Le Dernier Jour d'un condamné
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Le Dernier Jour d'un condamné

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Le Dernier Jour d'un condamné

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A la prison de Bicetre, un condamné a mort note heure par heure les événements d'une journée dont il apprend qu'elle sera la derniere. Il rappelle les circonstances de la sentence, puis de son emprisonnement et la raison qui le fait écrire, jusqu'au moment ou il lui sera physiquement impossible de continuer. Décrivant sa cellule, détaillant la progression de la journée, évoquant d'horribles souvenirs comme le ferrement des forçats, la complainte argotique d'une jeune fille, des reves, il en arrive au transfert a la Conciergerie....
Hugo ne donne pas son nom, ne dit presque rien sur son passé, ni pourquoi cet homme est emprisonné. Peu importe! Ce texte est un plaidoyer contre la peine de mort, contre toutes les peines de mort, il n'a pour objet que cette mort qui apparaßt dans toute son horreur inouie et impensable, dans son inhumanité intrinseque. Ce condamné «anonyme», n'est personne, et donc tout le monde, et nous vivons sa peur et son Enfer.

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635256594

PRÉFACE

Il n’y avait en tĂȘte des premiĂšres Ă©ditions de cet ouvrage, publiĂ© d’abord sans nom d’auteur, que les quelques lignes qu’on va lire :
« Il y a deux maniĂšres de se rendre compte de l’existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inĂ©gaux sur lesquels on a trouvĂ©, enregistrĂ©es une Ă  une, les derniĂšres pensĂ©es d’un misĂ©rable ; ou il s’est rencontrĂ© un homme, un rĂȘveur occupĂ© Ă  observer la nature au profit de l’art, un philosophe, un poĂ«te, que sais-je ? dont cette idĂ©e a Ă©tĂ© la fantaisie, qui l’a prise ou plutĂŽt s’est laissĂ© prendre par elle, et n’a pu s’en dĂ©barrasser qu’en la jetant dans un livre. »
« De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il voudra. »
Comme on le voit, Ă  l’époque oĂč ce livre fut publiĂ©, l’auteur ne jugea pas Ă  propos de dire dĂšs lors toute sa pensĂ©e. Il aima mieux attendre qu’elle fĂ»t comprise et voir si elle le serait. Elle l’a Ă©tĂ©. L’auteur aujourd’hui peut dĂ©masquer l’idĂ©e politique, l’idĂ©e sociale, qu’il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littĂ©raire. Il dĂ©clare donc, ou plutĂŽt il avoue hautement que le Dernier Jour d’un CondamnĂ© n’est autre chose qu’un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort. Ce qu’il a eu dessein de faire, ce qu’il voudrait que la postĂ©ritĂ© vĂźt dans son Ɠuvre, si jamais elle s’occupe de si peu, ce n’est pas la dĂ©fense spĂ©ciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusĂ© d’élection ; c’est la plaidoirie gĂ©nĂ©rale et permanente pour tous les accusĂ©s prĂ©sents et Ă  venir ; c’est le grand point de droit de l’humanitĂ© allĂ©guĂ© et plaidĂ© Ă  toute voix devant la sociĂ©tĂ©, qui est la grande cour de cassation ; c’est cette suprĂȘme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite Ă  tout jamais en avant de tous les procĂšs criminels ; c’est la sombre et fatale question qui palpite obscurĂ©ment au fond de toutes les causes capitales sous les triples Ă©paisseurs de pathos dont l’enveloppe la rhĂ©torique sanglante des gens du roi ; c’est la question de vie et de mort, dis-je, dĂ©shabillĂ©e, dĂ©nudĂ©e, dĂ©pouillĂ©e des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posĂ©e oĂč il faut qu’on la voie, oĂč il faut qu’elle soit, oĂč elle est rĂ©ellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais Ă  l’échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
VoilĂ  ce qu’il a voulu faire. Si l’avenir lui dĂ©cernait un jour la gloire de l’avoir fait, ce qu’il n’ose espĂ©rer, il ne voudrait pas d’autre couronne.
