A la prison de Bicetre, un condamné a mort note heure par heure les événements d'une journée dont il apprend qu'elle sera la derniere. Il rappelle les circonstances de la sentence, puis de son emprisonnement et la raison qui le fait écrire, jusqu'au moment ou il lui sera physiquement impossible de continuer. Décrivant sa cellule, détaillant la progression de la journée, évoquant d'horribles souvenirs comme le ferrement des forçats, la complainte argotique d'une jeune fille, des reves, il en arrive au transfert a la Conciergerie....
Hugo ne donne pas son nom, ne dit presque rien sur son passé, ni pourquoi cet homme est emprisonné. Peu importe! Ce texte est un plaidoyer contre la peine de mort, contre toutes les peines de mort, il n'a pour objet que cette mort qui apparaßt dans toute son horreur inouie et impensable, dans son inhumanité intrinseque. Ce condamné «anonyme», n'est personne, et donc tout le monde, et nous vivons sa peur et son Enfer.

- English
- ePUB (mobile friendly)
- Available on iOS & Android
eBook - ePub
Le Dernier Jour d'un condamné
About this book
Trusted by 375,005 students
Access to over 1.5 million titles for a fair monthly price.
Study more efficiently using our study tools.
Information
Subtopic
Literature GeneralIndex
LiteraturePRĂFACE
Il nây avait en tĂȘte des premiĂšres Ă©ditions de cet ouvrage, publiĂ© dâabord sans nom dâauteur, que les quelques lignes quâon va lire :
« Il y a deux maniĂšres de se rendre compte de lâexistence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inĂ©gaux sur lesquels on a trouvĂ©, enregistrĂ©es une Ă une, les derniĂšres pensĂ©es dâun misĂ©rable ; ou il sâest rencontrĂ© un homme, un rĂȘveur occupĂ© Ă observer la nature au profit de lâart, un philosophe, un poĂ«te, que sais-je ? dont cette idĂ©e a Ă©tĂ© la fantaisie, qui lâa prise ou plutĂŽt sâest laissĂ© prendre par elle, et nâa pu sâen dĂ©barrasser quâen la jetant dans un livre. »
« De ces deux explications, le lecteur choisira celle quâil voudra. »
Comme on le voit, Ă lâĂ©poque oĂč ce livre fut publiĂ©, lâauteur ne jugea pas Ă propos de dire dĂšs lors toute sa pensĂ©e. Il aima mieux attendre quâelle fĂ»t comprise et voir si elle le serait. Elle lâa Ă©tĂ©. Lâauteur aujourdâhui peut dĂ©masquer lâidĂ©e politique, lâidĂ©e sociale, quâil avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littĂ©raire. Il dĂ©clare donc, ou plutĂŽt il avoue hautement que le Dernier Jour dâun CondamnĂ© nâest autre chose quâun plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour lâabolition de la peine de mort. Ce quâil a eu dessein de faire, ce quâil voudrait que la postĂ©ritĂ© vĂźt dans son Ćuvre, si jamais elle sâoccupe de si peu, ce nâest pas la dĂ©fense spĂ©ciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusĂ© dâĂ©lection ; câest la plaidoirie gĂ©nĂ©rale et permanente pour tous les accusĂ©s prĂ©sents et Ă venir ; câest le grand point de droit de lâhumanitĂ© allĂ©guĂ© et plaidĂ© Ă toute voix devant la sociĂ©tĂ©, qui est la grande cour de cassation ; câest cette suprĂȘme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite Ă tout jamais en avant de tous les procĂšs criminels ; câest la sombre et fatale question qui palpite obscurĂ©ment au fond de toutes les causes capitales sous les triples Ă©paisseurs de pathos dont lâenveloppe la rhĂ©torique sanglante des gens du roi ; câest la question de vie et de mort, dis-je, dĂ©shabillĂ©e, dĂ©nudĂ©e, dĂ©pouillĂ©e des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posĂ©e oĂč il faut quâon la voie, oĂč il faut quâelle soit, oĂč elle est rĂ©ellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais Ă lâĂ©chafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
VoilĂ ce quâil a voulu faire. Si lâavenir lui dĂ©cernait un jour la gloire de lâavoir fait, ce quâil nâose espĂ©rer, il ne voudrait pas dâautre couronne.
