La Grande Ombre
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La Grande Ombre

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Conan Doyle aborde l'époque de la lutte acharnée entre l'Angleterre et Napoléon. Il accompagne jusque sur le champ de bataille de Waterloo un jeune villageois arraché au calme de ses falaises natales par le désir de protéger le sol national contre le cauchemar de l'invasion française, qui hantait alors l'imagination britannique.

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Chapitre 1 LA NUIT DES SIGNAUX

Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arrivĂ© Ă  peine au milieu du dix-neuviĂšme siĂšcle, et Ă  l’ñge de cinquante-cinq ans.
Ma femme ne me découvre guÚre qu'une fois par semaine derriÚre l'oreille un petit poil gris qu'elle tient à m'arracher.
Et pourtant quel Ă©trange effet cela me fait que ma vie se soit Ă©coulĂ©e en une Ă©poque oĂč les façons de penser et d'agir des hommes diffĂ©raient autant de celles d'aujourd'hui que s'il se fut agi des habitants d'une autre planĂšte.
Ainsi, lorsque je me promĂšne par la campagne, si je regarde par lĂ -bas, du cĂŽtĂ© de Berwick, je puis apercevoir les petites traĂźnĂ©es de fumĂ©e blanche, qui me parlent de cette singuliĂšre et nouvelle bĂȘte aux cent pieds, qui se nourrit de charbon, dont le corps recĂšle un millier d'hommes, et qui ne cesse de ramper le long de la frontiĂšre.
Quand le temps est clair, j'aperçois sans peine le reflet des cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers Corriemuir.
Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la mĂȘme bĂȘte, ou parfois mĂȘme une douzaine d'entre elles, laissant dans l'air une trace noire, dans l'eau une tache blanche, et marchant contre le vent avec autant d'aisance qu'un saumon remonte la Tweed.
Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux pÚre muet de colÚre autant que de surprise, car il avait la crainte d'offenser le Créateur, si profondément enracinée dans l'ùme, qu'il ne voulait pas entendre parler de contraindre la Nature, et que toute innovation lui paraissait toucher de bien prÚs au blasphÚme.
C'était Dieu qui avait créé le cheval.
C'était un mortel de là-bas, vers Birmingham, qui avait fait la machine.
Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il à se servir de la selle et des éperons.
Mais il aurait Ă©prouvĂ© une bien autre surprise en voyant le calme et l'esprit de bienveillance qui rĂšgnent actuellement dans le cƓur des hommes, en lisant dans les journaux et entendant dire dans les rĂ©unions qu'il ne faut plus de guerre, exceptĂ© bien entendu, avec les nĂšgres et leurs pareils.
Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque sans interruption – une trĂȘve de deux courtes annĂ©es – depuis bientĂŽt un quart de siĂšcle ?
Réfléchissez à cela, vous qui menez aujourd'hui une existence si tranquille, si paisible.
Des enfants, nés pendant la guerre, étaient devenus des hommes barbus, avaient eu à leur tour des enfants, que la guerre durait encore.
Ceux qui avaient servi et combattu à la fleur de l'ùge et dans leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres se raidir, leur dos se voûter, que les flottes et les armées étaient encore aux prises.
Rien d'étonnant, dÚs lors, qu'on en fût venu à considérer la guerre comme l'état normal, et qu'on éprouvùt une sensation singuliÚre à se trouver en état de paix.
Pendant cette longue période, nous nous battßmes avec les Danois, nous nous battßmes avec les Hollandais, nous nous battßmes avec l'Espagne, nous nous battßmes avec les Turcs, nous nous battßmes avec les Américains, nous nous battßmes avec les gens de Montevideo.
On eĂ»t dit que dans cette mĂȘlĂ©e universelle, aucune race n'Ă©tait trop proche parente, aucune trop distante pour Ă©viter d'ĂȘtre entraĂźnĂ©e dans la querelle.
Mais ce fut surtout avec les Français que nous nous battßmes ; et de tous les hommes, celui qui nous inspira le plus d'aversion, et de crainte et d'admiration, ce fut ce grand capitaine qui les gouvernait.
C'Ă©tait trĂšs crĂąne de le reprĂ©senter en caricature, de le chansonner, de faire comme si c'Ă©tait un charlatan, mais je puis vous dire que la frayeur qu'inspirait cet homme planait comme une ombre noire au-dessus de l'Europe entiĂšre, et qu'il fut un temps oĂč la clartĂ© d'une flamme apparaissant de nuit sur la cĂŽte faisait tomber Ă  genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les mains de tous les hommes.
Il avait toujours gagné la partie : voilà ce qu'il y avait de terrible.
On eût dit qu'il portait la fortune en croupe.
Et en ces temps-là nous savions qu'il était posté sur la cÎte septentrionale avec cent cinquante mille vétérans, avec les bateaux nécessaires au passage.
