Mémoires de Barry Lyndon du royaume d'Irlande
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Mémoires de Barry Lyndon du royaume d'Irlande

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Mémoires de Barry Lyndon du royaume d'Irlande

About this book

Rédigée sous la forme de mémoires, cette histoire est celle de l'ascension sociale et de la chute d'un homme arriviste et amoral. Suite a un duel au cours duquel il pense avoir tué son adversaire, le jeune Redmond Barry quitte son Irlande natale pour s'engager dans l'armée anglaise. C'est la premiere étape de sa vie aventureuse qui le conduira a participer a la guerre de sept ans puis a déserter, ne pouvant supporter la rudesse de la vie militaire. Vivant clandestinement, Redmond découvre le jeu, en fait son métier et réussit. Il va pouvoir rentrer au pays en homme influent... Stanley Kubrick a porté ce roman au cinéma en 1975

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635257515

Chapitre 1 Ma gĂ©nĂ©alogie et ma famille. Je subis l’influence de la tendre passion.

Depuis Adam, il n’y a guĂšre eu de mĂ©fait en ce monde oĂč une femme ne soit entrĂ©e pour quelque chose. Depuis que notre famille existe (et cela doit remonter bien prĂšs de l’époque d’Adam, tant les Barry sont anciens, nobles et illustres, comme chacun sait), les femmes ont jouĂ© un rĂŽle important dans les destinĂ©es de notre race.
Je prĂ©sume qu’il n’est pas un gentilhomme en Europe qui n’ait entendu parler de la maison de Barry de Barryogue, du royaume d’Irlande, car on ne trouverait pas un nom plus fameux dans Gwillim ou d’Hozier ; et, bien que, comme homme du monde, j’aie appris Ă  mĂ©priser de tout cƓur les prĂ©tentions Ă  une haute naissance qu’affichent certaines gens qui n’ont pas plus de gĂ©nĂ©alogie que le laquais qui nettoie mes bottes, et quoique je rie de pitiĂ© de la gloriole d’un bon nombre de mes compatriotes qui tous, Ă  les en croire, descendent des rois d’Irlande, et vous parlent d’un domaine qui ne suffirait pas Ă  nourrir un cochon, comme si c’était une principautĂ© ; cependant la vĂ©ritĂ© m’oblige Ă  dĂ©clarer que ma famille Ă©tait la plus noble de l’üle, et peut-ĂȘtre de l’univers entier ; et que leurs possessions, maintenant insignifiantes, et arrachĂ©es de nos mains par la guerre, par la trahison, par la nĂ©gligence, par la prodigalitĂ© de nos ancĂȘtres, par la fidĂ©litĂ© Ă  l’ancienne foi et Ă  l’ancien monarque, Ă©taient jadis prodigieuses, et embrassaient plusieurs comtĂ©s, Ă  une Ă©poque oĂč l’Irlande Ă©tait bien autrement prospĂšre qu’aujourd’hui. Je placerais la couronne irlandaise au-dessus de mon Ă©cusson, si tant de sots qui usurpent cette distinction ne la rendaient pas commune.
Qui sait si, sans la faute d’une femme, je ne porterais pas, Ă  l’heure qu’il est, cette couronne ? Vous faites un mouvement d’incrĂ©dulitĂ©. Et pourquoi pas ? Si mes compatriotes avaient eu, pour les conduire, un vaillant chef, au lieu de ces plats coquins qui pliĂšrent le genou devant Richard II, ils auraient pu ĂȘtre libres ; s’il y avait eu un homme rĂ©solu pour tenir tĂȘte Ă  cet infĂąme assassin d’Olivier Cromwell, nous nous serions Ă  tout jamais dĂ©barrassĂ©s des Anglais. Mais il n’y avait pas, sur le champ de bataille, de Barry pour lutter contre l’usurpateur ; au contraire, mon ancĂȘtre, Simon de Barry, arriva avec le susdit monarque, et Ă©pousa la fille du roi de Munster, dont il avait massacrĂ© les fils dans le combat.