Il le dĂ©clare donc, et il le rĂ©pĂšte, il occupe, au nom de tous les accusĂ©s possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les prĂ©toires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adressĂ© Ă quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dĂ», et câest pour cela que Le Dernier Jour dâun CondamnĂ© est ainsi fait, Ă©laguer de toutes parts dans son sujet le contingent, lâaccident, le particulier, le spĂ©cial, le relatif, le modifiable, lâĂ©pisode, lâanecdote, lâĂ©vĂ©nement, le nom propre, et se borner (si câest lĂ se borner) Ă plaider la cause dâun condamnĂ© quelconque, exĂ©cutĂ© un jour quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa pensĂ©e, il a fouillĂ© assez avant pour faire saigner un cĆur sous lâĂŠs triplex du magistrat ! heureux sâil a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, Ă force de creuser dans le juge, il a rĂ©ussi quelquefois Ă y retrouver un homme !
Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginĂšrent que cela valait la peine dâen contester lâidĂ©e Ă lâauteur. Les uns supposĂšrent un livre anglais, les autres un livre amĂ©ricain. SinguliĂšre manie de chercher Ă mille lieues les origines des choses, et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue ! HĂ©las ! il nây a en ceci ni livre anglais, ni livre amĂ©ricain, ni livre chinois. Lâauteur a pris lâidĂ©e du Dernier Jour dâun CondamnĂ©, non dans un livre, il nâa pas lâhabitude dâaller chercher ses idĂ©es si loin, mais lĂ oĂč vous pouviez tous la prendre, oĂč vous lâaviez prise peut-ĂȘtre (car qui nâa fait ou rĂȘvĂ© dans son esprit le Dernier Jour dâun condamnĂ© ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de GrĂšve. Câest lĂ quâun jour en passant il a ramassĂ© cette idĂ©e fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.
Depuis, chaque fois quâau grĂ© des funĂšbres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours oĂč le cri dâun arrĂȘt de mort se fait dans Paris, chaque fois que lâauteur entendait passer sous ses fenĂȘtres ces hurlements enrouĂ©s qui ameutent des spectateurs pour la GrĂšve, chaque fois, la douloureuse idĂ©e lui revenait, sâemparait de lui, lui emplissait la tĂȘte de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les derniĂšres souffrances du misĂ©rable agonisant, â en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, â le sommait, lui pauvre poĂ«te, de dire tout cela Ă la sociĂ©tĂ©, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse sâaccomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de lâesprit, sâil Ă©tait en train dâen faire, et les tuait Ă peine Ă©bauchĂ©s, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, lâinvestissait, lâobsĂ©dait, lâassiĂ©geait. CâĂ©tait un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme celui du misĂ©rable quâon torturait au mĂȘme moment, jusquâĂ quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit criĂ© par la voix sinistre de lâhorloge, lâauteur respirait et retrouvait quelque libertĂ© dâesprit. Un jour enfin, câĂ©tait, Ă ce quâil croit, le lendemain de lâexĂ©cution dâUlbach, il se mit Ă Ă©crire ce livre. Depuis lors il a Ă©tĂ© soulagĂ©. Quand un de ces crimes publics, quâon nomme exĂ©cutions judiciaires, a Ă©tĂ© commis, sa conscience lui a dit quâil nâen Ă©tait plus solidaire ; et il nâa plus senti Ă son front cette goutte de sang qui rejaillit de la GrĂšve sur la tĂȘte de tous les membres de la communautĂ© sociale.
Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empĂȘcher le sang de couler serait mieux.
