander de le choyer avec grande attention, de lui donner Ă  manger des confortants et des choses bonnes pour le cƓur et le cerveau, desquels, suivant toute apparence, procĂ©dait son infirmitĂ©. Elles rĂ©pondirent qu’elles faisaient ainsi et continueraient Ă  faire de mĂȘme avec tout le soin, toute la bonne volontĂ© possibles : car elles commençaient Ă  s’apercevoir que, par moments, leur seigneur tĂ©moignait qu’il avait entiĂšrement recouvrĂ© l’usage de son bon sens. Cette nouvelle causa beaucoup de joie aux deux amis, qui crurent avoir eu la plus heureuse idĂ©e en le ramenant enchantĂ© sur la charrette Ă  bƓufs, comme l’a racontĂ©, dans ses derniers chapitres, la premiĂšre partie de cette grande autant que ponctuelle histoire. Ils rĂ©solurent donc de lui rendre visite et de faire l’expĂ©rience de sa guĂ©rison, bien qu’ils tinssent pour impossible qu’elle fĂ»t complĂšte. Ils se promirent Ă©galement de ne toucher Ă  aucun point de la chevalerie errante, pour ne pas courir le danger de dĂ©coudre les points de sa blessure, qui Ă©tait encore si fraĂźchement reprise[9].
Ils allĂšrent enfin le voir, et le trouvĂšrent assis sur son lit, enveloppĂ© dans une camisole de serge verte et coiffĂ© d’un bonnet de laine rouge de TolĂšde, avec un visage si sec, si enfumĂ©, qu’il semblait ĂȘtre devenu chair de momie. Don Quichotte leur fit trĂšs-bon accueil ; et, quand ils s’informĂšrent de sa santĂ©, il en rendit compte avec beaucoup de sens et d’élĂ©gantes expressions. La conversation prit son cours, et l’on vint Ă  parler de ce qu’on appelle raison d’État et modes de gouvernement : l’un rĂ©formait cet abus et condamnait celui-lĂ  ; l’autre corrigeait cette coutume et rĂ©prouvait celle-ci : bref, chacun des trois amis devint un nouveau lĂ©gislateur, un Lycurgue moderne, un Solon tout neuf ; et, tous ensemble, ils refirent si bien l’État de fond en comble, qu’on eĂ»t dit qu’ils l’avaient rapportĂ© Ă  la forge, et l’en avaient retirĂ© tout autre qu’ils ne l’y avaient mis. Don Quichotte parla avec tant d’intelligence et d’esprit sur les diverses matiĂšres qu’on traita, que les deux examinateurs furent convaincus qu’il avait recouvrĂ© toute sa santĂ© et tout son jugement.
La niĂšce et la gouvernante Ă©taient prĂ©sentes Ă  l’entretien, et, pleurant de joie, ne cessaient de rendre grĂące Ă  Dieu de ce qu’elles voyaient leur seigneur revenu Ă  une si parfaite intelligence. Mais le curĂ©, changeant son projet primitif, qui Ă©tait de ne pas toucher Ă  la corde de chevalerie, voulut rendre l’expĂ©rience complĂšte, et s’assurer si la guĂ©rison de don Quichotte Ă©tait fausse ou vĂ©ritable. Il vint donc, de fil en aiguille, Ă  raconter quelques nouvelles qui arrivaient de la capitale. Entre autres choses, il dit qu’on tenait pour certain que le Turc descendait du Bosphore avec une flotte formidable[10] : mais qu’on ignorait encore son dessein, et sur quels rivages devait fondre une si grande tempĂȘte. Il ajouta que, dans cette crainte, qui presque chaque annĂ©e nous tient sur le qui-vive, toute la chrĂ©tientĂ© Ă©tait en armes, et que Sa MajestĂ© avait fait mettre en dĂ©fense les cĂŽtes de Naples, de Sicile et de Malte.
Don Quichotte répondit :
« Sa MajestĂ© agit en prudent capitaine lorsqu’elle met d’avance ses États en sĂ»retĂ©, pour que l’ennemi ne les prenne pas au dĂ©pourvu. Mais si Sa MajestĂ© acceptait mon avis, je lui conseillerais une mesure dont elle est certainement, Ă  l’heure qu’il est, bien loin de se douter. »
À peine le curĂ© eut-il entendu ces mots, qu’il dit en lui-mĂȘme :
« Que Dieu te tende la main, pauvre don Quichotte ! il me semble que tu te précipites du faßte élevé de ta folie au profond abßme de ta simplicité. »
Le barbier, qui avait eu la mĂȘme pensĂ©e que son compĂšre, demanda Ă  don Quichotte quelle Ă©tait cette mesure qu’il serait, Ă  son avis, si utile de prendre.