Du temps d’Olivier, il Ă©tait trop tard, pour un chef du nom de Barry, de lever son Ă©tendard contre celui du sanguinaire brasseur. Nous n’étions plus princes du pays ; notre infortunĂ©e race avait perdu ses possessions un siĂšcle auparavant, et par la trahison la plus honteuse. Je sais que c’est un fait, car ma mĂšre m’a souvent contĂ© cette histoire, et l’avait consignĂ©e dans une tapisserie gĂ©nĂ©alogique qui Ă©tait appendue dans le salon jaune de Barryville, oĂč nous vivions.
Ce mĂȘme domaine, que les Lyndon possĂšdent aujourd’hui en Irlande, appartenait jadis Ă  ma famille. Rory Barry de Barryogue en Ă©tait propriĂ©taire du temps d’Élizabeth, et de la moitiĂ© du Munster en outre. Le Barry Ă©tait toujours en guerre avec les O’Mahony, Ă  cette Ă©poque ; et il arriva qu’un certain colonel anglais passa par le pays du Barry avec une troupe d’hommes d’armes, le jour mĂȘme oĂč les O’Mahony avaient fait une incursion sur nos terres et enlevĂ© un nombre effroyable de nos troupeaux.
Ce jeune Anglais, dont le nom Ă©tait Roger Lyndon, Linden, ou Lyndaine, ayant Ă©tĂ© reçu avec beaucoup d’hospitalitĂ© par le Barry, et le voyant sur le point de faire Ă  son tour une incursion sur les terres des O’Mahony, lui offrit l’aide de son Ă©pĂ©e et de ses lances, et se comporta si bien, Ă  ce qu’il paraĂźt, que les O’Mahony furent complĂ©tement battus, que tout ce qu’avait perdu le Barry fut recouvrĂ©, et qu’en sus, dit la vieille chronique, il en prit aux O’Mahony deux fois autant.
On Ă©tait au commencement de la saison d’hiver ; le jeune soldat fut pressĂ© par le Barry de ne pas quitter sa maison de Barryogue, et il y resta plusieurs mois, ses hommes Ă©tant logĂ©s avec les gallowglasses de Barry, homme pour homme, dans les chaumiĂšres aux alentours. Ils se conduisirent, comme c’est leur coutume, avec la plus intolĂ©rable insolence envers les Irlandais ; Ă  tel point qu’il s’ensuivait continuellement des combats et des meurtres, et que les habitants jurĂšrent de les exterminer.
Le fils du Barry (duquel je descends) Ă©tait aussi hostile aux Anglais qu’aucun homme de son domaine ; et comme ils ne voulurent pas s’en aller quand on le leur enjoignit, lui et ses amis se consultĂšrent ensemble et arrĂȘtĂšrent de dĂ©truire ces Anglais jusqu’au dernier.
Mais ils avaient mis une femme du complot, et c’était la fille du Barry. Elle Ă©tait amoureuse de l’Anglais Lyndon, et lui rĂ©vĂ©la tout le secret ; et ces lĂąches d’Anglais prĂ©vinrent leur juste massacre en tombant sur les Irlandais et en tuant Phaudrig Barry, mon ancĂȘtre, et plusieurs centaines de ses hommes. La croix de Barry-Cross, prĂšs de Carrignadihioul, est le lieu oĂč se passa cette odieuse boucherie.
Lyndon Ă©pousa la fille de Roderick Barry, et revendiqua le bien qu’il laissait ; et quoique les descendants de Phaudrig fussent vivants, comme vraiment ils le sont en ma personne[1], sur leurs rĂ©clamations auprĂšs des tribunaux d’Angleterre, le domaine fut adjugĂ© Ă  l’Anglais, comme ç’a toujours Ă©tĂ© le cas, lorsqu’il s’est agi d’Anglais et d’Irlandais.
