Histoire d'un paysan - 1794 Ă  1795 - Le Citoyen Bonaparte
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Histoire d'un paysan - 1794 Ă  1795 - Le Citoyen Bonaparte

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Histoire d'un paysan - 1794 Ă  1795 - Le Citoyen Bonaparte

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«Moi, je suis un homme du peuple, et j'écris pour le peuple. Je raconte ce qui s'est passé sous mes yeux.
J'ai vu l'ancien régime avec ses lettres de cachet, son gouvernement du bon plaisir, sa dßme, ses corvées, ses jurandes, ses barriÚres, ses douanes intérieures, ses capucins crasseux mendiant de porte en porte, ses privilÚges abominables, sa noblesse et son clergé, qui possédaient à eux seuls les deux tiers du territoire de la France! J'ai vu les états-généraux de 1789 et l'émigration, l'invasion des Prussiens et des Autrichiens, et la patrie en danger, la guerre civile, la Terreur, la levée en masse! enfin toutes ces choses grandes et terribles, qui étonneront les hommes jusqu'à la fin des siÚcles.
C'est donc l'histoire de vos grands-pÚres, à vous tous, bourgeois, ouvriers, soldats et paysans, que je raconte, l'histoire de ces patriotes courageux qui ont renversé les bastilles, détruit les privilÚges, aboli la noblesse, proclamé les Droits de l'homme, fondé l'égalité des citoyens devant la loi sur des bases inébranlables, et bousculé tous les rois de l'Europe, qui voulaient nous remettre la corde au cou.»

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635245802

Chapitre 1

Je vous ai racontĂ© notre campagne de VendĂ©e, ce que les VendĂ©ens eux-mĂȘmes appellent la grande guerre. Nous avions exterminĂ© la mauvaise race sur les deux rives de la Loire, mais les trois quarts d’entre nous avaient laissĂ© leurs os en route. Tout ce qu’on a vu depuis n’est rien auprĂšs d’un acharnement pareil.
Le restant des VendĂ©ens, aprĂšs l’affaire de Savenay, s’était sauvĂ© dans les marais de long de la cĂŽte, oĂč le dernier de leurs chefs, le fameux Charette, tenait encore. Cette espĂšce de finaud ne voulait pas livrer de batailles rangĂ©es ; il pillait, autour de ses marais, les fermes et les villages, emmenant bƓufs, vaches, foin, paille, tout ce qu’il pouvait happer ; les malheureux paysans, rĂ©duits Ă  n’avoir ni feu, ni lieu, finissaient toujours par le rejoindre, et la guerre civile continuait.
La 18e demi-brigade et les autres troupes cantonnĂ©es aux environ de Nantes, d’Ancenis et d’Angers, fournissaient de forts dĂ©tachements, pour tĂącher d’entourer et de prendre ce chef de bandes ; mais Ă  l’approche de nos colonnes il se retirait prĂ©cipitamment, et d’aller le suivre Ă  travers les saules, les joncs, les aunes et autres plantations touffues, oĂč les VendĂ©ens nous attendaient en embuscade, on pense bien que nous n’étions pas si bĂȘtes : ils nous auraient tous dĂ©truits en dĂ©tail.
VoilĂ  notre existence aux mois de janvier et fĂ©vrier 1794. Et maintenant je vais marcher plus vite ; je me fais vieux, j’ai encore plusieurs annĂ©es Ă  vous raconter jusqu’à la fin de notre rĂ©publique, et je ne veux rien oublier, surtout de ce que j’ai vu moi-mĂȘme.
C’est dans une de nos expĂ©ditions contre Charette que je retombai malade. Il pleuvait tous les jours ; nous couchions dans l’eau ; les VendĂ©ens coupaient souvent nos convois, nous manquions de tout ; mes crachements de sang, par la souffrance, les privations, les marches forcĂ©es, recommencĂšrent plus fort ; il fallut m’envoyer Ă  Nantes, avec un convoi de blessĂ©s.
