Donatienne est l'histoire d'une jeune bretonne mariĂ©e et mĂšre de famille qui part Ă la ville comme nourrice pour aider financiĂšrement son mari et ses enfants. HappĂ©e par le tourbillon des conversations des autres bonnes, par leur amoralitĂ©, enivrĂ©e par le luxe, l'argent gagnĂ© sans efforts, elle oublie les siens et devient la maĂźtresse d'un valet dĂ©lurĂ©. Son mari chassĂ© par la misĂšre de sa ferme erre sur les routes avec les trois enfants et finit par Ă©chouer en Auvergne oĂč il travaille comme manoeuvre dans une carriĂšre...
Donatienne est un personnage complexe et trĂšs humain avec ses failles et son courage. Ce personnage a parcouru un cycle de vie et de rĂ©flexions. DĂ©sir de fuir l'enfermement et la misĂšre de la campagne, fascination de la ville et du luxe, oubli et mĂ©pris de son origine et de ses valeurs, Ă©chec, malheur, remords, solitude, remise en cause puis dĂ©cision et enfin retrouvailles avec les siens et sa culture. La coiffe bretonne Ă©tant le symbole de son appartenance culturelle, elle la retire sous les moqueries des camarades en arrivant Ă Paris et la remet quand elle retrouve les siens. Ce roman, certes moraliste, s'attache Ă dĂ©crire, comme ceux des naturalistes, la condition sociale des bonnes, leurs logements, les bureaux de placement mais s'attarde aussi sur l'intĂ©rioritĂ©, la psychologie de Donatienne et surtout la complexitĂ© de son cheminement. La chute et la rĂ©demption rĂ©unissent en un mĂȘme personnage les figures de Madeleine et de Marie et lui confĂšrent une richesse qui l'Ă©loigne de la caricature.
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Donatienne
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Literature GeneralIndex
LiteratureChapitre 1 LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON
Ils Ă©taient assis, lâhomme et la femme, en
haut de la colline, sur le seuil de la ferme, la tĂȘte appuyĂ©e sur
la paume des mains, lui trĂšs grand, elle trĂšs petite, tous deux
Bretons de race ancienne. Lâombre achevait de tomber.
Une bande rouge, mince comme un fuseau, longue
de bien des lieues, Ă peine entamĂ©e, çà et lĂ , par lâondulation
lointaine des terres, laissait deviner lâimmensitĂ© de lâhorizon
quâils avaient devant eux. Mais il nâen venait presque plus de
lumiĂšre, ni aux nuages floconneux qui barraient le ciel, ni sur la
forĂȘt de Lorges, dont les vallons et les cĂŽtes fuyaient en houles
mĂȘlĂ©es. Bancs de nuages dans le ciel, bancs de brume dans le pli
des frondaisons, tout Ă©tait orientĂ© dans le mĂȘme sens et tout
dormait. Une senteur Ăąpre, la respiration nocturne de la forĂȘt,
passait par intervalles. Ă la limite des bois, Ă trois cents mĂštres
de la maison, une lande ressemblait Ă une tache brune. Puis il y
avait un maigre champ de blé noir moissonné et, plus prÚs, le petit
raidillon pierreux, semĂ© de genĂȘts, qui portait la closerie de Ros
Grignon.
Ils Ă©taient pauvres. Lâhomme avait Ă©pousĂ©, au
retour du service, une fille de marin, servante en la paroisse
dâYffiniac, qui est peu distante de celle de PlĆuc. Elle avait
quelques centaines de francs dâĂ©conomie, des yeux noirs trĂšs
innocents et trÚs vifs, sous sa coiffe aux ailes relevées en forme
de fleur de cyclamen. Lui ne possédait rien.
Un soldat qui revient du rĂ©giment, nâest-ce
pas ? Mais câĂ©tait moins pour son argent quâil lâavait
choisie, bien sĂ»r, que parce quâelle lui plaisait. Et comme il
était réputé bon travailleur, dur à la besogne, il avait pu obtenir
Ă bail quatre hectares de mauvaise terre, vingt pommiers, une
maison composĂ©e dâune Ă©table oĂč vivait la vache, dâune chambre oĂč
dormaient les gens, sous le mĂȘme toit de paille Ă©pais dâun mĂštre et
tout brun de mousse : la closerie enfin de Ros Grignon.