« Peut-ĂȘtre, ajouta-t-il, sera-t-elle bonne Ă  porter sur la longue liste des impertinentes remontrances qu’on a coutume d’adresser aux princes.
– La mienne, seigneur rñpeur de barbes, reprit don Quichotte, ne sera point impertinente, mais fort pertinente, au contraire.
– Je ne le dis pas en ce sens, rĂ©pliqua le barbier, mais parce que l’expĂ©rience prouve que tous ou presque tous les expĂ©dients qu’on propose Ă  Sa MajestĂ© sont impossibles ou extravagants, et au dĂ©triment du roi ou du royaume.
– Eh bien ! rĂ©pondit don Quichotte, le mien n’est ni impossible ni extravagant : c’est le plus facile, le plus juste et le mieux avisĂ© qui puisse tomber dans la pensĂ©e d’aucun inventeur d’expĂ©dients.[11]
– Pourquoi Votre GrĂące tarde-t-elle Ă  le dire, seigneur don Quichotte ? demanda le curĂ©.
– Je ne voudrais pas, rĂ©pondit don Quichotte, le dire ici Ă  cette heure, et que demain matin il arrivĂąt aux oreilles de messieurs les conseillers du conseil de Castille, de façon qu’un autre reçût les honneurs et le prix de mon travail.
– Quant Ă  moi, dit le barbier, je donne ma parole, tant ici-bas que devant Dieu, de ne rĂ©pĂ©ter ce que va dire Votre GrĂące ni Ă  Roi, ni Ă  Roch, ni Ă  nul homme terrestre : serment que j’ai appris dans le romance du curĂ©, lequel avisa le roi du larron qui lui avait volĂ© les cent doubles et sa mule au pas d’amble[12].
– Je ne sais pas l’histoire, rĂ©pondit don Quichotte : mais je sais que le serment est bon, sachant que le seigneur barbier est homme de bien.
– Quand mĂȘme il ne le serait pas, reprit le curĂ©, moi je le cautionne, et me porte garant qu’en ce cas il ne parlera pas plus qu’un muet, sous peine de payer l’amende et le dĂ©dit.
– Et vous, seigneur curĂ©, dit don Quichotte, qui vous cautionne ?
– Ma profession, rĂ©pondit le curĂ©, qui m’oblige Ă  garder les secrets.
– Corbleu ! s’écria pour lors don Quichotte, Sa MajestĂ© n’a qu’à ordonner, par proclamation publique, qu’à un jour fixĂ©, tous les chevaliers errants qui errent par l’Espagne se rĂ©unissent Ă  sa cour : quand il n’en viendrait qu’une demi-douzaine, tel pourrait se trouver parmi eux qui suffirait seul pour dĂ©truire toute la puissance du Turc. Que Vos GrĂąces soient attentives, et suivent bien mon raisonnement. Est-ce, par hasard, chose nouvelle qu’un chevalier errant dĂ©fasse Ă  lui seul une armĂ©e de deux cent mille hommes, comme s’ils n’eussent tous ensemble qu’une gorge Ă  couper, ou qu’ils fussent faits de pĂąte Ă  massepains ? Sinon, voyez plutĂŽt combien d’histoires sont remplies de ces merveilles ! Il faudrait aujourd’hui, Ă  la male heure pour moi, car je ne veux pas dire pour un autre, que vĂ©cĂ»t le fameux don BĂ©lianis, ou quelque autre chevalier de l’innombrable lignĂ©e d’Amadis de Gaule. Si l’un de ceux-lĂ  vivait, et que le Turc se vĂźt face Ă  face avec lui, par ma foi, je ne voudrais pas ĂȘtre dans la peau du Turc. Mais Dieu jettera les yeux sur son peuple, et lui enverra quelqu’un, moins redoutable peut-ĂȘtre que les chevaliers errants du temps passĂ©, qui pourtant ne leur cĂ©dera point en valeur. Dieu m’entend, et je n’en dis pas davantage !
– Ah ! sainte Vierge ! s’écria la niĂšce, qu’on me tue si mon seigneur n’a pas envie de redevenir chevalier errant.