Ainsi, sans la faiblesse d’une femme, j’aurais eu de naissance ces mĂȘmes biens que j’ai dus plus tard Ă  mon mĂ©rite, comme vous le saurez. Mais continuons l’histoire de ma famille.
Mon pĂšre Ă©tait bien connu dans les meilleurs cercles, tant de ce royaume-ci que de celui d’Irlande, sous le nom de Roaring (braillard) Harry Barry. Comme beaucoup d’autres jeunes fils de familles distinguĂ©es, la robe devait ĂȘtre sa carriĂšre, ayant Ă©tĂ© mis chez un cĂ©lĂšbre procureur de Sackville-Street, dans la ville de Dublin ; et d’aprĂšs ses dispositions remarquables et son aptitude Ă  apprendre, il n’y a pas de doute qu’il n’eĂ»t fait grande figure dans sa profession, si ses qualitĂ©s sociables, son goĂ»t pour les plaisirs du sport, et la grĂące extraordinaire de ses maniĂšres ne l’eussent destinĂ© Ă  une plus haute sphĂšre. Pendant qu’il Ă©tait clerc de procureur, il avait sept chevaux de course, et suivait rĂ©guliĂšrement les chasses Ă  courre du Kildare et du Wicklow ; il soutint sur son cheval gris, Endymion, ce fameux pari contre le capitaine Punter, que se rappellent encore les amateurs du sport, et dont je fis faire un magnifique tableau qui est accrochĂ© au-dessus de la cheminĂ©e de ma salle Ă  manger, dans le chĂąteau de Lyndon. L’annĂ©e d’aprĂšs, il eut l’honneur de monter ce mĂȘme Endymion devant feu Sa MajestĂ© le roi George II, Ă  Epsom Downs, et y obtint le prix et l’attention de cet auguste souverain.
Quoiqu’il fĂ»t le second fils de notre famille, mon cher pĂšre entra naturellement en possession du domaine (alors misĂ©rablement rĂ©duit Ă  400 livres par an), car le fils aĂźnĂ© de mon grand-pĂšre, CornĂ©lius Barry (appelĂ© le chevalier Borgne, Ă  cause d’une blessure qu’il avait reçue en Allemagne), resta fidĂšle Ă  l’ancienne religion dans laquelle notre famille avait Ă©tĂ© Ă©levĂ©e, et servit non-seulement Ă  l’étranger avec honneur, mais contre Sa trĂšs-sacrĂ©e MajestĂ© George II, dans les malheureux troubles d’Écosse, en 45. Il sera parlĂ© plus au long du chevalier ci-aprĂšs.
Si mon pĂšre se convertit, j’ai Ă  en remercier ma chĂšre mĂšre, miss Bell Brady, fille d’Ulysse Brady, de Castle Brady, comtĂ© de Kerry, Esquire et J. P.[2] C’était la plus belle femme de son Ă©poque, Ă  Dublin, et elle y Ă©tait universellement appelĂ©e l’irrĂ©sistible. L’ayant vue Ă  l’assemblĂ©e, mon pĂšre devint passionnĂ©ment Ă©pris d’elle ; mais elle avait l’ñme trop haut placĂ©e pour Ă©pouser un papiste ou un clerc de procureur ; et ainsi, par amour pour elle, les bonnes vieilles lois Ă©tant alors en vigueur, mon cher pĂšre chaussa les pantoufles de mon oncle CornĂ©lius, et prit le domaine de la famille. Outre l’influence des beaux yeux de ma mĂšre, plusieurs personnages, et de la sociĂ©tĂ© la plus distinguĂ©e, contribuĂšrent Ă  cet heureux changement, et j’ai souvent entendu raconter en riant l’histoire de la rĂ©tractation de mon pĂšre, qui fut solennellement prononcĂ©e Ă  la taverne, en prĂ©sence de sir Dick Ringwood, de lord Bagwig, du capitaine Punter, et de deux ou trois autres jeunes petits-maĂźtres de la ville. Roaring Harry gagna 800 piĂšces le mĂȘme soir, au pharaon, et fit le lendemain matin les poursuites judiciaires qu’il fallait contre son frĂšre ; mais sa conversion jeta du froid entre lui et mon oncle Corney, qui se joignit aux rebelles en consĂ©quence.
