Donatienne
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Donatienne

About this book

Donatienne est l'histoire d'une jeune bretonne mariĂ©e et mĂšre de famille qui part Ă  la ville comme nourrice pour aider financiĂšrement son mari et ses enfants. HappĂ©e par le tourbillon des conversations des autres bonnes, par leur amoralitĂ©, enivrĂ©e par le luxe, l'argent gagnĂ© sans efforts, elle oublie les siens et devient la maĂźtresse d'un valet dĂ©lurĂ©. Son mari chassĂ© par la misĂšre de sa ferme erre sur les routes avec les trois enfants et finit par Ă©chouer en Auvergne oĂč il travaille comme manoeuvre dans une carriĂšre...
Donatienne est un personnage complexe et trĂšs humain avec ses failles et son courage. Ce personnage a parcouru un cycle de vie et de rĂ©flexions. DĂ©sir de fuir l'enfermement et la misĂšre de la campagne, fascination de la ville et du luxe, oubli et mĂ©pris de son origine et de ses valeurs, Ă©chec, malheur, remords, solitude, remise en cause puis dĂ©cision et enfin retrouvailles avec les siens et sa culture. La coiffe bretonne Ă©tant le symbole de son appartenance culturelle, elle la retire sous les moqueries des camarades en arrivant Ă  Paris et la remet quand elle retrouve les siens. Ce roman, certes moraliste, s'attache Ă  dĂ©crire, comme ceux des naturalistes, la condition sociale des bonnes, leurs logements, les bureaux de placement mais s'attarde aussi sur l'intĂ©rioritĂ©, la psychologie de Donatienne et surtout la complexitĂ© de son cheminement. La chute et la rĂ©demption rĂ©unissent en un mĂȘme personnage les figures de Madeleine et de Marie et lui confĂšrent une richesse qui l'Ă©loigne de la caricature.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635248377