– Chevalier errant je dois mourir, rĂ©pondit don Quichotte : que le Turc monte ou descende, quand il voudra, et en si grande force qu’il pourra : je rĂ©pĂšte encore que Dieu m’entend. »
Le barbier dit alors :
« Permettez-moi, j’en supplie Vos GrĂąces, de vous raconter une petite histoire qui est arrivĂ©e Ă  SĂ©ville ; elle vient si bien Ă  point, que l’envie me prend de vous la raconter. »
Don Quichotte donna son assentiment, le curĂ© et les femmes prĂȘtĂšrent leur attention, et le barbier commença de la sorte :
« Dans l’hĂŽpital des fous, Ă  SĂ©ville, il y avait un homme que ses parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l’esprit. Il avait Ă©tĂ© graduĂ© en droit canon par l’universitĂ© d’Osuna ; mais, selon l’opinion de bien des gens, quand mĂȘme c’eĂ»t Ă©tĂ© par l’universitĂ© de Salamanque, il n’en serait pas moins devenu fou. Au bout de quelques annĂ©es de rĂ©clusion, ce licenciĂ© s’imagina qu’il avait recouvrĂ© le jugement et possĂ©dait le plein exercice de ses facultĂ©s. Dans cette idĂ©e, il Ă©crivit Ă  l’archevĂȘque, en le suppliant avec instance, et dans les termes les plus sensĂ©s, de le tirer de la misĂšre oĂč il vivait, puisque Dieu, dans sa misĂ©ricorde, lui avait fait grĂące de lui rendre la raison. Il ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient enfermĂ©, et voulaient, en dĂ©pit de la vĂ©ritĂ©, qu’il restĂąt fou jusqu’à sa mort. Convaincu par plusieurs billets trĂšs-sensĂ©s et trĂšs-spirituels, l’archevĂȘque chargea un de ses chapelains de s’informer, auprĂšs du recteur de l’hĂŽpital, si ce qu’écrivait ce licenciĂ© Ă©tait bien exact, et mĂȘme de causer avec le fou, afin que, s’il lui semblait avoir recouvrĂ© l’esprit, il le tirĂąt de sa loge et lui rendĂźt la libertĂ©. Le chapelain remplit sa mission, et le recteur lui dit que cet homme Ă©tait encore fou ; que, bien qu’il parlĂąt maintes fois comme une personne d’intelligence rassise, il Ă©clatait Ă  la fin en telles extravagances, qu’elles Ă©galaient par le nombre et la grandeur tous les propos sensĂ©s qu’il avait tenus auparavant, comme on pouvait, au reste, s’en assurer en conversant avec lui. Le chapelain voulut faire l’expĂ©rience : il alla trouver le fou, et l’entretint plus d’une heure entiĂšre. Pendant tout ce temps, le fou ne laissa pas Ă©chapper un mot extravagant ou mĂȘme Ă©quivoque ; au contraire, il parla si raisonnablement, que le chapelain fut obligĂ© de croire qu’il Ă©tait totalement guĂ©ri. Entre autres choses, le fou accusa le recteur de l’hĂŽpital. « Il me garde rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que lui font mes parents afin qu’il dise que je suis encore fou, bien qu’ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j’aie dans ma disgrĂące, c’est ma grande fortune : car, pour en jouir, mes hĂ©ritiers portent un faux jugement et rĂ©voquent en doute la grĂące que le Seigneur m’a faite en me rappelant de l’état de brute Ă  l’état d’homme. » Finalement, le fou parla de telle sorte qu’il rendit le recteur suspect, qu’il fit paraĂźtre ses parents avaricieux et dĂ©naturĂ©s, et se montra lui-mĂȘme si raisonnable, que le chapelain rĂ©solut de le conduire Ă  l’archevĂȘque pour que celui-ci reconnĂ»t et touchĂąt du doigt la vĂ©ritĂ© de cette affaire. Dans cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre au licenciĂ© les habits qu’il portait Ă  son entrĂ©e dans l’hĂŽpital. À son tour, le recteur le supplia de prendre garde Ă  ce qu’il allait faire : car, sans nul doute, le licenciĂ© Ă©tait encore fou. Mais ses remontrances et ses avis ne rĂ©ussirent pas Ă  dĂ©tourner le chapelain de son idĂ©e. Le recteur obĂ©it donc, en voyant que c’était un ordre de l’archevĂȘque, et l’on remit au licenciĂ© ses anciens habits, qui Ă©taient neufs et dĂ©cents. Lorsqu’il se vit dĂ©pouillĂ© de la casaque de