Cette grande difficultĂ© Ă©tant levĂ©e, mylord Bagwig prĂȘta Ă  mon pĂšre son yacht, qui Ă©tait alors au Pigeon-House, et la charmante Bell Barry se dĂ©cida Ă  s’enfuir avec lui en Angleterre, quoique ses parents fussent opposĂ©s Ă  cette union, et que ses amoureux (comme je l’ai ouĂŻ dire des milliers de fois) fussent des plus nombreux et des plus riches de tout le royaume d’Irlande. Ils furent mariĂ©s au Savoy, et mon grand-pĂšre Ă©tant mort trĂšs-peu de temps aprĂšs, Harry Barry, Esquire, prit possession de sa propriĂ©tĂ© paternelle, et soutint notre illustre nom avec honneur Ă  Londres. Il blessa le fameux comte Tiercelin, derriĂšre Montague-House ; il fut membre du club de White, et habituĂ© de tous les chocolatiers ; et ma mĂšre, de son cĂŽtĂ©, ne fit pas une mĂ©diocre figure. Enfin, aprĂšs son grand jour de triomphe devant Sa sacrĂ©e MajestĂ©, Ă  Newmarket, la fortune de Harry fut sur le point d’ĂȘtre faite, car le gracieux monarque promit de le pourvoir. Mais, hĂ©las ! ce soin fut pris par une autre MajestĂ©, dont la volontĂ© n’admet ni dĂ©lai ni refus, Ă  savoir, par la mort, qui se saisit de mon pĂšre aux courses de Chester, me laissant orphelin et sans ressources. Paix Ă  ses cendres ! Il n’était pas sans dĂ©fauts, et dissipa toute notre fortune princiĂšre de famille ; mais jamais plus brave compagnon ne vida un rouge-bord ou n’appela un dĂ©, et il allait Ă  six chevaux en homme du grand monde.
Je ne sais si Sa gracieuse MajestĂ© fut trĂšs-affectĂ©e de cette mort subite de mon pĂšre, quoique ma mĂšre dise qu’il versa quelques larmes royales Ă  cette occasion. Mais elles ne nous servirent Ă  rien ; et tout ce qui fut trouvĂ© dans la maison pour la femme et les crĂ©anciers fut une bourse de quatre-vingt-dix guinĂ©es, que ma chĂšre mĂšre prit naturellement avec l’argenterie de sa famille, et la garde-robe de mon pĂšre et la sienne ; et les mettant dans notre grand carrosse, elle partit pour Holyhead, d’oĂč elle s’embarqua pour l’Irlande. Le corps de mon pĂšre nous accompagna dans le plus beau cercueil Ă  panaches que l’argent pĂ»t acheter ; car bien que, de son vivant, le mari et la femme eussent eu de frĂ©quentes querelles, cependant, Ă  la mort de mon pĂšre, sa fiĂšre veuve oublia tous ses griefs, l’enterra de la façon la plus grandiose qu’on eĂ»t vue de longtemps, et lui Ă©rigea un monument (que je payai dans la suite) qui le proclamait le plus sage, le plus irrĂ©prochable et le plus affectueux des hommes.