À Nantes, le mĂ©decin en chef ne me donna pas seulement quinze jours Ă  vivre ; les blessĂ©s du combat de Colombin encombraient les salles, les escaliers, les corridors ; je demandai Ă  retourner au pays.
– Tu veux revoir ton pays, mon garçon ? me dit le major en riant ; c’est bon, ton congĂ© va bientĂŽt venir !
Et huit ou dix jours aprĂšs il m’apportait dĂ©jĂ  mon congĂ© dĂ©finitif, comme hors de service ; un autre avait de la place dans mon lit.
Il s’est passĂ© depuis des annĂ©es et des annĂ©es, le major qui m’avait condamnĂ© n’a plus mal aux dents, j’en suis sĂ»r, et moi je suis toujours lĂ  ! Que cela serve de leçon aux malades et aux vieillards que les mĂ©decins condamnent ; ils vivront peut-ĂȘtre plus longtemps qu’eux ; je ne suis pas le seul qui puisse leur servir d’exemple.
Enfin, ayant mon congĂ© dans ma poche, et cent livres en assignats, que Marguerite m’avait envoyĂ©s bien vite, en apprenant par mes lettres que j’étais malade Ă  l’hĂŽpital de Nantes, je ramassai mon courage et je pris le chemin du pays. C’était en mars, au temps de la plus grande terreur et de la plus effrayante famine. Il ne faut pas croire que le temps Ă©tait mauvais ; au contraire, l’annĂ©e se prĂ©sentait bien, tout verdissait et fleurissait, les poiriers, les pruniers, les abricotiers Ă©taient dĂ©jĂ  blancs et roses avant la fin d’avril. On aurait bĂ©ni l’Éternel, s’il avait Ă©tĂ© possible de rentrer la moitiĂ© des rĂ©coltes qu’on voyait en herbe ; mais elles Ă©taient encore sous terre, il fallait attendre des semaines et des mois pour les avoir.
Je pourrais vous peindre tout le long de la Loire les villages abandonnĂ©s, les Ă©glises fermĂ©es, les files de prisonniers qu’on emmenait ; l’épouvante des gens qui n’osaient vous regarder ; les commissaires civils, avec leur Ă©charpe et leurs hommes, le dĂ©nonciateur derriĂšre, en train de faire la visite ; les gendarmes et mĂȘme les citoyens qui vous demandaient votre feuille de route Ă  chaque pas.
Les hĂ©bertistes, qui voulaient abolir l’Être suprĂȘme, venaient d’ĂȘtre guillotinĂ©s ; on cherchait de tous les cĂŽtĂ©s leurs complices, et naturellement plus d’un frĂ©missait car on ne voulait plus d’ivrognes, plus de dĂ©bauchĂ©s, plus d’ĂȘtres Ă©hontĂ©s qui renient la justice et l’humanitĂ© ; on ne parlait plus que de Robespierre et du rĂšgne de la vertu.
Moi je me traĂźnais d’étape en Ă©tape, tout pĂąle et maigre, comme un malheureux qui n’a plus que le souffle. Quelquefois les paysans que je rencontrais, tournant la tĂȘte, avaient l’air de se dire en eux-mĂȘmes :
« Celui-lĂ  n’a pas besoin de s’inquiĂ©ter, il ne fera pas de vieux os ! »
Dans les environs d’OrlĂ©ans, l’idĂ©e me vint d’aller voir Chauvel Ă  Paris ; c’était une idĂ©e de malade qui se raccroche Ă  toutes les branches. Je me figurais que les mĂ©decins de Paris en savaient plus que les barbiers, les vĂ©tĂ©rinaires et les arracheurs de dents qu’on avait envoyĂ©s dans nos bataillons en 92 ; et puis Paris c’était tout : c’est de lĂ  que partaient les dĂ©crets, les ordres aux armĂ©es, les gazettes et les grandes nouvelles ; je voulais voir Paris avant de mourir, et vers le commencement d’avril j’arrivai dans ses environs.