Mais c'est une vieille histoire.
Chacun sait comment notre petit homme borgne et manchot anéantit leur flotte.
Il devait rester en Europe une terre oĂč l'on eĂ»t la libertĂ© de penser, la libertĂ© de parler.
Il y avait un grand signal tout prĂȘt sur la hauteur prĂšs de l'embouchure de la Tweed.
C'était un échafaudage fait en charpente et en barils de goudron.
Je me rappelle fort bien que tous les soirs je m'écarquillais les yeux à regarder s'il flambait.
Je n'avais alors que huit ans, mais Ă  cet Ăąge, on prend dĂ©jĂ  les choses Ă  cƓur, et il me semblait que le sort de mon pays dĂ©pendĂźt en quelque façon de moi et de ma vigilance.
Un soir, comme je regardais, j'aperçus une faible lueur sur la colline du signal : une petite langue rouge de flamme dans les ténÚbres.
Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me frappai les poignets contre le cadre en pierre de la fenĂȘtre, pour me convaincre que j'Ă©tais Ă©veillĂ©.
Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et mobile se refléter dans l'eau, et je m'élançai à la cuisine.
Je hurlai à mon pÚre que les Français avaient franchi la Manche et que le signal de l'embouchure de la Tweed flambait.
Il causait tranquillement avec Mr Mitchell, l'Ă©tudiant en droit d'Édimbourg.
Je crois encore le voir secouant sa pipe à coté du feu et me regardant par-dessus ses lunettes à monture de corne.
– Êtes-vous sĂ»r, Jock, dit-il.
– Aussi sĂ»r que d'ĂȘtre en vie, rĂ©pondis-je d'une voix entrecoupĂ©e.
Il étendit la main pour prendre sur la table la Bible, qu'il ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en lire un passage, mais il la referma, et sortit à grands pas.
Nous le suivĂźmes, l’étudiant en droit et moi, jusqu'Ă  la porte Ă  claire-voie qui donne sur la grande route.
De lĂ  nous voyons bien la lueur rouge du grand signal, et la lueur d'un autre feu plus petit Ă  Ayton, plus au nord.
Ma mĂšre descendit avec deux plaids pour que nous ne fussions pas saisis par le froid, et nous restĂąmes lĂ  jusqu'au matin, en Ă©changeant de rares paroles, et cela mĂȘme Ă  voix basse.
Il y avait sur la route plus de monde qu'il n'en était passé la veille au soir, car la plupart des fermiers, qui habitaient en remontant vers le nord, s'étaient enrÎlés dans les régiments de volontaires de Berwick, et accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux pour répondre à l'appel.
Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de l'étrier avant de partir.
Je n’en oublierai jamais un que je vis passer sur un grand cheval blanc, brandissant au clair de lune un Ă©norme sabre rouillĂ©.
Ils nous criĂšrent en passant, que le signal de North Berwick Law Ă©tait en feu, et qu'on croyait que l'alarme Ă©tait partie du ChĂąteau d'Édimbourg.
Un petit nombre galopĂšrent en sens contraire, des courriers pour Édimbourg, le fils du laird, et Master Playton, le sous-shĂ©rif, et autres de ce genre.
Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux formes robustes, monté sur un cheval rouan. Il poussa jusqu'à notre porte et nous fit quelques questions sur la route.
– Je suis convaincu que c'est une fausse alerte, dit-il. Peut-ĂȘtre aurais-je tout aussi bien fait de rester oĂč j'Ă©tais, mais maintenant que me voilĂ  parti, je n'ai rien de mieux Ă  faire que de dĂ©jeuner avec le rĂ©giment.
Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande.
– Je le connais bien, dit notre Ă©tudiant en nous le dĂ©signant d'un signe de tĂȘte, c'est un lĂ©giste d'Édimbourg, et il s'entend joliment Ă  enfiler des vers. Il se nomme Wattie Scott.
Aucun de nous n'avait encore entendu parler de lui, mais il ne se passa guùre de temps avant que son nom fut le plus fameux de toute l'Écosse.
Bien des fois nous pensùmes alors à cet homme qui nous avait demandé la route dans la nuit terrible.
Mais dÚs le matin, nous eûmes l'esprit tranquille.
Il faisait un temps gris et froid.
Ma mÚre était retournée à la maison pour nous préparer un pot de thé, quand arriva un char à bancs ramenant le docteur Horscroft, d'Ayton et son fils Jim.
Le docteur avait relevé jusque sur ses oreilles le collet de son manteau brun, et il avait l'air de fort méchante humeur, car Jim, qui n'avait que quinze ans, s'était sauvé à Berwick à la premiÚre alerte, avec le fusil de chasse tout neuf de son pÚre.
Le papa avait passé toute la nuit à sa recherche, et il le ramenait prisonnier ; le canon de fusil se dressait derriÚre le siÚge.
Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que son pÚre, avec ses mains fourrées dans ses poches de cÎté, ses sourcils joints, et sa lÚvre inférieure avancée.
– Tout ça, c'est un mensonge, cria le docteur en passant. Il n'y a pas eu de dĂ©barquement, et tous les sots d'Écosse sont allĂ©s arpenter pour rien les routes.
