ThaĂŻs
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About this book

Thaïs était née de parents libres et pauvres, adonnés à l'idolùtrie. Du temps qu'elle était petite, son pÚre gouvernait, à Alexandrie, proche de la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots. Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa premiÚre enfance. Elle revoyait son pÚre assis à l'angle du foyer, les jambes croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux Pharaons que célÚbrent les complaintes chantées par les aveugles dans les carrefours...
ThaĂŻs, courtisane d'Alexandrie, est convertie au christianisme par le moine Paphnuce. Mais est-ce vraiment l'amour divin qui inspire cet homme de Dieu?

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Information

Publisher
Booklassic
eBook ISBN
9789635243129

Partie 1
Le Lotus

En ce temps-lĂ , le dĂ©sert Ă©tait peuplĂ© d’anachorĂštes. Sur les deux rives du Nil, d’innombrables cabanes, bĂąties de branchages et d’argile par la main des solitaires, Ă©taient semĂ©es Ă  quelque distance les unes des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre isolĂ©s et pourtant s’entr’aider au besoin. Des Ă©glises, surmontĂ©es du signe de la croix, s’élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes et les moines s’y rendaient dans les jours de fĂȘte, pour assister Ă  la cĂ©lĂ©bration des mystĂšres et participer aux sacrements. Il y avait aussi, tout au bord du fleuve, des maisons oĂč les cĂ©nobites, renfermĂ©s chacun dans une Ă©troite cellule, ne se rĂ©unissaient qu’afin de mieux goĂ»ter la solitude.
AnachorĂštes et cĂ©nobites vivaient dans l’abstinence, ne prenant de nourriture qu’aprĂšs le coucher du soleil, mangeant pour tout repas leur pain avec un peu de sel et d’hysope. Quelques-uns, s’enfonçant dans les sables, faisaient leur asile d’une caverne ou d’un tombeau et menaient une vie encore plus singuliĂšre.
Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cuculle, dormaient sur la terre nue aprĂšs de longues veilles, priaient, chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour les chefs-d’Ɠuvre de la pĂ©nitence. En considĂ©ration du pĂ©chĂ© originel, ils refusaient Ă  leur corps, non seulement les plaisirs et les contentements, mais les soins mĂȘmes qui passent pour indispensables selon les idĂ©es du siĂšcle. Ils estimaient que les maladies de nos membres assainissent nos Ăąmes et que la chair ne saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcĂšres et les plaies. Ainsi s’accomplissait la parole des prophĂštes qui avaient dit : « Le dĂ©sert se couvrira de fleurs. »
Parmi les hĂŽtes de cette sainte ThĂ©baĂŻde, les uns consumaient leurs jours dans l’ascĂ©tisme et la contemplation, les autres gagnaient leur subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais Ă  la vĂ©ritĂ© ces moines mĂ©prisaient les richesses et l’odeur de leurs vertus montait jusqu’au ciel.
Des anges semblables Ă  de jeunes hommes venaient, un bĂąton Ă  la main, commodes voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des dĂ©mons, ayant pris des figures d’Éthiopiens ou d’animaux, erraient autour des solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines allaient, le matin, remplir leur cruche Ă  la fontaine, ils voyaient des pas de Satyres et de Centaures imprimĂ©s dans le sable. ConsidĂ©rĂ©e sous son aspect vĂ©ritable et spirituel, la ThĂ©baĂŻde Ă©tait un champ de bataille oĂč se livraient Ă  toute heure, et spĂ©cialement la nuit, les merveilleux combats du ciel et de l’enfer.