Quant Ă  vous peindre comme Marguerite et Chauvel cette grande ville, ce mouvement au loin, ces faubourgs, ces barriĂšres, ces courriers qui vont et viennent, ces grandes rues encombrĂ©es de monde, ces files de misĂ©rables en guenilles, enfin ce bourdonnement de cris, de voitures, qui monte et descend comme un orage, vous devez bien comprendre que je n’en suis pas capable ; d’autant plus que j’ai passĂ© lĂ  dans un temps extraordinaire, seul, malade, sans savoir, au milieu de cette confusion, ce qu’il fallait regarder, ni mĂȘme de quel cĂŽtĂ© je venais d’entrer et de quel cĂŽtĂ© j’allais sortir.
Tout ce qui me revient, c’est que je descendais une grande rue qui n’en finissait pas, et que cela dura plus d’une heure ; ceux auxquels je demandais la rue du Bouloi me rĂ©pondaient tous :
– Toujours devant vous !
Je croyais perdre la tĂȘte.
Il pouvait ĂȘtre cinq heures et la nuit venait, lorsque, Ă  la fin des fins, au bout de cette rue, en face d’un vieux pont couvert de grosses guĂ©rites en pierres de taille, je vis la Seine, de vieilles maisons Ă  perte de vue penchĂ©es au bord, une grande Ă©glise noire sans clocher par-dessus, et d’autres bĂątisses innombrables. Le soleil se couchait justement, tous ces vieux toits Ă©taient rouges. Comme je regardais cela, me demandant de quel cĂŽtĂ© tourner, quelque chose d’épouvantable passa devant moi, quelque chose d’horrible et qui me fait encore bouillonner mon vieux sang aprĂšs tant d’annĂ©es.
J’avais dĂ©jĂ  passĂ© le pont ; et voilĂ  qu’au milieu d’une foule de canailles, – qui criaient, dansaient, roulaient les uns sur les autres, en levant leurs sales casquettes et leurs bĂątons, – voilĂ  qu’entre deux forts piquets de gendarmes Ă  cheval, s’avancent lentement trois voitures pleines de condamnĂ©s. Dans la premiĂšre de ces voitures, Ă  longues Ă©chelles peintes en rouge, deux hommes se tenaient debout, en bras de chemise, la poitrine et le cou nus, les mains liĂ©es sur le dos. Tous les autres condamnĂ©s Ă©taient assis sur des bancs Ă  l’intĂ©rieur et regardaient devant eux d’un air d’abattement et les joues longues ; mais de ces deux-lĂ , l’un, fort, large des Ă©paules, la tĂȘte grosse, les yeux enfoncĂ©s et comme remplis de sang, riait en serrant ses lĂšvres, on aurait dit un lion entourĂ© de misĂ©rables chiens qui gueulent et s’excitent pour tomber dessus ; il les regardait d’un air de mĂ©pris, ses grosses joues pendantes tremblaient de dĂ©goĂ»t. L’autre plus grand, sec et pĂąle, voulait parler ; il bĂ©gayait en Ă©cumant, l’indignation le possĂ©dait.
Ces choses sont peintes devant moi ; je les verrai jusqu’à ma derniùre heure.
Et pendant que les chevaux, les sabres, les Ă©chelles rouges et la race abominable s’éloignaient, piaffant, grinçant et criant : « À mort les corrompus !
 À mort les traĂźtres !
 Ça ira !
 Dansons la carmagnole !
 À toi, Camille !
 À toi, Danton !
 Ha ! ha ! ha !