Chapitre 1 LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON

Ils Ă©taient assis, l’homme et la femme, en haut de la colline, sur le seuil de la ferme, la tĂȘte appuyĂ©e sur la paume des mains, lui trĂšs grand, elle trĂšs petite, tous deux Bretons de race ancienne. L’ombre achevait de tomber.
Une bande rouge, mince comme un fuseau, longue de bien des lieues, Ă  peine entamĂ©e, çà et lĂ , par l’ondulation lointaine des terres, laissait deviner l’immensitĂ© de l’horizon qu’ils avaient devant eux. Mais il n’en venait presque plus de lumiĂšre, ni aux nuages floconneux qui barraient le ciel, ni sur la forĂȘt de Lorges, dont les vallons et les cĂŽtes fuyaient en houles mĂȘlĂ©es. Bancs de nuages dans le ciel, bancs de brume dans le pli des frondaisons, tout Ă©tait orientĂ© dans le mĂȘme sens et tout dormait. Une senteur Ăąpre, la respiration nocturne de la forĂȘt, passait par intervalles. À la limite des bois, Ă  trois cents mĂštres de la maison, une lande ressemblait Ă  une tache brune. Puis il y avait un maigre champ de blĂ© noir moissonnĂ© et, plus prĂšs, le petit raidillon pierreux, semĂ© de genĂȘts, qui portait la closerie de Ros Grignon.
Ils Ă©taient pauvres. L’homme avait Ă©pousĂ©, au retour du service, une fille de marin, servante en la paroisse d’Yffiniac, qui est peu distante de celle de PlƓuc. Elle avait quelques centaines de francs d’économie, des yeux noirs trĂšs innocents et trĂšs vifs, sous sa coiffe aux ailes relevĂ©es en forme de fleur de cyclamen. Lui ne possĂ©dait rien.
Un soldat qui revient du rĂ©giment, n’est-ce pas ? Mais c’était moins pour son argent qu’il l’avait choisie, bien sĂ»r, que parce qu’elle lui plaisait. Et comme il Ă©tait rĂ©putĂ© bon travailleur, dur Ă  la besogne, il avait pu obtenir Ă  bail quatre hectares de mauvaise terre, vingt pommiers, une maison composĂ©e d’une Ă©table oĂč vivait la vache, d’une chambre oĂč dormaient les gens, sous le mĂȘme toit de paille Ă©pais d’un mĂštre et tout brun de mousse : la closerie enfin de Ros Grignon. Cependant il payait mal. Depuis six ans qu’il Ă©tait mariĂ©, trois enfants lui Ă©taient nĂ©s, dont le dernier, JoĂ«l, avait cinq mois. La mĂšre pouvait Ă  peine aider son mari, dans les grands jours de peine, Ă  remuer la terre, Ă  semer, Ă  sarcler, Ă  moissonner. Et l’avoine se vendait mal, le blĂ© noir Ă©tait presque entiĂšrement consommĂ© Ă  la maison, et l’ombre de la forĂȘt, les racines profondes des chĂȘnes et des ajoncs, rendaient chĂ©tives les rĂ©coltes.
La nuit s’annonçait calme et humide, comme beaucoup de nuits de la fin de septembre. Dans la chambre, derriĂšre Jean Louarn et sa femme, s’élevait le bruit rĂ©gulier d’un berceau qu’une petite de cinq ans, NoĂ©mi, balançait en tirant sur une corde. Elle endormait JoĂ«l. Eux ne bougeaient pas. Les yeux vagues, on eĂ»t dit qu’ils regardaient diminuer la bande de lumiĂšre rouge au-dessus de la forĂȘt. Des gouttes de rosĂ©e, glissant sur les tuyaux de chaume, tombaient sur le cou de l’homme, sans qu’il y prĂźt garde. Ils se reposaient, ouvrant leurs poitrines Ă  la brise fraĂźche, n’ayant point de pensĂ©e, si ce n’est le songe toujours prĂ©sent de la misĂšre, qui ne se partage plus et que chacun fait de son cĂŽtĂ© quand elle a trop durĂ©.
Le gĂ©missement du berceau s’arrĂȘta, et l’enfant, mal endormi, cria. La femme tourna la tĂȘte vers le fond de la chambre :
– Tire donc, NoĂ©mi ! Pourquoi ne tires-tu pas ?
Rien ne rĂ©pondit. Le bruit doux de l’osier recommença. Mais le pĂšre, sorti du rĂȘve oĂč il Ă©tait plongĂ©, dit lentement :
– Faudrait vendre la vache.
– Oui, reprit la femme, faudra la vendre.
Ce n’était pas la premiĂšre fois qu’ils parlaient ainsi de mener au marchĂ© l’unique bĂȘte de l’étable. Mais ils ne se dĂ©cidaient point Ă  le faire, attendant un autre moyen de salut, sans savoir lequel.
– Faudrait la vendre avant l’hiver, ajouta Louarn.
Puis il se tut. Le petit JoĂ«l Ă©tait endormi. Aucun bruit ne s’élevait de la closerie, ni de l’immense campagne Ă©pandue alentour. La lueur du couchant s’était faite mince comme un fil. C’était l’heure oĂč les bĂȘtes de proie, les loups, les renards, les martres rĂŽdeuses, se levant des fourrĂ©s, le cou tendu, flairent la nuit, et, tout Ă  coup, secouant leurs pattes, commencent Ă  trotter par les sentiers menus, Ă  dĂ©couvert.
– Bonsoir ! dit une voix enrouĂ©e.
L’homme et la femme se dressĂšrent en sursaut. D’instinct, Louarn avait fait un pas en avant, afin d’ĂȘtre entre elle et celui qui venait. Un moment, il demeura penchĂ©, fouillant l’ombre de la pente pierreuse, les bras ramenĂ©s le long du corps, prĂȘt Ă  lutter. Mais, dans la faible tranche de lumiĂšre qui s’échappait de la porte et faisait un petit couloir Ă  travers la brume, une tĂȘte apparut, puis un gros corps d’homme Ă©largi par les plis d’une blouse.
– Crains pas, Louarn, c’est moi ; j’apporte une lettre.
– C’est tout de mĂȘme pas une heure pour courir les chemins, dit Louarn.
– Vous demeurez si loin ! reprit le facteur. Je suis venu aprĂšs la levĂ©e. Tiens, voilà !
Le closier Ă©tendit la main, et regarda l’enveloppe avec un rire triste. Qu’est-ce que cela lui faisait, une lettre de plus ou de moins de l’avocat Guillon, le receveur de mademoiselle Penhoat ? Puisqu’il ne pouvait pas payer, c’était de l’écriture inutile.
– Veux-tu entrer ? dit-il. Veux-tu une bolĂ©e de cidre ?
– Non, pas ce soir, une autre fois.
La blouse ronde disparut aprĂšs trois enjambĂ©es de l’homme, car le brouillard devenait Ă©pais.
– Rentrons, dit Louarn.
Tandis qu’il fermait la porte, et poussait le verrou de bois, luisant du bout, Ă  cause du long usage, sa femme, plus pressĂ©e que lui de savoir, enlevait de terre la chandelle fichĂ©e dans un goulot de bouteille. Elle la posa sur la table, et, se penchant au-dessus, les yeux brillants :
– Dis, Jean, d’oĂč vient-elle, la lettre ?
Lui, de l’autre cĂŽtĂ© de la table, retourna deux ou trois fois l’enveloppe entre ses mains, l’approcha de son visage, qui Ă©tait long, maigre et tout rasĂ©, sauf un doigt de favoris, prĂšs des cheveux, et, ne reconnaissant pas l’écriture de maĂźtre Guillon :
– Tiens, lis donc, Donatienne. Ça n’est pas de lui. Moi, l’écriture moulĂ©e, ça ne me connaĂźt guĂšre.
Et ce fut Ă  son tour de regarder la petite Bretonne, qui lisait vite, suivant les lignes avec un balancement de la tĂȘte, rougissait, tremblait, et finit par dire, les yeux levĂ©s, humides de larmes et souriants tout de mĂȘme :
– Ils me demandent pour ĂȘtre nourrice !
Louarn devint sombre. Ses joues plates, couleur de la mauvaise terre blanche qu’il remuait, se creusùrent :
– Qui donc ? fit-il.
– Des gens ; je ne sais pas : leur nom est lĂ . Mais le mĂ©decin, c’est celui de Saint-Brieuc.
– Et quand donc tu partirais ?
Elle baissa le front vers la table, voyant combien Louarn était troublé.
– Demain matin. Ils me disent de prendre le premier train
 Vrai, je ne m’y attendais plus, mon homme !