En s’acquittant de ces tristes devoirs envers son Ă©poux dĂ©funt, la veuve dĂ©pensa presque jusqu’à sa derniĂšre guinĂ©e, et, vraiment, elle en aurait dĂ©pensĂ© bien davantage si elle avait fait droit au tiers des demandes d’argent que lui attirĂšrent ces cĂ©rĂ©monies. Mais la population qui entourait notre vieille maison de Barryogue, quoiqu’elle n’aimĂąt point mon pĂšre Ă  cause de son changement de religion, se dĂ©clara nĂ©anmoins pour lui en ce moment, et voulait exterminer les pleureurs envoyĂ©s par M. Humer, de Londres, avec les dĂ©pouilles mortelles. Le monument et le caveau, dans l’église, Ă©taient alors, hĂ©las ! tout ce qui restait de mes vastes possessions ; car mon pĂšre avait vendu jusqu’au dernier baliveau de la propriĂ©tĂ© Ă  un certain Notley, un procureur, et nous ne reçûmes qu’un froid accueil dans sa maison, qui Ă©tait une misĂ©rable vieille masure[3].
La splendeur des funĂ©railles ne manqua pas d’accroĂźtre la rĂ©putation de la veuve Barry comme femme de cƓur et comme femme Ă  la mode, et lorsqu’elle Ă©crivit Ă  son frĂšre Michael Brady, ce digne gentilhomme traversa aussitĂŽt tout le pays pour la serrer dans ses bras, et l’inviter au nom de sa femme Ă  venir au chĂąteau de Brady.
Mick et Brady s’étaient querellĂ©s, comme font tous les hommes, et avaient Ă©changĂ© de gros mots pendant que Barry faisait la cour Ă  miss Bell. Lorsqu’il l’enleva, Brady jura qu’il ne pardonnerait jamais ni Ă  Barry ni Ă  Bell ; mais Ă©tant venu Ă  Londres dans l’annĂ©e 46, il se rĂ©concilia avec Roaring Harry, et demeura dans sa belle maison de Clarges-Street, et perdit quelques piĂšces contre lui au jeu, et cassa la tĂȘte Ă  un ou deux watchmen en sa compagnie ; souvenirs qui rendirent Bell et son fils trĂšs-chers au bon gentilhomme, et il les reçut Ă  bras ouverts. Mistress Barry ne fit pas d’abord, et peut-ĂȘtre fut-elle sage, connaĂźtre Ă  ses parents quelle Ă©tait sa position ; mais arrivant dans un grand carrosse dorĂ©, avec d’énormes armoiries, elle fut prise par sa belle-sƓur et par le reste du comtĂ© pour une personne d’une fortune considĂ©rable et d’une haute distinction.
Pour un temps donc, et comme il Ă©tait juste et convenable, mistress Barry donna le ton au chĂąteau de Brady. Elle faisait marcher les domestiques, et leur apprenait, ce dont ils avaient grand besoin, un peu de la bonne tenue qu’on a Ă  Londres ; et l’Anglais Redmond, comme on m’appelait, Ă©tait traitĂ© comme un petit lord, et avait pour lui une servante et un laquais, et le digne Mick payait leurs gages, ce qui Ă©tait beaucoup plus qu’il ne faisait pour ses propres domestiques, s’efforçant de tout son pouvoir de procurer Ă  sa sƓur tout le bien-ĂȘtre que pouvait se permettre une affligĂ©e. Maman, en retour, arrĂȘta que, lorsque ses affaires seraient arrangĂ©es, elle allouerait Ă  son bon frĂšre une belle somme pour l’entretien de son fils et le sien, et promit de faire venir son riche mobilier de Clarges-Street pour orner les chambres un peu dĂ©labrĂ©es du chĂąteau de Brady. Mais il advint que le coquin de propriĂ©taire saisit toutes les chaises et tables qui devaient de droit appartenir Ă  la veuve. Le bien dont j’étais hĂ©ritier Ă©tait aux mains de crĂ©anciers, rapaces ; et le seul moyen de subsistance qui restĂąt Ă  l’enfant Ă©tait une rente de cinquante livres sur la propriĂ©tĂ© de mylord Bagwig, qui avait fait plusieurs affaires de turf avec le dĂ©funt. Et ainsi les libĂ©rales intentions de ma chĂšre mĂšre Ă  l’égard de son frĂšre ne furent, comme de raison, jamais remplies.
