Thaïs était née de parents libres et pauvres, adonnés à l'idolùtrie. Du temps qu'elle était petite, son pÚre gouvernait, à Alexandrie, proche de la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots. Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa premiÚre enfance. Elle revoyait son pÚre assis à l'angle du foyer, les jambes croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux Pharaons que célÚbrent les complaintes chantées par les aveugles dans les carrefours...
ThaĂŻs, courtisane d'Alexandrie, est convertie au christianisme par le moine Paphnuce. Mais est-ce vraiment l'amour divin qui inspire cet homme de Dieu?
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ThaĂŻs
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LiteraturePartie 1
Le Lotus
En ce temps-lĂ , le dĂ©sert Ă©tait peuplĂ© dâanachorĂštes. Sur les deux rives du Nil, dâinnombrables cabanes, bĂąties de branchages et dâargile par la main des solitaires, Ă©taient semĂ©es Ă quelque distance les unes des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre isolĂ©s et pourtant sâentrâaider au besoin. Des Ă©glises, surmontĂ©es du signe de la croix, sâĂ©levaient de loin en loin au-dessus des cabanes et les moines sây rendaient dans les jours de fĂȘte, pour assister Ă la cĂ©lĂ©bration des mystĂšres et participer aux sacrements. Il y avait aussi, tout au bord du fleuve, des maisons oĂč les cĂ©nobites, renfermĂ©s chacun dans une Ă©troite cellule, ne se rĂ©unissaient quâafin de mieux goĂ»ter la solitude.
AnachorĂštes et cĂ©nobites vivaient dans lâabstinence, ne prenant de nourriture quâaprĂšs le coucher du soleil, mangeant pour tout repas leur pain avec un peu de sel et dâhysope. Quelques-uns, sâenfonçant dans les sables, faisaient leur asile dâune caverne ou dâun tombeau et menaient une vie encore plus singuliĂšre.
Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cuculle, dormaient sur la terre nue aprĂšs de longues veilles, priaient, chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour les chefs-dâĆuvre de la pĂ©nitence. En considĂ©ration du pĂ©chĂ© originel, ils refusaient Ă leur corps, non seulement les plaisirs et les contentements, mais les soins mĂȘmes qui passent pour indispensables selon les idĂ©es du siĂšcle. Ils estimaient que les maladies de nos membres assainissent nos Ăąmes et que la chair ne saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcĂšres et les plaies. Ainsi sâaccomplissait la parole des prophĂštes qui avaient dit : « Le dĂ©sert se couvrira de fleurs. »
Parmi les hĂŽtes de cette sainte ThĂ©baĂŻde, les uns consumaient leurs jours dans lâascĂ©tisme et la contemplation, les autres gagnaient leur subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais Ă la vĂ©ritĂ© ces moines mĂ©prisaient les richesses et lâodeur de leurs vertus montait jusquâau ciel.
Des anges semblables Ă de jeunes hommes venaient, un bĂąton Ă la main, commodes voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des dĂ©mons, ayant pris des figures dâĂthiopiens ou dâanimaux, erraient autour des solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines allaient, le matin, remplir leur cruche Ă la fontaine, ils voyaient des pas de Satyres et de Centaures imprimĂ©s dans le sable. ConsidĂ©rĂ©e sous son aspect vĂ©ritable et spirituel, la ThĂ©baĂŻde Ă©tait un champ de bataille oĂč se livraient Ă toute heure, et spĂ©cialement la nuit, les merveilleux combats du ciel et de lâenfer.