L’idĂ©e leur Ă©tait venue, en effet, avant la naissance de JoĂ«l, que Donatienne pourrait trouver une place de nourrice, comme tant d’autres parentes ou voisines du pays, et la jeune femme Ă©tait allĂ©e voir le mĂ©decin de Saint-Brieuc, qui avait pris le nom et l’adresse. Mais, depuis huit mois, n’ayant pas eu de rĂ©ponse, ils croyaient la demande oubliĂ©e. Le mari seul en avait reparlĂ©, une ou deux fois, pour dire, au temps de la moisson : « C’est bien heureux qu’ils n’aient pas voulu de toi, Donatienne ! Comment aurais-je fait, tout seul ! »
– Je ne m’y attendais plus ! rĂ©pĂ©tait la petite Bretonne, le visage Ă©clairĂ© en dessous par la chandelle. Non, vraiment, cela me fait une surprise !

Et voilĂ  que, malgrĂ© elle, son cƓur s’était mis Ă  battre. Le sang lui montait aux joues. Une joie confuse, dont elle avait honte, lui venait de ce papier blanc qu’elle regardait maintenant sans rien lire : c’était comme une trĂȘve Ă  sa misĂšre, qui lui Ă©tait offerte, une dĂ©livrance des soucis de sa vie de paysanne obligĂ©e de nourrir l’homme, de s’occuper sans repos des enfants et des bĂȘtes. Elle sentait se soulever un peu le poids de fatigue et d’ennui qui les accablait tous deux. Les histoires que racontaient les femmes de PlƓuc, les gĂąteries dont on comblait les nourrices, lĂ -bas, dans les villes, des visions rapides de linge brodĂ©, de rubans de soie, de rouleaux d’or, la pensĂ©e d’orgueil, aussi, qu’elle Ă©tait envoyĂ©e par le mĂ©decin dans une grande maison de Paris, tout cela, pĂȘle-mĂȘle, lui passait dans l’esprit. Elle en fut gĂȘnĂ©e, se dĂ©tourna vers les deux berceaux, cĂŽte Ă  cĂŽte, prĂšs du lit aux rideaux de serge verte, et fit semblant de border les draps de Lucienne et de JoĂ«l.
– C’est vrai que ça sera triste, mon homme
 Mais, vois-tu, ça aura une fin.
Pas un mot ne lui rĂ©pondit, et pas une ombre, autre que la sienne, ne remua sur le mur. Elle entendit deux gouttes d’eau qui tombaient dehors, du toit de chaume sur les pierres.
– Et puis, je gagnerai de l’argent, continua-t-elle, et je te l’enverrai. Ces gens-lĂ  doivent ĂȘtre riches. Ils me donneront peut-ĂȘtre des brassiĂšres, dont les petits ont tant besoin