Cependant il payait mal. Depuis six ans quâil Ă©tait mariĂ©, trois
enfants lui étaient nés, dont le dernier, Joël, avait cinq mois. La
mĂšre pouvait Ă peine aider son mari, dans les grands jours de
peine, Ă remuer la terre, Ă semer, Ă sarcler, Ă moissonner. Et
lâavoine se vendait mal, le blĂ© noir Ă©tait presque entiĂšrement
consommĂ© Ă la maison, et lâombre de la forĂȘt, les racines profondes
des chĂȘnes et des ajoncs, rendaient chĂ©tives les rĂ©coltes.
La nuit sâannonçait calme et humide, comme
beaucoup de nuits de la fin de septembre. Dans la chambre, derriĂšre
Jean Louarn et sa femme, sâĂ©levait le bruit rĂ©gulier dâun berceau
quâune petite de cinq ans, NoĂ©mi, balançait en tirant sur une
corde. Elle endormait Joël. Eux ne bougeaient pas. Les yeux vagues,
on eĂ»t dit quâils regardaient diminuer la bande de lumiĂšre rouge
au-dessus de la forĂȘt. Des gouttes de rosĂ©e, glissant sur les
tuyaux de chaume, tombaient sur le cou de lâhomme, sans quâil y
prĂźt garde. Ils se reposaient, ouvrant leurs poitrines Ă la brise
fraĂźche, nâayant point de pensĂ©e, si ce nâest le songe toujours
présent de la misÚre, qui ne se partage plus et que chacun fait de
son cÎté quand elle a trop duré.
Le gĂ©missement du berceau sâarrĂȘta, et
lâenfant, mal endormi, cria. La femme tourna la tĂȘte vers le fond
de la chambre :
â Tire donc, NoĂ©mi ! Pourquoi ne
tires-tu pas ?
Rien ne rĂ©pondit. Le bruit doux de lâosier
recommença. Mais le pĂšre, sorti du rĂȘve oĂč il Ă©tait plongĂ©, dit
lentement :
â Faudrait vendre la vache.
â Oui, reprit la femme, faudra la
vendre.
Ce nâĂ©tait pas la premiĂšre fois quâils
parlaient ainsi de mener au marchĂ© lâunique bĂȘte de lâĂ©table. Mais
ils ne se décidaient point à le faire, attendant un autre moyen de
salut, sans savoir lequel.
â Faudrait la vendre avant lâhiver,
ajouta Louarn.
Puis il se tut. Le petit Joël était endormi.
Aucun bruit ne sâĂ©levait de la closerie, ni de lâimmense campagne
Ă©pandue alentour. La lueur du couchant sâĂ©tait faite mince comme un
fil. CâĂ©tait lâheure oĂč les bĂȘtes de proie, les loups, les renards,
les martres rÎdeuses, se levant des fourrés, le cou tendu, flairent
la nuit, et, tout Ă coup, secouant leurs pattes, commencent Ă
trotter par les sentiers menus, à découvert.
â Bonsoir ! dit une voix
enrouée.
Lâhomme et la femme se dressĂšrent en sursaut.
Dâinstinct, Louarn avait fait un pas en avant, afin dâĂȘtre entre
elle et celui qui venait. Un moment, il demeura penché, fouillant
lâombre de la pente pierreuse, les bras ramenĂ©s le long du corps,
prĂȘt Ă lutter. Mais, dans la faible tranche de lumiĂšre qui
sâĂ©chappait de la porte et faisait un petit couloir Ă travers la
brume, une tĂȘte apparut, puis un gros corps dâhomme Ă©largi par les
plis dâune blouse.
â Crains pas, Louarn, câest moi ;
jâapporte une lettre.
â Câest tout de mĂȘme pas une heure pour
courir les chemins, dit Louarn.
â Vous demeurez si loin ! reprit le
facteur. Je suis venu aprÚs la levée. Tiens, voilà  !
Le closier étendit la main, et regarda
lâenveloppe avec un rire triste. Quâest-ce que cela lui faisait,
une lettre de plus ou de moins de lâavocat Guillon, le receveur de
mademoiselle Penhoat ? Puisquâil ne pouvait pas payer, câĂ©tait
de lâĂ©criture inutile.
â Veux-tu entrer ? dit-il. Veux-tu
une bolée de cidre ?
â Non, pas ce soir, une autre fois.
La blouse ronde disparut aprÚs trois enjambées
de lâhomme, car le brouillard devenait Ă©pais.
â Rentrons, dit Louarn.
Tandis quâil fermait la porte, et poussait le
verrou de bois, luisant du bout, Ă cause du long usage, sa femme,
plus pressée que lui de savoir, enlevait de terre la chandelle
fichée dans un goulot de bouteille. Elle la posa sur la table, et,
se penchant au-dessus, les yeux brillants :
â Dis, Jean, dâoĂč vient-elle, la
lettre ?