Les ascĂštes, furieusement assaillis par des lĂ©gions de damnĂ©s, se dĂ©fendaient avec lâaide de Dieu et des anges, au moyen du jeĂ»ne, de la pĂ©nitence et des macĂ©rations. Parfois, lâaiguillon des dĂ©sirs charnels les dĂ©chirait si cruellement quâils en hurlaient de douleur et que leurs lamentations rĂ©pondaient, sous le ciel plein dâĂ©toiles, aux miaulements des hyĂšnes affamĂ©es. Câest alors que les dĂ©mons se prĂ©sentaient Ă eux sous des formes ravissantes. Car si les dĂ©mons sont laids en rĂ©alitĂ©, ils se revĂȘtent parfois dâune beautĂ© apparente qui empĂȘche de discerner leur nature intime. Les ascĂštes de la ThĂ©baĂŻde virent avec Ă©pouvante, dans leur cellule, des images du plaisir inconnues mĂȘme aux voluptueux du siĂšcle. Mais, comme le signe de la croix Ă©tait sur eux, ils ne succombaient pas Ă la tentation, et les esprits immondes, reprenant leur vĂ©ritable figure, sâĂ©loignaient dĂšs lâaurore, pleins de honte et de rage. Il nâĂ©tait pas rare, Ă lâaube, de rencontrer un de ceux-lĂ sâenfuyant tout en larmes, et rĂ©pondant Ă ceux qui lâinterrogeaient : « Je pleure et je gĂ©mis, parce quâun des chrĂ©tiens qui habitent ici mâa battu avec des verges et chassĂ© ignominieusement. »
Les anciens du dĂ©sert Ă©tendaient leur puissance sur les pĂ©cheurs et sur les impies. Leur bontĂ© Ă©tait parfois terrible. Ils tenaient des apĂŽtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien ne pouvait sauver ceux quâils avaient condamnĂ©s. Lâon contait avec Ă©pouvante dans les villes et jusque dans le peuple dâAlexandrie que la terre sâentrâouvrait pour engloutir les mĂ©chants quâils frappaient de leur bĂąton. Aussi Ă©taient-ils trĂšs redoutĂ©s des gens de mauvaise vie et particuliĂšrement des mimes, des baladins, des prĂȘtres mariĂ©s et des courtisanes.
Telle Ă©tait la vertu de ces religieux, quâelle soumettait Ă son pouvoir jusquâaux bĂȘtes fĂ©roces. Lorsquâun solitaire Ă©tait prĂšs de mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint homme, connaissant par lĂ que Dieu lâappelait Ă lui, sâen allait baiser la joue Ă tous ses frĂšres. Puis il se couchait avec allĂ©gresse, pour sâendormir dans le Seigneur.
Or, depuis quâAntoine, ĂągĂ© de plus de cent ans, sâĂ©tait retirĂ© sur le mont Colzin avec ses disciples bien-aimĂ©s, Macaire et Amathas, il nây avait pas dans toute la ThĂ©baĂŻde de moine plus abondant en Ćuvres que Paphnuce, abbĂ© dâAntinoĂ©. Ă vrai dire, Ephrem et SĂ©rapion commandaient Ă un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite spirituelle et temporelle de leurs monastĂšres. Mais Paphnuce observait les jeĂ»nes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers sans prendre de nourriture. Il portait un cilice dâun poil trĂšs rude, se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosternĂ© le front contre terre.
Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la sienne, imitaient ses austĂ©ritĂ©s. Il les aimait chĂšrement en JĂ©sus-Christ et les exhortait sans cesse Ă la pĂ©nitence. Au nombre de ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, aprĂšs sâĂȘtre livrĂ©s au brigandage pendant de longues annĂ©es, avaient Ă©tĂ© touchĂ©s par les exhortations du saint abbĂ© au point dâembrasser lâĂ©tat monastique. La puretĂ© de leur vie Ă©difiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux lâancien cuisinier dâune reine dâAbyssinie qui, converti semblablement par lâabbĂ© dâAntinoĂ©, ne cessait de rĂ©pandre des larmes, et le diacre Flavien, qui avait la connaissance des Ă©critures et parlait avec adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce Ă©tait un jeune paysan nommĂ© Paul et surnommĂ© le Simple, Ă cause de son extrĂȘme naĂŻvetĂ©. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophĂ©tie.
Paphnuce sanctifiait ses heures par lâenseignement de ses disciples et les pratiques de lâascĂ©tisme. Souvent aussi, il mĂ©ditait sur les livres sacrĂ©s pour y trouver des allĂ©gories. Câest pourquoi, jeune encore dâĂąge, il abondait en mĂ©rites. Les diables qui livrent de si rudes assauts aux bons anachorĂštes nâosaient sâapprocher de lui. La nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derriĂšre, immobiles, silencieux, dressant lâoreille. Et lâon croit que câĂ©tait sept dĂ©mons quâil retenait sur son seuil par la vertu de sa saintetĂ©.