L’unique chambre de la maison fut ressaisie par l’universel silence, et sembla, un moment, une chose morte, Ă©crasĂ©e comme les bois, les landes, sous la rosĂ©e lourde de cette nuit de septembre. Donatienne comprit que l’espĂšce de joie qu’elle n’avait pu contenir s’était effacĂ©e par degrĂ©s ; qu’elle n’aurait plus, dans son air, rien d’offensant pour son mari : et elle regarda Louarn.
Il n’avait pas bougĂ©. La chandelle Ă©clairait jusqu’au fond ses yeux bleus, qui ressemblaient, sous la broussaille des sourcils, Ă  un peu de brume blonde, d’oĂč sortait un regard trouble de pauvre ĂȘtre perdu dans un chagrin trop grand. Il suivait les mouvements de Donatienne, sans remarquer le sourire, ni la rougeur du visage, ni la lenteur de ce manĂšge autour des berceaux ; il la suivait avec une pensĂ©e de dĂ©sespoir, sans rien au delĂ , comme si elle eĂ»t Ă©tĂ© une image dĂ©jĂ  lointaine, sĂ©parĂ©e de lui par des lieues et des lieues. Les marins ont le mĂȘme regard, quand une voile, Ă  l’horizon, descend vers l’infini de la mer.
– Jean ? dit-elle ; Jean Louarn ?
Il s’approcha lentement, faisant le tour de la table, jusqu’auprĂšs du berceau de JoĂ«l. Donatienne Ă©tait lĂ , immobile. Il lui prit la main, et tous deux ils considĂ©rĂšrent, dans l’ombre, les enfants endormis, tĂȘtes blondes tournĂ©es l’une vers l’autre, Ă  demi recouvertes par les pointes de l’oreiller qui se courbaient au-dessus d’elles.
– Tu veilleras bien sur eux ! dit-elle. C’est si petit ! Lucienne est si futĂ©e ! On ne sait par oĂč elle passe, tant elle court vite, et j’ai eu souvent peur, Ă  cause du puits. Tu recommanderas Ă  celle qui viendra

L’homme fit signe que oui.
– Justement, reprit Donatienne, j’y pensais, lĂ . Tu pourrais aller chercher, demain matin, Annette Domerc, au bourg de PlƓuc. Elle conviendrait pour ĂȘtre servante, je crois. Trouves-tu cela bien ?
Les hautes épaules de Louarn se levÚrent :
– Que veux-tu que je trouve bien ? dit-il. J’essaierai.
– Et ça rĂ©ussira, j’en suis sĂ»re ! Tu ne dois pas t’en faire trop de chagrin. Toutes celles du pays s’en vont comme moi
 MĂȘme je suis restĂ©e plus longtemps que d’autres
 Vingt-quatre ans, songe donc !
Elle dit encore plusieurs phrases, trĂšs vite, des recommandations qu’il n’entendait pas, des formules de rĂ©signation qui ne consolent de rien. Puis sa voix claire de Bretonne se voila ; sa poitrine se gonfla plus rapidement dans son corselet galonnĂ© de velours ; elle comprit qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’il fallait, et murmura :
– Mon pauvre Jean, tout de mĂȘme !
Lui, il la prit par la taille, d’un seul bras, et, toute petite contre lui, l’emporta sous l’auvent de la cheminĂ©e, Ă  gauche, oĂč il y avait un escabeau pour les veillĂ©es d’hiver. Il se laissa tomber sur l’escabeau, et, la posant sur ses genoux, ramenant, le long de son Ă©paule, la tĂȘte mignonne de sa femme, comme il avait fait, elle s’en souvenait, un des premiers soirs de ses noces, il la tint embrassĂ©e, n’ayant eu qu’un mot pour exprimer sa tendresse d’alors, et le retrouvant pour dire sa peine d’à prĂ©sent : « Femme ! Femme ! » Il ne baisait pas son visage, il ne cherchait pas mĂȘme Ă  le voir, il appuyait seulement sur son cƓur et enlaçait, avec sa force de gĂ©ant remueur de terre, cette crĂ©ature qui Ă©tait sienne, et se pĂ©nĂ©trait de cette suprĂȘme douceur d’adieu dont le temps venait d’ĂȘtre mesurĂ©. « Ô femme ! » rĂ©pĂ©tait-il. Toute sa passion Ă©tait enfermĂ©e dans cette plainte, et sa jalousie inquiĂšte, et la pitiĂ© que lui causaient toutes ces choses Ă©parses dans le rayonnement faible de la lumiĂšre : les berceaux, le lit, la table, le coffre aux vĂȘtements et jusqu’à l’étable d’oĂč arrivait, par intervalles, le bruit d’une masse lourde heurtant les planches, tout cela qui serait si triste sans elle !
Au-dessus d’eux, la cheminĂ©e montait, large, noire de suie, ouverte aux brumes qui descendaient lentement.
Donatienne avait essayĂ© de se dĂ©gager. Mais il ne voulait pas. Alors elle s’était laissĂ© bercer Ă  son tour par la peur de l’inconnu. « Si je pouvais seulement voir oĂč tu vas ! » avait dit Louarn. Ils ne le savaient pas plus l’un que l’autre. Elle partait, lui restait, et tout leur effort de mĂ©moire, tout ce qu’ils avaient retenu des propos de la caserne ou des commĂ©rages des femmes de PlƓuc n’arrivait pas Ă  leur donner une idĂ©e, mĂȘme imparfaite, du lieu mystĂ©rieux oĂč serait demain Donatienne, la mĂšre de NoĂ©mi, de Lucienne et de JoĂ«l.
Au bout de longtemps, la lettre qu’ils avaient abandonnĂ©e sur la table fut poussĂ©e par un tourbillon de vent, et glissa. Il vit, par l’ouverture de la cheminĂ©e, que le ciel Ă©tait couleur de poussiĂšre.
– La lune monte au-dessus des bois, dit-il. Il est passĂ© dix heures, Donatienne.
Tous deux sortirent de dessous l’auvent, lui pour se dĂ©vĂȘtir et se coucher, elle pour s’occuper du petit JoĂ«l qui s’éveillait.
Et la nuit roula bientĂŽt sur les cinq ĂȘtres endormis qu’enfermait Ros Grignon. Ses Ă©toiles, une Ă  une, passĂšrent au-dessus des brumes qui mouillaient la forĂȘt, au-dessus du tertre que prĂ©cĂ©dait le champ moissonnĂ©, et s’en allĂšrent vers d’autres champs, d’autres maisons perdues parmi les landes sans nom. C’était la grande nuit, les routes dĂ©sertes, les fenĂȘtres closes, les villages rejoints, jusqu’au milieu des terres, par le bruit lointain des houles. Toutes les joies humaines sommeillaient dans les Ăąmes, et presque toutes les douleurs, et le dur souci du pain. Au large des cĂŽtes seulement, tout autour de la presqu’üle bretonne, des feux de navires se croisaient dans l’ombre. Mais la terre, un moment, avait cessĂ© de se plaindre. La closerie de Jean Louarn Ă©tait muette. L’homme dormait, agitĂ© parfois d’un frisson de rĂȘve ; Donatienne, frĂȘle prĂšs de lui, et toute rose, ressemblait, quand un rayon de lune vint Ă©clairer le lit, Ă  ces petites figures de mariĂ©es qu’on habille de coquillages, dans les pauvres boutiques, lĂ -bas.