Il le dĂ©clare donc, et il le rĂ©pĂšte, il occupe, au nom de tous les accusĂ©s possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les prĂ©toires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adressĂ© Ă  quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dĂ», et c’est pour cela que Le Dernier Jour d’un CondamnĂ© est ainsi fait, Ă©laguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l’accident, le particulier, le spĂ©cial, le relatif, le modifiable, l’épisode, l’anecdote, l’évĂ©nement, le nom propre, et se borner (si c’est lĂ  se borner) Ă  plaider la cause d’un condamnĂ© quelconque, exĂ©cutĂ© un jour quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa pensĂ©e, il a fouillĂ© assez avant pour faire saigner un cƓur sous l’és triplex du magistrat ! heureux s’il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, Ă  force de creuser dans le juge, il a rĂ©ussi quelquefois Ă  y retrouver un homme !
Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginĂšrent que cela valait la peine d’en contester l’idĂ©e Ă  l’auteur. Les uns supposĂšrent un livre anglais, les autres un livre amĂ©ricain. SinguliĂšre manie de chercher Ă  mille lieues les origines des choses, et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue ! HĂ©las ! il n’y a en ceci ni livre anglais, ni livre amĂ©ricain, ni livre chinois. L’auteur a pris l’idĂ©e du Dernier Jour d’un CondamnĂ©, non dans un livre, il n’a pas l’habitude d’aller chercher ses idĂ©es si loin, mais lĂ  oĂč vous pouviez tous la prendre, oĂč vous l’aviez prise peut-ĂȘtre (car qui n’a fait ou rĂȘvĂ© dans son esprit le Dernier Jour d’un condamnĂ© ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de GrĂšve. C’est lĂ  qu’un jour en passant il a ramassĂ© cette idĂ©e fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.
Depuis, chaque fois qu’au grĂ© des funĂšbres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours oĂč le cri d’un arrĂȘt de mort se fait dans Paris, chaque fois que l’auteur entendait passer sous ses fenĂȘtres ces hurlements enrouĂ©s qui ameutent des spectateurs pour la GrĂšve, chaque fois, la douloureuse idĂ©e lui revenait, s’emparait de lui, lui emplissait la tĂȘte de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les derniĂšres souffrances du misĂ©rable agonisant, – en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, – le sommait, lui pauvre poĂ«te, de dire tout cela Ă  la sociĂ©tĂ©, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s’accomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l’esprit, s’il Ă©tait en train d’en faire, et les tuait Ă  peine Ă©bauchĂ©s, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, l’investissait, l’obsĂ©dait, l’assiĂ©geait. C’était un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme celui du misĂ©rable qu’on torturait au mĂȘme moment, jusqu’à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit criĂ© par la voix sinistre de l’horloge, l’auteur respirait et retrouvait quelque libertĂ© d’esprit. Un jour enfin, c’était, Ă  ce qu’il croit, le lendemain de l’exĂ©cution d’Ulbach, il se mit Ă  Ă©crire ce livre. Depuis lors il a Ă©tĂ© soulagĂ©. Quand un de ces crimes publics, qu’on nomme exĂ©cutions judiciaires, a Ă©tĂ© commis, sa conscience lui a dit qu’il n’en Ă©tait plus solidaire ; et il n’a plus senti Ă  son front cette goutte de sang qui rejaillit de la GrĂšve sur la tĂȘte de tous les membres de la communautĂ© sociale.
Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empĂȘcher le sang de couler serait mieux.
Aussi ne connaĂźtrait-il pas de but plus Ă©levĂ©, plus saint, plus auguste que celui-lĂ  : concourir Ă  l’abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du cƓur qu’il adhĂšre aux vƓux et aux efforts des hommes gĂ©nĂ©reux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs annĂ©es Ă  jeter bas l’arbre patibulaire, le seul arbre que les rĂ©volutions ne dĂ©racinent pas. C’est avec joie qu’il vient Ă  son tour, lui chĂ©tif, donner son coup de cognĂ©e, et Ă©largir de son mieux l’entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dressĂ© depuis tant de siĂšcles sur la chrĂ©tientĂ©.
Nous venons de dire que l’échafaud est le seul Ă©difice que les rĂ©volutions ne dĂ©molissent pas. Il est rare, en effet, que les rĂ©volutions soient sobres de sang humain, et, venues qu’elles sont pour Ă©monder, pour Ă©brancher, pour Ă©tĂȘter la sociĂ©tĂ©, la peine de mort est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisĂ©ment.
Nous l’avouerons cependant, si jamais rĂ©volution nous parut digne et capable d’abolir la peine de mort, c’est la rĂ©volution de juillet. Il semble, en effet, qu’il appartenait au mouvement populaire le plus clĂ©ment des temps modernes de raturer la pĂ©nalitĂ© barbare de Louis XI, de Richelieu et de Robespierre, et d’inscrire au front de la loi l’inviolabilitĂ© de la vie humaine. 1830 mĂ©ritait de briser le couperet de 93.