fou et rhabillĂ© en homme sage, il demanda par charitĂ© au chapelain la permission d’aller prendre congĂ© de ses camarades les fous. Le chapelain rĂ©pondit qu’il voulait l’accompagner et voir les fous qu’il y avait dans la maison. Ils montĂšrent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient prĂ©sentes. Quand le licenciĂ© arriva devant une cage oĂč l’on tenait enfermĂ© un fou furieux, bien qu’en ce moment tranquille et calme, il lui dit : « Voyez, frĂšre, si vous avez quelque chose Ă  me recommander : je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie misĂ©ricorde et sans que je le mĂ©ritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne santĂ© et dans mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n’est impossible. Ayez grande espĂ©rance en lui. Puisqu’il m’a remis en mon premier Ă©tat, il pourra bien vous y remettre Ă©galement, si vous avez confiance en sa bontĂ©. J’aurai soin de vous envoyer quelques friands morceaux, et mangez-les de bon cƓur : car, en vĂ©ritĂ©, je m’imagine, comme ayant passĂ© par lĂ , que toutes nos folies procĂšdent de ce que nous avons l’estomac vide et le cerveau plein d’air. Allons, allons, prenez courage : l’abattement dans les infortunes dĂ©truit la santĂ© et hĂąte la mort. » Tous ces propos du licenciĂ© Ă©taient entendus par un autre fou renfermĂ© dans la cage en face de celle du furieux. Il se leva d’une vieille natte de jonc sur laquelle il Ă©tait couchĂ© tout nu, et demanda Ă  haute voix quel Ă©tait celui qui s’en allait bien portant de corps et d’esprit. « C’est moi, frĂšre, qui m’en vais, rĂ©pondit le licenciĂ© : je n’ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des grĂąces infinies pour la faveur qu’il m’a faite. – Prenez garde Ă  ce que vous dites, licenciĂ© mon ami, rĂ©pliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre loge, pour Ă©viter l’aller et le retour. – Je sais que je suis guĂ©ri, reprit le licenciĂ©, et rien ne m’oblige Ă  recommencer les stations. – Vous, guĂ©ri ! s’écria le fou. À la bonne heure, et que Dieu vous conduise ! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont je reprĂ©sente sur la terre la majestĂ© souveraine, que, pour ce seul pĂ©chĂ© que SĂ©ville commet aujourd’hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d’un tel chĂątiment que le souvenir s’en perpĂ©tuera dans les siĂšcles des siĂšcles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde ? Mais non : je veux bien n’imposer qu’un seul chĂątiment Ă  cette ville ignorante : je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son district, pendant trois annĂ©es entiĂšres, qui se compteront depuis le jour et la minute oĂč la menace en est prononcĂ©e. Ah ! tu es libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis attachĂ©, je suis malade, je suis fou ! Bien, bien, je pense Ă  pleuvoir tout comme Ă  me pendre. » Les assistants Ă©taient restĂ©s fort attentifs aux cris et aux propos du fou ; mais notre licenciĂ©, se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec intĂ©rĂȘt : « Que Votre GrĂące ne se mette point en peine, mon cher seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient de dire. S’il est Jupiter et qu’il ne veuille pas faire pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le pĂšre et le dieu des eaux, je ferai tomber la pluie chaque fois qu’il me plaira et qu’il en sera besoin. » À cela le chapelain rĂ©pondit : « Toutefois, seigneur Neptune, il ne convient pas de fĂącher le seigneur Jupiter. Que votre GrĂące demeure en sa loge ; une autre fois, quand nous aurons mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher. » Le recteur et les assistants se mirent Ă  rire, au point de faire presque rougir le chapelain. Quant au licenciĂ©, on le dĂ©shabilla, puis on le remit dans sa loge : et le conte est fini.