 Vive le rĂšgne de la vertu ! Vive Robespierre ! » pendant que cette espĂšce de mauvais rĂȘve s’en allait Ă  travers la foule innombrable, penchĂ©e aux fenĂȘtres, aux balcons, rangĂ©e le long de la riviĂšre, voilĂ  que la deuxiĂšme voiture arrive, aussi pleine que la premiĂšre, et plus loin la troisiĂšme. Je me souvins en mĂȘme temps que Chauvel Ă©tait l’ami de Danton, et je frĂ©mis en moi-mĂȘme ; s’il avait Ă©tĂ© lĂ , malgrĂ© tout j’aurais tirĂ© mon sabre pour tomber sur la canaille et me faire tuer, mais je ne le vis pas ; je reconnus seulement notre gĂ©nĂ©ral Westermann dans le nombre : le vainqueur de ChĂątillon, du Mans, de Savenay. Il s’y trouvait, lui, les mains attachĂ©es sur le dos, tout sombre et la tĂȘte penchĂ©e.
La mĂȘme abomination de cris, de chants et d’éclats de rire suivait ces deux derniĂšres voitures.
Ce n’est pas l’idĂ©e de la mort qui peut faire trembler de pareils hommes, mais la colĂšre de voir l’ingratitude du peuple, qui les laisse insulter et traĂźner Ă  la guillotine par des mouchards. Ces mouchards ont sali notre rĂ©volution ; ils se disaient sans-culottes et vivaient Ă  leur aise dans la police, pendant que le peuple, ouvriers et paysans, souffrait toutes les misĂšres ; ils restaient Ă  Paris pour souffleter les victimes, pendant que nous autres, par centaines de mille, nous dĂ©fendions la patrie et versions notre sang Ă  la frontiĂšre.
Enfin je partis de lĂ  dans l’épouvante. Je voyais dĂ©jĂ  notre rĂ©publique perdue, cette maniĂšre de se guillotiner les uns les autres ne pouvait pas durer longtemps ; ce n’est pas en coupant le cou aux gens qu’on prouve au peuple qu’ils avaient tort.
À quelques cents pas plus loin, je finis par trouver la maison oĂč demeurait Chauvel. Il faisait nuit. J’entrai dans la petite allĂ©e sombre ; en bas, Ă  gauche, demeurait un tailleur, au fond d’une niche que sa table remplissait tout entiĂšre. C’était un vieux, le nez rouge jusqu’aux oreilles. Je lui demandai le reprĂ©sentant du peuple Chauvel. AussitĂŽt cet homme, avec de grosses besicles, me regarda des pieds Ă  la tĂȘte ; ensuite il dĂ©croisa ses jambes cagneuses et me dit :
– Attends, citoyen, je vais le chercher.
Il sortit, et cinq ou six minutes aprĂšs, il revenait, amenant un gros homme court, le chapeau retroussĂ©, une grosse cocarde devant, et l’écharpe tricolore autour du ventre. Deux ou trois sans-culottes le suivaient.
– Tenez, le voilà, dit le tailleur, c’est lui qui demande Chauvel.
L’autre, un commissaire civil sans doute, commença par me demander qui j’étais, d’oĂč je venais. Je lui rĂ©pondis que Chauvel le saurait bien.
– Au nom de la loi, me cria cet homme, je te demande tes papiers !
 Vas-tu te dĂ©pĂȘcher, oui ou non ?
Les sans-culottes alors entrĂšrent dans la niche. Je ne pouvais plus me remuer ; de tous les cĂŽtĂ©s dans la petite allĂ©e, j’entendais des gens marcher, descendre des escaliers, et je voyais cette espĂšce me regarder dans l’ombre avec des yeux de rats ; c’est pourquoi tout pĂąle de colĂšre, je jetai ma feuille de route et mon congĂ© sur la table. Le commissaire les prit et les mit dans sa poche en me disant :
– Arrive ! – Et vous autres, attention, qu’on ouvre l’Ɠil !
Le tailleur paraissait content ; il croyait dĂ©jĂ  tenir la prime de cinquante livres : j’aurais voulu l’étrangler.
Il fallut sortir. Cinquante pas plus loin, dans une grande salle carrĂ©e oĂč des citoyens montaient la garde, on examina mes papiers.