Nous l’avons espĂ©rĂ© un moment. En aoĂ»t 1830, il y avait tant de gĂ©nĂ©rositĂ© dans l’air, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait dans les masses, on se sentait le cƓur si bien Ă©panoui par l’approche d’un bel avenir, qu’il nous sembla que la peine de mort Ă©tait abolie de droit, d’emblĂ©e, d’un consentement tacite et unanime, comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gĂȘnĂ©s. Le peuple venait de faire un feu de joie des guenilles de l’ancien rĂ©gime. Celle-lĂ  Ă©tait la guenille sanglante. Nous la crĂ»mes dans le tas. Nous la crĂ»mes brĂ»lĂ©e comme les autres. Et pendant quelques semaines, confiant et crĂ©dule, nous eĂ»mes foi pour l’avenir Ă  l’inviolabilitĂ© de la vie, comme Ă  l’inviolabilitĂ© de la libertĂ©.
Et en effet deux mois s’étaient Ă  peine Ă©coulĂ©s qu’une tentative fut faite pour rĂ©soudre en rĂ©alitĂ© lĂ©gale l’utopie sublime de CĂ©sar Bonesana.
Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque hypocrite, et faite dans un autre intĂ©rĂȘt que l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.
Au mois d’octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours aprĂšs avoir Ă©cartĂ© par l’ordre du jour la proposition d’ensevelir NapolĂ©on sous la colonne, la Chambre tout entiĂšre se mit Ă  pleurer et Ă  bramer. La question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques lignes plus bas Ă  quelle occasion ; et alors il sembla que toutes ces entrailles de lĂ©gislateurs Ă©taient prises d’une subite et merveilleuse misĂ©ricorde. Ce fut Ă  qui parlerait, Ă  qui gĂ©mirait, Ă  qui lĂšverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle horreur ! Tel vieux procureur gĂ©nĂ©ral, blanchi dans la robe rouge, qui avait mangĂ© toute sa vie le pain trempĂ© de sang des rĂ©quisitoires, se composa tout Ă  coup un air piteux et attesta les dieux qu’il Ă©tait indignĂ© de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne dĂ©semplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec chƓurs, exĂ©cutĂ©e par tout cet orchestre d’orateurs qui garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n’y manqua. La chose fut on ne peut plus pathĂ©tique et pitoyable. La sĂ©ance de nuit surtout fut tendre, paterne et dĂ©chirante comme un cinquiĂšme acte de LachaussĂ©e. Le bon public, qui n’y comprenait rien, avait les larmes aux yeux[1].
De quoi s’agissait-il donc ? d’abolir la peine de mort ?
Oui et non.
Voici le fait :
Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes qu’on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-ĂȘtre on a Ă©changĂ© quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tentĂ©, dans les hautes rĂ©gions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises. Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre malheureux Ă©taient lĂ , prisonniers, captifs de la loi, gardĂ©s par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu’il est impossible d’envoyer Ă  la GrĂšve, dans une charrette, ignoblement liĂ©s avec de grosses cordes, dos Ă  dos avec ce fonctionnaire qu’il ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes du monde ? Encore s’il y avait une guillotine en acajou !
HĂ© ! il n’y a qu’à abolir la peine de mort !
Et lĂ -dessus, la Chambre se met en besogne.
Remarquez, messieurs, qu’hier encore vous traitiez cette abolition d’utopie, de thĂ©orie, de rĂȘve, de folie, de poĂ©sie. Remarquez que ce n’est pas la premiĂšre fois qu’on cherche Ă  appeler votre attention sur la charrette, sur les grosses cordes et sur l’horrible machine Ă©carlate, et qu’il est Ă©trange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout Ă  coup.
Bah ! c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ce n’est pas Ă  cause de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais Ă  cause de nous, dĂ©putĂ©s qui pouvons ĂȘtre ministres. Nous ne voulons pas que la mĂ©canique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n’avons songĂ© qu’à nous. UcalĂ©gon brĂ»le. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code.
Et c’est ainsi qu’un alliage d’égoĂŻsme altĂšre et dĂ©nature les plus belles combinaisons sociales. C’est la veine noire dans le marbre blanc ; elle circule partout, et apparaĂźt Ă  tout moment Ă  l’improviste sous le ciseau. Votre statue est Ă  refaire.