Son fils Jim poussa un grognement indistinct en entendant ces mots, ce qui lui valut de la part de son pÚre un coup sur le cÎté du crùne avec le poing fermé.
À ce coup, le jeune garçon laissa tomber sa tĂȘte sur sa poitrine comme s'il avait Ă©tĂ© Ă©tourdi.
Mon pĂšre hocha la tĂȘte, car il avait de l'affection pour Jim, et nous rentrĂąmes tous Ă  la maison, en dodelinant du chef, et les yeux papillotants, pouvant Ă  peine tenir les yeux ouverts, maintenant que nous savions tout danger passĂ©.
Mais nous Ă©prouvions en mĂȘme temps au cƓur un frisson de joie comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux autres fois en ma vie.
Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de rapport avec ce que j'ai entrepris de raconter, mais quand on a une bonne mĂ©moire et peu d’habiletĂ©, on n'arrive pas Ă  tirer une pensĂ©e de son esprit sans qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour sortir en mĂȘme temps.
Et pourtant, maintenant que je me suis mis à y songer, cet incident n'était pas entiÚrement étranger à mon récit, car Jim Horscroft eut une discussion si violente avec son pÚre, qu'il fut expédié au collÚge de Berwick et comme mon pÚre avait depuis longtemps formé le projet de m'y placer aussi, il profita de l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer.
Mais avant de dire un mot au sujet de cette Ă©cole, il me faut revenir Ă  l'endroit oĂč j'aurais dĂ» commencer, et vous mettre en Ă©tat de savoir qui je suis, car il pourrait se faire que ces pages Ă©crites par moi tombent sous les yeux de gens qui habitent bien loin au-delĂ  du border, et n'ont jamais entendu parler des Calder de West Inch.
Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n'est point un beau domaine, autour d'une bonne habitation.
C'est simplement une grande terre à pùturages de moutons, ou la bise souffle avec ùpreté et que le vent balaie.
Elle s'étend en formant une bande fragmentée le long de la mer.
Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout juste à gagner son loyer et à avoir du beurre le dimanche au lieu de mélasse.
Au milieu, s'élÚve une maison d'habitation en pierre, recouverte en ardoise, avec un appentis derriÚre.
La date de 1703 est gravée grossiÚrement dans le bloc qui forme le linteau de la porte.
Il y a plus de cent ans que ma famille est établie là, et malgré sa pauvreté, elle est arrivée à tenir un bon rang dans le pays, car à la campagne le vieux fermier est souvent plus estimé que le nouveau laird.
La maison de West Inch présentait une particularité singuliÚre.
Il avait été établi par des ingénieurs et autres personnes compétentes, que la ligne de délimitation entre les deux pays passait exactement par le milieu de la maison, de façon à couper notre meilleure chambre à coucher en deux moitiés, l'une anglaise, l'autre écossaise.
Or, la couchette que j'occupais Ă©tait orientĂ©e de telle sorte que j'avais la tĂȘte au nord de la frontiĂšre et les pieds au sud.
Mes amis disent que si le hasard avait placĂ© mon lit en sens contraire, j'aurais eu peut-ĂȘtre la chevelure d'un blond moins roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle.
Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie, oĂč ma tĂȘte d’Écossais ne voyait aucun moyen de me tirer de pĂ©ril, mes bonnes grosses jambes d'Anglais vinrent Ă  mon aide et m'en Ă©loignĂšrent jusqu'en lieu sĂ»r.
Mais à l'école, cela me valut des histoires à n'en plus finir : les uns m'avaient surnommé Grog à l'eau ; pour d'autres j'étais la « Grande Bretagne » pour d'autres, « l'Union Jock ».
Lorsqu'il y avait une bataille entre les petits Écossais et les petits Anglais, les uns me donnaient des coups de pied dans les jambes, les autres des coups de poing sur les oreil...

Table of contents

  1. Titre
  2. Préface
  3. Chapitre 1 - LA NUIT DES SIGNAUX
  4. Chapitre 2 - LA COUSINE EDIE D’EYEMOUTH
  5. Chapitre 3 - L'OMBRE SUR LES EAUX
  6. Chapitre 4 - LE CHOIX DE JIM
  7. Chapitre 5 - L'HOMME D’OUTRE-MER
  8. Chapitre 6 - UN AIGLE SANS ASILE
  9. Chapitre 7 - LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR
  10. Chapitre 8 - L'ARRIVÉE DU CUTTER
  11. Chapitre 9 - CE QUI SE FIT À WEST INCH
  12. Chapitre 10 - LE RETOUR DE L’OMBRE
  13. Chapitre 11 - LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS
  14. Chapitre 12 - L’OMBRE SUR LA TERRE
  15. Chapitre 13 - LA FIN DE LA TEMPÊTE
  16. Chapitre 14 - LE RÈGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT
  17. Chapitre 15 - COMMENT TOUT CELA FINIT
  18. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  19. Notes de bas de page

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