Paphnuce Ă©tait nĂ© Ă Alexandrie de parents nobles, qui lâavaient fait instruire dans les lettres profanes. Il avait mĂȘme Ă©tĂ© sĂ©duit par les mensonges des poĂštes, et tels Ă©taient, en sa premiĂšre jeunesse, lâerreur de son esprit et le dĂ©rĂšglement de sa pensĂ©e, quâil croyait que la race humaine avait Ă©tĂ© noyĂ©e par les eaux du dĂ©luge au temps de Deucalion, et quâil disputait avec ses condisciples sur la nature, les attributs et lâexistence mĂȘme de Dieu. Il vivait alors dans la dissipation, Ă la maniĂšre des gentils. Et câest un temps quâil ne se rappelait quâavec honte et pour sa confusion.
â Durant ces jours, disait-il Ă ses frĂšres, je bouillais dans la chaudiĂšre des fausses dĂ©lices.
Il entendait par lĂ quâil mangeait des viandes habilement apprĂȘtĂ©es et quâil frĂ©quentait les bains publics. En effet, il avait menĂ© jusquâĂ sa vingtiĂšme annĂ©e cette vie du siĂšcle, quâil conviendrait mieux dâappeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prĂȘtre Macrin, il devint un homme nouveau.
La vĂ©ritĂ© le pĂ©nĂ©tra tout entier, et il avait coutume de dire quâelle Ă©tait entrĂ©e en lui comme une Ă©pĂ©e. Il embrassa la foi du Calvaire et il adora JĂ©sus crucifiĂ©. AprĂšs son baptĂȘme, il resta un an encore parmi les gentils, dans le siĂšcle oĂč le retenaient les liens de lâhabitude. Mais un jour, Ă©tant entrĂ© dans une Ă©glise, il entendit le diacre qui lisait ce verset de lâĂcriture : « Si tu veux ĂȘtre parfait, va et vends tout ce que tu as et donnes-en lâargent aux pauvres. » AussitĂŽt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumĂŽnes et embrassa la vie monastique.
Depuis dix ans quâil sâĂ©tait retirĂ© loin des hommes, il ne bouillait plus dans la chaudiĂšre des dĂ©lices charnelles, mais il macĂ©rait profitablement dans les baumes de la pĂ©nitence.
Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures quâil avait vĂ©cues loin de Dieu, il examinait ses fautes une Ă une, pour en concevoir exactement la difformitĂ©, il lui souvint dâavoir vu jadis au théùtre dâAlexandrie une comĂ©dienne dâune grande beautĂ©, nommĂ©e ThaĂŻs. Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer Ă des danses dont les mouvements, rĂ©glĂ©s avec trop dâhabiletĂ©, rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle simulait quelquâune de ces actions honteuses que les fables des paĂŻens prĂȘtent Ă VĂ©nus, Ă LĂ©da ou Ă PasiphaĂ©. Elle embrasait ainsi tous les spectateurs du feu de la luxure ; et, quand de beaux jeunes hommes ou de riches vieillards venaient, pleins dâamour, suspendre des fleurs au seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait Ă eux. En sorte quâen perdant son Ăąme, elle perdait un trĂšs grand nombre dâautres Ăąmes.
Peu sâen Ă©tait fallu quâelle eĂ»t induit Paphnuce lui-mĂȘme au pĂ©chĂ© de la chair. Elle avait allumĂ© le dĂ©sir dans ses veines et il sâĂ©tait une fois approchĂ© de la maison de ThaĂŻs. Mais il avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© au seuil de la courtisane par la timiditĂ© naturelle Ă lâextrĂȘme jeunesse (il avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussĂ©, faute dâargent, car ses parents veillaient Ă ce quâil ne pĂ»t faire de grandes dĂ©penses. Dieu, dans sa misĂ©ricorde, avait pris ces deux moyens pour le sauver dâun grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait eu dâabord aucune reconnaissance, parce quâen ce temps-lĂ il savait mal discerner ses propres intĂ©rĂȘts et quâil convoitait les faux biens. Donc, agenouillĂ© dans sa cellule devant le simulacre de ce bois salutaire oĂč fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du monde, Paphnuce se prit Ă songer Ă ThaĂŻs, parce que ThaĂŻs Ă©tait son pĂ©chĂ©, et il mĂ©dita longtemps, selon les rĂšgles de lâascĂ©tisme, sur la laideur Ă©pouvantable des dĂ©lices charnelles, dont cette femme lui avait inspirĂ© le goĂ»t, aux jours de trouble et dâignorance. AprĂšs quelques heures de mĂ©ditation, lâimage de ThaĂŻs lui apparut avec une extrĂȘme nettetĂ©. Il la revit telle quâil lâavait vue lors de la tentation, belle selon la chair. Elle se montra dâabord comme une LĂ©da, mollement couchĂ©e sur un lit dâhyacinthe, la tĂȘte renversĂ©e, les yeux humides et pleins dâĂ©clairs, les narines frĂ©missantes, la bouche entrâouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux ruisseaux. Ă cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait :
â Je te prends Ă tĂ©moin, mon Dieu, que je considĂšre la laideur de mon pĂ©chĂ© !