Il faut avouer, et cela fait fort peu d’honneur Ă  mistress Brady, de Castle Brady, que lorsque la pauvretĂ© de sa belle-sƓur fut ainsi dĂ©voilĂ©e, elle oublia tous les Ă©gards qu’elle avait coutume de lui tĂ©moigner, mit Ă  la porte mes domestiques mĂąle et femelle, et dit Ă  mistress Barry qu’elle pouvait les suivre aussitĂŽt qu’elle voudrait. Mistress Mick Ă©tait d’une famille de bas Ă©tage, et avait des sentiments sordides : aprĂšs une couple d’annĂ©es (durant lesquelles elle avait Ă©conomisĂ© presque tout son petit revenu), la veuve se rendit au dĂ©sir de mistress Brady. En mĂȘme temps, cĂ©dant Ă  un ressentiment fort juste, mais prudemment diminuĂ©, elle fit vƓu de ne jamais repasser la porte du chĂąteau de Brady, tant qu’en vivrait la maĂźtresse.
Elle meubla sa nouvelle demeure avec beaucoup d’économie et considĂ©rablement de goĂ»t ; et jamais, malgrĂ© toute sa pauvretĂ©, elle ne rabattit rien de la considĂ©ration qui lui Ă©tait due, et que tout le voisinage lui accordait. Comment, en effet, refuser du respect Ă  une dame qui avait vĂ©cu Ă  Londres, qui y avait frĂ©quentĂ© la sociĂ©tĂ© la plus fashionable, et avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e (comme elle le dĂ©clara solennellement) Ă  la cour ? Ces avantages lui donnaient un droit qui paraĂźt ĂȘtre exercĂ© en Irlande sans beaucoup de retenue par les gens du pays qui le possĂšdent : le droit de regarder avec mĂ©pris toute personne qui n’a pas eu l’occasion de quitter la mĂšre patrie et d’habiter quelque temps l’Angleterre. Ainsi toutes les fois que mistress Brady se montrait dans une nouvelle toilette, sa belle-sƓur disait : « Pauvre crĂ©ature ! comment peut-on s’attendre Ă  ce qu’elle connaisse rien de la mode ? » Et quoique satisfaite, comme elle l’était, d’ĂȘtre appelĂ©e la belle veuve, mistress Barry Ă©tait plus satisfaite encore d’ĂȘtre appelĂ©e la veuve anglaise.
Mistress Brady, pour sa part, n’était pas lente Ă  la riposte ; elle avait coutume de dire que le dĂ©funt Barry Ă©tait un banqueroutier et un mendiant ; et que, quant Ă  la sociĂ©tĂ© fashionable qu’il voyait, il la voyait de la petite table de mylord Bagwig, dont il Ă©tait connu pour ĂȘtre le flatteur et le parasite. Sur le compte de mistress Barry, la dame du chĂąteau de Brady faisait des insinuations encore plus pĂ©nibles. Mais pourquoi irions-nous reproduire ces accusations, ou ramasser des caquets vieux de cent ans ? C’était sous le rĂšgne de George II que les susdits personnages vivaient et se querellaient ; bons ou mauvais, beaux ou laids, riches ou pauvres, ils sont tous Ă©gaux maintenant, et les feuilles du dimanche et les tribunaux ne nous fournissent-ils pas chaque semaine des diffamations plus nouvelles et plus intĂ©ressantes ?