Aussi ne connaĂźtrait-il pas de but plus Ă©levĂ©, plus saint, plus auguste que celui-lĂ : concourir Ă lâabolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du cĆur quâil adhĂšre aux vĆux et aux efforts des hommes gĂ©nĂ©reux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs annĂ©es Ă jeter bas lâarbre patibulaire, le seul arbre que les rĂ©volutions ne dĂ©racinent pas. Câest avec joie quâil vient Ă son tour, lui chĂ©tif, donner son coup de cognĂ©e, et Ă©largir de son mieux lâentaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dressĂ© depuis tant de siĂšcles sur la chrĂ©tientĂ©.
Nous venons de dire que lâĂ©chafaud est le seul Ă©difice que les rĂ©volutions ne dĂ©molissent pas. Il est rare, en effet, que les rĂ©volutions soient sobres de sang humain, et, venues quâelles sont pour Ă©monder, pour Ă©brancher, pour Ă©tĂȘter la sociĂ©tĂ©, la peine de mort est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisĂ©ment.
Nous lâavouerons cependant, si jamais rĂ©volution nous parut digne et capable dâabolir la peine de mort, câest la rĂ©volution de juillet. Il semble, en effet, quâil appartenait au mouvement populaire le plus clĂ©ment des temps modernes de raturer la pĂ©nalitĂ© barbare de Louis XI, de Richelieu et de Robespierre, et dâinscrire au front de la loi lâinviolabilitĂ© de la vie humaine. 1830 mĂ©ritait de briser le couperet de 93.
Nous lâavons espĂ©rĂ© un moment. En aoĂ»t 1830, il y avait tant de gĂ©nĂ©rositĂ© dans lâair, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait dans les masses, on se sentait le cĆur si bien Ă©panoui par lâapproche dâun bel avenir, quâil nous sembla que la peine de mort Ă©tait abolie de droit, dâemblĂ©e, dâun consentement tacite et unanime, comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gĂȘnĂ©s. Le peuple venait de faire un feu de joie des guenilles de lâancien rĂ©gime. Celle-lĂ Ă©tait la guenille sanglante. Nous la crĂ»mes dans le tas. Nous la crĂ»mes brĂ»lĂ©e comme les autres. Et pendant quelques semaines, confiant et crĂ©dule, nous eĂ»mes foi pour lâavenir Ă lâinviolabilitĂ© de la vie, comme Ă lâinviolabilitĂ© de la libertĂ©.
Et en effet deux mois sâĂ©taient Ă peine Ă©coulĂ©s quâune tentative fut faite pour rĂ©soudre en rĂ©alitĂ© lĂ©gale lâutopie sublime de CĂ©sar Bonesana.
Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque hypocrite, et faite dans un autre intĂ©rĂȘt que lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.
Au mois dâoctobre 1830, on se le rappelle, quelques jours aprĂšs avoir Ă©cartĂ© par lâordre du jour la proposition dâensevelir NapolĂ©on sous la colonne, la Chambre tout entiĂšre se mit Ă pleurer et Ă bramer. La question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques lignes plus bas Ă quelle occasion ; et alors il sembla que toutes ces entrailles de lĂ©gislateurs Ă©taient prises dâune subite et merveilleuse misĂ©ricorde. Ce fut Ă qui parlerait, Ă qui gĂ©mirait, Ă qui lĂšverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle horreur ! Tel vieux procureur gĂ©nĂ©ral, blanchi dans la robe rouge, qui avait mangĂ© toute sa vie le pain trempĂ© de sang des rĂ©quisitoires, se composa tout Ă coup un air piteux et attesta les dieux quâil Ă©tait indignĂ© de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne dĂ©semplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec chĆurs, exĂ©cutĂ©e par tout cet orchestre dâorateurs qui garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien nây manqua. La chose fut on ne peut plus pathĂ©tique et pitoyable. La sĂ©ance de nuit surtout fut tendre, paterne et dĂ©chirante comme un cinquiĂšme acte de LachaussĂ©e. Le bon public, qui nây comprenait rien, avait les larmes aux yeux[1].
De quoi sâagissait-il donc ? dâabolir la peine de mort ?
Oui et non.