Cependant lâimage changeait insensiblement dâexpression. Les lĂšvres de ThaĂŻs rĂ©vĂ©laient peu Ă peu, en sâabaissant aux deux coins de la bouche, une mystĂ©rieuse souffrance. Ses yeux agrandis Ă©taient pleins de larmes et de lueurs ; de sa poitrine gonflĂ©e de soupirs, montait une haleine semblable aux premiers souffles de lâorage. Ă cette vue, Paphnuce se sentit troublĂ© jusquâau fond de lâĂąme. SâĂ©tant prosternĂ©, il fit cette priĂšre :
â Toi qui as mis la pitiĂ© dans nos cĆurs comme la rosĂ©e du matin sur les prairies, Dieu juste et misĂ©ricordieux, sois bĂ©ni ! Louange, louange Ă toi ! Ăcarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mĂšne Ă la concupiscence et fais-moi la grĂące de ne jamais aimer quâen toi les crĂ©atures, car elles passent et tu demeures. Si je mâintĂ©resse Ă cette femme, câest parce quâelle est ton ouvrage. Les anges eux-mĂȘmes se penchent vers elle avec sollicitude. Nâest-elle pas, ĂŽ Seigneur, le souffle de ta bouche ? Il ne faut pas quâelle continue Ă pĂ©cher avec tant de citoyens et dâĂ©trangers. Une grande pitiĂ© sâest Ă©levĂ©e pour elle dans mon cĆur. Ses crimes sont abominables et la seule pensĂ©e mâen donne un tel frisson que je sens se hĂ©risser dâeffroi tous les poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront durant lâĂ©ternitĂ©.
Comme il mĂ©ditait de la sorte, il vit un petit chacal assis Ă ses pieds. Il en Ă©prouva une grande surprise, car la porte de sa cellule Ă©tait fermĂ©e depuis le matin. Lâanimal semblait lire dans la pensĂ©e de lâabbĂ© et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa : la bĂȘte sâĂ©vanouit. Connaissant alors que pour la premiĂšre fois le diable sâĂ©tait glissĂ© dans sa chambre, il fit une courte priĂšre ; puis il songea de nouveau Ă ThaĂŻs.
â Avec lâaide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve !
Et il sâendormit.
Le lendemain matin, ayant fait sa priĂšre, il se rendit auprĂšs du saint homme PalĂ©mon, qui menait, Ă quelque distance, la vie anachorĂ©tique. Il le trouva qui, paisible et riant, bĂȘchait la terre selon sa coutume. PalĂ©mon Ă©tait un vieillard ; il cultivait un petit jardin : les bĂȘtes sauvages venaient lui lĂ©cher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas.
â Dieu soit louĂ© ! mon frĂšre Paphnuce, dit-il, appuyĂ© sur sa bĂȘche.
â Dieu soit louĂ© ! rĂ©pondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frĂšre !
â La paix soit semblablement avec toi ! frĂšre Paphnuce, reprit le moine PalĂ©mon ; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.
â FrĂšre PalĂ©mon, nos discours doivent avoir pour unique objet la louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui sâassemblent en son nom. Câest pourquoi je viens tâentretenir dâun dessein que jâai formĂ© en vue de glorifier le Seigneur.