Lui, de lâautre cĂŽtĂ© de la table, retourna
deux ou trois fois lâenveloppe entre ses mains, lâapprocha de son
visage, qui était long, maigre et tout rasé, sauf un doigt de
favoris, prĂšs des cheveux, et, ne reconnaissant pas lâĂ©criture de
maßtre Guillon :
â Tiens, lis donc, Donatienne. Ăa nâest
pas de lui. Moi, lâĂ©criture moulĂ©e, ça ne me connaĂźt guĂšre.
Et ce fut Ă son tour de regarder la petite
Bretonne, qui lisait vite, suivant les lignes avec un balancement
de la tĂȘte, rougissait, tremblait, et finit par dire, les yeux
levĂ©s, humides de larmes et souriants tout de mĂȘme :
â Ils me demandent pour ĂȘtre
nourrice !
Louarn devint sombre. Ses joues plates,
couleur de la mauvaise terre blanche quâil remuait, se
creusÚrent :
â Qui donc ? fit-il.
â Des gens ; je ne sais pas :
leur nom est lĂ . Mais le mĂ©decin, câest celui de Saint-Brieuc.
â Et quand donc tu partirais ?
Elle baissa le front vers la table, voyant
combien Louarn était troublé.
â Demain matin. Ils me disent de prendre
le premier train⊠Vrai, je ne mây attendais plus, mon
homme !âŠ
LâidĂ©e leur Ă©tait venue, en effet, avant la
naissance de Joël, que Donatienne pourrait trouver une place de
nourrice, comme tant dâautres parentes ou voisines du pays, et la
jeune femme était allée voir le médecin de Saint-Brieuc, qui avait
pris le nom et lâadresse. Mais, depuis huit mois, nâayant pas eu de
réponse, ils croyaient la demande oubliée. Le mari seul en avait
reparlé, une ou deux fois, pour dire, au temps de la moisson :
« Câest bien heureux quâils nâaient pas voulu de toi,
Donatienne ! Comment aurais-je fait, tout
seul ! »
â Je ne mây attendais plus !
répétait la petite Bretonne, le visage éclairé en dessous par la
chandelle. Non, vraiment, cela me fait une surprise !âŠ
Et voilĂ que, malgrĂ© elle, son cĆur sâĂ©tait
mis Ă battre. Le sang lui montait aux joues. Une joie confuse, dont
elle avait honte, lui venait de ce papier blanc quâelle regardait
maintenant sans rien lire : câĂ©tait comme une trĂȘve Ă sa
misÚre, qui lui était offerte, une délivrance des soucis de sa vie
de paysanne obligĂ©e de nourrir lâhomme, de sâoccuper sans repos des
enfants et des bĂȘtes. Elle sentait se soulever un peu le poids de
fatigue et dâennui qui les accablait tous deux. Les histoires que
racontaient les femmes de PlĆuc, les gĂąteries dont on comblait les
nourrices, lĂ -bas, dans les villes, des visions rapides de linge
brodĂ©, de rubans de soie, de rouleaux dâor, la pensĂ©e dâorgueil,
aussi, quâelle Ă©tait envoyĂ©e par le mĂ©decin dans une grande maison
de Paris, tout cela, pĂȘle-mĂȘle, lui passait dans lâesprit. Elle en
fut gĂȘnĂ©e, se dĂ©tourna vers les deux berceaux, cĂŽte Ă cĂŽte, prĂšs du
lit aux rideaux de serge verte, et fit semblant de border les draps
de Lucienne et de Joël.
â Câest vrai que ça sera triste, mon
homme⊠Mais, vois-tu, ça aura une fin.
Pas un mot ne lui répondit, et pas une ombre,
autre que la sienne, ne remua sur le mur. Elle entendit deux
gouttes dâeau qui tombaient dehors, du toit de chaume sur les
pierres.
â Et puis, je gagnerai de lâargent,
continua-t-elle, et je te lâenverrai. Ces gens-lĂ doivent ĂȘtre
riches. Ils me donneront peut-ĂȘtre des brassiĂšres, dont les petits
ont tant besoinâŠ
Lâunique chambre de la maison fut ressaisie
par lâuniversel silence, et sembla, un moment, une chose morte,
écrasée comme les bois, les landes, sous la rosée lourde de cette
nuit de septembre. Donatienne comprit que lâespĂšce de joie quâelle
nâavait pu contenir sâĂ©tait effacĂ©e par degrĂ©s ; quâelle
nâaurait plus, dans son air, rien dâoffensant pour son mari :
et elle regarda Louarn.