Quant Ă  vous dire toutes les questions que me fit le commissaire sur mon engagement, sur ma route, sur mon changement de direction et la maniĂšre dont j’avais connu Chauvel, c’est impossible depuis le temps. Cela dura plus d’une demi-heure. À la fin il reconnut pourtant que mes papiers Ă©taient en rĂšgle et me dit, en posant dessus son cachet, que Chauvel Ă©tait en mission Ă  l’armĂ©e des Alpes. Alors la colĂšre me prit ; je lui criai :
– Ne pouviez-vous pas me dire cela tout de suite ? tas de

Mais je retins ma langue ; et le commissaire, me regardant d’un air de mĂ©pris, s’écria :
–Tout de suite ! Il fallait te dire cela tout de suite ! Ah ça ! dis donc, imbĂ©cile, est-ce que tu crois que la rĂ©publique raconte ses secrets au premier venu ? Est-ce que tu ne pouvais pas ĂȘtre un espion de Cobourg ou de Pitt ? Est-ce que tu portes ton certificat de civisme peint sur ta figure ?
Cet homme paraissait furieux ; s’il avait fait un signe aux sectionnaires, attentifs autour de nous, avec leurs piques, j’étais arrĂȘtĂ©. J’eus assez de bon sens pour garder le silence ; et lui, vexĂ© de n’avoir pas fait une bonne prise, me montra la porte en disant :
– Tu es libre ; mais tĂąche de ne pas ĂȘtre toujours aussi bĂȘte, ça te jouerait un mauvais tour.
Je sortis bien vite et je remontai la rue. Tous ces sans-culottes me regardaient encore de travers.
Durant les deux jours que je restai Ă  Paris, le mĂȘme spectacle me suivit : partout les gens ne voyaient que des suspects, le premier venu pouvait vous arrĂȘter ; on passait sans oser se regarder les uns les autres. Et ce n’était pas sans cause : les trahisons avaient donnĂ© le branle ; la disette poussait les misĂ©rables Ă  chercher de quoi vivre, ils dĂ©nonçaient les gens, pour avoir la prime ! Un mal avait amenĂ© l’autre ; nous Ă©tions en pleine terreur, et cette terreur Ă©pouvantable venait des Lafayette, des Dumouriez, de tous ceux qui, dans le temps, avaient livrĂ© nos places, essayĂ© d’entraĂźner leurs armĂ©es contre la nation et portĂ© les paysans Ă  dĂ©truire la rĂ©publique. Les grands maux font les grands remĂšdes, il ne faut pas s’en Ă©tonner.
Une fois hors des griffes du commissaire, en remontant la vieille rue sombre, je finis par trouver une de ces auberges oĂč les mendiants et les pauvres diables de mon espĂšce logeaient Ă  quelques sous la nuit. C’est ce qu’il me fallait ; car avec mon vieux sac, mon vieux chapeau, mes pauvres habits de VendĂ©e, tout usĂ©s, dĂ©chirĂ©s et rapiĂ©cĂ©s, on n’aurait pas voulu me recevoir ailleurs. J’entrai donc dans ce cabaret borgne, et la vieille qui se trouvait derriĂšre le comptoir, au milieu d’un tas de sans-culottes qui buvaient, fumaient et jouaient aux cartes, cette vieille comprit tout de suite ce que je voulais. Elle me conduisit en haut de sa baraque, moyennant une corde qui servait de rampe ; il fallut payer d’avance, et puis m’étendre sur une paillasse, d’oĂč les puces, les punaises et autres vermines me chassĂšrent bientĂŽt. Je m’étendis alors sur le plancher, la tĂȘte sur mon sac, comme en plein champ ; et, malgrĂ© les mauvaises odeurs, les cris d’ivrognes, le passage des rondes en bas dans la rue ; malgrĂ© le manque d’air dans ce recoin, sous les tuiles, et les jurements abominables de ceux qui trĂ©buchaient dans l’escalier, je dormis jusqu’au matin.