Les ascĂštes, furieusement assaillis par des lĂ©gions de damnĂ©s, se dĂ©fendaient avec l’aide de Dieu et des anges, au moyen du jeĂ»ne, de la pĂ©nitence et des macĂ©rations. Parfois, l’aiguillon des dĂ©sirs charnels les dĂ©chirait si cruellement qu’ils en hurlaient de douleur et que leurs lamentations rĂ©pondaient, sous le ciel plein d’étoiles, aux miaulements des hyĂšnes affamĂ©es. C’est alors que les dĂ©mons se prĂ©sentaient Ă  eux sous des formes ravissantes. Car si les dĂ©mons sont laids en rĂ©alitĂ©, ils se revĂȘtent parfois d’une beautĂ© apparente qui empĂȘche de discerner leur nature intime. Les ascĂštes de la ThĂ©baĂŻde virent avec Ă©pouvante, dans leur cellule, des images du plaisir inconnues mĂȘme aux voluptueux du siĂšcle. Mais, comme le signe de la croix Ă©tait sur eux, ils ne succombaient pas Ă  la tentation, et les esprits immondes, reprenant leur vĂ©ritable figure, s’éloignaient dĂšs l’aurore, pleins de honte et de rage. Il n’était pas rare, Ă  l’aube, de rencontrer un de ceux-lĂ  s’enfuyant tout en larmes, et rĂ©pondant Ă  ceux qui l’interrogeaient : « Je pleure et je gĂ©mis, parce qu’un des chrĂ©tiens qui habitent ici m’a battu avec des verges et chassĂ© ignominieusement. »
Les anciens du dĂ©sert Ă©tendaient leur puissance sur les pĂ©cheurs et sur les impies. Leur bontĂ© Ă©tait parfois terrible. Ils tenaient des apĂŽtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien ne pouvait sauver ceux qu’ils avaient condamnĂ©s. L’on contait avec Ă©pouvante dans les villes et jusque dans le peuple d’Alexandrie que la terre s’entr’ouvrait pour engloutir les mĂ©chants qu’ils frappaient de leur bĂąton. Aussi Ă©taient-ils trĂšs redoutĂ©s des gens de mauvaise vie et particuliĂšrement des mimes, des baladins, des prĂȘtres mariĂ©s et des courtisanes.
Telle Ă©tait la vertu de ces religieux, qu’elle soumettait Ă  son pouvoir jusqu’aux bĂȘtes fĂ©roces. Lorsqu’un solitaire Ă©tait prĂšs de mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint homme, connaissant par lĂ  que Dieu l’appelait Ă  lui, s’en allait baiser la joue Ă  tous ses frĂšres. Puis il se couchait avec allĂ©gresse, pour s’endormir dans le Seigneur.
Or, depuis qu’Antoine, ĂągĂ© de plus de cent ans, s’était retirĂ© sur le mont Colzin avec ses disciples bien-aimĂ©s, Macaire et Amathas, il n’y avait pas dans toute la ThĂ©baĂŻde de moine plus abondant en Ɠuvres que Paphnuce, abbĂ© d’AntinoĂ©. À vrai dire, Ephrem et SĂ©rapion commandaient Ă  un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite spirituelle et temporelle de leurs monastĂšres. Mais Paphnuce observait les jeĂ»nes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d’un poil trĂšs rude, se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosternĂ© le front contre terre.
Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la sienne, imitaient ses austĂ©ritĂ©s. Il les aimait chĂšrement en JĂ©sus-Christ et les exhortait sans cesse Ă  la pĂ©nitence. Au nombre de ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, aprĂšs s’ĂȘtre livrĂ©s au brigandage pendant de longues annĂ©es, avaient Ă©tĂ© touchĂ©s par les exhortations du saint abbĂ© au point d’embrasser l’état monastique. La puretĂ© de leur vie Ă©difiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux l’ancien cuisinier d’une reine d’Abyssinie qui, converti semblablement par l’abbĂ© d’AntinoĂ©, ne cessait de rĂ©pandre des larmes, et le diacre Flavien, qui avait la connaissance des Ă©critures et parlait avec adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce Ă©tait un jeune paysan nommĂ© Paul et surnommĂ© le Simple, Ă  cause de son extrĂȘme naĂŻvetĂ©. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophĂ©tie.
Paphnuce sanctifiait ses heures par l’enseignement de ses disciples et les pratiques de l’ascĂ©tisme. Souvent aussi, il mĂ©ditait sur les livres sacrĂ©s pour y trouver des allĂ©gories. C’est pourquoi, jeune encore d’ñge, il abondait en mĂ©rites. Les diables qui livrent de si rudes assauts aux bons anachorĂštes n’osaient s’approcher de lui. La nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derriĂšre, immobiles, silencieux, dressant l’oreille. Et l’on croit que c’était sept dĂ©mons qu’il retenait sur son seuil par la vertu de sa saintetĂ©.