Certes, il n’est pas besoin que nous le dĂ©clarions ici, nous ne sommes pas de ceux qui rĂ©clamaient les tĂȘtes des quatre ministres. Une fois ces infortunĂ©s arrĂȘtĂ©s, la colĂšre indignĂ©e que nous avait inspirĂ©e leur attentat s’est changĂ©e, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde pitiĂ©. Nous avons songĂ© aux prĂ©jugĂ©s d’éducation de quelques-uns d’entre eux, au cerveau peu dĂ©veloppĂ© de leur chef, relaps fanatique et obstinĂ© des conspirations de 1804, blanchi avant l’ñge sous l’ombre humide des prisons d’État, aux nĂ©cessitĂ©s fatales de leur position commune, Ă  l’impossibilitĂ© d’enrayer sur cette pente rapide oĂč la monarchie s’était lancĂ©e elle-mĂȘme Ă  toute bride le 8 aoĂ»t 1829, Ă  l’influence trop peu calculĂ©e par nous jusqu’alors de la personne royale, surtout Ă  la dignitĂ© que l’un d’entre eux rĂ©pandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui leur souhaitaient bien sincĂšrement la vie sauve, et qui Ă©taient prĂȘts Ă  se dĂ©vouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur Ă©chafaud eĂ»t Ă©tĂ© dressĂ© un jour en GrĂšve, nous ne doutons pas, et si c’est une illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu’il n’y eĂ»t eu une Ă©meute pour le renverser, et celui qui Ă©crit ces lignes eĂ»t Ă©tĂ© de cette sainte Ă©meute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les Ă©chafauds, l’échafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus vĂ©nĂ©neux, le plus nĂ©cessaire Ă  extirper. Cette espĂšce de guillotine-lĂ  prend racine dans le pavĂ©, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
En temps de rĂ©volution, prenez garde Ă  la premiĂšre tĂȘte qui tombe. Elle met le peuple en appĂ©tit.
Nous Ă©tions donc personnellement d’accord avec ceux qui voulaient Ă©pargner les quatre ministres, et d’accord de toutes maniĂšres, par les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous eussions mieux aimĂ© que la Chambre choisĂźt une autre occasion pour proposer l’abolition de la peine de mort.
Si on l’avait proposĂ©e, cette souhaitable abolition, non Ă  propos de quatre ministres tombĂ©s des Tuileries Ă  Vincennes, mais Ă  propos du premier voleur de grands chemins venu, Ă  propos d’un de ces misĂ©rables que vous regardez Ă  peine quand ils passent prĂšs de vous dans la rue, auxquels vous ne parlez pas, dont vous Ă©vitez instinctivement le coudoiement poudreux ; malheureux dont l’enfance dĂ©guenillĂ©e a couru pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l’hiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. VĂ©four chez qui vous dĂźnez, dĂ©terrant çà et lĂ  une croĂ»te de pain dans un tas d’ordures et l’essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n’ayant d’autre amusement que le spectacle gratis de la fĂȘte du roi et les exĂ©cutions en GrĂšve, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim pousse au vol, et le vol au reste ; enfants dĂ©shĂ©ritĂ©s d’une sociĂ©tĂ© marĂątre, que la maison de force prend Ă  douze ans, le bagne Ă  dix-huit, l’échafaud Ă  quarante ; infortunĂ©s qu’avec une Ă©cole et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantĂŽt dans la rouge fourmiliĂšre de Toulon, tantĂŽt dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie aprĂšs leur avoir ĂŽtĂ© la libertĂ© ; si c’eĂ»t Ă©tĂ© Ă  propos d’un de ces hommes que vous eussiez proposĂ© d’abolir la peine de mort, oh ! alors, votre sĂ©ance eĂ»t Ă©tĂ© vraiment digne, grande, sainte, majestueuse, vĂ©nĂ©rable. Depuis les augustes pĂšres de Trente invitant les hĂ©rĂ©tiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per viscera Dei, parce qu’on espĂšre leur conversion, quoniam sancta synodus sperat hĂŠreticorum conversionem, jamais assemblĂ©e d’hommes n’aurait prĂ©sentĂ© au monde spectacle plus sublime, plus illustre et plus misĂ©ricordieux. Il a toujours appartenu Ă  ceux qui sont vraiment forts et vraiment grands d’avoir souci du faible et du petit. Un conseil de brahmines serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la cause du paria, c’était la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, Ă  cause de lui et sans attendre que vous fussiez intĂ©ressĂ©s dans la question, vous faisiez plus qu’une Ɠuvre politique, vous faisiez une Ɠuvre sociale.