Chapitre 2 LE DÉPART

Il n’y eut pas d’aube Ă©clatante. Les voiles qui couvraient le ciel pĂąlirent seulement, et si peu qu’on ne savait en quel point le soleil s’était levĂ©. Depuis une heure, Jean Louarn avait quittĂ© Ros Grignon pour aller chercher, au bourg de PlƓuc, une carriole qu’on lui prĂȘterait et la servante Annette Domerc. Donatienne s’habilla, en mĂȘme temps que NoĂ©mi qui, chaque matin, commençait Ă  aider sa mĂšre. La petite, assise sur le bord de son lit, Ă©bouriffĂ©e, ses cheveux retombant sur ses yeux mal ouverts, s’interrompait de tirer son bas ou de lacer sa robe, et demeurait en Ă©quilibre, prise d’un accĂšs de sommeil, la tĂȘte penchĂ©e en avant.
La mĂšre Ă©tait debout, dĂ©jĂ  prĂȘte, et regardait ses trois enfants, l’un aprĂšs l’autre, sans rien dire. Sa tendresse maternelle l’avait envahie au ...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1 - LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON
  3. Chapitre 2 - LE DÉPART
  4. Chapitre 3 - LE CHEMIN DE PARIS
  5. Chapitre 4 - LA LANDE DÉFRICHÉE
  6. Chapitre 5 - LA SAISIE
  7. Chapitre 6 - LE DERNIER DIMANCHE AU PAYS
  8. Chapitre 7 - LE DÉPART DE L’HOMME
  9. Chapitre 8 - LE VOYAGE
  10. Chapitre 9 - « À LA PETITE DONATIENNE »
  11. Chapitre 10 - LE THÉÂTRE
  12. Chapitre 11 - CELUI QUI PASSE
  13. Chapitre 12 - L’ÉTÉ REVENU
  14. Chapitre 13 - LA MÈRE
  15. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique

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