– C’est donc lĂ , seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte qui venait si bien Ă  point, qu’on ne pouvait se dispenser de nous le servir ? Ah ! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est aveugle celui qui ne voit pas Ă  travers la toile du tamis ! Est-il possible que Votre GrĂące ne sache pas que les comparaisons qui se font d’esprit Ă  esprit, de courage Ă  courage, de beautĂ© Ă  beautĂ©, de noblesse Ă  noblesse, sont toujours odieuses et mal reçues ? Pour moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et n’exige que personne me tienne pour homme d’esprit, ne l’étant pas : seulement je me fatigue Ă  faire comprendre au monde la faute qu’il commet en ne voulant pas renouveler en lui l’heureux temps oĂč florissait la chevalerie errante. Mais notre Ăąge dĂ©pravĂ© n’est pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les Ăąges oĂč les chevaliers errants prirent Ă  charge et Ă  tĂąche la dĂ©fense des royaumes, la protection des demoiselles, l’assistance des orphelins, le chĂątiment des superbes et la rĂ©compense des humbles. La plupart des chevaliers qu’on voit aujourd’hui font plutĂŽt bruire le satin, le brocart et les riches Ă©toffes dont ils s’habillent, que la cotte de mailles dont ils s’arment. Il n’y a plus un chevalier qui dorme en plein champ, exposĂ© Ă  la rigueur du ciel, armĂ© de toutes piĂšces de la tĂȘte aux pieds ; il n’y en a plus un qui, sans quitter l’étrier et appuyĂ© sur sa lance, ne songe qu’à tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n’y en a plus un qui sorte de ce bois pour pĂ©nĂ©trer dans cette montagne ; puis qui arrive sur une plage stĂ©rile et dĂ©serte, oĂč bat la mer furieuse, et, trouvant amarrĂ© au rivage un petit bateau sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agrĂšs, s’y jette d’un cƓur intrĂ©pide, et se livre aux flots implacables d’une mer sans fond, qui tantĂŽt l’élĂšvent au ciel et tantĂŽt l’entraĂźnent dans l’abĂźme, tandis que lui, toujours affrontant la tempĂȘte, se trouve tout Ă  coup, quand il y songe le moins, Ă  plus de trois mille lieues de distance de l’endroit oĂč il s’est embarquĂ©, et, sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes d’ĂȘtre Ă©crites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. À prĂ©sent la paresse triomphe de la diligence, l’oisivetĂ© du travail, le vice de la vertu, l’arrogance de la valeur, et la thĂ©orie de la pratique dans les armes, qui n’ont vraiment brillĂ© de tout leur Ă©clat que pendant l’ñge d’or et parmi les chevaliers errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule ? qui plus spirituel que Palmerin d’Angleterre ? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le Blanc ? qui plus galant que Lisvart de GrĂšce ? qui plus blessĂ© et plus blessant que don BĂ©lianis ? qui plus intrĂ©pide que PĂ©rion de Gaule ? qui plus entreprenant que FĂ©lix-Mars d’Hyrcanie ? qui plus sincĂšre qu’Esplandian ? qui plus hardi que don Cirongilio de Thrace ? qui plus brave que Rodomont ? qui plus prudent que le roi Sobrin ? qui plus audacieux que Renaud ? qui plus invincible que Roland ? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa Cosmographie[13] ? Tous ces guerriers, et beaucoup d’autres que je pourrais nommer encore, s...

Table of contents

  1. Titre
  2. Prologue
  3. Chapitre 1
  4. Chapitre 2
  5. Chapitre 3
  6. Chapitre 4
  7. Chapitre 5
  8. Chapitre 6
  9. Chapitre 7
  10. Chapitre 8
  11. Chapitre 9
  12. Chapitre 10
  13. Chapitre 11
  14. Chapitre 12
  15. Chapitre 13
  16. Chapitre 14
  17. Chapitre 15
  18. Chapitre 16
  19. Chapitre 17
  20. Chapitre 18
  21. Chapitre 19
  22. Chapitre 20
  23. Chapitre 21
  24. Chapitre 22
  25. Chapitre 23
  26. Chapitre 24
  27. Chapitre 25
  28. Chapitre 26
  29. Chapitre 27
  30. Chapitre 28
  31. Chapitre 29
  32. Chapitre 30
  33. Chapitre 31
  34. Chapitre 32
  35. Chapitre 33
  36. Chapitre 34
  37. Chapitre 35
  38. Chapitre 36
  39. Chapitre 37
  40. Chapitre 38
  41. Chapitre 39
  42. Chapitre 40
  43. Chapitre 41
  44. Chapitre 42
  45. Chapitre 43
  46. Chapitre 44
  47. Chapitre 45
  48. Chapitre 46
  49. Chapitre 47
  50. Chapitre 48
  51. Chapitre 49
  52. Chapitre 50
  53. Chapitre 51
  54. Chapitre 52
  55. Chapitre 53
  56. Chapitre 54
  57. Chapitre 55
  58. Chapitre 56
  59. Chapitre 57
  60. Chapitre 58
  61. Chapitre 59
  62. Chapitre 60
  63. Chapitre 61
  64. Chapitre 62
  65. Chapitre 63
  66. Chapitre 64
  67. Chapitre 65
  68. Chapitre 66
  69. Chapitre 67
  70. Chapitre 68
  71. Chapitre 69
  72. Chapitre 70
  73. Chapitre 71
  74. Chapitre 72
  75. Chapitre 73
  76. Chapitre 74
  77. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  78. Notes de bas de page

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