Tandis que vous n’avez pas mĂȘme fait une Ɠuvre politique en essayant de l’abolir, non pour l’abolir, mais pour sauver quatre malheureux ministres pris la main dans le sac des coups d’État !
Qu’est-il arrivĂ© ? c’est que, comme vous n’étiez pas sincĂšres, on a Ă©tĂ© dĂ©fiant. Quand le peuple a vu qu’on voulait lui donner le change, il s’est fĂąchĂ© contre toute la question en masse, et, chose remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il supporte pourtant tout le poids. C’est votre maladresse qui l’a amenĂ© lĂ . En abordant la question de biais et sans franchise, vous l’avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comĂ©die. On l’a sifflĂ©e.
Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bontĂ© de la prendre au sĂ©rieux. ImmĂ©diatement aprĂšs la fameuse sĂ©ance, ordre avait Ă©tĂ© donnĂ© aux procureurs gĂ©nĂ©raux, par un garde des sceaux honnĂȘte homme, de suspendre indĂ©finiment toutes exĂ©cutions capitales. C’était en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort respirĂšrent. Mais leur illusion fut de courte durĂ©e.
Le procĂšs des ministres fut menĂ© Ă  fin. Je ne sais quel arrĂȘt fut rendu. Les quatre vies furent Ă©pargnĂ©es. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la libertĂ©. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur s’évanouit dans l’esprit des hommes d’État dirigeants, et, avec la peur, l’humanitĂ© s’en alla. Il ne fut plus question d’abolir le supplice capital ; et une fois qu’on n’eut plus besoin d’elle, l’utopie redevint utopie, la thĂ©orie, thĂ©orie, la poĂ©sie, poĂ©sie.
Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux condamnĂ©s vulgaires qui se promenaient dans les prĂ©aux depuis cinq ou six mois, respirant l’air, tranquilles dĂ©sormais, sĂ»rs de vivre, prenant leur sursis pour leur grĂące. Mais attendez.
Le bourreau, Ă  vrai dire, avait eu grand’peur. Le jour oĂč il avait entendu nos faiseurs de lois parler humanitĂ©, philanthropie, progrĂšs, il s’était cru perdu. Il s’était cachĂ©, le misĂ©rable, il s’était blotti sous sa guillotine, mal Ă  l’aise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein jour, tĂąchant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et n’osant souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu Ă  peu cependant il s’était rassurĂ© dans ses tĂ©nĂšbres. Il avait Ă©coutĂ© du cĂŽtĂ© des Chambres et n’avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires dĂ©clamatoires du TraitĂ© des DĂ©lits et des Peines. On s’occupait de toute autre chose, de quelque grave intĂ©rĂȘt social, d’un chemin vicinal, d’une subvention pour l’OpĂ©ra-Comique, ou d’une saignĂ©e de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents millions. Personne ne songeait plus Ă  lui, coupe-tĂȘte. Ce que voyant, l’homme se tranquillise, il met sa tĂȘte hors de son trou, et regarde de tous cĂŽtĂ©s ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine, puis...

Table of contents

  1. Titre
  2. PRÉFACE
  3. UNE COMÉDIE À PROPOS D’UNE TRAGÉDIE
  4. I
  5. II
  6. III
  7. IV
  8. V
  9. VI
  10. VII
  11. VIII
  12. IX
  13. X
  14. XI
  15. XII
  16. XIII
  17. XIV
  18. XV
  19. XVI
  20. XVII
  21. XVIII
  22. XIX
  23. XX
  24. XXI
  25. XXII
  26. XXIII
  27. XXIV
  28. XXV
  29. XXVI
  30. XXVII
  31. XXVIII
  32. XXIX
  33. XXX
  34. XXXI
  35. XXXII
  36. XXXIII
  37. XXXIV
  38. XXXV
  39. XXXVI
  40. XXXVII
  41. XXXVIII
  42. XXXIX
  43. XL
  44. XLI
  45. XLII
  46. XLIII
  47. XLIV
  48. XLV
  49. XLVI
  50. XLVII – MON HISTOIRE.
  51. XLVIII
  52. XLIX
  53. NOTES DU DERNIER JOUR D’UN CONDAMNÉ
  54. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique
  55. Notes de bas de page

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