Paphnuce Ă©tait nĂ© Ă  Alexandrie de parents nobles, qui l’avaient fait instruire dans les lettres profanes. Il avait mĂȘme Ă©tĂ© sĂ©duit par les mensonges des poĂštes, et tels Ă©taient, en sa premiĂšre jeunesse, l’erreur de son esprit et le dĂ©rĂšglement de sa pensĂ©e, qu’il croyait que la race humaine avait Ă©tĂ© noyĂ©e par les eaux du dĂ©luge au temps de Deucalion, et qu’il disputait avec ses condisciples sur la nature, les attributs et l’existence mĂȘme de Dieu. Il vivait alors dans la dissipation, Ă  la maniĂšre des gentils. Et c’est un temps qu’il ne se rappelait qu’avec honte et pour sa confusion.
– Durant ces jours, disait-il Ă  ses frĂšres, je bouillais dans la chaudiĂšre des fausses dĂ©lices.
Il entendait par lĂ  qu’il mangeait des viandes habilement apprĂȘtĂ©es et qu’il frĂ©quentait les bains publics. En effet, il avait menĂ© jusqu’à sa vingtiĂšme annĂ©e cette vie du siĂšcle, qu’il conviendrait mieux d’appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prĂȘtre Macrin, il devint un homme nouveau.
La vĂ©ritĂ© le pĂ©nĂ©tra tout entier, et il avait coutume de dire qu’elle Ă©tait entrĂ©e en lui comme une Ă©pĂ©e. Il embrassa la foi du Calvaire et il adora JĂ©sus crucifiĂ©. AprĂšs son baptĂȘme, il resta un an encore parmi les gentils, dans le siĂšcle oĂč le retenaient les liens de l’habitude. Mais un jour, Ă©tant entrĂ© dans une Ă©glise, il entendit le diacre qui lisait ce verset de l’Écriture : « Si tu veux ĂȘtre parfait, va et vends tout ce que tu as et donnes-en l’argent aux pauvres. » AussitĂŽt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumĂŽnes et embrassa la vie monastique.
Depuis dix ans qu’il s’était retirĂ© loin des hommes, il ne bouillait plus dans la chaudiĂšre des dĂ©lices charnelles, mais il macĂ©rait profitablement dans les baumes de la pĂ©nitence.
Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu’il avait vĂ©cues loin de Dieu, il examinait ses fautes une Ă  une, pour en concevoir exactement la difformitĂ©, il lui souvint d’avoir vu jadis au théùtre d’Alexandrie une comĂ©dienne d’une grande beautĂ©, nommĂ©e ThaĂŻs. Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer Ă  des danses dont les mouvements, rĂ©glĂ©s avec trop d’habiletĂ©, rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle simulait quelqu’une de ces actions honteuses que les fables des paĂŻens prĂȘtent Ă  VĂ©nus, Ă  LĂ©da ou Ă  PasiphaĂ©. Elle embrasait ainsi tous les spectateurs du feu de la luxure ; et, quand de beaux jeunes hommes ou de riches vieillards venaient, pleins d’amour, suspendre des fleurs au seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait Ă  eux. En sorte qu’en perdant son Ăąme, elle perdait un trĂšs grand nombre d’autres Ăąmes.
Peu s’en Ă©tait fallu qu’elle eĂ»t induit Paphnuce lui-mĂȘme au pĂ©chĂ© de la chair. Elle avait allumĂ© le dĂ©sir dans ses veines et il s’était une fois approchĂ© de la maison de ThaĂŻs. Mais il avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© au seuil de la courtisane par la timiditĂ© naturelle Ă  l’extrĂȘme jeunesse (il avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussĂ©, faute d’argent, car ses parents veillaient Ă  ce qu’il ne pĂ»t faire de grandes dĂ©penses. Dieu, dans sa misĂ©ricorde, avait pris ces deux moyens pour le sauver d’un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait eu d’abord aucune reconnaissance, parce qu’en ce temps-lĂ  il savait mal discerner ses propres intĂ©rĂȘts et qu’il convoitait les faux biens. Donc, agenouillĂ© dans sa cellule devant le simulacre de ce bois salutaire oĂč fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du monde, Paphnuce se prit Ă  songer Ă  ThaĂŻs, parce que ThaĂŻs Ă©tait son pĂ©chĂ©, et il mĂ©dita longtemps, selon les rĂšgles de l’ascĂ©tisme, sur la laideur Ă©pouvantable des dĂ©lices charnelles, dont cette femme lui avait inspirĂ© le goĂ»t, aux jours de trouble et d’ignorance. AprĂšs quelques heures de mĂ©ditation, l’image de ThaĂŻs lui apparut avec une extrĂȘme nettetĂ©. Il la revit telle qu’il l’avait vue lors de la tentation, belle selon la chair. Elle se montra d’abord comme une LĂ©da, mollement couchĂ©e sur un lit d’hyacinthe, la tĂȘte renversĂ©e, les yeux humides et pleins d’éclairs, les narines frĂ©missantes, la bouche entr’ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux ruisseaux. À cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait :
– Je te prends Ă  tĂ©moin, mon Dieu, que je considĂšre la laideur de mon pĂ©chĂ© !