Voici le fait :
Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes quâon a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-ĂȘtre on a Ă©changĂ© quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tentĂ©, dans les hautes rĂ©gions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises. Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre malheureux Ă©taient lĂ , prisonniers, captifs de la loi, gardĂ©s par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez quâil est impossible dâenvoyer Ă la GrĂšve, dans une charrette, ignoblement liĂ©s avec de grosses cordes, dos Ă dos avec ce fonctionnaire quâil ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes du monde ? Encore sâil y avait une guillotine en acajou !
HĂ© ! il nây a quâĂ abolir la peine de mort !
Et lĂ -dessus, la Chambre se met en besogne.
Remarquez, messieurs, quâhier encore vous traitiez cette abolition dâutopie, de thĂ©orie, de rĂȘve, de folie, de poĂ©sie. Remarquez que ce nâest pas la premiĂšre fois quâon cherche Ă appeler votre attention sur la charrette, sur les grosses cordes et sur lâhorrible machine Ă©carlate, et quâil est Ă©trange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout Ă coup.
Bah ! câest bien de cela quâil sâagit ! Ce nâest pas Ă cause de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais Ă cause de nous, dĂ©putĂ©s qui pouvons ĂȘtre ministres. Nous ne voulons pas que la mĂ©canique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous nâavons songĂ© quâĂ nous. UcalĂ©gon brĂ»le. Ăteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code.
Et câest ainsi quâun alliage dâĂ©goĂŻsme altĂšre et dĂ©nature les plus belles combinaisons sociales. Câest la veine noire dans le marbre blanc ; elle circule partout, et apparaĂźt Ă tout moment Ă lâimproviste sous le ciseau. Votre statue est Ă refaire.
Certes, il nâest pas besoin que nous le dĂ©clarions ici, nous ne sommes pas de ceux qui rĂ©clamaient les tĂȘtes des quatre ministres. Une fois ces infortunĂ©s arrĂȘtĂ©s, la colĂšre indignĂ©e que nous avait inspirĂ©e leur attentat sâest changĂ©e, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde pitiĂ©. Nous avons songĂ© aux prĂ©jugĂ©s dâĂ©ducation de quelques-uns dâentre eux, au cerveau peu dĂ©veloppĂ© de leur chef, relaps fanatique et obstinĂ© des conspirations de 1804, blanchi avant lâĂąge sous lâombre humide des prisons dâĂtat, aux nĂ©cessitĂ©s fatales de leur position commune, Ă lâimpossibilitĂ© dâenrayer sur cette pente rapide oĂč la monarchie sâĂ©tait lancĂ©e elle-mĂȘme Ă toute bride le 8 aoĂ»t 1829, Ă lâinfluence trop peu calculĂ©e par nous jusquâalors de la personne royale, surtout Ă la dignitĂ© que lâun dâentre eux rĂ©pandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui leur souhaitaient bien sincĂšrement la vie sauve, et qui Ă©taient prĂȘts Ă se dĂ©vouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur Ă©chafaud eĂ»t Ă©tĂ© dressĂ© un jour en GrĂšve, nous ne doutons pas, et si câest une illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas quâil nây eĂ»t eu une Ă©meute pour le renverser, et celui qui Ă©crit ces lignes eĂ»t Ă©tĂ© de cette sainte Ă©meute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les Ă©chafauds, lâĂ©chafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus vĂ©nĂ©neux, le plus nĂ©cessaire Ă extirper. Cette espĂšce de guillotine-lĂ prend racine dans le pavĂ©, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
En temps de rĂ©volution, prenez garde Ă la premiĂšre tĂȘte qui tombe. Elle met le peuple en appĂ©tit.
Nous Ă©tions donc personnellement dâaccord avec ceux qui voulaient Ă©pargner les quatre ministres, et dâaccord de toutes maniĂšres, par les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous eussions mieux aimĂ© que la Chambre choisĂźt une autre occasion pour proposer lâabolition de la peine de mort.