Il nâavait pas bougĂ©. La chandelle Ă©clairait
jusquâau fond ses yeux bleus, qui ressemblaient, sous la
broussaille des sourcils, Ă un peu de brume blonde, dâoĂč sortait un
regard trouble de pauvre ĂȘtre perdu dans un chagrin trop grand. Il
suivait les mouvements de Donatienne, sans remarquer le sourire, ni
la rougeur du visage, ni la lenteur de ce manĂšge autour des
berceaux ; il la suivait avec une pensée de désespoir, sans
rien au delà , comme si elle eût été une image déjà lointaine,
sĂ©parĂ©e de lui par des lieues et des lieues. Les marins ont le mĂȘme
regard, quand une voile, Ă lâhorizon, descend vers lâinfini de la
mer.
â Jean ? dit-elle ; Jean
Louarn ?
Il sâapprocha lentement, faisant le tour de la
table, jusquâauprĂšs du berceau de JoĂ«l. Donatienne Ă©tait lĂ ,
immobile. Il lui prit la main, et tous deux ils considérÚrent, dans
lâombre, les enfants endormis, tĂȘtes blondes tournĂ©es lâune vers
lâautre, Ă demi recouvertes par les pointes de lâoreiller qui se
courbaient au-dessus dâelles.
â Tu veilleras bien sur eux !
dit-elle. Câest si petit ! Lucienne est si futĂ©e ! On ne
sait par oĂč elle passe, tant elle court vite, et jâai eu souvent
peur, Ă cause du puits. Tu recommanderas Ă celle qui viendraâŠ
Lâhomme fit signe que oui.
â Justement, reprit Donatienne, jây
pensais, lĂ . Tu pourrais aller chercher, demain matin, Annette
Domerc, au bourg de PlĆuc. Elle conviendrait pour ĂȘtre servante, je
crois. Trouves-tu cela bien ?
Les hautes épaules de Louarn se
levÚrent :
â Que veux-tu que je trouve bien ?
dit-il. Jâessaierai.
â Et ça rĂ©ussira, jâen suis sĂ»re !
Tu ne dois pas tâen faire trop de chagrin. Toutes celles du pays
sâen vont comme moi⊠MĂȘme je suis restĂ©e plus longtemps que
dâautres⊠Vingt-quatre ans, songe donc !
Elle dit encore plusieurs phrases, trĂšs vite,
des recommandations quâil nâentendait pas, des formules de
résignation qui ne consolent de rien. Puis sa voix claire de
Bretonne se voila ; sa poitrine se gonfla plus rapidement dans
son corselet galonnĂ© de velours ; elle comprit quâelle nâavait
pas dit tout ce quâil fallait, et murmura :
â Mon pauvre Jean, tout de
mĂȘme !
Lui, il la prit par la taille, dâun seul bras,
et, toute petite contre lui, lâemporta sous lâauvent de la
cheminĂ©e, Ă gauche, oĂč il y avait un escabeau pour les veillĂ©es
dâhiver. Il se laissa tomber sur lâescabeau, et, la posant sur ses
genoux, ramenant, le long de son Ă©paule, la tĂȘte mignonne de sa
femme, comme il avait fait, elle sâen souvenait, un des premiers
soirs de ses noces, il la tint embrassĂ©e, nâayant eu quâun mot pour
exprimer sa tendresse dâalors, et le retrouvant pour dire sa peine
dâĂ prĂ©sent : « Femme ! Femme ! » Il ne
baisait pas son visage, il ne cherchait pas mĂȘme Ă le voir, il
appuyait seulement sur son cĆur et enlaçait, avec sa force de gĂ©ant
remueur de terre, cette créature qui était sienne, et se pénétrait
de cette suprĂȘme douceur dâadieu dont le temps venait dâĂȘtre
mesuré. « à femme ! » répétait-il. Toute sa passion
était enfermée dans cette plainte, et sa jalousie inquiÚte, et la
pitié que lui causaient toutes ces choses éparses dans le
rayonnement faible de la lumiÚre : les berceaux, le lit, la
table, le coffre aux vĂȘtements et jusquâĂ lâĂ©table dâoĂč arrivait,
par intervalles, le bruit dâune masse lourde heurtant les planches,
tout cela qui serait si triste sans elle !
Au-dessus dâeux, la cheminĂ©e montait, large,
noire de suie, ouverte aux brumes qui descendaient lentement.