Cependant l’image changeait insensiblement d’expression. Les lĂšvres de ThaĂŻs rĂ©vĂ©laient peu Ă  peu, en s’abaissant aux deux coins de la bouche, une mystĂ©rieuse souffrance. Ses yeux agrandis Ă©taient pleins de larmes et de lueurs ; de sa poitrine gonflĂ©e de soupirs, montait une haleine semblable aux premiers souffles de l’orage. À cette vue, Paphnuce se sentit troublĂ© jusqu’au fond de l’ñme. S’étant prosternĂ©, il fit cette priĂšre :
– Toi qui as mis la pitiĂ© dans nos cƓurs comme la rosĂ©e du matin sur les prairies, Dieu juste et misĂ©ricordieux, sois bĂ©ni ! Louange, louange Ă  toi ! Écarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mĂšne Ă  la concupiscence et fais-moi la grĂące de ne jamais aimer qu’en toi les crĂ©atures, car elles passent et tu demeures. Si je m’intĂ©resse Ă  cette femme, c’est parce qu’elle est ton ouvrage. Les anges eux-mĂȘmes se penchent vers elle avec sollicitude. N’est-elle pas, ĂŽ Seigneur, le souffle de ta bouche ? Il ne faut pas qu’elle continue Ă  pĂ©cher avec tant de citoyens et d’étrangers. Une grande pitiĂ© s’est Ă©levĂ©e pour elle dans mon cƓur. Ses crimes sont abominables et la seule pensĂ©e m’en donne un tel frisson que je sens se hĂ©risser d’effroi tous les poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront durant l’éternitĂ©.
Comme il mĂ©ditait de la sorte, il vit un petit chacal assis Ă  ses pieds. Il en Ă©prouva une grande surprise, car la porte de sa cellule Ă©tait fermĂ©e depuis le matin. L’animal semblait lire dans la pensĂ©e de l’abbĂ© et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa : la bĂȘte s’évanouit. Connaissant alors que pour la premiĂšre fois le diable s’était glissĂ© dans sa chambre, il fit une courte priĂšre ; puis il songea de nouveau Ă  ThaĂŻs.
– Avec l’aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve !
Et il s’endormit.
Le lendemain matin, ayant fait sa priĂšre, il se rendit auprĂšs du saint homme PalĂ©mon, qui menait, Ă  quelque distance, la vie anachorĂ©tique. Il le trouva qui, paisible et riant, bĂȘchait la terre selon sa coutume. PalĂ©mon Ă©tait un vieillard ; il cultivait un petit jardin : les bĂȘtes sauvages venaient lui lĂ©cher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas.
– Dieu soit louĂ© ! mon frĂšre Paphnuce, dit-il, appuyĂ© sur sa bĂȘche.
– Dieu soit louĂ© ! rĂ©pondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frĂšre !
– La paix soit semblablement avec toi ! frĂšre Paphnuce, reprit le moine PalĂ©mon ; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.
– FrĂšre PalĂ©mon, nos discours doivent avoir pour unique objet la louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom. C’est pourquoi je viens t’entretenir d’un dessein que j’ai formĂ© en vue de glorifier le Seigneur.