L’idĂ©e que Danton, Camille Desmoulins, Westermann et les meilleurs patriotes Ă©taient morts ; que leurs tĂȘtes coupĂ©es reposaient l’une sur l’autre avec leurs corps, dans le sang, me rĂ©veilla bien deux ou trois fois ; mon cƓur se serrait ; je bĂ©nissais le ciel de savoir Chauvel en mission Ă  l’armĂ©e, et je me rendormais Ă  force de fatigue.
Le lendemain d’assez bonne heure, je descendis ; j’aurais pu m’en aller tout de suite, ma dĂ©pense Ă©tait payĂ©e, mais autant rester lĂ , puisqu’on y mangeait Ă  bon marchĂ©. Je m’assis donc tout seul, et je dĂ©jeunai tranquillement avec un morceau de pain, du fromage, un demi-litre de vin. Cela me coĂ»ta deux livres dix sous en assignats ; il me restait soixante-quinze livres.
Je voulais voir la Convention nationale avant de retourner au pays. Depuis trois mois que nous avions couru le Bocage et le Marais, nous ne connaissions plus les nouvelles ; les fĂ©dĂ©rĂ©s parisiens avaient presque tous pĂ©ri ; eux seuls s’inquiĂ©taient des grandes batailles de la Convention, des Jacobins et des Cordeliers ; aprĂšs eux on n’avait plus songĂ© qu’au service. La mort de Danton, de Camille Desmoulins et de tous ces patriotes qui les premiers avaient soutenu la rĂ©publique, me paraissait quelque chose de terrible ; il fallait donc que les royalistes eussent pris le dessus ! voilĂ  les idĂ©es qui me passaient par la tĂȘte ; et sur les huit heures, ayant payĂ© ce que je devais Ă  la vieille, je laissai chez elle mon sac, en la prĂ©venant que je reviendrais le prendre.
Tout ce que Marguerite m’avait Ă©crit autrefois sur Paris, sur les cris des marchands, les files de malheureux Ă  la porte des boulangeries, les disputes au marchĂ© pour s’arracher ce que les campagnards apportaient, je le vis alors, et c’était devenu pire. On chantait de nouvelles chansons ; on criait partout les journaux qui parlaient de la mort des corrompus.
Je me souviens avoir traversĂ© d’abord une grande cour plantĂ©e de vieux arbres, – le palais du ci-devant duc d’OrlĂ©ans, – et d’avoir vu beaucoup de gens assis dehors, en train de boire et de lire les gazettes ; ils riaient, ils se saluaient comme si rien ne s’était passĂ©. Plus loin, sur l’enseigne d’une salle en plein air, qui me rappela celle que Chauvel avait Ă©tablie chez nous pour la commoditĂ© des patriotes, ayant lu : « Cabinet de lecture », j’entrai hardiment et je m’assis parmi des quantitĂ©s de citoyens, qui ne tournĂšrent pas mĂȘme la tĂȘte ; lĂ  je lus le Moniteur tout entier, et d’autres gazettes racontant le procĂšs des dantonistes, ce qui ne me coĂ»ta que deux sous.
Le ComitĂ© de salut public avait fait arrĂȘter les dantonistes, soi-disant pour avoir conspirĂ© contre le peuple français, en voulant rĂ©tab...

Table of contents

  1. Titre
  2. Chapitre 1
  3. Chapitre 2
  4. Chapitre 3
  5. Chapitre 4
  6. Chapitre 5
  7. Chapitre 6
  8. Chapitre 7
  9. Chapitre 8
  10. Chapitre 9
  11. Chapitre 10
  12. Chapitre 11
  13. Chapitre 12
  14. Chapitre 13
  15. Chapitre 14
  16. Chapitre 15
  17. Chapitre 16
  18. Chapitre 17
  19. SÉNATUS-CONSULTE
  20. PREMIER STATUT IMPÉRIAL
  21. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique

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