Donatienne avait essayé de se dégager. Mais il
ne voulait pas. Alors elle sâĂ©tait laissĂ© bercer Ă son tour par la
peur de lâinconnu. « Si je pouvais seulement voir oĂč tu
vas ! » avait dit Louarn. Ils ne le savaient pas plus
lâun que lâautre. Elle partait, lui restait, et tout leur effort de
mĂ©moire, tout ce quâils avaient retenu des propos de la caserne ou
des commĂ©rages des femmes de PlĆuc nâarrivait pas Ă leur donner une
idĂ©e, mĂȘme imparfaite, du lieu mystĂ©rieux oĂč serait demain
Donatienne, la mÚre de Noémi, de Lucienne et de Joël.
Au bout de longtemps, la lettre quâils avaient
abandonnée sur la table fut poussée par un tourbillon de vent, et
glissa. Il vit, par lâouverture de la cheminĂ©e, que le ciel Ă©tait
couleur de poussiĂšre.
â La lune monte au-dessus des bois,
dit-il. Il est passé dix heures, Donatienne.
Tous deux sortirent de dessous lâauvent, lui
pour se dĂ©vĂȘtir et se coucher, elle pour sâoccuper du petit JoĂ«l
qui sâĂ©veillait.
Et la nuit roula bientĂŽt sur les cinq ĂȘtres
endormis quâenfermait Ros Grignon. Ses Ă©toiles, une Ă une,
passĂšrent au-dessus des brumes qui mouillaient la forĂȘt, au-dessus
du tertre que prĂ©cĂ©dait le champ moissonnĂ©, et sâen allĂšrent vers
dâautres champs, dâautres maisons perdues parmi les landes sans
nom. CâĂ©tait la grande nuit, les routes dĂ©sertes, les fenĂȘtres
closes, les villages rejoints, jusquâau milieu des terres, par le
bruit lointain des houles. Toutes les joies humaines sommeillaient
dans les Ăąmes, et presque toutes les douleurs, et le dur souci du
pain. Au large des cĂŽtes seulement, tout autour de la presquâĂźle
bretonne, des feux de navires se croisaient dans lâombre. Mais la
terre, un moment, avait cessé de se plaindre. La closerie de Jean
Louarn Ă©tait muette. Lâhomme dormait, agitĂ© parfois dâun frisson de
rĂȘve ; Donatienne, frĂȘle prĂšs de lui, et toute rose,
ressemblait, quand un rayon de lune vint éclairer le lit, à ces
petites figures de mariĂ©es quâon habille de coquillages, dans les
pauvres boutiques, lĂ -bas.
Chapitre 2 LE DĂPART
Il nây eut pas dâaube Ă©clatante. Les voiles qui couvraient le ciel pĂąlirent seulement, et si peu quâon ne savait en quel point le soleil sâĂ©tait levĂ©. Depuis une heure, Jean Louarn avait quittĂ© Ros Grignon pour aller chercher, au bourg de PlĆuc, une carriole quâon lui prĂȘterait et la servante Annette Domerc. Donatienne sâhabilla, en mĂȘme temps que NoĂ©mi qui, chaque matin, commençait Ă aider sa mĂšre. La petite, assise sur le bord de son lit, Ă©bouriffĂ©e, ses cheveux retombant sur ses yeux mal ouverts, sâinterrompait de tirer son bas ou de lacer sa robe, et demeurait en Ă©quilibre, prise dâun accĂšs de sommeil, la tĂȘte penchĂ©e en avant.
La mĂšre Ă©tait debout, dĂ©jĂ prĂȘte, et regardait ses trois enfants, lâun aprĂšs lâautre, sans rien dire. Sa tendresse maternelle lâavait envahie au ...
Table of contents
- Titre
- Chapitre 1 - LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON
- Chapitre 2 - LE DĂPART
- Chapitre 3 - LE CHEMIN DE PARIS
- Chapitre 4 - LA LANDE DĂFRICHĂE
- Chapitre 5 - LA SAISIE
- Chapitre 6 - LE DERNIER DIMANCHE AU PAYS
- Chapitre 7 - LE DĂPART DE LâHOMME
- Chapitre 8 - LE VOYAGE
- Chapitre 9 - « à LA PETITE DONATIENNE »
- Chapitre 10 - LE THĂĂTRE
- Chapitre 11 - CELUI QUI PASSE
- Chapitre 12 - LâĂTĂ REVENU
- Chapitre 13 - LA MĂRE
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