– Puisse donc le Seigneur bĂ©nir ton dessein, Paphnuce, comme il a bĂ©ni mes laitues ! Il rĂ©pand tous les matins sa grĂące avec sa rosĂ©e sur mon jardin et sa bontĂ© m’incite Ă  le glorifier dans les concombres et les citrouilles qu’il me donne. Prions-le qu’il nous garde en sa paix ! Car rien n’est plus Ă  craindre que les mouvements dĂ©sordonnĂ©s qui troublent les cƓurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes semblables Ă  des hommes ivres et nous marchons, tirĂ©s de droite et de gauche, sans cesse prĂšs de tomber ignominieusement. Parfois ces transports nous plongent dans une joie dĂ©rĂ©glĂ©e, et celui qui s’y abandonne fait retentir dans l’air souillĂ© le rire Ă©pais des brutes. Cette joie lamentable entraĂźne le pĂ©cheur dans toutes sortes de dĂ©sordres. Mais parfois aussi ces troubles de l’ñme et des sens nous jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie. FrĂšre Paphnuce, je ne suis qu’un malheureux pĂ©cheur ; mais j’ai Ă©prouvĂ© dans ma longue vie que le cĂ©nobite n’a pas de pire ennemi que la tristesse. J’entends par lĂ  cette mĂ©lancolie tenace qui enveloppe l’ñme comme une brume et lui cache la lumiĂšre de Dieu. Rien n’est plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de rĂ©pandre une Ăącre et noire humeur dans le cƓur d’un religieux. S’il ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitiĂ© si redoutable. HĂ©las ! il excelle Ă  nous dĂ©soler. N’a-t-il pas montrĂ© Ă  notre pĂšre Antoine un enfant noir d’une telle beautĂ© que sa vue tirait des larmes ? Avec l’aide de Dieu, notre pĂšre Antoine Ă©vita les piĂšges du dĂ©mon. Je l’ai connu du temps qu’il vivait parmi nous ; il s’égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la mĂ©lancolie. Mais n’es-tu pas venu, mon frĂšre, m’entretenir d’un dessein formĂ© dans ton esprit ? Tu me favoriseras en m’en faisant part, si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.
– FrĂšre PalĂ©mon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumiĂšres et le pĂ©chĂ© n’a jamais obscurci la clartĂ© de ton intelligence.
– FrĂšre Paphnuce, je ne suis pas digne de dĂ©lier la courroie de tes sandales et mes iniquitĂ©s sont innombrables comme les sables du dĂ©sert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l’aide de mon expĂ©rience.
– Je te confierai donc, frĂšre PalĂ©mon, que je suis pĂ©nĂ©trĂ© de douleur Ă  la pensĂ©e qu’il y a dans Alexandrie une courtisane nommĂ©e ThaĂŻs, qui vit dans le pĂ©chĂ© et demeure pour le peuple un objet de scandale.
– FrĂšre Paphnuce, c’est lĂ , en effet, une abomination dont il convient de s’affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-lĂ  parmi les gentils. As-tu imaginĂ© un remĂšde applicable Ă  ce grand mal ?
– FrĂšre PalĂ©mon, j’irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein ; ne l’approuves-tu pas, mon frĂšre ?
– FrĂšre Paphnuce, je ne suis qu’un malheureux pĂ©cheur, mais notre pĂšre Antoine avait coutume de dire : « En quelque lieu que tu sois, ne te hĂąte pas d’en sortir pour aller ailleurs. »
– FrĂšre PalĂ©mon, dĂ©couvres-tu quelque chose de mauvais dans l’entreprise que j’ai conçue ?
– Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon frĂšre ! Mais notre pĂšre Antoine disait encore : «Les poissons qui sont tirĂ©s en un lieu sec y trouvent la mort : pareillement il advient que les moines qui s’en vont hors de leurs cellules et se mĂȘlent aux gens du siĂšcle s’écartent des bons propos».
Ayant ainsi parlĂ©, le vieillard PalĂ©mon enfonça du pied dans la terre le tranchant de sa bĂȘche et se mit Ă  creuser le sol avec ardeur autour d’un jeune pommier. Tandis qu’il bĂȘchait, une antilope ayant franchi d’un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le jardin, s’arrĂȘta, surprise, inquiĂšte, le jarret frĂ©missant, puis s’approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tĂȘte dans le sein de son ami.
– Dieu soit louĂ© dans la gazelle du dĂ©sert ! dit PalĂ©mon.
Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu’il fĂźt manger dans le creux de sa main Ă  la bĂȘte lĂ©gĂšre.
Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixĂ© sur les pierres du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant Ă  ce qu’il venait d’entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.
– Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil ; l’esprit de prudence est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me serait cruel d’abandonner plus longtemps cette ThaĂŻs au dĂ©mon qui la possĂšde. Que Dieu m’éclaire et me conduise !
Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les filets qu’un chasseur avait tendus sur le sable et ...

Table of contents

  1. Titre
  2. Partie 1 - Le Lotus
  3. Partie 2 - Le Papyrus
  4. Partie 3 - L'Euphorbe

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