Si on lâavait proposĂ©e, cette souhaitable abolition, non Ă propos de quatre ministres tombĂ©s des Tuileries Ă Vincennes, mais Ă propos du premier voleur de grands chemins venu, Ă propos dâun de ces misĂ©rables que vous regardez Ă peine quand ils passent prĂšs de vous dans la rue, auxquels vous ne parlez pas, dont vous Ă©vitez instinctivement le coudoiement poudreux ; malheureux dont lâenfance dĂ©guenillĂ©e a couru pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant lâhiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. VĂ©four chez qui vous dĂźnez, dĂ©terrant çà et lĂ une croĂ»te de pain dans un tas dâordures et lâessuyant avant de la manger, grattant tout le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, nâayant dâautre amusement que le spectacle gratis de la fĂȘte du roi et les exĂ©cutions en GrĂšve, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim pousse au vol, et le vol au reste ; enfants dĂ©shĂ©ritĂ©s dâune sociĂ©tĂ© marĂątre, que la maison de force prend Ă douze ans, le bagne Ă dix-huit, lâĂ©chafaud Ă quarante ; infortunĂ©s quâavec une Ă©cole et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantĂŽt dans la rouge fourmiliĂšre de Toulon, tantĂŽt dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie aprĂšs leur avoir ĂŽtĂ© la libertĂ© ; si câeĂ»t Ă©tĂ© Ă propos dâun de ces hommes que vous eussiez proposĂ© dâabolir la peine de mort, oh ! alors, votre sĂ©ance eĂ»t Ă©tĂ© vraiment digne, grande, sainte, majestueuse, vĂ©nĂ©rable. Depuis les augustes pĂšres de Trente invitant les hĂ©rĂ©tiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per viscera Dei, parce quâon espĂšre leur conversion, quoniam sancta synodus sperat hĂŠreticorum conversionem, jamais assemblĂ©e dâhommes nâaurait prĂ©sentĂ© au monde spectacle plus sublime, plus illustre et plus misĂ©ricordieux. Il a toujours appartenu Ă ceux qui sont vraiment forts et vraiment grands dâavoir souci du faible et du petit. Un conseil de brahmines serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la cause du paria, câĂ©tait la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, Ă cause de lui et sans attendre que vous fussiez intĂ©ressĂ©s dans la question, vous faisiez plus quâune Ćuvre politique, vous faisiez une Ćuvre sociale.
Tandis que vous nâavez pas mĂȘme fait une Ćuvre politique en essayant de lâabolir, non pour lâabolir, mais pour sauver quatre malheureux ministres pris la main dans le sac des coups dâĂtat !
Quâest-il arrivĂ© ? câest que, comme vous nâĂ©tiez pas sincĂšres, on a Ă©tĂ© dĂ©fiant. Quand le peuple a vu quâon voulait lui donner le change, il sâest fĂąchĂ© contre toute la question en masse, et, chose remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il supporte pourtant tout le poids. Câest votre maladresse qui lâa amenĂ© lĂ . En abordant la question de biais et sans franchise, vous lâavez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comĂ©die. On lâa sifflĂ©e.
Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bontĂ© de la prendre au sĂ©rieux. ImmĂ©diatement aprĂšs la fameuse sĂ©ance, ordre avait Ă©tĂ© donnĂ© aux procureurs gĂ©nĂ©raux, par un garde des sceaux honnĂȘte homme, de suspendre indĂ©finiment toutes exĂ©cutions capitales. CâĂ©tait en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort respirĂšrent. Mais leur illusion fut de courte durĂ©e.
Le procĂšs des ministres fut menĂ© Ă fin. Je ne sais quel arrĂȘt fut rendu. Les quatre vies furent Ă©pargnĂ©es. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la libertĂ©. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur sâĂ©vanouit dans lâesprit des hommes dâĂtat dirigeants, et, avec la peur, lâhumanitĂ© sâen alla. Il ne fut plus question dâabolir le supplice capital ; et une fois quâon nâeut plus besoin dâelle, lâutopie redevint utopie, la thĂ©orie, thĂ©orie, la poĂ©sie, poĂ©sie.
Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux condamnĂ©s vulgaires qui se promenaient dans les prĂ©aux depuis cinq ou six mois, respirant lâair, tranquilles dĂ©sormais, sĂ»rs de vivre, prenant leur sursis pour leur grĂące. Mais attendez.
Le bourreau, Ă vrai dire, avait eu grandâpeur. Le jour oĂč il avait entendu nos faiseurs de lois parler humanitĂ©, philanthropie, progrĂšs, il sâĂ©tait cru perdu. Il sâĂ©tait cachĂ©, le misĂ©rable, il sâĂ©tait blotti sous sa guillotine, mal Ă lâaise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein jour, tĂąchant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et nâosant souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu Ă peu cependant il sâĂ©tait rassurĂ© dans ses tĂ©nĂšbres. Il avait Ă©coutĂ© du cĂŽtĂ© des Chambres et nâavait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires dĂ©clamatoires du TraitĂ© des DĂ©lits et des Peines. On sâoccupait de toute autre chose, de quelque grave intĂ©rĂȘt social, dâun chemin vicinal, dâune subvention pour lâOpĂ©ra-Comique, ou dâune saignĂ©e de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents millions. Personne ne songeait plus Ă lui, coupe-tĂȘte. Ce que voyant, lâhomme se tranquillise, il met sa tĂȘte hors de son trou, et regarde de tous cĂŽtĂ©s ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine, puis...
Table of contents
- Titre
- PRĂFACE
- UNE COMĂDIE Ă PROPOS DâUNE TRAGĂDIE
- I
- II
- III
- IV
- V
- VI
- VII
- VIII
- IX
- X
- XI
- XII
- XIII
- XIV
- XV
- XVI
- XVII
- XVIII
- XIX
- XX
- XXI
- XXII
- XXIII
- XXIV
- XXV
- XXVI
- XXVII
- XXVIII
- XXIX
- XXX
- XXXI
- XXXII
- XXXIII
- XXXIV
- XXXV
- XXXVI
- XXXVII
- XXXVIII
- XXXIX
- XL
- XLI
- XLII
- XLIII
- XLIV
- XLV
- XLVI
- XLVII â MON HISTOIRE.
- XLVIII
- XLIX
- NOTES DU DERNIER JOUR DâUN CONDAMNĂ
- à propos de cette édition électronique
- Notes de bas de page
Frequently asked questions
Yes, you can cancel anytime from the Subscription tab in your account settings on the Perlego website. Your subscription will stay active until the end of your current billing period. Learn how to cancel your subscription
No, books cannot be downloaded as external files, such as PDFs, for use outside of Perlego. However, you can download books within the Perlego app for offline reading on mobile or tablet. Learn how to download books offline
Perlego offers two plans: Essential and Complete
- Essential is ideal for learners and professionals who enjoy exploring a wide range of subjects. Access the Essential Library with 800,000+ trusted titles and best-sellers across business, personal growth, and the humanities. Includes unlimited reading time and Standard Read Aloud voice.
- Complete: Perfect for advanced learners and researchers needing full, unrestricted access. Unlock 1.5M+ books across hundreds of subjects, including academic and specialized titles. The Complete Plan also includes advanced features like Premium Read Aloud and Research Assistant.
We are an online textbook subscription service, where you can get access to an entire online library for less than the price of a single book per month. With over 1.5 million books across 990+ topics, weâve got you covered! Learn about our mission
Look out for the read-aloud symbol on your next book to see if you can listen to it. The read-aloud tool reads text aloud for you, highlighting the text as it is being read. You can pause it, speed it up and slow it down. Learn more about Read Aloud
Yes! You can use the Perlego app on both iOS and Android devices to read anytime, anywhere â even offline. Perfect for commutes or when youâre on the go.
Please note we cannot support devices running on iOS 13 and Android 7 or earlier. Learn more about using the app
Please note we cannot support devices running on iOS 13 and Android 7 or earlier. Learn more about using the app
Yes, you can access Le Dernier Jour d'un condamné by Victor Hugo in PDF and/or ePUB format, as well as other popular books in Literature & Literature General. We have over 1.5 million books available in our catalogue for you to explore.