â Puisse donc le Seigneur bĂ©nir ton dessein, Paphnuce, comme il a bĂ©ni mes laitues ! Il rĂ©pand tous les matins sa grĂące avec sa rosĂ©e sur mon jardin et sa bontĂ© mâincite Ă le glorifier dans les concombres et les citrouilles quâil me donne. Prions-le quâil nous garde en sa paix ! Car rien nâest plus Ă craindre que les mouvements dĂ©sordonnĂ©s qui troublent les cĆurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes semblables Ă des hommes ivres et nous marchons, tirĂ©s de droite et de gauche, sans cesse prĂšs de tomber ignominieusement. Parfois ces transports nous plongent dans une joie dĂ©rĂ©glĂ©e, et celui qui sây abandonne fait retentir dans lâair souillĂ© le rire Ă©pais des brutes. Cette joie lamentable entraĂźne le pĂ©cheur dans toutes sortes de dĂ©sordres. Mais parfois aussi ces troubles de lâĂąme et des sens nous jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie. FrĂšre Paphnuce, je ne suis quâun malheureux pĂ©cheur ; mais jâai Ă©prouvĂ© dans ma longue vie que le cĂ©nobite nâa pas de pire ennemi que la tristesse. Jâentends par lĂ cette mĂ©lancolie tenace qui enveloppe lâĂąme comme une brume et lui cache la lumiĂšre de Dieu. Rien nâest plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de rĂ©pandre une Ăącre et noire humeur dans le cĆur dâun religieux. Sâil ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitiĂ© si redoutable. HĂ©las ! il excelle Ă nous dĂ©soler. Nâa-t-il pas montrĂ© Ă notre pĂšre Antoine un enfant noir dâune telle beautĂ© que sa vue tirait des larmes ? Avec lâaide de Dieu, notre pĂšre Antoine Ă©vita les piĂšges du dĂ©mon. Je lâai connu du temps quâil vivait parmi nous ; il sâĂ©gayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la mĂ©lancolie. Mais nâes-tu pas venu, mon frĂšre, mâentretenir dâun dessein formĂ© dans ton esprit ? Tu me favoriseras en mâen faisant part, si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.
â FrĂšre PalĂ©mon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumiĂšres et le pĂ©chĂ© nâa jamais obscurci la clartĂ© de ton intelligence.
â FrĂšre Paphnuce, je ne suis pas digne de dĂ©lier la courroie de tes sandales et mes iniquitĂ©s sont innombrables comme les sables du dĂ©sert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas lâaide de mon expĂ©rience.
â Je te confierai donc, frĂšre PalĂ©mon, que je suis pĂ©nĂ©trĂ© de douleur Ă la pensĂ©e quâil y a dans Alexandrie une courtisane nommĂ©e ThaĂŻs, qui vit dans le pĂ©chĂ© et demeure pour le peuple un objet de scandale.
â FrĂšre Paphnuce, câest lĂ , en effet, une abomination dont il convient de sâaffliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-lĂ parmi les gentils. As-tu imaginĂ© un remĂšde applicable Ă ce grand mal ?
â FrĂšre PalĂ©mon, jâirai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein ; ne lâapprouves-tu pas, mon frĂšre ?
â FrĂšre Paphnuce, je ne suis quâun malheureux pĂ©cheur, mais notre pĂšre Antoine avait coutume de dire : « En quelque lieu que tu sois, ne te hĂąte pas dâen sortir pour aller ailleurs. »
â FrĂšre PalĂ©mon, dĂ©couvres-tu quelque chose de mauvais dans lâentreprise que jâai conçue ?
â Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon frĂšre ! Mais notre pĂšre Antoine disait encore : «Les poissons qui sont tirĂ©s en un lieu sec y trouvent la mort : pareillement il advient que les moines qui sâen vont hors de leurs cellules et se mĂȘlent aux gens du siĂšcle sâĂ©cartent des bons propos».
Ayant ainsi parlĂ©, le vieillard PalĂ©mon enfonça du pied dans la terre le tranchant de sa bĂȘche et se mit Ă creuser le sol avec ardeur autour dâun jeune pommier. Tandis quâil bĂȘchait, une antilope ayant franchi dâun saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le jardin, sâarrĂȘta, surprise, inquiĂšte, le jarret frĂ©missant, puis sâapprocha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tĂȘte dans le sein de son ami.
â Dieu soit louĂ© dans la gazelle du dĂ©sert ! dit PalĂ©mon.
Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir quâil fĂźt manger dans le creux de sa main Ă la bĂȘte lĂ©gĂšre.
Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixĂ© sur les pierres du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant Ă ce quâil venait dâentendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.
â Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil ; lâesprit de prudence est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me serait cruel dâabandonner plus longtemps cette ThaĂŻs au dĂ©mon qui la possĂšde. Que Dieu mâĂ©claire et me conduise !
Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les filets quâun chasseur avait tendus sur le sable et ...
Table of contents
- Titre
- Partie 1 - Le Lotus
- Partie 2 - Le Papyrus
- Partie 3 - L'Euphorbe
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