En tout cas, il faut avouer que mistress Brady, aprĂšs la mort de son mari et sa retraite, vĂ©cut d’une façon Ă  dĂ©fier la mĂ©disance ; car, tandis que Bell Brady avait Ă©tĂ© la fille la plus coquette de tout le comtĂ© de Wexford, ayant la moitiĂ© des cĂ©libataires Ă  ses pieds et force sourires et encouragements pour chacun d’eux, Bell Barry adoptait une rĂ©serve pleine de dignitĂ© qui allait presque jusqu’à l’ostentation, et Ă©tait aussi empesĂ©e qu’aucune quakeresse. Plus d’un, qui avait Ă©tĂ© Ă©pris des charmes de la fille, renouvela ses offres Ă  la veuve ; mais mistress Barry refusa toute offre de mariage, dĂ©clarant qu’elle ne vivait plus que pour son fils et pour la mĂ©moire du saint qu’elle avait perdu.
« Quel saint, misĂ©ricorde ! disait la mĂ©chante mistress Brady. Harry Barry Ă©tait un aussi gros pĂ©cheur que pas un, et il est notoire que Bell et lui se dĂ©testaient. Si elle ne veut pas se marier maintenant, soyez-en sĂ»r, l’artificieuse n’en a pas moins un mari en vue, et elle attend seulement que lord Bagwig soit veuf. »
Et quand cela eĂ»t Ă©tĂ©, eh bien, aprĂšs ? La veuve d’un Barry n’était-elle pas un parti convenable pour n’importe quel lord d’Angleterre ? et n’avait-il pas toujours Ă©tĂ© dit qu’une femme rĂ©tablirait la fortune de la famille Barry ? Si ma mĂšre s’imaginait qu’elle devait ĂȘtre cette femme, je pense que c’était de sa part une idĂ©e trĂšs-lĂ©gitime, car le comte (mon parrain) Ă©tait toujours trĂšs-attentif pour elle ; et je n’ai jamais su Ă  quel point cette idĂ©e de m’assurer une bonne position dans le monde s’était emparĂ©e de l’esprit de maman, jusqu’au mariage de Sa Seigneurie, en 57, avec miss Goldmore, la riche fille du nabab indien.
En attendant, nous continuĂąmes de rĂ©sider Ă  Barryville, et, Ă  considĂ©rer l’exiguĂŻtĂ© de notre revenu, nous avions un Ă©tat de maison merveilleux. Dans la demi-douzaine de familles qui formaient la ...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1 - Ma gĂ©nĂ©alogie et ma famille. Je subis l’influence de la tendre passion.
  3. Chapitre 2 - Dans lequel je me montre homme de cƓur.
  4. Chapitre 3 - Je débute mal dans le monde élégant.
  5. Chapitre 4 - Dans lequel Barry voit de prĂšs la gloire militaire.
  6. Chapitre 5 - Dans lequel Barry essaye de se tenir autant que possible Ă  distance de la gloire militaire.
  7. Chapitre 6 - Le chariot du racoleur. Épisodes militaires.
  8. Chapitre 7 - Barry mùne une vie de garnison et trouve là beaucoup d’amis.
  9. Chapitre 8 - Barry dit adieu Ă  la profession militaire.
  10. Chapitre 9 - Je fais la figure qui convient Ă  mon nom et Ă  ma naissance.
  11. Chapitre 10 - Retours de veine.
  12. Chapitre 11 - Dans lequel la chance tourne contre Barry.
  13. Chapitre 12 - Contenant la tragique histoire de la princesse de X

  14. Chapitre 13 - Je continue mon mĂ©tier d’homme Ă  la mode.
  15. Chapitre 14 - Je retourne en Irlande, et étale ma splendeur et ma générosité dans ce royaume.
  16. Chapitre 15 - Je fais la cour Ă  milady Lyndon.
  17. Chapitre 16 - Je pourvois noblement aux besoins de ma famille, et atteins le comble des (soi-disant) faveurs de la fortune.
  18. Chapitre 17 - Je fais l’ornement de la sociĂ©tĂ© anglaise.
  19. Chapitre 18 - Dans lequel ma bonne fortune commence Ă  chanceler.
  20. Chapitre 19 - Conclusion.
  21. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  22. Notes de bas de page

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